Critique Archives - Le Canal Auditif

Critique : HAIM – Something To Tell You

HAIM? Ce sont trois sœurs californiennes qui décident d’allier leur voix et leur chevelure brune pour créer un second opus titré Something To Tell You. La grosse question qu’on se pose… à quoi bon s’en tenir de cette nouvelle galette?

Bon, déjà en partant. Le tout n’est pas entièrement mauvais (oups, divulgâcheur). Quelques chansons font bien le travail avec des rythmiques pop entraînantes : Nothing’s Wrong ou Want You Back. Les synthétiseurs influencés par les années 70-80 font bien le travail, avec quelques guitares dynamisées par des motifs intéressants. Pas bon, intéressant. On s’entend. Les harmonies vocales sont bien pertinentes.

Par contre, ça se gâche après. Dans l’ensemble, l’instrumentation demeure très similaire. Comme LP Labrèche l’a souligné dans sa critique de Days are Gone (premier disque en carrière de la formation), les filles servent du réchauffé, du déjà vu. Encore une fois, on propose un produit peu novateur pour gagner les oreilles des radios grand public. On demeure dans le confort, dans le trop lisse et mon dieu… dans le quétaine (noté surtout sur Ready For You). Les filles… vous n’avez pas besoin de chanter à tue-tête ce refrain-là :

«I promise I will treat you right
treat you right, babe,
’Cause that’s all I wanna do.»
Ready For You

Trouvez d’autres choses, de grâce. Honnêtement, on baigne dans le premier sens… et surtout dans un épisode de sitcom romantique de bas étage. Ça frôle le malaise. On rejoint la même problématique sur You Never Knew :

« Go on and say it
Was my love too much for you to take
I guess you never knew what was good for you
Don’t keep me waiting
Say the words that you’re too scared to say. »
You Never Knew

Eh boboye…

En plus, les sœurettes… permettez-moi d’être amicale et sincère avec vous. Vos chansons ne représentent pas nécessairement un journal intime qui dispose d’une grande ouverture (et accessibilité, surtout) avec le public. Si vous avez des choses à dire, cherchez un peu plus loin. Débloquez vos cadenas roses Hello Kitty. Explorer d’autres univers. Sortez de votre zone de confort. Allez ailleurs… parce qu’honnêtement, avec Something To Tell You, vous faites du surplace. Que. Du. Surplace.

Ma note: 3/10

HAIM
Something To Tell You
Columbia Records
42 minutes

http://haimtheband.com/

Critique : Catherine Leduc – Un bras de distance avec le soleil

Dans Urban Dictionnary (ben oui), on décrit l’expression anglophone « slow burn » comme étant « une attirance pour quelqu’un qui n’est pas instantanée, mais se développe avec le temps » ou, « le processus de se sentir attiré par quelqu’un sur une longue période de temps. » Moi, mon slowburn de l’été, c’est le plus récent album de Catherine Leduc, intitulé Un bras de distance avec le soleil, un foutu bel album contemplatif, poétique, un brin « druggy », teinté de rock psychédélique, avec un son seventies loin d’être nostalgique. Avec cet album, les yeux rêveurs, Leduc regarde droit vers le futur.

J’avais pourtant essayé de le digérer en quelques jours, en quelques semaines. Je l’ai étrenné longtemps, dans de longues marches dans Montréal, mais on dirait que cet album, je voulais le garder pour moi. Pas qu’il est indigeste, bien au contraire. Il est touffu, généreux, dense, ces 9 chansons contenant autant de petites merveilles entre prog, folk aux tendances acides, et rock de seventies. Ça se situe entre la dream-pop de Beach House, la pop/rock glauque et sombre de Timber Timbre et du dernier Jimmy Hunt. On est loin des ritournelles que l’on connaissait de son premier duo Tricot Machine, disons.

