Critique Archives - Page 2 sur 22 - Le Canal Auditif

Critique : Blue Hawaii – Tenderness

Deuxième album du duo montréalais Blue Hawaii, Tenderness prend le pari de la pop dansante, parfois un brin house, parfois vers le disco, très très loin du sombre et sexuel Untogether. Les fans de la première heure chercheront donc en vain le frisson similaire au superbe opus de 2013.

Déjà, la pochette nous l’annonçait : le duo composé de Raphaelle Standell-Preston (qu’on connait aussi et surtout pour son rôle dans le groupe Braids) et Alex « Agor » Cowa, sont assis sur un divan, chacun rivé sur l’écran de son cellulaire. Les couleurs pastel viennent pourtant insinuer un certain romantisme en ce moment. L’amour à distance, peut-être? Voilà, la thématique est lancée et l’esthétisme un brin cynique, plaqué.

Dès les premières mesures, on se retrouve plongé dans une ambiance rétrofuturiste. Free at last a quelque chose de très groovy, à la limite du sax jazz. Standell-Preston y fait presque dans le « spoken word ». Suit No One Like You, une réinterprétation du classique de Kenix, très disco-pop.

Versus Game a tout du classique tube pop, mais sans les ingrédients qui donnent un « classique ». Et pour moi, c’est le pire moment de l’album. Rien de nouveau dans l’horizon musical 2017. La mélodie s’accroche dans l’oreille comme un chewing-gum se colle dans un toupet crêpé. La dérape pop continue avec Belong to myself, qui pourrait être une pièce de Santigold, sans la force du débit.

On peut reconnaitre à l’album un certain humour avec ses cinq petits interludes, dont une particulièrement rigolote où une certaine tante Susan appelle « Rafie » pour savoir quelle est la grosse nouvelle que sa mère voulait lui annoncer au téléphone : « I think you may be pregnant… ». Le morceau finit avec « I love you, sweetheart, and I’ll talk to you soon. Bye for now », le tout souligné d’un petit tempo un brin cynique. Inusité à souhait.

L’album commence à devenir plus sombre avec Blossoming From Your ShyI am wondering if I’ll ever be a good wife/I am wondering if I’ll ever have a still life», chante Standell-Preston d’une voix faussement suraigu.

Do You Need Me, la pièce préférée du duo sur l’album (et aussi la mienne) est doucement enrichie des cordes d’Owen Pallett. Pour une fois sur l’album, Standell-Preston libère les pouvoirs de sa voix, qui, il faut le reconnaitre, en jette.

Une fois le deuil fait d’un album aussi profond et troublant qu’Untogether, on parvient à mieux apprécier Tenderness pour ce qu’il est : un album de bonne pop. Une fois la basse bien crinquée, les opportunités pour danser ne manquent pas.

Ma note: 7/10

Blue Hawaii
Tenderness
Arbutus Records
44 minutes

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Critique : Iglooghost – Neō Wax Bloom

Pour plusieurs personnes, l’âge de 20 ans n’est peut-être pas le plus productif. C’est surtout le moment où on essaye un peu de vivre nos jeunesses avant de devoir assumer qu’on est en fait rendu des adultes, censés être responsables. C’est l’âge où l’on commence aussi à délaisser un peu notre imaginaire devant le monde concret dans lequel on est plongés. Personnellement, à 22 ans, je suis loin d’être la banane la plus mûre du paquet, mais j’ai au moins la fausse maturité de m’en rendre compte.

Seamus Galliagh, lui, a 20 ans. Il officie depuis déjà deux ans comme DJ sous le nom d’Iglooghost et est aujourd’hui signé chez Brainfeeder, la mythique maison de disque de Flying Lotus. Inspiré par la grime, le UK garage et le dubstep, le jeune producteur irlandais révèle avec son premier album en carrière des compositions complexes et une liberté totale.

C’est que les trois étiquettes musicales que je viens de vous lancer un peu au hasard ne suffisent même pas à donner un simple aperçu de la production d’Iglooghost. Le beatmaker se fout des frontières de styles et de genres : des trames de saxophone free-jazz côtoient une IDM survoltée, alors que du chant rappé vient s’intégrer au math-garage futuriste de l’ensemble. Le résultat est percutant tant il est inventif et recherché. La musique, rapide à souhait, tournoie sans cesse du haut de ses 150-160 bpms récurrents.

