australie Archives - Le Canal Auditif

Critique : Liars – TFCF

Depuis l’aventure difficile de son deuxième album, Liars a la grande qualité d’obéir à son inspiration et de s’autoriser à essayer toutes les idées, du sublime au ridicule. Le groupe mené depuis le départ par Angus Andrew a su bâtir une identité particulière, reconnaissable par des rythmes agressifs et hoquetant et par la juxtaposition d’angoisse déroutante et de sentimentalité désarmante.

Le groupe a été un quatuor le temps d’un album, puis un trio pendant les six suivants, dont le plus récent Mess en 2014, que j’avais jugé sévèrement dans les pages du Canal. Comme pour confirmer que Mess était la fin d’une époque, le groupe vite s’est fractionné. Le batteur Julian Gross est parti peu de temps après le lancement de Mess, puis cette année, Angus Andrew a perdu son collègue de longue date Andrew Hemphill aux mains des raisons habituelles à leur âge : priorités familiales et manque général d’inspiration.

La vie d’Angus Andrew a elle aussi été chamboulée par des changements : il est rentré vivre dans son Australie natale pour passer du temps avec son père mourant, il a eu lui aussi un enfant, et il s’est établi dans la nature sauvage, dans une maison sans eau courante. Malgré tout, il choisit de faire durer le nom Liars et de composer et enregistrer ce nouvel album seul. Si le passé de Liars nous garantit une chose, c’est qu’Andrew tentera de se réinventer en abordant ses idées sans peur, advienne que pourra. Et c’est bien ce qui se passe; reste à voir cependant qui voudra s’y soumettre en tant qu’auditeur.

TFCF représente très bien la nouvelle réalité d’Andrew : un artiste dont la vie a été bousculée, et qui se retrouve pour la première fois seule dans son processus créatif, sans partenaire sur qui faire rebondir ses idées. D’où l’image choisie en guise de pochette : Angus Andrew en mariée, s’épousant lui-même. C’est brave, mais reste que le travail de filtrage qui s’opère dans une collaboration était très bénéfique à Liars, et l’enlever de l’équation a des effets ravageurs.

Même les moments où Andrew semble tenir une idée prometteuse, et il y a plusieurs moments du genre sur l’album, des maladresses viennent faire des éclaboussures malsaines. Tout finit par avoir l’air d’un brouillon, d’une idée lancée en l’air sans souci de la faire durer, voire de parodies d’idées saugrenues, du flamenco à la power-pop.

On peut choisir d’y entendre une représentation fidèle de ce qu’Andrew traverse : la solitude, le regret, la confusion. C’est artistiquement valable, mais pas plus écoutable. Et si Liars demeure un projet solo par la suite, il faut bien qu’Andrew passe par une phase d’apprentissage et d’expérimentation seul. On attend donc d’entendre la suite avant de baisser les bras, mais on ne reviendra pas de sitôt à TFCF.

Ma note: 5/10

Liars
TFCF
Mute Records
38 minutes

Site Web

Critique : King Gizzard & The Lizard Wizard – Murder Of The Universe

Au printemps dernier, la jeune machine de rock psychédélique australienne, King Gizzard & The Lizard Wizard, faisait paraître Flying Microtonal Banana, le premier d’un cycle de 5 albums qui seront révélés tout au long de l’année en cours. La discographie de cette magnifique bande de cinglés, menée par le druide en chef, Stu Mackenzie, ne comporte pas beaucoup de faiblesses, malgré la productivité démentielle dont elle fait preuve. Depuis 2010, le septuor a créé pas moins de 10 albums et ce Murder Of The Universe est le 11e album de la carrière du groupe.

Avec King Gizzard & The Lizard Wizard, il faut toujours s’attendre à un concept singulier ou du moins une ligne directrice claire qui permet au groupe de se surpasser disque après disque. Nonagon Infinity était un « never ending album » que l’on pouvait écouter en boucle. Flying Microtonal Banana était le premier d’une série d’enregistrements où tous les instruments seront accordés de manière microtonale. Avec Murder Of The Universe, le voyage « microtonal » se poursuit toujours et la formation pousse le challenge un peu plus loin en proposant un album concept dont le thème principal est la lente désintégration de l’univers.

