Critique Archives - Le Canal Auditif

Critique : Lindsey Buckingham/Christine McVie – Lindsey Buckingham/Christine McVie

Fleetwood Mac nous a donné certains des albums pop les plus réussis des années 70, dont le classique Rumours et le ténébreux Tusk. L’idée d’un album réunissant deux des membres de la période la plus glorieuse du groupe s’annonçait donc intrigante. Or, Lindsey Buckingham et Christine McVie livrent ici un disque fade, au point où l’on se demande bien pourquoi ils se sont embarqués dans cette galère.

Sur papier, ce nouvel album ressemble étrangement à du Fleetwood Mac. En effet, non seulement le batteur Mick Fleetwood et le bassiste John McVie y apparaissent-ils comme musiciens invités, mais certaines des chansons étaient destinées à un éventuel retour sur disque du groupe légendaire, qui ne s’est finalement jamais matérialisé, en bonne partie en raison des réticences de la chanteuse Stevie Nicks.

Les problèmes maritaux ayant marqué la carrière de Fleetwood Mac ont déjà été très documentés. Ainsi, c’est en 1975 que le guitariste Lindsey Buckingham s’est joint au groupe, insistant à l’époque pour que sa compagne Stevie Nicks fasse elle aussi partie de l’aventure. Or, leur relation battait déjà de l’aide et les deux se sont finalement séparés quelques mois plus tard, en même temps que le bassiste John McVie et sa femme Christine divorçaient. Ajoutez à cela le fait que Mick Fleetwood a également entretenu une relation avec Nicks, et vous avez tous les ingrédients d’un épisode de Top modèles, ce qui a servi de matière première au génial Rumours, comme quoi les pires épreuves peuvent aussi se révéler des sources d’inspiration…

Mais on s’égare ici. L’idée, c’est que Buckingham et McVie se connaissent depuis des décennies et ont vécu bien des hauts et des bas ensembles. En annonçant la sortie de leur album en duo il y a quelques mois, la chanteuse s’est demandé pourquoi ils ne l’avaient pas fait plus tôt, tellement cette collaboration lui semblait naturelle. Sauf qu’on se demande, au contraire, à quoi a pu servir pareil exercice.

Le problème n’en est pas un de composition, mais plutôt d’enrobage sonore. En effet, Buckingham et McVie ont signé certains des titres les plus aboutis du répertoire de Fleetwood Mac (Over My Head, Don’t Stop, Go Your Own Way, Not That Funny, etc.), et on ne perd pas si facilement un tel talent pour les hymnes pop mais raffinés. On reconnaît d’ailleurs leur signature dans le refrain rassembleur de la chanson Red Sun ou dans la nostalgie de Carnival Begin, seul titre qui renvoie au côté un peu plus sombre qui a toujours caractérisé la musique de Fleetwood Mac

Mais l’album est bourré d’effets bon marché qui donnent l’impression d’un disque qu’on retrouverait en vente au comptoir d’une pharmacie. Oui, Mick Fleetwood et John McVie ont contribué à certaines pistes, mais ce qu’on retient surtout, ce sont les lignes de basse ou de batterie programmées au synthétiseur. Même les voix (celle de Christine McVie est encore très puissante) sont saturées d’écho ou de réverbération, et le tout sonne très générique. Et je ne vous parle pas de ces percussions (maracas, tapements de mains) qui prolifèrent sur la plupart des morceaux…

Pour moi, l’album se résume un peu à sa pochette, sur laquelle on voit une Christine McVie toute souriante et un Lindsey Buckingham qui semble s’emmerder solide. On se demande même s’ils ont été photographiés ensemble ou s’il s’agit d’un montage, tellement on n’y sent aucune complicité. Bref, pour retrouver la magie de Fleetwood Mac, mieux vaut se retaper Rumours ou Tusk, ou pourquoi pas le méconnu Future Games, sorti avant que la formation ne devienne un phénomène…

Ma note: 4/10

Lindsey Buckingham/Christine McVie
Lindsey Buckingham/Christine McVie
Atlantic Records
39 minutes

https://www.buckinghammcvie.com/#/

Critique : Girlpool – Powerplant

Mieux vaut tard que jamais! Si le dicton s’applique à pas mal de situations, il est d’autant plus vrai lorsqu’on le met relatif à la situation suivante : écouter Powerplant de Girlpool. J’avais en effet réservé sa critique pour le Canal, mais une mystérieuse et inexplicable infection à l’oreille m’aura empêché de lui donner une bonne écoute avant aujourd’hui, situation à laquelle je suis bien heureux de pouvoir remédier avec vous en ce moment.