Et ce n’est pas tout : oui, l’album est particulièrement intéressant de par sa complexité rythmique et le nombre d’erreurs étonnamment peu élevé vu la quantité de couches sonores empilées par Galliagh, mais il se démarque également par le côté très conceptuel de sa présentation. C’est que depuis le début de sa jeune carrière, le DJ a su construire un univers complexe autour de chacune de ses sorties, alliant ses propres créations à certaines légendes orientales. Dès lors, sont nés des personnages comme le Xiāngjiāo ou le moine Yomi, que l’on peut voir sur la pochette de l’album. Les pièces d’Iglooghost racontent leur histoire au fil des parutions, alors qu’ils se rencontrent sporadiquement pour le meilleur et pour le pire. Et plus spécifiquement, quelle est l’histoire derrière Neō Wax Bloom? L’arrivée d’une paire de globes oculaires géante dans le monde de Mamu, où vivent les personnages, vient chambouler l’ordre naturel des choses, et c’est à Yomi et son ami Lummo que revient la tâche de défendre leur univers, même face à Uso, l’insecte-voleur déguisé. L’histoire est décalée, mais intéressante même si on ne la comprend qu’à demi-mot vu le chant trouble de Galliagh.

Terminons avec un exemple de l’interrelation entre ces histoires et la musique en soi. Sur White Gum, premier simple de l’album, Yomi et Uso s’affronte en combat. La musique devient encore plus intense qu’à l’habitude, et une joute rappée vient illustrer la joute physique qui se déroule entre les personnages. Un procédé subtil, mais efficace, comme tout ce que fait Iglooghost depuis le début de sa carrière. Neō Wax Bloom ne fait donc pas exception, se déclinant comme un album intelligent, mais surtout comme une belle expression de créativité et de talent pure.

Ma note: 8,5/10

Neō Wax Bloom
Iglooghost
Brainfeeder
42 minutes

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Critique : Laibach – Also Sprach Zarathustra

Le projet slovène Laibach est un des rares groupes de musique industrielle des années 80 qui continuent à produire des albums tout aussi intéressants artistiquement parlant. Et ce, bien qu’ils ne soient pas tout à fait mis en marché pour le grand public. Leurs premiers albums mélangeaient des rythmes militaires et EBM avec des mélodies orchestrales synthétiques, des échantillons de citations politiques et la voix grave de Milan Fras, l’homme au bonnet vintage (de mineur slovène du 19e siècle). À tout cela s’ajoutait une esthétique inspirée du réalisme socialiste et du nazisme, avec une approche satirique qui servait à critiquer le totalitarisme à l’européenne, entre autres avec des pastiches épiques comme Geburt einer Nation (One Nation de Queen) ou Opus Dei (Live is life de Opus).

Après avoir fait du dance/rap et du rock/métal dans les années 90, Laibach est revenu à l’électro industriel dans la décennie suivante avec une production plus claire dans le genre de Tanz Mit Laibach (2003) et The Whistleblowers (2014). Leur neuvième album paru en juillet dernier, Also Sprach Zarathustra, est une réinterprétation de leur trame sonore composée pour une pièce de théâtre slovène inspirée par le livre de Nietzsche. L’atmosphère générale est particulièrement ténébreuse, comme emprisonnée dans une mine désaffectée à mille mètres sous terre.

Vor Sonnen-Untergang ouvre de façon néo-classique en enchaînant quelques accords mélangeant la mélancolie et la solennité. Le début de Ein Untergang laisse le silence respirer, entrecoupé d’abord par des percussions réverbérées, ensuite par des accords légèrement dissonants flottant au-dessus de la gravité vocale de Milan Fras. Les glissandos et les frottements font bouger la mélodie comme si elle suivait la houle à la surface de la mer. Die Unschuld I accentue la forme militaire du rythme jusqu’à ce qu’un mouvement bouge d’un accord à l’autre, passant de l’épique au tragique en laissant un frisson de plaisir au passage. Ein Verkündiger établit le rythme à partir d’un kick installé en enfer, les percussions saturées ponctuent comme un souffle difficile à travers lequel Fras nous guide vers le bain de lave. Le démon de la mine est réveillé, les couteaux de cuisine annoncent le repas.

Le rythme coupant de Von Gipfel zu Gipfel donne suite avec le même niveau d’intensité sur lequel une deuxième ligne rythmique plus complexe joue avec les contretemps. Le travail de spatialisation est superbe, caverneux, claustrophobe, et mène à une mélodie dense dont les accords glissent sur eux-mêmes jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un effet d’acouphène. Das Glück se déploie à travers sur une respiration canine ponctuée de mastication et déglutination, encadrée solidement par des battements percussifs clairs et une basse itérative bourdonnante. Das Nachtlied I et II reprend les impacts lourds aux percussions avec glissandos fondants aux cordes et voix ténébreuse comme annonceur de la charcuterie sonore à venir. La forme expérimentale enroulée en boucle s’évapore par la suite pour laisser la place à la deuxième partie, plus machinale, voire une chaine de montage déréglée en rythme tribal.

