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Critique : Conor Oberst – Salutations

À 37 ans seulement, Conor Oberst est devenu l’un des plus importants et respectés songwriter de sa génération. Que ce soit au sein de l’adulé Bright Eyes ou en format punk prolétaire avec Desaparecidos, la vulnérabilité littéraire de l’artiste est aujourd’hui reconnue par une majorité de mélomanes et critiques. L’an dernier, Oberst faisait paraître Ruminations; un disque complètement dépouillé qui misait totalement sur le talent de mélodiste et de compositeur de l’artiste. Une autre réussite, il va sans dire.

Cette fois-ci, notre homme reprend entièrement les chansons de Ruminations, en ajoute sept autres et s’adjoint les services du réputé batteur Jim Keltner à la réalisation pour nous offrir ce Salutations. Enregistré au Shangri-la Studios, propriété de Rick Rubin, ce 7e album met en vedette plusieurs artistes états-uniens de renom : Jonathan Wilson, Gillian Welch, M. Ward, Jim James et plusieurs autres.

Si sur Ruminations, Oberst pariait sur la sobriété des orchestrations, mettant ainsi de l’avant sa voix tremblotante si caractéristique, sur Salutations, on se retrouve en territoire folk-country-rock « dylanesque »… et cet habillage sonore traditionnel sert parfaitement les chansons d’Oberst. Ce qui est perdu en sensibilité gagne en énergie : une véritable création dite « Americana » conçue par l’un des meilleurs compositeurs oeuvrant dans ce genre musical.

Évidemment, ceux qui connaissent bien Oberst se retrouveront dans de confortables pantoufles. L’artiste interprète ses chansons avec une retenue qui lui va à ravir. Le musicien a su adapter son chant à fleur de peau à des arrangements, disons-le un peu vieillots, mais qui fonctionnent à merveille dans ce cas-ci.

L’Américain est aussi un parolier doué, mais qui souffre parfois d’un petit défaut agaçant qui plombe souvent les textes de nombreux autres songwriters du même acabit : cette fâcheuse tendance à faire du « name dropping ». Oberst n’y échappe pas… Les références à Timothy Leary (un psychologue partisan des bienfaits médicinaux du LSD), aux poétesses Sylvia Plath et Patti Smith, à Ronald Reagan ainsi qu’au Dalaï-Lama pullulent. Oberst n’a pas besoin de ce lassant effet de style qui vient amenuiser l’impact de ses belles histoires d’écorchés vifs. Un réflexe un peu paresseux, à mon humble avis.

Cela dit, ce Salutations fait bien le travail. Parmi les meilleures pièces, j’ai noté la prenante Next of Kin, la pianistique aux accents country-rock Till St. Dymphna Kicks Us Out, la relecture frémissante de Barbary Coast (Later) ainsi que la très The Band titrée A Little Uncanny.

Certains pourraient trouver cette production quelque peu interminable (67 minutes), mais ceux qui sont fanatiques de country rock millésimé seront comblés. Pas un grand cru de la part de ce désormais vétéran de la chanson américaine, mais avec Conor Oberst, on ne se trompe que rarement. Ce gars-là est juste bon.

Ma note: 7/10

Conor Oberst
Salutations
Nonesuch Records
67 minutes

http://www.conoroberst.com/

Desaparecidos – Payola

DesaparecidosAprès les avoir vus mettre le feu aux poudres à Osheaga, on s’est dit pourquoi ne pas faire une critique du dernier album de Desaparecidos intitulé Payola. Desaparecidos est le projet punk/post-hardcore mené par nul autre que Conor Oberst (Bright Eyes). En 2002, le quintette avait lancé Read Music/Speak Spanish avant de prendre une longue pause de dix ans. Fait à noter, l’appellation Desaparecidos est une référence à peine voilée aux personnes arrêtées et mystérieusement disparues sous les dictatures sanguinaires sud-américaines (et largement financé par nos voisins du Sud) qui sévissaient il n’y a pas si longtemps…

Comme vous pouvez le constater, le propos de ce Payola est éminemment social/politique et ça ratisse large au niveau des thèmes évoqués: injustices économiques, profilage racial, humiliation des immigrants, avarice corporative, espionnage domestique et on en passe. Co-réalisé par Mike Mogis (Bright Eyes, Cursive), la bande a colligé ces brûlots au cours des trois dernières années au gré des humeurs d’Oberst et de ses acolytes. Ça donne un furieux punk rock aussi mélodique qu’énergique qui vilipende à qui mieux mieux l’establishment droitiste états-unien avec une colère parfaitement sentie, ce qui nous ramène à ce que devrait être l’essence même du punk.

Entendre Oberst hurler et cracher son fiel, tout en conservant intact son sens mélodique, a de quoi réjouir l’auteur de ces lignes. Laissant en plan son «je me moi» un peu pleurnichard de ses projets folk (il faut l’avouer), notre homme plonge à fond la caisse dans un punk rock aussi fédérateur que virulent. Les guitares abrasives/«power chords» sont résolument au plancher, les riffs sont matraques (et peu subtils… et on s’en fout éperdument!) et ce sont les claviers d’Ian McElroy qui mettent un minuscule baume sur la charge sonore de Desaparecidos… et même encore!

Après treize années d’absence sur disque, Payola aurait pu sonner comme une réunion nostalgique (et bien pépère) de vieilles connaissances qui se remémorent le bon vieux temps. Au contraire, les salopards sont plus que jamais pertinents et redonnent ses lettres de noblesse à un genre musical qui s’est trop souvent aventuré dans le divertissement consensuel et dans l’humour bas de gamme.

Parmi les incandescents morceaux de bravoure rassemblés sur ce Payola, on a sérieusement pris notre pied au son de la puissante The Underground Man, du refrain massue de Radicalized, de la rassembleuse Te Amo Camila Vallejo, de la sarcastique MariKKKopa de même que de la lourde Backsell. C’est bon du début à la fin ne laissant aucun répit à l’auditeur!

Vous dire à quel point cette galette fait du bien aux idéaux progressistes qui nous habitent est un euphémisme… et d’entendre Oberst s’époumoner de la sorte m’amène à penser qu’à l’âge de 35 ans, le musicien aurait pu simplement se contenter de surfer sur sa réputation d’icône du folk rock américain. Voilà une résurrection réussie de la part d’une formation qui a encore quelque chose de significatif à raconter. Allez, les punks-rockeurs de tout acabit, ne boudez pas votre plaisir, c’est excellent!

Ma note: 7,5/10

Desaparecidos
Payola
Epitaph Records
41 minutes

http://www.desaparecidosband.com