Parce que Girlpool a de quoi capter l’intérêt. Le duo américain, formé de Cleo Tucker et Harmony Tividad, avait fait un passage fort remarqué avec la sortie de Before the World Was Big, leur premier album lancé en juin 2015. Transportées vers la gloire, notamment par un fort engouement de la critique avec en tête d’affiche le prestigieux Pitchfork, les filles se sont depuis retrouvées à passer de Wichita Records à la reconnue boîte américaine Anti en plus d’intégrer au groupe, dans la dernière année, un batteur.

La décision ajoute un peu de puissance à l’ensemble et vient surtout souligner le côté un peu grunge que peuvent avoir certaines des compositions de l’ex-duo. Exit l’esprit folk-punk qu’on leur trouvait par le passé et bienvenue à la dichotomie fort intéressante qui marque Powerplant, soit une étrange vulnérabilité côtoyant une énergie rock marquée. Si l’on veut se prêter au jeu des comparaisons, je vous dirais que Girlpool embarque un peu dans le même créneau que l’autre band alt-rock féminin de l’heure, et j’ai nommé les fantastiques Chastity Belt. À la différence du quatuor de Walla Walla, ville au nom fort appréciable de l’état de Washington, qui offre une musique pleine de spleen, d’autonomisation féministe et de paroles bien caustiques, le désormais trio de Los Angeles conserve plutôt des textes introspectifs et ne cherche pas à marquer l’esprit par des riffs, mais bien par sa poésie naïve que l’on reconnaît maintenant sans peine.

D’un point de vue plus directement musical, ne nous mentons pas, l’album reste relativement simpliste. Rien de tape-à-l’œil ici; que des compositions servant principalement à accompagner des harmonies de voix bien pensées. Comme je le disais plus tôt, si la batterie sert bien la musique, elle reste avant tout accessoire et s’oublie rapidement dans les diverses avenues musicales que le groupe a choisi d’emprunter. Avec des offres plus grunge (Static Somewhere), plus swingée (Corner Stone) ou des ballades plus lentes (Fast Dust), on reste toujours dans un même univers, mais avec des offres qui promettent de combler tout le monde.

Sans être l’album de confirmation pour un groupe qui avait déjà connu une belle réception chez le public et la presse par le passé, je crois que Powerplant marque tout de même une belle évolution et vient avec une déclaration claire : Girlpool est maintenant un groupe à surveiller à tout prix pour tout amateur de rock alternatif. Dans la lignée des Frankie Cosmos, Courtney Bartnett et autres Chastity Belt, Girlpool s’impose avec un son propre et caractéristique de leur talent.

Ma note: 7,5/10

Girlpool
Powerplant
Anti
29 minutes

http://www.girlpoolmusic.com/

Critique : Sufjan Stevens, Bryce Dessner, Nico Muhly & James McAlister – Planetarium

« to be human is to be a total mess »

Être humain c’est être chaos. Voilà la thèse qui soutient la complexe et surprenante création de Sufjan Stevens, Bryce Dessner (The National), Nico Muhly et James McAlister. Déjà l’union des quatre musiciens a de quoi faire rêver les mélomanes. Alors que les deux premiers sont des figures de proue de la musique indépendante, Muhly se tire bien d’affaire avec ses expériences électroniques et James McAlister est le batteur du premier depuis plusieurs années. Planetarium malgré cette alliance surprenante est un objet qui présente une bonne unicité esthétique et sonore.

La première chose qui frappe, c’est la plume de Sufjan Stevens qui est partout sur l’album. Que ce soit dans les mots ou les mélodies que l’approche générale de l’album. Bien que Nico Muhly soit l’instigateur à la demande du Muziekgebouw Eindhoven, ça nous ramène aux délicieux trips de The Age of Adz avec ses moments d’électro baroque. Disons qu’après la sobriété de Carrie & Lowell, on retrouve Stevens qui flotte quelque part dans l’espace avec des claviers. Dessner, qui n’est pas étranger à des expérimentations de la sorte, amène aussi des avenues intéressantes et on reconnaît sa main dans les guitares. C’est particulièrement limpide sur Mars avec de merveilleux moments de mélodies de guitares claires.

C’est aussi le retour des expérimentations avec le vocodeur que Stevens avait abordées avec le groupe Sisyphus. Ça ne l’empêche pas de nous proposer des moments magnifiques. Uranus est un bel exemple avec ses chants sobres qui se transforme en chœurs vocaux efficaces accompagnés de cuivres généreux. S’en dégage une aura de musique d’église chrétienne. D’ailleurs, la grande place laissée au mysticisme et à l’impression de grandeur sur Planetarium est tout à fait logique. À chercher les étoiles et à regarder cet immense univers qui nous dépasse, il est difficile de ne pas se sentir dépassé.

