Christian Scott Archives - Le Canal Auditif

Critique : Christian Scott – Diaspora

Diaspora est le deuxième album d’une trilogie — précédé de Ruler Rebel — de Christian Scott explorant le « Strech Music », concept théorisé par ce dernier. J’ai fait le tour du sujet dans ma critique de Ruler Rebel, pour les curieux. Le trompettiste adopte dans l’album une esthétique explicitement semblable à son dernier… J’embarque donc dedans en croisant les doigts, en espérant qu’il soit à la hauteur de ce qu’on connaissait de Scott.

L’album débute avec une pièce éponyme à celui-ci qui nous procure immédiatement un peu d’espoir. Il manque encore d’originalité au niveau des sonorités de drum machine (le snare en particulier est assez insipide), mais le reste est très bien. On y trouve de belles mélodies mémorables harmonisées à la Scott, un solo à faire dérailler un train de Pinderhughes — en symbiose avec le délai —, le groove de batterie au tiers de la pièce qui est selon moi un des meilleurs de toute sa discographie… Si seulement la pièce ne se terminait pas inutilement en fade-out (après le hip-hop, les beach boys?)! Idk, la pièce suivante, joue dans le même ordre d’idées, avec un beau contrepoint entre la trompette et le sax. Elle est un peu répétitive, mais ça passe jusque là. On est dans une esthétique qui se veut complémentée du hip-hop après tout. Et disons que je vais faire comme si le fade-out sur celle-ci n’était pas fait par pure paresse artistique. Our Lady of New Orleans possède une des plus belles progressions d’accords dans l’album, jouée par un piano à moitié étouffé qui ajoute au son déjà original de la pièce. Et encore une fois, PINDERHUGHES nous pond un solo à tout casser. S’en suit Bae, un interlude bien laid back dominé par un des riffs de piano les plus groovy et originaux de toute la carrière de Scott. Jusque là, tout va bien.

Desire and the Burning Girl est comme un point d’ancrage de l’album; tout lui succédant semble statique. La pièce est monotone à mort et meurt justement en fondu, pour que ça finisse encore plus en queue de poisson. Uncrown Her n’est ni désagréable, ni à la hauteur du début de l’album, et se termine en un fade-out presque justifié par le fade-in de Lawless. D’ailleurs, cette dernière a pour seule distinction son excellent rythme à la batterie, et quelqu’un a dû s’en rendre compte, parce que la dernière minute lui est entièrement dédiée. Completely et No Love sont à l’image d’Uncrown Her; toutes trois auraient dû, soit être filtrées en B-Side, soit être perfectionnées et développées. New Jack Bounce, quoiqu’exécutant un frottement intéressant entre l’électronique (toujours aussi botché) et les peaux, est mal amenée et mal développée dans le cadre de l’album (et finit, elle aussi, en fade-out complètement inutile). La pièce finale, The Walk, est à Diaspora ce que Phases était à Ruler Rebel, soit la seule pièce vocale de l’album. La seule différence, c’est que celle-ci est placée à la fin au lieu du centre de l’œuvre. C’est un peu moins dérangeant ainsi (dans l’autre album, on s’attendait dans une première écoute à ce que la voix réapparaisse), mais ce n’est pas plus cohérent pour autant. D’autant plus que les deux pièces sont très semblables. Par contre, l’énergie de la pièce est assez intéressante, comporte de belles harmonies entre la trompette et la flûte ainsi qu’encore, un excellent solo de Pinderhughes. Cet album serait franchement moins bon sans les solos de cette flûtiste; j’irai même jusqu’à dire qu’elle vole la vedette à Scott sur l’opus.

Une fois l’album terminé, on se rend compte que le dilemme est semblable à celui de Ruler Rebel : l’album n’est pas conséquent — seule la moitié de l’album est intéressante pour la peine —, mais les pièces intéressantes ont beaucoup de potentiel. La trilogie de Scott se révèle peu à peu comme ce qui aurait pu être un seul disque, étiré comme par orgueil. On connaît tous l’immense talent de trompettiste et de compositeur de Christian Scott, mais on apprend actuellement beaucoup plus à connaître son ego, sa volonté de nous prouver qu’il possède réellement ce talent. Paradoxalement, son show de boucane provoque, à ce jour, l’effet contraire.

P.S. Cet album vaut un bon 6. Qu’est-ce qui lui vaut le demi-point retranché? Les maudits fade-outs paresseux. Les fade-outs sont un choix artistique qui doit avoir une raison d’être, qu’elle soit conceptuelle ou musicale. Ce n’est pas une échappatoire de paresse compositionnelle. Sorry Brian Wilson.

