Critique Archives - Le Canal Auditif

Critique : Colin Stetson – All This I Do For Glory

Le saxophoniste Colin Stetson fait partie d’une classe à part. En effet, rares sont les artistes qui se révèlent aussi à l’aise dans l’avant-garde (sa trilogie New History Warfare), la relecture d’œuvres classiques (Sorrow) et les collaborations pop (Animal Collective, Arcade Fire, Bon Iver). Sur son nouvel opus, All This I Do For Glory, il poursuit ses expérimentations avec une nouvelle emphase rythmique.

Beaucoup a déjà été dit et écrit sur la technique particulière de Stetson, un Américain d’origine mais désormais établi à Montréal. Son approche dite de la « respiration circulaire » lui permet d’aborder le saxophone comme aucun autre instrumentiste. À l’écoute, on a l’impression d’entendre quatre pistes superposées, alors que tout est généralement enregistré en une seule prise, sans aucun ajout. Sans cesse, on le croit à bout de souffle, tellement l’exécution semble exigeante. « La plupart de mes pièces sont construites sur l’étirement de mes limites physiques », a-t-il déjà confié en entrevue au Voir. Avec pour résultat que sa respiration et ses tapements de doigts font partie intégrante de la musique, alors que d’autres les dissimuleraient.

Sur le plan stylistique, All This I Do For Glory se situe quelque part entre le premier volume de sa trilogie New History Warfare, paru en 2007, et l’acclamé Never Were the Way She Was, enregistré en 2015 avec sa compagne dans la vie comme sur la scène, la violoniste Sarah Neufeld (Arcade Fire). Ainsi, les tapements frénétiques d’un titre comme In the Clenches montrent la face un peu plus expérimentale de Stetson et sa quête des sonorités étranges, tandis que l’introduction somptueuse de Spindrift illustre ses qualités d’arrangeur et ses talents de mélodiste.

Mais là où ce nouvel album se démarque, c’est par la richesse des rythmes que le saxophoniste parvient à soutirer de son instrument. C’est presque tribal par moments, avec une touche arabisante qui évoque parfois le travail de Peter Gabriel sur la trame sonore du film The Last Temptation of Christ, ou même le Roots des métalleux brésiliens Sepultura. Stetson n’a pas caché qu’il s’est inspiré du travail d’artistes de la scène électronique comme Aphex Twin et Autechre pour créer ces nouvelles pièces, et on reconnaît certes la pulsation typique du genre. Mais le simple fait qu’il arrive à créer tout ça à partir d’instruments à vent relève du coup de maître.

Pourtant, All This I Do For Glory apparaît comme un album un peu plus dépouillé que ses prédécesseurs. Aucun chanteur invité ici (Justin Vernon de Bon Iver prêtait sa voix sur quatre pièces du dernier tome de New History Warfare). Beaucoup d’espace est aussi laissé à la respiration, résultat d’une technique de ventilation que Stetson a apprise de la chanteuse Enya (rappelez-vous Orinoco Flow dans les années 80) et qui consiste à ouvrir légèrement la bouche en jouant pour y laisser passer l’air. Ça donne un titre tout en retenue comme Like Wolves on the Fold, tandis que l’épique The Lure of the Mine regorge de ces imperfections parfaitement maîtrisées…

Mais la grande qualité de Stetson, c’est de ne jamais laisser la technique prendre le dessus sur l’émotion. Ainsi, autant on reste bouche bée devant pareille démonstration, autant on retient avant tout le pouvoir d’évocation de la musique, qui se fait tantôt oppressive, tantôt inquiétante. Pour toutes ces raisons, All This I Do For Glory se révèle peut-être le meilleur album individuel de Stetson à ce jour…

MA NOTE: 8,5/10

Colin Stetson
All This I Do For Glory
Kartel Music Group
44 minutes

http://www.colinstetson.com/

Critique : Samuele – Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent

« Comment t’explique à une fille qu’elle est égale aux garçons, quand « jouer comme une fille » c’est d’échapper le ballon » – Égalité de papier

L’album de Samuele provoque déjà une certaine curiosité avec son titre Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent, mais dès la première trame de son manifeste, Égalité de papier, nous tombons amoureux de sa poésie directe et engagée. Il s’agit du premier album officiel de cette jeune auteure-compositrice-interprète qui avait sorti un opus, il y a quelques années, intitulé : Z’album. Sa chanson Le goût de rien m’avait tout de suite séduite en 2011.

Ce tout nouveau bijou musical a été réalisé par Jean-Sébastien Brault-Labbé qui y joue aussi la batterie, Julie Miron y gratte la guitare, Alex Pépin s’occupe la basse, la contrebasse et fait aussi la prise de son. Une équipe réduite qui prouve qu’on n’a pas besoin d‘avoir une dizaine de personnes pour créer un superbe album.

Nous y retrouvons son spoken word suivi de 11 chansons qui se promènent entre délicatesse et poésie, entre rock et blues. D’ailleurs, la pièce Tous les blues résonne comme un bass-drum dans le cœur d’une histoire amoureuse déchue. Un cœur noir qui se vide sur papier et qui s’invente un langage à lui seul. La chanson La révolte nous ramène au printemps érable 2012, ce moment où les carrés rouges se tenaient droit. Nous sentons la déception et la rage de Samuele à travers son histoire de cri de guerre et de roi qui s’effondre. On va se le dire, on aurait tous aimé gagner échec et mat cette année-là… Mais comme parfois, il faut choisir ses batailles, Samuele l’a fait en écrivant cet album avec un style anarchiste poli.