Puis, après l’avoir compris et contenu dans mes oreilles une bonne partie de l’été, je pouvais enfin le partager. Ma première brulure, ça a été avec la magistrale Tes sommets sont mes montagnes avec sa montée lente. L’artiste nous chante:

« Ma peau pâle réclame l’ombre
La tienne ou celle d’un autre
Je suis ton creux de vague
Tes sommets sont mes montagnes »
Tes sommets sont mes montagnes

Elle nous le livre avec la voix confidente que l’on lui connait, avec des effets psychédéliques en plus.

« Ton point de vue
Spectaculaire
Il me tente
Mais je pense que j’aurais le vertige
Je sais que j’aurais le vertige »
Tes sommets sont mes montagnes

Vers qu’elle chante à l’infini jusqu’à la fin de la pièce. Tout ça en un 8 minutes de pur bonheur, entremêlant guitare, claviers, dans un mood très relaxe. Je vous mets au défi de ne pas être enivré par cette pièce. Moi, à chaque fois, je tombe dans la lune et je me perds. C’est fou.

Il y en a bien sûr plein d’autres qui brûlent lentement, comme Good Eye, qui ouvre l’album de belle façon, les chansons Anticosti, La fin ou le début, et Le temps séparé. C’est le genre d’album qu’il faut écouter de bout à l’autre pour en comprendre les nuances, les détours et toute sa topographie. La seule chose qu’on pourrait lui reprocher est le petit manque de diversité et de rythme, qui pourrait rendre l’auditeur peu patient ennuyé rapidement.

Au final, le duo formé de Leduc et de son partenaire des débuts, Matthieu Beaumont, manie les arrangements et la réalisation en partageant la même vision, même équipe qui nous avait donné son premier solo, Rookie, il y 3 ans. Synthétiseurs aux sonorités originales, basses bien présentes, guitares tantôt vaporeuses tantôt distordues, on sent que le couple a travaillé les différents arrangements de façon rigoureuse afin d’amalgamer une palette de sons les plus riches et inusités que possibles.

On écoute Un bras de distance avec le soleil avec la volonté d’entendre la suite rapidement. C’est si bon que ça — et pas dans trois ans, s’il vous plaît! Et en attendant, on souhaite que sa vision puisse faire des petits dans le paysage musical québecois.

Ma note: 8/10

Catherine Leduc
Un bras de distance avec le soleil
Grosse Boîte
39 minutes

http://catherineleduc.ca/

Critique : Photay – Onism

En 2014, un jeune producteur lançait un EP homonyme très réussi qui s’était hissé à la première position de mon top EP de l’année. Mais voilà que son premier album se faisait attendre. Voici qu’Evan Shornstein lance enfin sa première galette sous son pseudonyme de Photay. Le jeune homme habite maintenant Brooklyn et a maturé beaucoup depuis le premier maxi.

Onism est un mot inventé par John Kœnig et qui exprime la frustration d’être pris à l’intérieur d’un corps qui doit être à une place à la fois. N’avez-vous jamais rêvé que vous puissiez vous multiplier et qu’un de vos corps soit sur un autre continent? Moi, oui. Mais ce n’est pas ça le point. Photay exprime son intention derrière l’album. À la manière des documentaires des années 70 sur les espèces menacées qui mettaient de l’avant une musique jouée aux claviers comme trame, Photay veut utiliser sa musique pour marquer cette ère de changements climatiques. Les claviers deviennent des instruments de sensibilisation sur ceux-ci, sur notre place dans le monde, sur l’emprise des médias sociaux sur nos communications. Mais revenons à la musique.

Onism poursuit dans la même veine que le premier EP, mais avec beaucoup plus de moyens et d’ambitions. Shornstein a maturé musicalement et ça se reflète de magnifique manière dans sa musique. Inharmonious Slog reprend ce procédé très présent sur son album précédent. Il mélange les sons organiques, tels que le claquement de souliers à talons hauts et des parasites sonores. Il construit ensuite tranquillement sa trame avec un drum machine et un clavier aussi mélodieux qu’efficace. Il nous envahit avec sa chanson petit à petit et finit par prendre toute la place avec une énergie débordante. Screens, qui ouvre Onism, utilise plutôt des sonorités proches des cuivres synthétiques, des claquements de mains et quelques bruits organiques pour lancer le bal de manière très efficace.

