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Critique : Gord Downie – Introduce Yerself

En entrant dans le chalet, au-dessus du coffre de cèdre, plaqué contre les cannes à pêche et le râteau à feuilles mortes, un appareil radio est sûrement présent.

Du moins, je l’imagine ainsi.

Un radio qui joue, pour une énième fois, les nouvelles compositions en devenir de Gord Downie. Et tout en regardant Lake Ontario, « son » lac, où des pics de diamant scintillent et se reflètent dans ses yeux, le chanteur, malade, se sachant condamné par un cancer du cerveau, écoute sa voix, qu’il trouve de plus en plus fatiguée. Un crayon de plomb à la main, il note dans un calepin des changements à apporter au texte.

Sa dernière œuvre… Son testament musical, il le veut parfait. Il a encore des choses à dire. À adresser. Et à conclure. Gord Downie ne partira pas sans avoir laissé quelques mots à ceux qu’ils aiment, à ceux qui ont partagé sa vie, à ceux qui l’ont marqué.

Il prend des notes puis éteint le radio. Place son calepin dans la poche arrière de son jean et retourne dans le petit studio aménagé dans l’une des chambres du chalet. Il y entre et ferme la porte capitonnée. Et fait signe au réalisateur Kevin Drew (Broking Social Scene), placé devant la console, qu’il est prêt. Il attend le signal, s’approche du micro, et chante :

One step at a time
The floors were full of sounds
All the creaks for time
Then I’d get to the door
Open it carefully
Trying back out of the room so quietly
Bedtime, avec un simple piano en arrière-plan et une batterie, lointaine et discrète

Voilà comment j’imagine l’enregistrement du dernier album de Gord Downie.

Introduce Yerself compte 23 chansons conçues dans un chalet en deux sessions de quatre jours – une première en janvier 2016 et une autre en février 2017. Ces 23 compositions se veulent des lettres adressées à des personnes qui ont partagé la vie du chanteur de Tragically Hip : sa femme, son premier amour, ses enfants, les gars de son groupe, ses fans… Mais aussi des membres des premières nations, qu’il a toujours défendues, et, de façon plus abstraite et poétique, certaines missives tournent autour de thèmes chers à Downie, tels que l’amour et l’amitié, bien sûr, mais aussi la préservation de la nature, de l’eau principalement.

L’enrobage musical proposé par Kevin Drew se veut minimaliste. Le piano et la guitare classique accompagnent la plupart du temps le dernier tour de chant de Gord Downie. Ici et là, quelques touches d’électro ajoutent un aspect contemporain à l’offre (Safe Is Dead, A Better End, Thinking About Us), une offre où quelques pièces au tempo rock bien « tragicallyien » sont également présentes (notamment Love Over Money et A Natural qui auraient pu se retrouver sans problème sur l’un ou l’autre des 14 albums conçus par le groupe au fil de sa carrière).

Au final, nous voici devant une œuvre dense, généreuse, sans prétention, où la résignation de Downie chavire les pensées de l’auditeur et, le temps de l’écoute, éloigne un peu la mort elle-même.

***
Gord Downie est décédé le 17 octobre dernier, seulement dix jours avant la naissance de son sixième album solo. Il avait 53 ans.

Holding hands
Squeezing tight
There’s no fighting anymore
We’re ashore, we’re ashore, we’re ashore, we’re ashore
— Yer Ashore

Mais malgré ce départ précipité, Gord Downie sera encore présent parmi nous pour de nombreuses années, l’écho de sa voix se faisant entendre dans les radios, notamment dans celles des chalets situés près des lacs, ici, tout comme dans le reste du pays.

Ma note: 8,5/10

Gord Downie
Introduce Yerself
Gordiland, Secret Path to life
73 minutes

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Critique : Stars – There Is No Love In Fluorescent Light

On l’oublie, mais ça fait déjà 13 ans que Stars a sorti son classique Set Yourself on Fire, devenu aujourd’hui un des albums cultes de l’indie-rock canadien. Depuis, le groupe torontois (aujourd’hui établi à Montréal) roule sa bosse en poursuivant son exploration des rapports amoureux, comme sur son nouvel opus There Is No Love in Fluorescent Light, qui combine pop de chambre et électro dansant…

Pour dire vrai, Stars n’a jamais réussi à accoter la splendeur de Set Yourself on Fire, peut-être le meilleur album de rupture jamais enregistré. Encore aujourd’hui, je crois qu’aucune chanson n’exprime mieux le sentiment étrange qui nous habite quand on croise notre ancienne flamme par hasard que Your Ex-Lover Is Dead. Et le tout était enrichi par une pop orchestrale élégante, mais sans être prétentieuse.

