Critique Archives - Page 2 sur 32 - Le Canal Auditif

Critique : Joe Rocca – French Kiss

On a connu Joe Rocca comme un fournisseur de rimes veloutées au sein de la formation Dead Obies. Voici un petit moment qu’on sait que Rocca lancera un premier album solo. Celui-ci tardait à venir, mais voici qu’enfin on va pouvoir savoir de quel bois il se chauffe.

French Kiss est un premier album qui laisse un peu perplexe. Rocca approche tout ça avec beaucoup de sensualité. Et il est bon pour faire des chansons qui rejoignent ce que The Weeknd et autres pourvoyeurs de R&B contemporaine font. Par contre, en terminant les 53 minutes que dure l’album, on se demande : à part savoir qu’il veut vraiment avoir des rapports intimes avec des filles au « wet puss »… on n’a rien de plus à se mettre sous la dent. Pas que ça ne m’intéresse pas de savoir les prouesses sur Tinder de Rocca, je suis bien content pour lui que ça marche. Mais le manque de variété dans l’approche nuit à l’ensemble.

Ça ne veut pas dire que French Kiss est mauvais pour autant. Les trames de VNCE CARTER sont toutes, et sans exception, réussie. Les parties instrumentales font la bonne part entre des attaques claires et des ambiances feutrées, nous plongeant rapidement dans les ambiances éclairées aux néons mauves. French Kiss nous transporte dans les sous-sols des clubs du Centre-Ville, dans les couloirs sombres où les lèvres se rencontrent et les passions se laissent aller.

Commando est un bon exemple de ce qui fonctionne sur French Kiss. C’est répétitif, mais doté d’une mélodie efficace. De plus, on y retrouve Rocca qui alterne entre le chant et le rap. Il faut dire qu’il est beaucoup plus doué pour le second. Son chant est somme toute limité et Joe Rocca fait souvent appel à des moyens technologiques pour s’aider à frapper les notes qu’il doit atteindre. Soft Drink Riddim est un bon exemple, où la partie chantée est plus ardue.

Joe Rocca en profite pour faire des collaborations avec un paquet de monde. Parmi ceux-ci, on retrouve le groupe d’un autre membre de Dead Obies. Snail Kid arrive avec Brown et le reste de la famille pour la réussie Monstres. Showbizz est une des aventures solos de Rocca qui fonctionne bien avec sa trame munie d’un bon kick.

French Kiss possède des belles qualités. C’est vrai que c’est sexy que ça relaye les atmosphères de soirées de promiscuité. Mais deux ou trois pièces auraient suffi. En écoutant l’album, on a l’impression que Rocca essaie de nous convaincre qu’il pogne. Un peu plus de variété aurait fait du bien et aurait aéré la galette.

Ma note: 6/10

Joe Rocca
French Kiss
Make It Rain Records
53 minutes

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Critique : Death of Lovers – The Acrobat

En 2013, bien avant que Domenic Palermo et ses potes de Nothing se fassent remarquer par les bonzes de chez Relapse, ils ont lancé un EP du projet post-punk Death of Lovers. Ce mini-album lo-fi sonnait davantage comme un hommage à Joy Division peu assuré que comme un truc vraiment mémorable. Je me souviens y avoir jeté une oreille distraite dans la foulée de la sortie du premier LP de Nothing et je n’y suis jamais retourné.

C’est donc avec une certaine appréhension que j’ai appris la sortie d’un premier album pour ce qui est devenu le projet secondaire par la force des choses. Il faut dire à ce point-ci que Nothing est un band vraiment important pour moi. Ces gars-là écrivent des chansons qui frappent vraiment dans le mille pour l’ado des nineties que je serai toujours malgré moi. C’est du grunge-shoegaze -post-hardcore-emo qui frappe dans le mille et j’aime toutes leurs tounes sauf Eaten By Worms (aka la toune qui sonne beaucoup trop comme Creep de Radiohead). Bref, je pogne les feels à 98 % du temps avec eux.

