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Critique : Mount Eerie – A Crow Looked at Me

Comment aborder un album comme A Crow Looked at Me? On peut difficilement le décrire comme un album, c’est plutôt le journal intime, en forme de chansons, d’un gars qui traverse le pire moment de sa vie.

Phil Elverum, alias Mount Eerie, alias le gars des Microphones, a été en couple avec la bédéiste, poète et musicienne Geneviève Castrée (née Geneviève Gosselin à Loretteville) pendant 13 ans, de 2003 à son décès d’un cancer du pancréas en juillet 2016. Le couple avait alors un enfant, une petite fille de 18 mois. A Crow Looked at Me présente les réflexions d’Elverum dans les mois, les semaines et littéralement les jours qui ont suivi cette bouleversante cassure dans sa vie.

Les aspects musicaux de l’album ressemblent aux automatismes d’un gars qui compose et enregistre compulsivement sa musique depuis 20 ans. Les vers sont mi-parlés, mi-chantés, sans mélodie nette, et les rares motifs ou répétitions proviennent des mots, ou semblent des réflexes qui reçoivent un minimum d’attention. La matière première ici est la douleur et le deuil, pas les notes et les rythmes.

Comment alors parler d’un tel album dans le contexte d’une critique d’album? Qui oserait donner une note à une telle chose? « Je donne un 9 sur 10 à ta douleur, Phil. » Ce serait d’une morbide indécence. Reste qu’A Crow Looked at Me a quelque chose d’un événement artistique majeur qui mérite qu’on en parle abondamment. Elverum a toujours été un habile poète en plus d’être un musicien difficile à cerner. C’est un peu le plus black métal des chanteurs indie folk, plongeant sans hésiter dans le pessimisme crasse et les thèmes morbides, mais ces tics du passé semblent soudainement minces et faux. Elverum l’annonce d’entrée de jeu, dans les premières secondes de l’album : « La mort est réelle. Quelqu’un est là, puis ne l’est plus. Ce n’est pas pour en faire des chansons ou de l’art. » La brisure est totale, mais Elverum n’a pas d’autres moyens de vivre avec qu’en en faisant des chansons.

Les textes sont bourrés d’observations et de descriptions de ce que vit Elverum, entrelacées d’une poésie très simple et très juste. On assiste au courage – ou au désespoir, c’est selon – qui pousse Elverum à tout raconter de ce qu’il ressent. Quiconque a vécu un deuil intense reconnaîtra la douleur, la recherche désespérée de signes et de continuité dans l’absence insensée d’un être cher, et l’horreur qui accompagne la réalisation que l’oubli et le temps gagneront un peu plus de terrain chaque jour.

Un avertissement, pour finir : A Crow Looked at Me vous fera pleurer et vous rendra mal à l’aise. C’est une expérience éprouvante et intime qui pourrait sembler de la torture pour certains. Oui, l’écoute s’apparente à ralentir en passant proche d’un accident de la route. Mais ce n’est pas juste bouleversant, c’est une création fascinante qui fait apprécier le fait d’être encore vivant, pour l’instant.

Il n’y aura pas de note pour cet album

Mount Eerie
A Crow Looked at Me
P.W. Elverum & Sun
42 minutes

http://www.pwelverumandsun.com/

Young Magic – Still Life

Young MagicStill Life. La vie immobile. La vie, malgré tout. Avec ce titre polysémique, Young Magic vise juste. Le troisième album du duo établi à New York cristallise une quête identitaire, un besoin de pause et de réflexion après un deuil, un besoin de relancer la vie.

Pour la chanteuse et multiinstrumentiste Metali Malay, Still Life est né en réaction à la mort de son père. Originaire d’Indonésie (elle y a vécu jusqu’à ses 11 ans), elle est retournée marcher sur les traces de ses origines avec Still Life. Elle a séjourné sur l’Île de Java durant un mois, où elle a exploré, enregistré des sons, composé. De retour à New York, elle avait un premier jet d’album à travailler avec son comparse musicien Isaac Emmanuel, lui originaire d’Australie. Ensemble, ils ont pondu un album planant, mystérieux, puissant.

Si sur le premier album du groupe, Melt, paru en 2012, la voix d’Isaac Emmanuel prenait le devant, sur Still Life, celle douce et vaporeuse de Metali Malay occupe toutes les chansons. Les claviers et le bidouillage gardent la belle part, la rythmique gagne en intensité. Exit l’apathie et l’ennui qui se dégageait de Breathing Statues, paru en 2014.

L’album s’ouvre sur la cinématographique Valhalla. Suit Lucien, qui dévoile d’impressionnants échantillonnages de gamelan (ensemble de percussions balinaises). On pouvait déjà entendre du gamelan sur les albums précédents, mais jamais avec autant d’ampleur. Se dégage de l’ensemble une aura de mystère, une envie de matins brumeux. Lucien est une des pièces phares de l’album: «Lucien oh Lucien/So full of light/Why on this day/You pull the knife». On y entend des échos de Radiohead ou de Braids, avec une touche indonésienne.

Sleep Now rappelle Sparkly, du premier album, avec un beat très accrocheur et léger. L’instrumentation sur IWY transmet une impression de magie. Le violoncelle de Kelsey Lu qu’on entend sur plusieurs pièces ajoute une profondeur dramatique au tout.

How Wonderful se démarque sur l’album par sa puissance, son excellent build-up. Il se dégage une urgence de la chanson, un drame et une ironie. La voix de Malay rappelle parfois celle de Nicole Miglis (Hundred Waters).

Si on a un seul reproche à faire à l’album, c’est qu’il est un peu trop court. Les chansons auraient pu se développer davantage (la majorité des chansons n’excédent pas trois minutes), tout comme l’opus en entier. N’empêche que l’œuvre est puissante et bien maitrisée.

Ma note: 8/10

Young Magic
Still Life
Carpark
33 minutes

http://youngmagicsounds.com/