Les « poteux » présentent 21 chansons divisées en 3 parties distinctes, toutes colligées à Melbourne en début d’année. Les thèmes de la mort, de la fossilisation et de la résurrection, de ce drôle d’animal que symbolise l’être humain, sont invoqués pêle-mêle tout au long du disque. Les images fortes de bêtes déchaînées, de torrents de sang, de gigantesques feux de forêts et de cataclysmes nucléaires peuvent parfois déconcerter, mais tout ce magma apocalyptique est magnifiquement noué par le psychédélisme nerveux de la bande à Mackenzie.

La performance musicale, elle, est encore une fois à couper le souffle. Les guitares frénétiques sont tout simplement fabuleuses. La voix de Mackenzie, bonifiée par une magnifique réverbération d’outre-tombe, est parfaitement alignée avec la thématique de l’album. Les claviers narcotiques servent de pauses bien appréciées, compte tenu de l’hyperactivité musicale prodiguée par le groupe. Les narrations féminines et masculines ajoutent à l’aspect menaçant, un peu malsain, qui constitue la trame de fond de ce disque. Et que dire de la précision chirurgicale des deux batteurs ? Impressionnante.

Murder Of The Universe est nettement plus exigeant que Flying Microtonal Banana et demandera un effort d’écoute plus soutenu, mais après quelques auditions déroutantes, vous embarquerez de plain-pied dans ce périple à la fois magnifique et terrifiant. Encore une fois, les Australiens m’ont scié les deux jambes… et c’est bon du début à la fin avec une légère préférence pour le permier chapitre où ces petits génies nous suggère quelques variations de l’excellente Altered Beast en alternance avec une autre pièce, intitulée Alter Me, construite elle aussi sur la même progression d’accords qu’Altered Beast.

Ce nouveau volet de l’inépuisable épopée musicale de King Gizzard & The Lizard Wizard est une totale réussite. Et dire que ces forcenés nous offriront trois autres disques d’ici la fin de l’année. Honnêtement, je serais renversé si les trois prochains albums étaient du même calibre que ce qui nous a été présenté jusqu’à ce jour. Mais avec ces talentueux Australiens, tout est possible. Le meilleur groupe de rock psychédélique à l’heure actuelle.

Ma note: 8/10

King Gizzard & The Wizard Lizard
Murder Of The Universe
ATO Records
46 minutes

http://kinggizzardandthelizardwizard.com/

Critique : San Cisco – The Water

« Eille, va écouter San Cisco, la drummeuse est vraiment belle ». C’est comme ça que j’ai découvert San Cisco au début de 2013. Le morceau proposé avec suggestion était Awkward, accrocheur premier succès du groupe, paru en 2012 sur son album homonyme.

J’ai écouté à quelques reprises la pop de San Cisco durant les années suivantes, revisitant le matériel du premier album, mais sans jamais ressentir la fraîcheur qu’avait Awkward avec sa structure simple et efficace et son habile jeu de questions-réponses entre Jordi Davieson et Scarlett Stevens (la « drummeuse » en question). Leur accent australien rendait la ritournelle tout à fait irrésistible lorsqu’ils prononçaient : « I left a message last night, you haven’t called back, I’ve been calling you for days. » Bref, c’était cute San Cisco, mais pas assez pour rendre l’album si intéressant.

Et c’est probablement explicable par le manque d’expérience du quatuor qui a lancé son premier album avant que la majorité de ses membres atteignent l’âge de 20 ans.

Il y a eu ensuite Gracetown qui en quelque sorte amorçait la mutation de San Cisco vers un son plus organique, décomplexé.

C’est pour ça justement que ce The Water est nettement plus convaincant. Sa direction est aussi beaucoup plus cohérente, le groupe misant sur de langoureux grooves, le soul de la voix de Davieson qui challenge même par moments son Justin Timberlake intérieur (The Distance, SloMo).