Die Unschuld II ouvre sur le même thème que la première partie, cette fois-ci avec un effet itératif dans le rythme. Le battement de cœur aux percussions supporte Fras à la voix, dont le couplet mène au segment épique de glissandos entre accords, éclairés par les notes scintillantes dans les fréquences aiguës. Le rythme de Als Geist ouvre sur des textures de canalisation souterraine, continuant lentement tout en réverbération jusqu’à ce que Fras nous ramène à proximité, et ajoute un peu de compagnies à l’effet de rampement. Vor Sonnen-Aufgang reprend la fin de la pièce d’ouverture pour lui donner un second souffle, entre les accords joués par l’orchestre, le scintillement des notes synthétiques et la performance vocale de Mina Spiler. Von den drei Verwandlungen tourne en boucle à partir d’un accord qui revient sur lui-même, les harmoniques s’accumulent jusqu’à ce que la masse s’approche du bruit blanc pour finalement terminer en amalgame chaotique de dissonances et consonances.

Après une révision quand même attentive de la discographie de Laibach, Also Sprach Zarathustra me semble être celui qui est le moins humoristique et le plus atmosphérique de tous. Le contexte de création leur a permis de jouer davantage avec le niveau de silence et l’espace qui y est consacré. Ça a créé un contraste très satisfaisant avec les percussions et la voix, la pesanteur des éléments s’en trouve parfois déjouée et on a l’impression de léviter pendant un contretemps, jusqu’à ce que le kick suivant nous ramène au sol comme un marteau piqueur au ralenti.

MA NOTE: 7,5/10

Laibach
Also Sprach Zarathustra
Mute
53 minutes

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Critique : Pierre Lapointe – La Science du coeur

Pierre Lapointe est certainement l’un des rares chouchous de la critique et du public tout à la fois. Malgré des compositions qui évitent la paresse générale de la pop radio, une plume qui évite la platitude et le manque de poésie des certaines, Pierre Lapointe et sa pop orchestrale ont trouvé le chemin qu’il fallait pour toucher les mélomanes avertis ou non. Et ce succès s’est transposé en France dans les dernières années. Bref, c’est un peu Pierre Le Conquérant. Sauf… sauf que Punkt n’était pas tellement réussi. Il faut dire que ce n’est pas facile de retoucher au succès et au brio de La forêt des mal-aimés, un album phare des 20 dernières années au Québec. Bref, ce n’est pas facile être génial à chaque fois. Entre temps, il a fait paraître Paris tristesse qui reprenait des pièces des albums précédents plus sobrement, en y ajoutant quelques reprises de chansons bien connues.

Tout ça pour arriver à La Science du cœur, son meilleur album depuis La Forêt des mal-aimés. Sans faire du surplace, Lapointe revient à ce qui a fait son succès, de la pop orchestrale intelligente, émouvante et peuplée d’une poésie luxuriante. Pierre Lapointe nous parle évidemment de tribulations amoureuses avec tristesse, nostalgie et surtout avec un optimisme en fond. Musicalement, on trouve des essais intéressants qui passent des pièces langoureuses à l’utilisation de cuivres punchés.

Parlons-en de ces fameux cuivres qui viennent nous donner quelques bons chocs sur Mon prince charmant qui nous laisse aussi quelques belles lignes de poésie où les allitérations se font généreuses et même si ça tombe parfois dans la simplicité lexicale, ça reste diablement efficace. Parmi les meilleurs coups de La science du cœur, on doit absolument parler de l’un des simples parus dans les dernières semaines, Sais-tu vraiment qui tu es. Cette dernière possède une mélodie intoxicante, une ligne de basse simple, mais tout simplement délicieuse et des montées de cordes magnifiques. Sur Punkt, on avait un peu l’impression que Lapointe se lançait dans tous les sens en essayant des nouvelles avenues musicales. Cette fois-ci, il ose autant, mais la proposition d’ensemble est plus cohérente. Ainsi la pièce Alphabet avec ses cordes qui imposent le respect et soutiennent Pierre Lapointe qui nous dicte un texte qui prend les allures de poésie automatique et qui passe par toutes les lettres de l’alphabet.

Pierre Lapointe est toujours capable de nous émouvoir avec des pièces où il est seul au piano. Sa voix et ses mains font tout le travail sur la sublime et touchante Le retour d’un amour.