C’était donc sûr que j’allais au moins écouter The Acrobat une fois, ne serait-ce que pour avoir entendu tout ce que Palermo a fait à ce jour. Après une dizaine d’écoutes, pas le choix d’avouer que je suis agréablement surpris et que je pense y retourner assez souvent pour mettre ce disque-là dans la liste de mes moments marquants de l’année.

Ça commence en force avec Orphans of the Smog qui évoque les ruelles de Philadelphie, ville où les gars ont grandis. Le son est beaucoup plus travaillé que sur l’EP mais le ton grave subsiste. C’est une bonne chanson qui a un excellent bridge, mais on demeure en terrain connu. C’est avec Here Lies que les choses deviennent beaucoup plus New-Wave. On tombe solidement dans le Flock of Seagulls ou Depeche Mode pré-Music For the Masses. La beauté de la chose, c’est que ça ne semble jamais forcé, même quand il y a des sons de laser et des punchs de drum machine. La pièce suivante continue à abuser des instruments de synthèse pour ce qui est un clin d’œil gigantesque à Gary Numan. En fait, on peut se prêter au même exercice de détection des influences avec Nothing et ça saute souvent aux yeux. Ce qui sauve les bands de Palermo du simple pastiche, c’est la qualité des chansons offertes. Ça a beau nous faire penser à mille affaires, ça reste toujours extrêmement bien foutu.

Même chose avec Death of Lovers qui ajoute les keyboards de la claviériste CC Loo pour nous faire vivre toutes sortes d’émotions nostalgiques en redécouvrant le catalogue New-Wave/Post-Punk à travers d’excellentes compositions originales. C’est également le cas de la chanson suivante. The Lowly People aurait pu se retrouver sur un album de Tears for Fears en 1985 et personne n’aurait bronché. C’est ma pièce préférée de l’album, probablement parce que du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours eu un faible pour les tounes à fleur de peau de Roland Orzabal et Curt Smith. Les quatre autres chansons évoquent les groupes déjà mentionnés et ajoutent un brin d’Eurythmics (Perfect History) et de Cure (Quai d’Orsay) à l’ensemble pour un 40 minutes coiffé d’un — SPOILER ALERT — solo de sax!

Trêve de bavardage, n’hésitez pas. Allez-y. C’est très bon. J’y retourne drette là!

Ma note: 8/10

Death of Lovers
The Acrobat
Dais Records
40 minutes

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Critique : U2 – Songs of Experience

Récemment, le magazine Rolling Stones sortait son palmarès d’albums sortis en 2017. Quelle fut la surprise de retrouver Songs of Experience au troisième rang! Ce devait sans doute être le meilleur album depuis le fameux Joshua Tree. Enfin, fini les albums beiges, finis les détours complètement affables de Songs of Innoncence. Bono et la bande devaient avoir retrouvé la main.

Après l’écoute de Songs of Experience on en vient à deux conclusions possibles : U2 a donné une somme d’argent énorme à Rolling Stone pour avoir ce classement ou encore la personne qui a fait le top, n’a tout simplement pas écouté l’album. Parce que si cette personne avait passé, ne serait-ce que 15 minutes avec Songs of Experience, elle n’aurait pas pu le placer à cette position sans rire à grands éclats. Je ne cherche pas ici à me moquer de U2 ou les ridiculiser, mais appelons un cheval, un cheval.

Songs of Experience est une autre suite de chansons sans âmes que nous livre Bono et sa bande. À part de très rares moments de couleurs à travers une tapisserie beige. On y trouve même Kendrick Lamar! Serait-il capable de sauver la face? Non, en fait Lamar dit quelques mots à la fin de Get Out of Your Own Way au début d’American Soul, pièce qui avait été échantillonnée sur la chanson XXX sur Damn. On est très loin d’une chanson qui explore ce qui fait des États-Unis ce qu’ils sont. Bono nous crache des paroles de refrain totalement insipide :