Cette intention pour la mélodie contagieuse et les chaudes rythmiques est d’emblée affirmée avec Kids Are Cool, une habile fresque pop qui pige dans le funk, le soul, et la pop synthétique moderne. Voilà un titre qui annonce que San Cisco a gagné en maturité. C’est réussi pour la première impression. Et ça se poursuit sur Sunrise : les nombreuses couches de guitares, de synthé et de voix témoignent d’une plus grande recherche dans l’exercice de composition et d’une meilleure maîtrise dans l’exécution. C’est donc, pour ma part, un grand pas en avant pour San Cisco.

La pièce-titre, The Water, est un succès estival garanti avec ses claviers accrocheurs et son inoubliable mélodie. Pour vrai, c’est sexé au point d’en être invitant à passer au salon. Seul bémol, on a décidé de la « fader out » à la barre des 3 minutes 30. J’en aurais pris une minute de plus. Pas grave, je réécoute. La pièce qui clôt l’exercice, Make Me Electrify est également un brûlot d’électro ancré dans le groove sensuel, d’ailleurs, si à ce titre vous avez déjà migré vers le salon, vous serez sans doute tenté par des activités pour adultes consentants.

Pour vrai, j’entends ici des moments qui ne feraient pas rougir Trans Am, dans leurs années plus dansantes, ou même la défunte formation canadienne Shout Out Out Out Out. Mais ces deux groupes n’auront jamais atteint le swag brut de Davieson au chant. C’est chaud!

Oui, il y a beaucoup de claviers, mais San Cisco utilise encore aussi les guitares sur plusieurs morceaux, mais toujours dans le but de nous faire bouger le popotin. Elles sont, au même titre que les claviers, un habile support à l’épaisse ligne rythmique. The Water sera un succès, car c’est un album affirmé, cohérent et bien ficelé. Pis oui, la drummeuse est cute.

Ma note: 7,5/10

San Cisco
The Water
Island City Records
36 minutes

https://www.sancisco.com/

Critique : Gabriella Cohen – Full Closure and No Details

Directement venu du pays de Skippy le Kangourou, l’Australienne Gabriella Cohen nous propose un premier album titré Full Closure and No Details, un album noirci par des relations amoureuses toxiques. Anciennement du groupe garage pop The Furrs, l’artiste se lance dans l’aventure solo pour y montrer ses crocs. Et quelques coups de boxes… Explications.

Règle générale, le disque de Cohen se montre structuré. La lignée artistique est constante et l’on distingue rapidement le côté grinçant que la chanteuse voulait donner à ses chansons de ruptures. Le titre de la galette le dit assez bien. Full Closure and No Details… Le but est de montrer cette idée désordonnée des relations de couple et de la rupture. Cohen livre plusieurs ballades qui ne se veulent pas nécessairement jojo, je vous l’accorde. Par contre, elle y met toute l’honnêteté et l’humanité possible. Et pour ça, on lui lève notre chapeau. Aidé de sa voix rauque, on embarque facilement dans l’univers très lo-fi de la chanteuse. Sur Beaches, l’artiste se lance dans des instrumentations estivales et brutes, où elle va droit au but. Par contre, sur la pièce Sever The Walls, Cohen y ajoute une saveur rock des années 50, pas déplaisante du tout aux oreilles. Quant à Yesterday, elle joue sur les intonations vocales tout en rajoutant des effets shoegaze très bien exécutés.

Ce qu’on pourrait reprocher à ce premier projet est l’aspect répétitif des chansons. Tout ce qui se ressemble s’assemble… oui, c’est vrai. Cela dit, les pistes de Cohen possèdent beaucoup de choses en commun, en ce qui concerne la production. La guitare électrique distorsionnée occupe une place trop prédominante dans l’ensemble du disque. Il aurait été intéressant de jouer sur d’autres instruments, ou de simplement nuancer celle-ci, pour apercevoir des facettes différentes de la compositrice. Chose qu’on a commencé à faire sur Piano Song ou This Could be Love. Ce sont, à mon avis, deux titres lumineux à travers les accords musicaux écorchés et assombris par des paroles de déceptions amoureuses. On aurait aimé en entendre plus dans le même style.