Ce n’est pas toujours très rythmé chez Photay. Parfois, c’est méditatif comme l’aérienne et étrange Storm qui comme des éclairs va et vient. Elle gagne en ampleur, comme la tempête qui se charge elle-même avant de se déverser sur les passants. Photay explore aussi des contrées intéressantes avec Bombogenesis qui fait place à des sonorités d’instruments à cordes. La mélodie est épique, grande et belle. Evan Shornstein chante même sur Aura et se débrouille bien derrière le micro. On ne le sent pas totalement à l’aise, mais ça fonctionne. Il est rejoint par Elisa Coia sur celle-ci alors que Madison McFerrin chante à son tour sur Outré Lux d’une voix douce et velouté.

Onism est totalement réussi pour Photay qui allie les sons organiques aux synthétiques d’une main de maître. Ce jeune producteur talentueux est désormais un acteur important à surveiller sur la scène électronique. Je parie que vous entendrez beaucoup parler de lui dans les prochains mois.

Ma note: 8,5/10

Photay
Onism
Astro Nautico
48 minutes

https://photay.bandcamp.com/

Critique : Oneohtrix Point Never – Good Time OST

Oneohtrix Point Never est le projet solo du compositeur/producteur états-unien Daniel Lopatin, présent sur la scène électronique expérimentale depuis 2007. Il compte sept albums, une douzaine d’EPs et plusieurs collaborations en studio à son actif. C’est à partir de Garden of Delete (2015) et le simple Animals (dont la vidéo révélait un Val Kilmer somnolant dans un ensemble Nike rouge) qu’OPN est apparu sur ma liste d’écoute. À peu près en même temps que R Plus Seven (2013). Les deux albums étaient clairement plus raffinés dans la façon d’éditer et de monter les échantillons, ce qui donnait plus d’espace aux sons de claviers et aux lignes mélodiques. La trame sonore Good Time, du film du même nom, a gagné le prix de la meilleure musique originale en mai dernier au Cannes Soundtrack Award, un événement en parallèle au Festival de Cannes. À mon grand étonnement, Lopatin s’est éloigné davantage de ses débuts expérimentaux et de ses deux derniers albums pour aller vers le rock progressif et l’italodisco. Le résultat est beaucoup plus fluorescent que ses prédécesseurs, mais ça reste bien fait et très bien produit néanmoins.

La pièce-titre s’ouvre sur un bourdonnement sourd suivi par une trame ambiante new age bien réverbérée. Les arpèges aux synthétiseurs servent de base rythmique et mélodique à un solo au clavier, mélangeant avec facilité des teintes de thriller 80s et de prog rock 70s. Les échantillons de voix de Bail Bonds nous enferment dans une pièce à proximité d’une discussion tendue, qui se métamorphose en espèce de session de jam rock de garage. Les impacts réverbérés joués comme des percussions japonaises apportent de la profondeur à 6th Floor. Les itérations électroniques viennent dialoguer celle-ci jusqu’à ce qu’un échantillon conclue sur « you scared the shit out of me man ». Hospital Escape/Access-A-Ride reprend les percussions réverbérées de façon tribale, et roule sur un arpège en boucle décuplé sur plusieurs lignes de clavier.

Ray Wakes Up commence sur un extrait du film modifié par des effets et des filtres, l’impression est cauchemardesque, comme un mauvais trip de drogue. Les accords étouffés au clavier et la guitare électrique réverbérée viennent alourdir le thème. La sirène de voiture de police sert d’introduction à Entry To White Castle, qui se développe sur un nouvel arpège accompagné par un solo au clavier pimpé par des légatos gracieux. Le son de synthèse soustractive de Flashback met en valeur une palette particulièrement analogique avec une machine à rythme électro-pop; c’est très cute. Le deuxième interlude Adventurers semble passer comme un vent transportant les retailles d’échantillons et d’effets de réverbération.