Suis-je con, suis-je mal
Ou suis-je déloyal
Suis-je nouvellement aveugle
Ou ai-je retrouvé la vue
C’est le retour d’un amour
Que je croyais perdu
La nouvelle page d’un livre
Que je croyais avoir lu
Autour les amours se pendent
Le nôtre renaît de ses cendres
Le retour d’un amour

Notons aussi la dynamique et mélodieux Zopicone qui gagne l’oreille rapidement avec sa trame convaincante. Ou encore Une lettre, un aveu d’amour et de tendresse, d’un amour qui est parti au loin. Une chanson pour les amants esseulés, loin de ce qui a déjà été. Une sorte de pansement pour les cœurs qui saignent. Bref, c’est pas mal beau.

La science du cœur est certainement le meilleur album de Pierre Lapointe depuis La forêt des mal-aimés qui restera dans la classe des albums intouchables de la musique québécoise. Rivaliser avec son propre succès, ce n’est pas aisé pas plus que se réinventer et tenter de nouvelles avenues. Pourtant Lapointe refuse de faire du surplace. Cela nous assure des bonnes compositions pour des années à venir. C’est une promesse rassurante dans un monde qui laisse parfois coi d’horreur.

Ma note: 8,5/10

Pierre Lapointe
La science du coeur
Audiogram
36 minutes

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Critique : Prophets of Rage – Prophets of Rage

Têtu (adj.) : Qui montre un attachement obstiné à ses opinions, à ses décisions : Enfant têtu.

Personne sauf peut-être les vieux fans désillusionnés de rap-rock ne l’attendait avec impatience, mais il est tout de même là. Le premier album de Prophets of Rage, un « supergroupe » (terminologie très discutable) formé de Chucky D et DJ Lord (Public Enemy), de B-Real (Cypress Hill) et de la section rythmique de Rage Against the Machine. Mais ça, on l’aurait su sans se l’être fait dire, parce qu’on entend clairement que personne dans le groupe ne semble avoir réalisé que l’art possède cette fascinante capacité qu’est le changement.

Eh oui, leur premier EP était, sommairement, médiocre et maladroitement nostalgique; difficile donc d’espérer une amélioration considérable durant le maigre laps de temps qu’est une année pour une bande d’adulescents (parce que oui, un artiste qui fait la même chose pendant vingt ans ne peut être autre qu’un adulescent). Difficile aussi d’écouter le LP sans être subjugué par l’ampleur de la stagnation stylistique dont fait preuve le « supergroupe » (ce terme est d’un ridicule exquis). Si seulement on pouvait en dire que c’est un pastiche de RATM, mais non. Ce n’est pas une redite, c’est une mauvaise copie, une caricature grossière d’un style déjà limité à la base. Je pense ici par exemple au jeu de Morello, qui a perdu toute pertinence dans ses solos, dans ses riffs et dans ses explorations sonores, étrangement portées disparues. Il semble même avoir désappris à être lui-même, ou le guitariste original et inventif qu’il était; ses riffs sont monotones (des gammes blues à en vomir), il utilise les exactes mêmes techniques qu’il y a plus de vingt ans dans ses solos — comme le toggle switch ou les effets de whammy — etc.

Je pourrais ainsi continuer pour chaque musicien; les chops de DJ Lord, quand entendus, sont presque risibles avec ses petits scratchs inactuels à souhait, les rythmes de Wilk sonnent juste un peu moins datés que Atom Heart Mother, et les bars des deux MC sont naïfs et enfantins :

When I’m home down away from ducking your drones
Catching flows on this microphone
Saying I can’t run, saying I can’t hide
Seeing spies around the corner ’cause I’m Rage-ified
Radical Eyes

Limp Bizkit ont déjà été plus pertinent que ça niveau paroles. Come on les gars, Wake up.

Révolutionnaire (adj.) : Qui apporte de grands changements est d’une grande nouveauté dans un domaine donné : une découverte scientifique révolutionnaire.

C’est Tom Morello lui-même qui autoproclame le groupe comme étant « […] an elite task force of revolutionary musicians determined to confront this mountain of election year bullshit, and confront it head-on with Marshall stacks blazing. ».

Des musiciens révolutionnaires, hein?

Tout ça, c’est sans parler de la redondance de la composition, laquelle était déjà entrevue dans les compositions de Rage dès leurs débuts… Comme je le disais tantôt, leur style était limité à la base. Ça aurait pris de méchants bons musiciens pour le revisiter. À tout le moins, il aurait fallu un métissage stylistique ou un changement de son ou encore une approche rafraichissante pour rendre l’ensemble pertinent. Bref, tout ce qui ne s’est pas passé lors de la production de cet album.

Insipide (adj.) : Qui rebute par sa fadeur, qui dégage l’ennui : Un film insipide.

MA NOTE: 3/10

Prophets of Rage
Prophets of Rage
Fantasy Records
40 minutes

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