Doom Métal Archives - Le Canal Auditif

Critique : Elder – Reflections of a Floating World

— Ouin, le nouveau Elder, j’embarque semi…
— Tu dois pas l’écouter assez fort mon chum.
— T’es sûr?
— Pas mal sûr, ouin.

Reflections of a Floating World était un des albums des plus attendus dans les cercles de malfrats stoner/post-métalleux, avec Heartless de Pallbearer. Vous voyez, c’est qu’à l’instar du quatuor de l’Arkansas, Elder jouit d’une enviable réputation, oui sur la scène nichée du doom et du stoner, mais également dans une presse musicale de différents horizons. Bonne affaire si vous voulez mon avis. Mais passons.

C’est que la courbe de progression d’Elder depuis ses débuts en 2008 a été tellement fulgurante que le groupe a placé bien haut la proverbiale « barre » de nos attentes. Ajoutez à ça l’ajout d’un guitariste supplémentaire et l’amateur est en droit de se demander : mais bon Dieu de merde, ça va sonner comme une tempête ce record-là?

Et pour ma part, voilà une attente qu’Elder comble sans équivoque dès le premier morceau, Sanctuary. La suite viendra confirmer que le quatuor est dans une classe à part.

Elder livre encore une fois un album parfaitement maîtrisé sur le plan technique et de la composition, en plus de profiter d’une grande qualité d’enregistrement et de postproduction.

Mais Reflections of a Floating World est aussi un album qui semble impénétrable. Je me souviens de ne pas avoir été capable d’assimiler toutes les nuances et les variations sur Lore — le précédant album du combo — surtout pour la pièce titre et celle qui la précède, Legend. Ces deux chansons annonçaient d’ailleurs en quelque sorte la direction vers laquelle le groupe s’orienterait pour la suite : des sonorités et des structures plus progs notamment, pour faire court.

On retrouve maintenant sur toutes les pièces de Reflections ces structures complexes, ces longs intermèdes et ces changements mélodiques — qui nous fait demandés si on n’est pas carrément rendu au morceau suivant — entendus sur Legend et Lore, sûrement composées en fin de processus de création.

Mais ça fait de Reflections un album pas mal long à assimiler. 1 h 05 au compteur, c’est longtemps pour un album qui contient beaucoup d’idées, de transitions et de longues transitions instrumentales.

C’est vrai qu’en montant le volume dans son casque d’écoute le diffus et le pesant se mélangent en une expérience d’écoute immersive et prenante. Mais au final, l’ambition d’Elder sur Reflections Of A Floating ne parvient à se convertir en intérêt captif pour l’auditeur.

Plutôt que de créer des chansons statiques, monolithiques, comme à ses débuts, Elder s’efforce maintenant à se faire fondre l’une dans l’autre des ambiances et des sonorités différentes. Le quatuor le fait avec grande maîtrise certes, même si c’est un peu longuet.

Ma note: 7,5/10

Elder
Reflections Of A Floating World
Armageddon Label, juin 2017
65 minutes

https://beholdtheelder.bandcamp.com/

Critique : Pallbearer – Heartless

Les sauveurs du doom, Pallbearer, maintiennent un rythme de création soutenu depuis leurs débuts en 2012 avec le colossal Sorrow And Extinction. Un rythme qui ne les empêche pas de polir la formule et de rehausser leur niveau d’écriture et d’exécution. Avec Heartless le quartet innove avec une proposition plus fluide, plus feutrée et plus variée tout en conservant sa percutante signature stoner-doom.

De quoi parle-t-on quand on évoque la nouvelle variété dans le son de Pallbearer? Ça se manifeste d’abord dans les attaques mélodiques pour lesquelles le chanteur Brett Campbell est appuyé plus souvent et plus férocement par Joseph D. Rowland, le bassiste. Pallbearer a également recours à de nouvelles techniques pour créer la pesanteur de ses compositions. Plutôt que de laisser réverbérer de lourdes notes de guitares, Campbell et Devin Holt attaquent certaines portions avec de gros riffs en double-croche, joués en « palm mute ». Ça donne un côté hargneux jusque-là introuvable dans le son de Pallbearer.

