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Critique : Broken Social Scene – Hug Of Thunder

Est-ce que j’anticipais avec frénésie le retour sur disque du « supergroupe » canadien Broken Social Scene ? Pas du tout. J’aime beaucoup cette idée de rassembler la crème de la musique alternative canadienne au sein d’une seule et même formation et je respecte énormément le travail créatif des deux meneurs, Kevin Drew et Brendan Canning, mais je ne suis pas un irréductible de Broken Social Scene. La semaine dernière paraissait Hug Of Thunder, le 5e album studio de la bande, qui fait suite au très potable Forgiveness Rock Record, disque paru en 2010… déjà !

Pendant cette longue pause, Drew et Canning en ont profité pour lancer quelques essais solos plus ou moins concluants, particulièrement en ce qui concerne Canning. Pour ma part, j’ai toujours eu une nette préférence pour la créativité de Kevin Drew qui propose toujours des chansons plus sensuelles et plus explosives que celles de son camarade. Pas moins de 17 musiciens ont participé à la conception de ce nouvel album. Comme d’habitude, Emily Haines (Metric), Amy Miller (Stars) et Feist prêtent leurs voix à quelques pièces et s’ajoutent à cet alignement coutumier la participation de deux membres de la formation Do Make Say Think, Charles Spearin et Ohad Benchetrit.

C’est à la suite du terrible attentat du 13 novembre 2015, qui a eu lieu au légendaire Bataclan en France, que Drew et Canning ont pris la décision de remettre en selle Broken Social Scene. C’est animé du profond désir d’insuffler un peu d’espoir, à un monde qui en a grandement besoin, que les deux musiciens se sont remis au travail.

Et le fruit de ce labeur ? Eh bien, les adeptes seront comblés, car rien n’a vraiment changé dans le son de Broken Social Scene. Les voix chorales, les cuivres extatiques, les arrangements inventifs, tout est là pour plaire aux fans de la première heure. Cependant, c’est la première fois que j’écoute un album de cette cohorte unifoliée et que j’y décèle un certain anachronisme, un son appartenant à « une autre époque ». Oui, la musique de Broken Social Scene a pris quelques rides. Par moments, je me suis retrouvé en plein milieu des années 2000, au moment où le rock canadien obtenait un rayonnement international plus accentué.

Se joint à ce constat, une maturité sonore qui amenuise quelque peu l’effet « épique » qui caractérisait certaines chansons du groupe. Ceux qui ont aimé le rock cathartique d’une pièce comme It’s All Gonna Break – chanson phare tirée de l’album homonyme paru en 2005 – seront un peu déçus de l’offre linéaire de ce Hug Of Thunder. J’aime quand Broken Social Scene « se délousse » et se met en mode rock. Cette fois-ci, on y entend même un petit côté électro-pop légèrement agaçant.

Qu’à cela ne tienne, Broken Social Scene est incapable de médiocrité et, encore une fois, c’est un bon disque qui s’ajoute au compteur. Difficile de pointer quelques morceaux de choix tant ce qui est présenté est parfaitement homogène. J’ai embarqué pleinement dans des pièces comme Halfway Home (tellement Kevin Drew !) et dans la rassembleuse Skyline. J’ai encore une fois tripé sur l’interprétation juste et sentie de Feist dans Hug Of Thunder et Gonna Get Better est une véritable pourvoyeuse de frissons.

Bien sûr, ça n’arrive pas à la cheville de You Forgot It In People (2002), mais ça plaira aux inconditionnels de la formation. Et quand on rameute le nec plus ultra du rock canadien, ça ne peut qu’être intéressant… sans être transcendant. Ce n’est jamais une perte de temps de prêter l’oreille à Broken Social Scene.

Ma note: 7/10

Broken Social Scene
Hug Of Thunder
Arts & Crafts
52 minutes

http://brokensocialscene.ca/

Critique : Walrus – Family Hangover

Walrus est un groupe de psyché-pop d’Halifax qui présente ces jours-ci Family Hangover, un premier album complet. Je les ai découverts lors de la plus récente célébration de l’éclectisme qu’est le festival Les nuits psychédéliques à Québec (meilleur festival!). Mon impression à chaud avait été celle-ci : Walrus fait de la belle musique pour se coller.