La bande menée par le duo Torquil Campbell-Amy Millan a ensuite offert une série de disques à la qualité inégale, de l’ambitieux In Our Bedroom After the War, un album concept nominé pour le prix Polaris en 2008 jusqu’au décevant No One Is Lost, paru en 2014, qui semblait abandonner le côté mélodramatique de la musique de Stars au profit de numéros strictement conçus pour la piste de danse.

There Is No Love in Fluorescent Light tente de concilier ces deux univers en alternant des titres puissants de mélancolie comme Privilege et The Gift of Love et d’autres qui évoquent la pop générique des années 80, tels que Hope Avenue et Real Thing. Il n’y a absolument rien de mal à ça, et telle a toujours été la signature sonore de Stars, mais il en résulte forcément quelques ruptures de ton qui rendent le disque difficile à apprécier comme un tout, malgré des qualités d’écriture indéniables.

La grande force du groupe réside encore dans les voix de Campbell et Millan, qui s’échangent le rôle-titre de chanteur avec une tension qui n’est pas sans évoquer celle d’un couple composé de deux têtes fortes. Le « couple » et ses difficultés restent d’ailleurs au centre des préoccupations de Stars, avec des textes qui évoquent entre autres la paranoïa (Losing to You), le besoin de se retrouver seul (Alone, où Campbell clame « Don’t make me need you when I’ve come this far alone… ») ou encore la nécessité de se libérer de son passé (California, I Love That Name).

L’enrobage musical est beaucoup plus élaboré que sur le précédent No One Is Lost et Stars renoue avec la richesse orchestrale qui a fait sa renommée. Même les chansons les plus simples en apparence sont magnifiées par des arrangements soignés (parfois un peu pompeux) qui leur donnent une qualité cinématographique. C’est le cas de la délicate On The Hills et de la très jolie Wanderers, qui clôt l’album sur une note d’espoir qui laisse croire que l’amour véritable est possible, même sous les lumières fluorescentes de nos grandes cités où tout nous semble impersonnel.

Sans s’approcher de la splendeur ou de la puissance émotive de Set Yourself on Fire, There Is No Love in Fluorescent Light marque néanmoins un beau retour pour Stars, après le pâle No One Is Lost, qui avait amené le collègue Stéphane Deslauriers à se demander si « une mise à mort » de la formation ne serait pas souhaitable pour permettre à ses deux leaders de prendre à nouveau leur envol avec un entourage « dépoussiéré ». Dommage, par contre, que ce nouvel album compte quelques titres beaucoup plus faibles qui viennent un peu assombrir l’ensemble…

MA NOTE: 6,5/10

Stars
There Is No Love in Fluorescent Light
Last Gang
50 minutes

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Critique : Chad VanGaalen – Light Information

Les fans de Chad VanGaalen ne reculent devant aucune hyperbole pour parler de ce musicien de Calgary, allant même jusqu’à utiliser le mot « génie ». Une critique digne de ce nom doit éviter ce genre de lourd dithyrambe, mais on peut tout de même rester flatteur tout en le décrivant assez fidèlement. VanGaalen tend vers ce que bien des mélomanes considèrent comme un idéal : indépendant, prolifique, immédiatement reconnaissable, intemporel. Un peu comme un Neil Young de sa génération – et pas simplement parce qu’il joue de la guitare en chantant d’une voix chevrotante.

Depuis ses premiers enregistrements, regroupés sur son premier album Infiniheart en 2005, la méthode de VanGaalen n’a guère changé. Ses chansons sont enregistrées de façon artisanale, principalement seul mais parfois avec des collaborateurs, et peuvent généralement être interprétées dans une formule homme-orchestre guitare-harmonica-grosse caisse-voix. L’homme crée ses propres pochettes d’albums, réalise ses vidéoclips, lance ses albums sur sa propre maison de disque et a touché de près ou de loin à la musique de collègues pas piqués de vers (enregistrement de groupes comme Women, Preoccupations et Alvvays, réalisation de plusieurs clips, dont mon préféré de Metz).