MA NOTE: 5,5/10

Christian Scott
Diaspora
Stretch Music
50 minutes

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Critique : Christian Scott – Ruler Rebel

Christian Scott a dévoilé, plus tôt cette année, la première partie de ce qui sera bientôt une trilogie. Il y exploite plus profondément son concept de « Stretch Music » qui fut initié dans son dernier album. Après s’être forgé une forte réputation dans la communauté jazz avec la sonorité très caractéristique de son jeu (dû en partie à ses trompettes faites sur mesure par Adams Instruments) et de ses mélodies accrocheuses, le louisianais a choisi de s’éloigner très loin des sentiers battus par le jazz. On assiste depuis peu en musique à une remontée de l’intérêt du hip-hop pour un jazz plus poussé. Or, on assiste ici à l’effet contraire : de la musique à priori jazz se voit colorée de très fortes influences hip-hop. C’est un mouvement relativement populaire dans le jazz actuel, mais Ruler Rebel est beaucoup plus assumé et explicite en ce sens. Et le « Stretch Music » de Scott s’étend beaucoup plus loin que le hip-hop. Son jazz est maintenant une grande soupe de styles et d’influences qu’il manie parfois avec une grande aisance… et d’autres fois plus difficilement.

Commençons par les aprioris. Le son de Scott est l’un des sons de trompette les plus originaux et plaisants à écouter. Il est précis, mais tout de même rond et chaud, et ce autant dans les aigus que dans les graves. Son jeu est, comme toujours, excellent, et celui de ses musiciens l’est tout autant. La flûtiste, Elena Pinderhughes, saute les octaves avec une aisance hors du commun en gardant un son anormalement décontracté, les trois batteurs et percussionnistes gardent la section rythmique en haleine avec des grooves – pour la plupart — intrigants. Bref, tout est là niveau talent. Évidemment, Christian Scott n’allait pas s’entourer de néophytes pour mener à bien un tel projet.

La production est bien exécutée dans la majorité de l’album; elle constitue une autre dimension de l’aspect pop de la musique du trompettiste. Beaucoup de travail de panoramisation est appliqué un peu partout dans l’album, et ce de manière interactive — par opposition à statique, où l’on assigne à chaque instrument une place fixe dans l’espace. Cette manière de faire n’est pas beaucoup utilisée dans une production jazz habituelle, et ce, même pour la majorité du jazz contemporain. Beaucoup d’effets inhabituels sont utilisés de façon très créative, comme du « bitcrushing » sur un piano ou du fuzz sur une trompette. Voilà une autre mode très actuelle dans la musique pop plus expérimentale. On voit donc résolument ici le Stretch bien aimé du trompettiste.

Jusque là, tout va bien. Les instrumentistes sont excellents, les compositions sont accrocheuses sans être fromagères (à l’exception de New Orleanian Love Song II, qui a une progression un peu paresseuse et beaucoup trop « gangsta » à mon goût – mauvaise référence à Still D.R.E.? ). Le concept est intéressant et le son de Scott est exquis presque partout sur l’album… Mais il y a deux problèmes majeurs avec l’œuvre. Premièrement, l’écoute de l’album nous laisse sur notre faim au niveau de la cohérence; il ne semble avoir aucune ligne directrice claire. Entre Rise Again, version inutilement trap de l’initialement excellente Sunrise in Bejing, et la presque brésilienne New Orleanian Love Song, on trouve peu de rapports visibles. Les pièces sont courtes et parfois mal développées (autre partie de son influence hip-hop qu’il aurait dû négliger), malgré que l’on sache très bien que Scott est capable de petits bijoux à ce niveau.

Deuxièmement, Scott semblait penser qu’il ne suffisait que d’un rythme générique de trap pluggé dans une copie de TR-808 pour faire une référence intéressante au hip-hop, et ça donne certains passages assez dérangeants. Le son des drum machines, partout où ils apparaissent (à l’exception des deux dernières pièces) semble si peu travaillé que ça donne juste une sauce disparate de styles qui semblent alors incompatibles. Dommage! Le trompettiste nous a prouvé l’exact opposé dans son excellent dernier album avec Tantric. Ce manque de perfectionnisme est probablement dû à l’ambition superflue de sortir trois albums en un an — non sans rappeler les extravagances actuelles de King Gizzard.

Aussi intéressant soit-il par moments (les trois dernières pistes sur l’album sont excellentes, par exemple), et même s’il est peut-être une erreur d’expérimentation nécessaire pour que Christian Scott arrive à rendre avec intégrité son idée du Stretch Music, l’album comme un tout n’est pas très bon. À mon avis, même s’il Stretch moins sa musique, l’album précédent était bien meilleur que celui-ci. Tout ce qu’il reste à espérer, c’est que c’est une mauvaise passe, et que le reste de la trilogie sera à la hauteur du virtuose. Et sinon, on va continuer à écouter Stretch Music en attendant son prochain coup de génie.

Ma note: 5/10

Christian Scott
Ruler Rebel
Stretch Music
34 minutes

http://www.christianscott.tv/