Il y a certes ce côté cute, mélodique et doux, sur Family Hangover, je pense à la pièce titre par exemple, mais ce premier disque a aussi un côté très planant, psychédélique, ainsi que quelques moments plus bruyants. Disons-le d’emblée, c’est un album bien construit, équilibré. Walrus varie les tableaux d’une chanson à l’autre, mais également à l’intérieur même de celles-ci, accentuant en quelque sorte cette impression d’éclectisme maîtrisé.

Les amateurs de Tame Impala et de War On Drugs voudront y tendre l’oreille pour les atmosphères et les mélodies, tandis que les amateurs de rock, manière vieux Brian Jonestown Massacre (voir Tell Me), trouveront également dans les chansons de Family Hangover leur compte.

Une pièce comme Step Outside, avec son accent sur les claviers et l’écho des autres instruments, est davantage ancrée dans des sonorités des années 70. La suivante, Regular Face, avec le son des guitares si caractéristiques des Byrds et ses chœurs Beatlesques, nous entraîne une décennie avant, dans les années 60 de Help et Pet Sounds. Le tout, en conservant une facture sonore assez crue, pas trop finie, ce qui donne assurément un petit punch supplémentaire aux chansons dans lesquelles les guitares sont les dominantes.

Free Again est le moment incantatoire que tout album de psyché se doit d’avoir avec ce son de cithare et cette mélodie lente et plaintive. On entend aussi des bulles de pipe à eau en arrière-plan, j’dis ça de même. Ce morceau évoque d’ailleurs certaines chansons que concoctaient encore les Dandy Warhols à l’époque Come Down (1997).

Bref, j’ai eu beaucoup de plaisir à écouter cet album qui contient de très bons moments de rock psychédélique et de pop mélodique, mais sans jamais laisser de côté cette dégaine, je ne dirais pas nonchalante, mais déglinguée et assumée (!) qui donne un côté léger et rafraîchissant à la musique de Walrus. Une dimension qui m’avait échappé en concert.

Points négatifs? Les deux premiers titres sont un peu isolés. Ils tiennent moins dans le tout. Pour moi, le disque prend son envol avec Family Hangover, la plage 3. Sinon ça fausse par-ci par-là, mais rien que quelqu’un qui a déjà vu les Red Hot en spectacle ne puisse pas gérer.

Un album le fun donc, pis pas juste pour se coller. Ça, c’est juste du bonus… pis rendu là ça ne me regarde plus!

Ma note : 7,5/10

Walrus
Family Hangover
Madic Records (9 juin 2017)
45 minutes

http://walrustheband.com/

Les lauréats du Gala des prix Trille Or 2017

L’APCM présentait vendredi dernier la remise des prix Trille Or. Ce gala récompense des artistes franco-canadiens hors Québec. Parce que faire de la musique dans un marché minoritaire comme au Québec, ce n’est pas facile. Je vous laisse vous imaginer la situation quand tu vis à Saskatoon… disons qu’une bonne dose d’amour au deux ans, ce n’est vraiment pas de trop. Et pour cette 9e édition, c’est Mehdi Cayenne et Anique Granger qui ont été les plus décorés. Le gala des prix Trille Or a duré 1 h 30! UNE HEURE TRENTE. Allo, les québécois, on prend des notes svp, ce n’est pas nécessaire de s’éterniser. Bravo l’APCM, vous êtes bien efficace. Une heure et demie a été animée avec brio et humour par Vincent Poirier.

Le gala

Mehdi Cayenne a monté trois fois sur les planches du Centre des arts Shenkman pour recevoir les prix de meilleur interprète masculin, meilleur album pour Aube et chanson primée pour La pluie (particulièrement de circonstance avec la grisaille ambiante). Granger est repartie pour sa part avec le Trille Or pour meilleure interprète féminine et meilleure auteure-interprète-compositrice en plus de remporter meilleur export ouest au gala de l’industrie qui s’était tenu la veille. On y reviendra.

Pandaléon pour sa part est reparti avec le prix de meilleur groupe tandis que les Fransaskois de Ponteix sont repartis avec le meilleur EP et le prix découverte. Le groupe franco-ontarien Hey, Wow qui a aussi lancé le party à la toute fin du gala avec une dynamique prestation, sont repartis avec meilleur spectacle. BRBR, nos collègues de TFO, sont repartis avec le prix pour la meilleure émission télé, radio ou web. Autre fait remarquable, l’APCM, qui est un organisme ontarien, a décidé d’ouvrir ses bras à l’Ouest-Canadien et à l’Acadie. Ceci s’est traduit aussi par le prix meilleur album de l’Acadie qui a été remporté par Caroline Savoie pour son album homonyme.