Les habitués n’ont aucune raison de s’attendre à une réinvention avec Light Information, mais ce n’est pas forcément une faiblesse. On a droit au bon vieux VanGaalen mélodique bric-à-brac, avec la même maîtrise pour l’image parfois repoussante (la pièce Host Body, dans laquelle il parle d’une infestation de parasites qui pondent leurs œufs dans son corps et prennent le contrôle de la population), parfois bouleversante (la sublime Pine and Clover, au sujet d’une femme incapable de s’arrêter à une seule identité).

J’avais adoré Shrink Dust, son album précédent en 2014, pour l’intense émotion qui y était exprimée et surtout pour les nouveaux sommets que VanGaalen atteignait dans ses arrangements et ses harmonies. J’ai donc brièvement résisté à ce Light Information un peu plus énergique, plus près du pop-rock et du rock de garage, moins émouvant. La résistance n’a pas duré. Le refrain d’une pièce comme Old Heads, par exemple, est carrément irrésistible, et procure un point de ralliement entre diverses bizarreries, de l’instrumentale ambiante Prep Piano and 770 au noise garage de Golden Oceans en passant par le folk-synthé très efficace de You Fool.

Le monde de Chad VanGaalen change tout le temps un peu, mais reste reconnaissable entre tous, un monde fabriqué à la main où chaque élément est déformé juste comme il faut.

Ma note: 7,5/10

Chad VanGaalen
Light Information
Sub Pop
39 minutes

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Critique : The Rural Alberta Advantage – The Wild

Originaire de Toronto, The Rural Alberta Advantage a, à mon avis, été dans les dernières années un assez bon ambassadeur du son indie rock canadien sur plusieurs plans. Depuis le lancement de leur premier EP en 2006 à leur nomination aux Polaris en 2011 pour l’album Departing, le trio a su conserver une personnalité qui lui est propre et en même temps assez universelle, comme bien des artistes de chez Paper Bag Records. Le départ d’Amy Cole en 2016 et son remplacement par Robin Hatch aura toutefois laissé planer des doutes sur l’adaptation du band et la direction que sa signature sonore si caractéristique allait prendre.

Ce qui a toujours principalement marqué chez le Rural Alberta Advantage, c’est l’intimité et l’émotion brute qui ressort de chacune des chansons. Si The Wild se démarque par un effort d’arrangements et d’enrobage plus important que ses prédécesseurs, ce constat n’en reste pas moins vrai. On ressent un peu le même sentiment de sublime à l’écoute des chansons du groupe qu’en se retrouvant seul devant certains miracles de la nature. Le tout demande une certaine introspection face à une émotion qui ne se partage que difficilement même si elle nous enrobe totalement.

Mais ce n’est pas tout d’être beau. Si le cœur est gagné facilement par la parution, qu’en est-il de la tête? Objectivement, ce n’est pas le meilleur album de la formation canadienne. Le son de l’indie-rock s’est fortement modifié et réactualisé dans les dernières années, après un virage très pop vers 2010. Malheureusement, The Rural Alberta Advantage n’a pas vraiment réussi à surfer sur la vague et on sent encore des relents un peu vieillots sur certaines chansons. Si les Lumineers et les Mumford & Sons de ce monde ont connu des beaux jours, il faut avouer qu’ils sont aujourd’hui loin de leurs popularités des dernières années. Et on sent pourtant le son « folk » popifié et rassembleur de ces groupes dans la nouvelle parution des Canadiens. C’est particulièrement frappant sur Brother. On le constate au fur et à mesure que le côté alternatif qui buchait, qu’on retrouvait sur l’excellent Mended With Gold, s’éloigne, au cœur de la sortie. Ici, quelques pièces restent tapageuses, dont la très forte Beacon Hill, qui ouvre l’album, ou Wild Grin, mais on laisse maintenant une plus grande place à des sonorités un peu plus country en milieu d’album. Est-ce une mauvaise chose? Pas nécessairement. Mais le côté plus aérien fait peut-être ressortir un peu plus les défauts de l’opus. Après un départ rapide, tout en puissance, on se surprend à chercher un peu de substance entre deux ballades. Un hit qui ressortirait du lot pour réellement nous accrocher, sans toutefois en trouver à tout coup.