You are rock and roll
You and I are rock and roll
You are rock and roll
Came here looking for American Soul
American Soul

Un texte digne d’un étudiant de deuxième année à la petite école. Il reste quelques moments réussis sur Songs of Experience comme l’explosion gospel à la fin de Lights of Home. Celles-ci sont quand même précédées par un rythme semi-amérindien et un refrain franchement ordinaire. Mais quand ça décolle, on a droit à un moment quétaine, mais franchement réussi. Summer of Love avec son approche plus minimaliste n’est pas déplaisante non plus. C’est quand même un peu étonnant de se faire la réflexion que la chanson la plus intéressante d’un album de vedettes de rock d’aréna est celle qui est dépouillée.

Bono continue de faire la morale dans ses paroles alors qu’on sait maintenant que U2 font le maximum pour ne pas payer d’impôts. Notamment, les Irlandais ont basé leur entreprise aux Pays-Bas avec d’autres entreprises qu’on connaît pour leur grand respect : Exxon Mobile. Disons qu’on repassera sur la morale qu’il nous envoie sur Get Out of Your Own Way. Le moment le plus pénible de Songs of Experience reste la succession The Little Things that Give You Away, Landlady et The Blackout qui est aussi savoureux qu’un repas surgelé réchauffé aux micro-ondes.

Songs of Experience cloue le cercueil U2 et confirme que créativement parlant, il ne reste plus d’huile dans l’engrenage. U2 possède une discographie du tonnerre, qui mérite d’être visitée. Alors, ne perdez pas votre temps avec ces nouvelles chansons qui ne sont que les pâles mirages d’un groupe qui a marqué au fer rouge les années 80 et 90.

Ma note: 4 /10

Songs of Experience
U2
Universal Music
51 minutes

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Critique : Julie & the Wrong Guys – Julie & the Wrong Guys

Julie Doiron est un ovni comme il s’en fait peu dans le paysage musical. Doiron n’a jamais rechigné devant la réinvention et l’essai. Cela l’a mené à gagner un JUNO, à signer chez Jagjaguwar et à faire un paquet de projets éclatés. Ses collaborations sont toujours très intéressantes aussi. Doiron a travaillé en compagnie de Gord Downie et ses Tragically Hip dans le passé, avec Chad VanGaalen et Mount Eerie. Voici qu’elle se lance dans une aventure avec les Wrong Guys. Qui sont-ils? C’est Eamon McGrath et la section rythmique des Cancer Bats, Mike Peters et Jaye Schwarzer.

Ce premier album donne toutes les impressions d’une création post-séparation. Doiron chante souvent avec un peu de nostalgie, un peu de tristesse, mais beaucoup de récrimination dans la voix. Le tout est soutenu par des pièces à la distorsion agréablement fuzzée, à la batterie simple, mais percutante et aux mélodies passablement accrocheuses.

Du côté agressif des choses, Doiron et ses mauvais garçons offre You Wanted What I Wanted qui est un brûlot bien appréciable. On y retrouve de la distorsion en masse et un chant amer d’une situation qui a viré croche. On peut en dire autant de la deuxième moitié de Farther From You qui est lourde à souhait. On retrouve aussi une grande part de bonnes mélodies à tous les niveaux sur cet album. La semi-mélancolique Call My Own Shots est un très bon exemple. Le riff de guitare au début de la chanson est tout simplement délicieux. Le refrain est aussi satisfaisant avec une distorsion chaude et enveloppante.

D’ailleurs, les chansons un peu plus posées sont très réussies sur l’album. Tracing My Own Lines se développe doucement avec une légère distorsion dans la guitare, mais avec des claviers légers et féériques. Ça fonctionne très bien. Calm Before the Storm commence doucement et comme l’orage s’énerve de plus en plus avant de revenir à un calme.

C’est un album réussi pour Julie & the Wrong Guys. Doiron est une autrice-compositrice-interprète de grands crus canadiens. Sur cet album, elle est très bien entourée et le résultat est à la hauteur des attentes. Cet album est inventif, intéressant et possède une bonne dose de rock bien charnu.