Samuele a un parcours très intéressant; déjà une habituée des bars depuis des années, elle a été demi-finaliste au Francouvertes 2015 et elle a remporté la finale du Festival international de la chanson de Granby l’an dernier. Je me souviens l’avoir vu au Quai des Brumes, il y a de ça plusieurs années et je me demandais alors pourquoi cette artiste n’avait pas encore son CD à vendre sur la table de marchandise. Depuis 2011, j’attends d’avoir son album et écouter cette voix chaude et envoutante encore et encore.

Samuele, merci de jouer comme une fille. De prendre le décor. Ne t’excuse jamais.

Ma note : 8/10

Samuele Mandeville
Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent.
InTempo Musique
51 minutes

https://samuelemusique.com/

Critique : François and the Atlas Mountains : Solide Mirage

La formation française pop indie François and the Atlas Mountains (menée par le Charentais François Marry) nous présente un tout nouveau projet titré Solide Mirage sous Domino Records. Un disque probablement plus engagé que les offrandes précédentes.

L’album s’ouvre sur la très efficace Grand Dérèglement. Une sorte de cocktail qui croise un groove du Moyen-Orient avec une distorsion bien aiguisée. Le timbre doux de François Marry apaise la proposition globale de la pièce. Quoiqu’elle en soit, la chanson n’est pas déplaisante du tout. Même qu’elle entre dans la tête assez facilement.

On poursuit avec Apocalypse à Ipsos où le chanteur chante qu’il rêve de voir « La France débarrassée de tous les irascibles ». Est-ce que ça fait référence au contexte politique actuel? Oui, sans hésiter. Tandis que sur 1982, l’auditeur se fait enjoliver les oreilles par des airs nostalgiques transmis par les textes vibrants de François Marry. Planant. Ce qui frappe à l’écoute est la variété des rythmes dans chacune des chansons. Nous avons donc droit à un disque éclectique et dynamique. On ne perd rien à l’écoute. Sur 100 000 000, les arrangements musicaux baignent dans une pop (qui se veut non commerciale). Elle est rafistolée, encadrée… et surtout structurée. Les échos « hey you/hey you » font voyage le public et allège encore plus la production finale de la chanson. Intéressant.

Pour ceux qui aiment quand ça brasse, rassurez-vous, nous ne baignons pas toujours dans les tons mignons. On troque les beaux minois, on devient brute et hirsute sur Bête Morcelée. Du gros rock fougueux, avec de la distorsion à souhait. Ça colle très bien à l’album. La batterie se déchaîne et il y a quelque chose de fort qui est transmis par les textes. Cette épopée musicale se termine sur Rentes Écloses. Une chanson pleine de douceur où ces motifs de guitares deviennent réconfortants et lancinants. Jolie.

Sans nécessairement réinventer la roue d’un point de vue musical, François and The Atlas Mountains propose un disque d’actualité, qui derrière chaque mot se cache un énorme fond de vérité. À découvrir!

Ma note: 7/10

François & The Atlas Mountains
Solide Mirage
Domino Records
42 minutes

http://www.francoisandtheatlasmountains.com/

Critique : Brian Eno – Reflection

Impossible de reprocher quoi que ce soit à la productivité de Brian Eno. Pas plus tard que l’année dernière, le pionnier de « l’ambient music » nous proposait The Ship. Une réussite inspirée du légendaire naufrage du Titanic sur laquelle Eno triturait sa voix, la plongeant dans les basses fréquences. L’une de mes parutions préférées de 2016. En pleine journée du Nouvel An, le vétéran revenait à la charge avec Reflection. Fait à noter, une application est disponible qui permet d’écouter l’album tout en ayant la possibilité de modifier certains passages.

La démarche suggérée par Eno est très simple : une seule pièce de 54 minutes crée en direct, en une seule prise, qui plonge le mélomane en état d’apesanteur. Un disque qui se veut totalement méditatif. Un autre voyage spatial qui s’ajoute à la foisonnante discographie du bonhomme. Pendant l’heure d’écoute que vous accorderez à ce Reflection, vous vous retrouverez devant une superposition indolente de couches sonores ponctuées de magnifiques accalmies. Et ce sont ces espaces quasi silencieux qui nous donnent l’impression de résider en permanence dans un monastère intersidéral.

Bien sûr, Eno arpente une fois de plus le même sillon. Même si la formule est répétitive, on se plaît à rêvasser, à réfléchir et à entamer une conversation avec nous-mêmes. Et au risque de radoter, ces moments sont si rares dans ce monde réel et virtuel hyperactif qu’ils deviennent essentiels à notre équilibre psychologique… du moins, en ce qui me concerne ! Cet album est venu me réconforter à la suite d’un début d’année tumultueux où certaines remises en question ont fait surface…

Musicalement, les sons minimalistes remémorent ceux d’un vibraphone et ceux-ci, combinés à des bourdonnements de basses qui ondulent (faisant leur apparition au moment opportun), nous propulsent tout de go dans les nuages. Évidemment, l’amateur de virtuosité musicale s’emmerdera royalement à l’écoute de ce Reflection, mais pour celui ou celle qui veut réfléchir convenablement à son avenir (ou à celui de l’humanité…) ce disque est un excellent moyen d’y arriver, à tout le moins d’amener l’auditeur dans un état propice au recueillement.

Sans être aussi ingénieux que The Ship, Reflection se veut un parfait antidote à la folie dite « paquet de nerfs » typiquement de notre époque. Juste pour cette raison, cette création est fort valable; un album prévisible, mais ô combien apaisant. Un autre bon disque au compteur du père Eno.

Ma note: 7,5/10

Brian Eno
Reflection
Warp Records
54 minutes

http://www.brian-eno.net/