Reste que l’album est ponctué de bons moments. Pensons ici aux chansons Selfish Dream ou Letting Go, à la force des harmonies vocales de Nils Edeloff et Robin Hatch ou à la réalisation aérée et subtile. Mais au final, avec un album qui se veut aussi fort que The Wild, il faut avouer que l’on parle plus au cœur qu’à la tête. Sans doute que cette parution réussira quand même à élargir la base de fans du groupe et que les chansons ressortiront très bien en concert, je n’ai aucun doute de ce côté-là. Mais je reste tout de même un peu sur ma faim après quelques écoutes.

Ma note: 6,5/10

The Rural Alberta Advantage
The Wild
Paper Bag Records
33 minutes

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Critique : Broken Social Scene – Hug Of Thunder

Est-ce que j’anticipais avec frénésie le retour sur disque du « supergroupe » canadien Broken Social Scene ? Pas du tout. J’aime beaucoup cette idée de rassembler la crème de la musique alternative canadienne au sein d’une seule et même formation et je respecte énormément le travail créatif des deux meneurs, Kevin Drew et Brendan Canning, mais je ne suis pas un irréductible de Broken Social Scene. La semaine dernière paraissait Hug Of Thunder, le 5e album studio de la bande, qui fait suite au très potable Forgiveness Rock Record, disque paru en 2010… déjà !

Pendant cette longue pause, Drew et Canning en ont profité pour lancer quelques essais solos plus ou moins concluants, particulièrement en ce qui concerne Canning. Pour ma part, j’ai toujours eu une nette préférence pour la créativité de Kevin Drew qui propose toujours des chansons plus sensuelles et plus explosives que celles de son camarade. Pas moins de 17 musiciens ont participé à la conception de ce nouvel album. Comme d’habitude, Emily Haines (Metric), Amy Miller (Stars) et Feist prêtent leurs voix à quelques pièces et s’ajoutent à cet alignement coutumier la participation de deux membres de la formation Do Make Say Think, Charles Spearin et Ohad Benchetrit.

C’est à la suite du terrible attentat du 13 novembre 2015, qui a eu lieu au légendaire Bataclan en France, que Drew et Canning ont pris la décision de remettre en selle Broken Social Scene. C’est animé du profond désir d’insuffler un peu d’espoir, à un monde qui en a grandement besoin, que les deux musiciens se sont remis au travail.

Et le fruit de ce labeur ? Eh bien, les adeptes seront comblés, car rien n’a vraiment changé dans le son de Broken Social Scene. Les voix chorales, les cuivres extatiques, les arrangements inventifs, tout est là pour plaire aux fans de la première heure. Cependant, c’est la première fois que j’écoute un album de cette cohorte unifoliée et que j’y décèle un certain anachronisme, un son appartenant à « une autre époque ». Oui, la musique de Broken Social Scene a pris quelques rides. Par moments, je me suis retrouvé en plein milieu des années 2000, au moment où le rock canadien obtenait un rayonnement international plus accentué.

Se joint à ce constat, une maturité sonore qui amenuise quelque peu l’effet « épique » qui caractérisait certaines chansons du groupe. Ceux qui ont aimé le rock cathartique d’une pièce comme It’s All Gonna Break – chanson phare tirée de l’album homonyme paru en 2005 – seront un peu déçus de l’offre linéaire de ce Hug Of Thunder. J’aime quand Broken Social Scene « se délousse » et se met en mode rock. Cette fois-ci, on y entend même un petit côté électro-pop légèrement agaçant.

Qu’à cela ne tienne, Broken Social Scene est incapable de médiocrité et, encore une fois, c’est un bon disque qui s’ajoute au compteur. Difficile de pointer quelques morceaux de choix tant ce qui est présenté est parfaitement homogène. J’ai embarqué pleinement dans des pièces comme Halfway Home (tellement Kevin Drew !) et dans la rassembleuse Skyline. J’ai encore une fois tripé sur l’interprétation juste et sentie de Feist dans Hug Of Thunder et Gonna Get Better est une véritable pourvoyeuse de frissons.

Bien sûr, ça n’arrive pas à la cheville de You Forgot It In People (2002), mais ça plaira aux inconditionnels de la formation. Et quand on rameute le nec plus ultra du rock canadien, ça ne peut qu’être intéressant… sans être transcendant. Ce n’est jamais une perte de temps de prêter l’oreille à Broken Social Scene.

Ma note: 7/10

Broken Social Scene
Hug Of Thunder
Arts & Crafts
52 minutes

http://brokensocialscene.ca/