Le gala de l’industrie

La veille, nous avions assisté aussi à la remise de prix de l’industrie. Plusieurs artistes y ont été primés, dont le groupe Dans l’Shed de la Gaspésie en tant que meilleur export-Québec. Cette soirée se déroulait alors que nous étions attablés pour souper. Quelle surprise quand j’ai compris que le farceur bien sympathique assis à mes côtés était Daniel Bédard à qui était décerné le prix hommage pour l’ensemble de sa carrière. Avoir su, nous l’aurions appelé monsieur Bédard depuis le début de la soirée, au lieu de Dan. Il aurait sans doute aussi détesté ça. Daniel Bédard est le genre d’artiste qui travaille dans l’ombre et qui permet à une foule de talent d’émerger. Le résident de Sudbury a contribué aux carrières à des artistes comme Stef Paquette et Chuck Labelle. Il a aussi créé de nombreuses pièces pour des pièces de théâtre, des films en plus réaliser plusieurs albums. Un être humain chaleureux et fascinant à découvrir.

Plusieurs artistes ont été décorés lors de la soirée, dont Shawn Jobin qui a remporté le prix de meilleur vidéoclip alors que Céleste Lévis est reparti avec meilleure présence web. Pandaléon a raflé deux prix pour la réalisation et la prise de son de l’album Atone.

Je dois le dire franchement, j’ai été complètement charmé par l’APCM et son travail essentiel pour soutenir des artistes qui évoluent dans des milieux peu amicaux à leur choix de chanter en français. Je vous rappelle que même à Ottawa, ville où vivent de nombreux francophones, ce n’est pas exceptionnel de se faire répondre en anglais uniquement. Dans un contexte minoritaire, il est d’autant plus important de soutenir les voix qui portent la culture par leur démarche artistique.

On se dit à dans deux ans, l’APCM, j’ai déjà hâte de revenir vous visiter. Pour la liste complète des gagnants, visitez la deuxième page.

http://www.apcm.ca/

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Critique : Mac DeMarco – This Old Dog

Mac DeMarco a connu une rapide ascension à partir de son album II. Alors montréalais, le jeune homme en provenance de la côte ouest s’était entouré de gens talentueux, dont Peter Sagar (Homeshake). Puis, tout a explosé avec l’album Salad Days et l’EP Another One qui a suivi. Habitué à un rythme de création rapide de la part de DeMarco, c’était surprenant d’attendre près de deux ans avant d’avoir de nouvelles compositions du barde.

Certaines raisons expliquent ce plus lent processus de production. Tout d’abord, Mac DeMarco a déménagé sur la côte ouest-américaine. Après avoir sévi dans les rues de Brooklyn, le jeune guitariste se rapproche du soleil qui accompagne à merveille ses chansons. Et pourtant, sur This Old Dog, on a droit à plusieurs chansons au penchant mélancolique bien prononcé.

« Uh-oh, looks like I’m seeing more of my old man in me »
– My Old Man

Dans Still Beating, DeMarco fait le constat d’un amour qui lui a glissé des mains à cause des mots d’une chanson. Le tout sur une trame qui typiquement nous rappelle les derniers albums. Ce son de guitare est reconnaissable entre mille. Par contre, il nous montre aussi qu’il est capable d’aller jouer ailleurs et que le son n’est pas coulé dans le béton avec Sister. Il fait ce genre d’aventure à plusieurs reprise sur This Old Dog. La funky Baby You’re Out est un bon exemple de ce genre de virage que DeMarco a pris.

On pourrait aussi parler A Wolf Who Wears Sheeps Clothes qui avec son harmonica et son rythme dansant donne envie de se dandiner sur une plage de Santa-Monica. Les synthétiseurs ont encore une fois une place de choix dans les compositions de DeMarco. On The Level est l’exemple le plus probant alors qu’ils prennent une bonne part de l’espace.

This Old Dog est l’album le plus intéressant de Mac DeMarco à date, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, un virage beaucoup plus mélancolique qu’insouciant s’est entamé. DeMarco vieillit (il n’a que 27 ans!) et certains soucis commencent à le tenailler. Le deuxième est son inventivité et son audace à explorer de nouvelles sonorités, de nouveaux rythmes. This Old Dog est un témoin privilégié de l’évolution du jeune homme.