Après une entrée en matière plus en phase avec le son retrouvé sur Sorrow And Extinction et Foundations of Burden, avec les titres I Saw the End et Thorns, on découvre certes Pallbearer moins pressé avec Lie Of Survival, mais c’est véritablement là que débute l’expérience Heartless. Le cœur de l’album, composé justement de Lie Of Survival, Dancing In Madness, Cruel Road et Heartless, totalise plus de 35 minutes de musique sur lesquelles Pallbearer atteint de nouveaux seuils de tristesse, d’agressivité et d’air choral. Un véritable tour de force.

Certes, il s’agit d’un album dense que certains trouveront pompeux. C’est toujours la même chose avec Pallbearer. Mais Heartless doit être vu comme une expérience d’introspection, une communion, d’abord entre quatre musiciens au sommet de leur art, puis entre soi-même et cet objet musical chargé, nourri par le chagrin, la désolation, le deuil et la cruelle fatalité. Pallbearer continue donc à construire le monolithe qu’est déjà sa discographie avec un troisième album texturé et puissant.

Ma note: 8,5/10

Pallbearer
Heartless
Profound Lore Records
61 minutes

http://pallbearerdoom.com/

Critique : King Woman – Created in the Image of Suffering

Voilà bien trois ans que nous avons à l’œil sur King Woman, le projet de la chanteuse américaine Kristina Esfandiari. En fait, depuis la sortie de l’excellent EP Doubt. Voici qu’elle nous fait enfin le plaisir de faire paraître un album complet. Elle est accompagnée dans cette aventure par Colin Gallagher, Joey Raygoza et Peter Arensdorf. De plus, son album a été réalisé par le talentueux Jack Shirley qui a travaillé dans les dernières années avec Deafheaven, Oathbreaker et Wreck & Reference.

Alors, qu’est-ce que ça donne Created in the Image of Suffering? À l’instar de la souffrance, il nous donne envie d’y revenir, de faire de nous des masochistes. Parce que cet album est tout simplement génial. King Woman se hisse parmi l’élite du Doom métal contemporain à même titre que Pallbearer et Electric Wizard.

Dès les premières notes d’Utopia, King Woman nous balance de la lourdeur alors que la voix d’Esfandiari est perdue dans la brume d’une réverbération efficace. Tout au long de la galette, elle va alterner entre ces atmosphères vocales psychédéliques et la fragilité de sa voix nue. C’est totalement réussi. Deny ralentit la cadence et nous enfonce de plus en plus dans un doom ésotérique. Comme le démontre aussi Worn, King Woman excelle lors qu’il est temps de ralentir le tempo pour laisser le temps aux notes de pleinement se déployer.

Created in the Image of Suffering est bon dans son ensemble, mais… il y a un gros, mais. La pièce centrale titrée Hierophant. Celle-ci nous transporte ailleurs, nous donne envie de prier de nouvelles divinités inconnues. Elle donne envie de tourner le regard vers les cieux et d’essayer de comprendre ce qui régit nos vies. C’est excessivement simple. La pièce est une répétition sur un modèle qui varie quelque peu :

«If you’re a sacred script
I am the hierophant
If you’re a holy church I wanna worship
I’ve gotta be the one I’ve gotta be
I’ve gotta be the one I’ve gotta»
– Hierophant

Lorsque la musique s’arrête et qu’on reste seul avec une guitare légèrement distorsionnée et la voix d’Esfandiari qui nous chante avec toute la fragilité dont une âme est capable ces quelques lignes en boucle. On atteint un autre niveau. C’est touchant, déchirant et inspirant. Le tout en traitant du plus vieux sujet du monde : l’amour. Cependant, l’Américaine le fait avec goût, ingéniosité, authenticité et intensité.