Quoi qu’il en soit, l’Australienne nous livre ici un disque bien fait, qui unira les admirateurs d’Angel Olsen ou de Laura Sauvage. Même si Full Closure and No Details est un peu abimé par la production musicale, le disque reste charmant pour les textes évocateurs et imagés de Cohen. Il manque cependant un peu de variété quant aux instrumentations… Soyez sans crainte, si l’Australienne rectifie le tir pour les prochains disques, vous entendrez probablement le nom de Gabriella Cohen sur toutes les lèvres.

Ma note: 6,5/10

Gabriella Cohen
Full Closure and No Details
Captured Tracks
39 minutes

https://gabriellacohenmusic.bandcamp.com/album/full-closure-and-no-details

Critique: King Gizzard & the Lizard Wizard – Flying Microtonal Banana

Avec 8 albums à son actif depuis 2011, la formation King Gizzard & The Lizard Wizard est l’un des groupes rock parmi les plus intéressants à l’heure actuelle. L’an dernier, les Australiens avaient fait paraître l’un des bons albums de 2016 : Nonagon Infinity. Fidèle à son habitude, la bande menée par Stu Mackenzie s’était donné un objectif fort intéressant : créer un album sans fin où les pièces s’imbriquent parfaitement les unes aux autres; un album qui s’écoute en boucle… littéralement !

Cette fois-ci, le défi est différent et gigantesque. Le septuor présentera cinq albums au cours de la prochaine année (vous avez bien lu), tous joués sur des instruments accordés de manière microtonale. Seuls un technicien ou un « freak » peuvent comprendre de quoi il en retourne. En gros, cette technique consiste à exploiter toutes les notes plus petites qu’un demi-ton. D’origine grecque, ce procédé obscur est difficilement perceptible pour le mélomane de cœur peu porté sur ce genre de démarche… et j’appartiens à cette catégorie.

Cela dit, King Gizzard & The Lizard Wizard est l’un des groupes qui m’impressionnent le plus par les temps qui courent. Se mettant en danger constamment, les « poteux » (car on parle ici d’un groupe rock psyché) font toujours preuve d’une virtuosité hors du commun tout en demeurant accessibles. Bref, ça donne envie de les suivre pendant de nombreuses années.

Voilà que paraissait la semaine dernière Flying Microtonal Banana et, de nouveau, les jeunes salopards émerveillent. Comparativement à Nonagon Infinity, les chansons sont plus paisibles, même si on retrouve toujours ces riffs nerveux qui font la renommée du groupe. Je pense immédiatement à Open Water qui, avec son penchant nord-africain, en impose dès les premières mesures. Les rythmes sont également plus complexes qu’à l’accoutumée, toutes proportions gardées. Si on ajoute à toute cette mixture des claviers aux accents moyenâgeux, on a dans les oreilles une galette rock de haut niveau.

En plus d’expérimenter, King Gizzard & The Lizard Wizard évite l’intellectualisme et l’hermétisme. Ce sont les efficaces mélodies du druide en chef, Stu Mackenzie, qui font toute la différence. En plus d’Open Water, l’entrée en matière titrée Rattlesnake fascine autant par sa simplicité que par son impact mélodique. Le périple dans les terres caribéennes, intitulé Melting, est d’une indéniable originalité. Doom City est totalement hypnotique. Et que dire de la pièce titre qui conclut ce disque ? On est catapulté directement en Afrique du Nord avec l’impression d’avoir à ses côtés un chaman pourvoyeur de substances hallucinogènes.

Avec cinq disques à paraître, il sera difficile pour King Gizzard & the Lizard Wizard d’atteindre les hauts standards créatifs établis avec Nonagon Infinity et ce superbe Flying Microtonal Banana. Le fanatique que je suis sera comblé par autant de productivité, mais le critique, lui, n’est pas certain qu’il réussira à suivre le rythme. Qu’à cela ne tienne, même si l’âge d’or du rock est bel et bien révolu, il y a encore de ces groupes qui épatent… et King Gizzard & the Lizard Wizard fait assurément partie des meilleurs du genre.

Ma note: 8/10

King Gizzard & the Lizard Wizard
Flying Microtonal Banana
Flightless Records/ATO Canada
41 minutes

http://kinggizzardandthelizardwizard.com/