Ma note: 7,5/10

Mac DeMarco
This Old Dog
Captured Tracks
43 minutes

https://macdemarco.bandcamp.com/

Critique : Feist – Pleasure

10 ans ont passé depuis la parution du célébré The Reminder; disque recelant l’immense succès 1234 popularisé grâce à une publicité d’Apple. À l’époque, l’indie folk rock fédérateur était en plein climax de popularité et les refrains choraux proliféraient à un rythme effarant. En 2011, Leslie Feist, désireuse de se distancier de ce courant racoleur, lançait Metals; un superbe pavé dans la mare qui a éclaboussé les oreilles chastes et pures du mélomane à temps partiel. Metals était nettement plus cru et sombre que son prédécesseur.

Feist aime prendre son temps. C’est la preuve qu’elle est une artiste qui réfléchit et qui a envie de ne pas emprunter des sentiers maintes fois balisés. La semaine dernière, 6 bonnes années après Metals, la Canadienne était de retour avec Pleasure. Pour réaliser ce nouvel album, la dame s’est entourée de Mocky (membre du collectif Puppetmastaz et arrangeur pour Jane Birkin) ainsi que de Renaud Letang (Mathieu Boogaerts, Gonzales).

Ce nouveau Feist est un disque plus sensuel et intime que tous ses prédécesseurs. L’auteure nous fait part de ses limites émotionnelles, de sa peur du rejet, de sa crainte de vieillir, de son désir de solitude, de tendresse, etc. Bref, des préoccupations existentielles qui assaillent l’esprit de tout jeune quarantenaire qui se respecte.

Côté musique, c’est le disque qui, aux premières écoutes, semble le plus difficile d’accès. Feist ne s’aide pas en alignant, après l’excellente pièce titre, trois chansons labyrinthiques flirtant avec le folk dépouillé. C’est à partir de la sublime Any Party que ce disque prend réellement son envol; chanson qui se termine avec un refrain digne de la meilleure fin de party arrosée qui soit. Strictement au niveau de la réalisation, c’est une réussite totale.

Et c’est ce qui caractérise ce Pleasure. En plus des mélodies douces-amères habituelles de Feist, une attention particulière a été apportée à chacune des chansons afin que celles-ci aient leurs personnalités distinctes tout en demeurant cohérentes dans l’ensemble.

Pleasure est rempli de moments explosifs rock, de subtils bidouillages électroniques et de guitares assez salopées. C’est l’alternance entre les instants dits « lo-fi » et d’autres, magnifiquement réalisés (je pense au penchant soul entendu dans Young Up), qui fait de cette production une totale réussite. Pleasure est un fichu de bon disque aux vertus artistiques évidentes qui repousse intelligemment les frontières du folk rock. Ce travail de dépoussiérage redonne une certaine crédibilité à un genre devenu aujourd’hui une grosse farce commerciale (et qui sert de faire-valoir sonore à d’insipides commerciaux).

Feist se positionne donc comme une émule de PJ Harvey en format folk rock. Sans atteindre les célestes standards de l’Anglaise, elle a le mérite de s’interroger profondément sur son art. Ce genre musical se doit de sentir le bois calciné et faire mal comme une entaille profonde pour être pertinent. Avec Pleasure, Feist touche les âmes sensibles tout en ancrant sa musique dans la modernité.

En plus des pièces mentionnées précédemment, j’ai adoré l’accrocheuse A Man Is Not His Song qui se termine avec un riff de hard rock qui fait sourire. J’ai aussi succombé à l’émouvante The Wind et au petit côté blues rock d’I’m Running Away. Cela dit, Pleasure est un disque qui s’apprivoise au compte-gouttes et qui se révèle au fil des écoutes.

Pas de doute, ceux qui avaient adoré Metals continueront de suivre l’artiste avec assiduité. Ceux qui n’en avaient que pour The Reminder ne seront pas rassurés par la trajectoire créative empruntée par la Néo-Écossaise d’origine. En ce qui me concerne, c’est tant mieux. Honnêtement, Feist est une grande auteure-compositrice-interprète. Point.

Ma note: 8/10

Feist
Pleasure
Universal
53 minutes

http://www.listentofeist.com/