Ma note: 7,5/10

Julie & the Wrong Guys
Julie & the Wrong Guys
Dine Alone Records
44 minutes

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Critique : Lost Horizons – Ojalá

Bassiste du célèbre groupe dream pop écossais Cocteau Twins de 1984 à 1997, Simon Raymonde dirige depuis 20 ans la maison de disques Bella Union, qui a notamment distribué la musique des Flaming Lips, Fleet Foxes, Explosions in the Sky et combien d’autres. Le voici qui propose son nouveau projet intitulé Lost Horizons, avec son ami percussionniste Richie Thomas, ex-The Jesus and Mary Chain.

Le premier album du duo en est un de proportions quasi épiques. Avec ses 15 titres, Ojalá atteint la barre des 70 minutes et inclut de nombreuses collaborations, surtout au chant, de la part de plusieurs artistes associés à la compagnie Bella Union, mais pas uniquement. Forcément, un projet d’une telle ampleur, et incluant des voix aussi différentes que celles de Tim Smith, ancien membre de Midlake, ou de la chanteuse inclassable Marissa Nadler, porte des traces d’incohérence. Mais il faut reconnaître l’expertise de Raymonde et Thomas pour bâtir des pistes rythmiques qui confèrent à ce disque une certaine homogénéité, dans une facture dream pop.

Le problème d’Ojalá se situe toutefois dans sa longueur un peu excessive et dans cette impression que Raymonde a recherché des voix méconnues qui en évoquaient d’autres plus célèbres. The Tide, par exemple, semble avoir été écrite en pensant à David Bowie, et le chanteur Phil McDonnell, du groupe Night Engine, en fait une très belle imitation, mais l’effet est étrange, malgré l’ajout de Sharon Van Etten aux chœurs. Même sentiment bizarre pour les deux chansons interprétées par Marissa Nadler, I Saw the Days Go By et Winter’s Approaching, sur lesquelles son timbre de voix évoque de façon claire la pop tragique d’une Lana Del Rey.

Mais il y a aussi de très bons moments. En fait, l’intérêt de la démarche de Simon Raymonde est qu’il n’a fourni que les pistes instrumentales à ses collaborateurs, leur demandant d’écrire le texte qui les accompagnerait. Ça donne des interprétations très senties, davantage sans doute que si on avait assemblé une pléiade de musiciens en leur demandant de chanter une partition déjà écrite. La chanson She Led Me Away se révèle probablement la plus réussie de l’album, avec la voix sombre et fragile de Tim Smith, qu’il fait drôlement bon de retrouver ici, surtout qu’il est réputé pour être un personnage reclus, sans doute pas du genre à se prêter à ce type d’exercice. La facture acoustique de She Led Me Away lui permet aussi de se démarquer du lot, alors que le reste du disque est davantage tourné vers les sonorités électriques.

Ojalá demeure toutefois dominé par les voix féminines, dont celle de la chanteuse irlandaise Gemma Dunleavy, associée davantage à la pop dansante, mais qui livre ici deux interprétations étonnantes qui rendent parfaitement justice à la mélancolie des titres Give Your Heart Away et Asphyxia. L’album se termine sur une note puissante, avec la majestueuse Stampede, où le piano domine, mais qui porte surtout la griffe de la chanteuse Hazel Wilde, du groupe indie Lanterns on the Lake.

Au final, Ojalá donne l’impression d’un album compilation, ou d’un collage musical qu’on aurait fait un peu à la hâte sans trop porter attention aux enchaînements et aux changements d’humeur. Même si la dream pop domine, il y a un peu de trip-hop, un peu de soft rock des années 70, des montées à la Mogwai, une touche soul, et même un petit côté nouvel âge. L’idéal est sans doute de se construire son propre montage à partir de nos morceaux préférés, même si ça relève du sacrilège…

MA NOTE: 6/10

Lost Horizons
Ojalá
Bella Union
70 minutes

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