On a attendu longtemps pour ce premier album de King Woman, mais l’attente valait le coup. Created in the Image of Suffering est un magnifique album de doom métal, un incontournable pour les amateurs du genre lourd en ce début d’année 2017.

Ma note: 8/10

King Woman
Created in the Image of Suffering
Relapse Records
39 minutes

http://kristinaesfandiari.tumblr.com/

Pallbearer – Sorrow And Extinction

coverSorrow And Extinction de Pallbearer jouera à mes funérailles.

Cet album, le premier de la formation, est paru en 2012 dans le plus grand anonymat. Il a néanmoins su se hisser au sommet de la majorité des palmarès des publications spécialisées, autant du côté métal qu’alternatif.

L’œuvre est troublante. Aussi pesante que plaintive, la musique de Pallbearer trouve un équilibre intelligent entre la puissance des décibels et l’émotivité. Le groupe fait dans le doom introspectif et brumeux. Leurs pièces, qui font toutes plus de huit minutes, sont plutôt sombres, avec leur développement lent, mais savamment calculé. On reconnaît bien dans cette démarche les influences de Brett Campbell (guitares/voix), Devin Holt (guitares), Joseph D. Rowland (basse) et Chuck Schaaf (batterie).

Le son de Pallbearer n’est pas sans rappeler les Elder, une autre bande d’inclassables qui avait surpris en 2011 avec Dead Roots Stirring. Les deux groupes ont une approche très «prog 70’s». Prises de son «cathédrale», chants lointains, guitares mordantes et section «métronomique»; toutes des méthodes héritées de Black Sabbath.

On retrouve bien cet esprit dans l’assemblage méticuleux que sont les compositions de Pallbearer. Celles-ci se développent, segment par segment, jusqu’au moment décisif, cathartique, où toute la puissance musicale se déploie. Le premier titre de l’album, Foreigner, en est une démonstration probante. Une très lente introduction nous conduit tout en douceur aux premières notes amplifiées. Puis, on découvre la mélancolie du chant de Brett Campbell, et des textes imagés et contemplatifs, tricotés dans d’épaisses textures progressives et stoner. D’une grande beauté dans les ténèbres.

Devoid And Redemption s’enchaîne ensuite naturellement après les douze minutes de complaintes du premier morceau. Elle attaque dès la première note avec ses gros accords et son tempo lent. Sa progression plus classique en fait la pièce la plus digeste pour les puristes de stoner et de doom à la sauce Electric Wizard.

Alors que The Legend poursuit l’habile mélange des émotions et des textures, An Offering Of Grief amorce la conclusion de cette véritable quête de la mort qu’est Sorrow And Extinction. Son dénouement épique sera Given To The Grave, pièce ultime. Aussi sombre qu’inquiétante, tragique et puissante.

C’est ce qui fascine de cet album où rien n’est laissé au hasard. L’auditeur est complètement transporté dans une marche funèbre. La tentation du côté obscur est confrontée à la plus déchirante des fatalités: la délivrance de toute souffrance par la mort. Ni plus ni moins.

Sorrow And Extinction est assurément l’un des albums les plus tristes et l’un des plus introspectifs de ma collection. Il demeure néanmoins très agréable à écouter, pour la précision d’exécution, son immanence et ses guitares titanesques.

Je dirais donc simplement que si les thèmes de la quête de Pallbearer sont lourds, leur premier album est loin d’être macabre. À preuve, il ne m’a pas fait éclater en sanglots comme arrive encore à le faire Amnesiac.

C’est précisément pour cette raison qu’il tournera en boucle à mes funérailles.

La troupe de l’Arkansas viendra présenter ses pièces dans le contexte peut être un peu trop survolté du Heavy MTL, le 11 août prochain.

Ma note : 8/10

Pallbearer
Sorrow And Extinction
Profound Lore
48 minutes

pallbearer.bandcamp.com