La flûte synthétique de Romance Apocalypse apporte une teinte de film d’action 80s, genre Beverly Hills Cop, le contraste avec le thème global n’est pas concluant, bien que l’idée soit cool. The Acid Hits se déploie comme une vague qui envahit la plage sonore. La masse électronique s’épaissit pour former une boucle acid house saturée par les effets et filtrée pour laisser un peu de place à des échantillons du film. Leaving The Park repose sur un arpège en boucle, dont les notes rebondissent en écho, avec un nouveau solo au synthétiseur à l’inspiration hard rock. Connie prend également forme autour d’une boucle qui s’épaissit en plusieurs strates et s’intensifie jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’espace et que la masse finisse par se dissiper pour laisser la place à un segment harmonieux. The Pure and the Damned termine au piano et à la voix avec l’inimitable Iggy Pop et met en place une atmosphère de vie égratignée par les mauvais hasards, une finale touchante.

Je m’attendais à dire aux amateurs d’Amon Tobin et Boards of Canada d’écouter le nouvel album d’OPN, mais non, c’est plutôt à ceux de John Carpenter et Jean-Michel Jarre que cette trame sonore s’adresse. La sonorité rétro est adorable et très réussie en soi, mais devient un peu redondante sans toutes les manipulations d’échantillons auxquelles Lopatin nous a habitués dans le passé. Heureusement, le contexte de la trame sonore sous-entend qu’elle prend tout son sens lorsqu’écoutée en même temps que le film, qui sort en salle ce vendredi 11 août.

MA NOTE: 7/10

Oneohtrix Point Never
Good Time OST
Warp
46 minutes

http://pointnever.com

Critique : Aliocha – Eleven Songs

Aliocha Schneider est à la fois un chanteur et comédien ayant joué dans des séries québécoises, dont Tactik et Les Jeunes Loups. La musique fait partie de ses passions depuis très longtemps. C’est en rencontrant Jean Leloup en 2012 que les choses vont changer. Audiogram le signe et après un EP paru en 2016, voici qu’il envoie son premier album intitulé Eleven Songs.

On remarque chez Aliocha rapidement un gros penchant pour la musique d’Elliott Smith. En fait, Eleven Songs est un peu un mélange de ça et de Don McLean qui chante le classique American Pie. C’est d’un côté un folk relativement mélancolique qui incorpore un peu d’éléments rock, mais d’un autre ce sont aussi des chansons aux constructions pop, accessibles qui ne quittent jamais les sentiers battus.

As Good As You donne une bonne idée de ce qui nous attend sur Eleven Songs. Aliocha sait fabriquer des mélodies efficaces qui flattent les oreilles. C’est enregistré avec beaucoup de soins et les arrangements sont très efficaces. La petite touche de claviers vintage habille les compositions à merveille, parfois un peu plus blues, The Start et Jamie comme preuve à l’appui. Sa voix s’y marie à merveille. Pour un si jeune homme, Aliocha possède l’âme profonde et ça transparaît dans son interprétation qui est toujours très juste.

Là où Eleven Songs laisse un peu sur sa faim, c’est sur le peu de risque des compositions. Tout est très formaté pour rentrer dans des standards bien établis. C’est bien fait certes, mais sans prise de risque, son folk reste un peu trop lisse. L’autre point où ça achoppe pour Aliocha, c’est dans l’immense place que prend Elliott Smith dans ses influences. On sent qu’il a de la difficulté à se détacher complètement des artistes qui l’ont marqué. Sarah est un bon exemple de ces sonorités reconnaissables.

Malgré ces quelques petits écueils, Eleven Songs est un album qui coule naturellement et qui s’écoute bien. Ses mélodies sont convaincantes et la qualité des pièces est non négligeable. Pour un premier album, Aliocha démontre beaucoup de maturité.

Ma note: 6,5/10

Aliocha
Eleven Songs
Audiogram
34 minutes

https://www.audiogram.com/fr/artiste/aliocha