« The universe doesn’t allow perfection. »
– Stephen Hawking

Planetarium est une œuvre costaude qui nous transporte dans une multitude de directions qui ne sont pas toujours faciles à suivre. C’est un grand fouillis qui nous livre tout de même une bonne dose de beauté. Ce n’est pas non plus une œuvre facile à digérer. On peut passer d’une pièce intime comme Moon à une ritournelle aérienne Pluto pour atterrir sur Kuiper Belt, une expérimentation électronique qui mélange claviers rétro et parasites auditifs hyperactifs.

Saturn est une pièce qui est incorporée partie des spectacles de Sufjan Stevens depuis quelques années, particulièrement lors de la tournée d’Age of Adz. Des extraits avaient même fait surface, il y a quelques années, mais en version beaucoup moins complète que celle qui nous arrive sur Planetarium. On reconnaît aussi des mélodies typiques de Stevens sur Jupiter qui nous berce doucement.

Dans son ensemble et surtout dans son concept, Planetarium est une œuvre très intéressante. Ce n’est pas une œuvre facile à écouter en raison de sa durée (77 minutes) et un certain chaos qui y règne. Ça demeure tout de même une création fascinante qui comporte de nombreux moments de grand intérêt. Après tout, ce n’est pas une équipe de céleris qui ont créé cette ode à notre système solaire. Voilà un album-concept qui lance des perches créatives comme on lance des sondes à travers le vide de l’espace.

Ma note: 7/10

Sufjan Stevens, Bryce Dessner, Nico Muhly & James McAlister
Planetarium
4AD
77 minutes

http://4ad.com/releases/850

Critique : Anjou – Epithymia

Anjou est le projet électro expérimental de Robert Donne et Mark Nelson, deux ex-Labradford (bassiste et guitariste respectivement) qui ont décidé de prendre un virage plus électro, tout en conservant une part de leurs origines drone rock et post-rock. Le duo états-unien, en collaboration avec le percussionniste Stephen Hess, nous avait offert un premier album homonyme à l’automne 2014, huit pièces solidement montées, dont l’atmosphère, m’avaient laissé une impression d’abri antinucléaire abandonné. La chaleur des sons analogiques amenait un contraste à cette froideur, et créait une dualité qui allait servir de ligne directrice à un album très équilibré et homogène. Le même effort a été réalisé pour Epithymia, leur deuxième opus sorti en mars dernier, avec un ajustement de température penchant vers le bain de soleil, bien étendu sur le toit de l’abri.

Les différentes vitesses d’oscillation analogique ouvrent Culicinae, comme du rétro-ambient duquel on ressent la chaleur de l’amplification à lampes. Ça frôle le minimalisme, mais les changements sont tout de même assez rapides pour parler de passages différents. Les cymbales réverbèrent pendant un instant jusqu’à ce qu’une épaisse strate de synthés vienne remplir le spectre des fréquences. Le mouvement bouge comme des vagues qui se désintègrent progressivement en noise de circuits. Greater Grand Crossing ouvre sur un grand espace vaquant dans lequel les événements sonores se succèdent, comme des échos de civilisation perdus dans un réseau de tunnels souterrains. L’arpège synthé en boucle de Soucouyant nous ramène dans les trames sonores de dessins animés 70s. C’est légèrement psychédélique et totalement hypnotisant. Les variations en intensités et les effets de filtrages forment le phrasé et renouvellent la combinaison des différentes harmoniques.

An Empty Bank agrandie davantage l’espace sonore dans lequel évolue la mélodie. On retrouve une froideur nordique mélangée à une trompette jazz qui génère à elle seule la trame sonore d’une scène de crime de thriller policier. La strate saturée au clavier embrouille la séquence, la rend plus dense et agressive, pour finalement se dissiper en bruine. On retourne dans les catacombes d’un réseau de transport abandonné avec Glamr; les roues des trains réverbèrent encore dans les tunnels après plusieurs décennies d’inutilisation. La distorsion post-rock revient sur Georgia, bien salie et réverbérée comme une cloche qui clame au sommet d’une église. Les accords se réassemblent en fondus enchaînés, texturés par des crépitements et des interférences radio.

Epithymia est clairement plus doux pour l’oreille que le premier album, dont une bonne part du drone/noise est remplacé par de la synthèse analogique harmonieuse et satinée. On ressent davantage de chaleur, comme un feu de foyer qui irradie sa présence, mais on n’oublie quand même pas la solitude du bunker sibérien. Journée ensoleillée dans un espace/temps post-apocalyptique, Anjou nous fait croire qu’il y a peut-être un futur post-guerre nucléaire.

Ma note: 8/10

Anjou
Epithymia
Kranky
57 minutes

http://www.kranky.net/artists/anjou.html