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Aphex Twin – Selected Ambient Works 85-92

Richard D. James, alias Aphex Twin, a laissé sa marque dans l’histoire de la musique électronique en démontant de l’ambient, du house et du techno pour tout remonter différemment, comme des blocs LEGO. Ça prenait la spontanéité d’un enfant et la précision d’un chirurgien pour faire bifurquer ces courants, et James l’a fait avec un grand sourire. Dans le cadre de la chronique Le Vieux Stock, j’ai le plaisir de fêter le vingt-cinquième anniversaire de Selected Ambient Works 85-92 (1992), le premier album studio d’Aphex Twin, publié sur R&S Records.

En 92, je ne connaissais pas du tout Aphex Twin, en fait le grunge avait pris tellement de place que la musique électronique avait un peu pris le bord. Je me rappelle de la bande sonore de Cool World (1992) et de deux pièces extraites du premier album de Moby, Ah-Ah et Next is the E, de l’acid techno fait sur mesure pour les raves. Il y avait aussi The KLF et The Orb qui ne se tenaient pas loin de l’acid avec leurs couleurs house et ambient respectivement. Ce n’est que deux ans plus tard qu’un ami m’a fait écouter quelques pièces de Selected Ambient Works Volume II (1994), et bien que je trouvais les textures sonores captivantes, je venais de tomber dans The Downward Spiral (1994), et Aphex Twin était trop abstrait à mon goût à ce moment-là.

Ce n’est que trois ans plus tard que le nom d’Aphex Twin allait se graver dans ma mémoire. Trent Reznor venait de sortir The Perfect Drug (1997), et sur le coup je n’étais pas tout à fait certain de la mode des breakbeats et des contretemps; j’étais brainwashé par le « four to the floor » des soirées gothiques industrielles. N’empêche, c’est ce qui m’a permis d’apprécier un truc un peu plus rough qui m’a beaucoup impressionné cette année-là : Come to Daddy (1997). Je tiens à remercier le réalisateur Chris Cunningham d’avoir produit un vidéoclip qui me hante encore aujourd’hui.

Aphex Twin devenait ainsi un nom familier, aux côtés d’artistes tels que Autechre, publiés sur l’étiquette Warp. L’intelligent dance music était en train de faire sa place sur la scène underground pendant que le big beat vivait son heure de gloire sur les ondes de masse. La première réaction à ce « nouveau » genre était de se demander à quoi pouvait bien correspondre du stupid dance music; et ça devenait clair juste en le disant. Le IDM délaissait le formatage rigide de la pop, les couplets et les refrains, l’anticipation qui les accompagne; pour une approche plus abstraite, inspirée des microvariations de l’ambient, de la répétitivité de la polyrythmie et de l’exploration sonore. C’était une proposition qui ouvrait les frontières de la musique électronique pour laisser entrer une part d’électroacoustique.

C’est dans cet ordre d’idée que j’ai découvert le reste de la discographie d’Aphex Twin, pour finalement aboutir (en dernier) sur Selected Ambient Works 85-92. Je dois avouer qu’à la première écoute, je n’ai pas trop compris l’enthousiasme qui avait eu lieu à sa sortie. Ça m’avait fait penser à l’album Phaze Two (1992) d’Intermix, un deuxième projet de Front Line Assembly, dont le thème esthétique faisait également une grimace au format dance pop de l’époque.

SAW 85-92 a tout de même très bien vieilli, l’abstraction des structures des pièces et le travail sur les sonorités y sont pour beaucoup. Il n’y a pas de simples ou de succès taillés sur mesure pour les discothèques, et c’est ça le but en fait; de décrocher de l’époque one-hit-wonder du dance pop pour l’amener tranquillement dans une direction plus près de la créativité des compositeurs. À (ré)écouter si vous souhaitez avoir une idée de comment ça sonnait avant que tout change pour de bon.

https://warp.net/artists/aphex-twin/

Tim Hecker – Love Streams

Tim HeckerLa démocratisation de la critique musicale a ses avantages et ses inconvénients, et une des plaintes qu’on entend le plus souvent, c’est que les critiques de nos jours jouent parfois un rôle de fan ou de cheerleader plutôt qu’un rôle d’analyste posé et objectif. Je suis en profond désaccord avec ces plaintes, l’objectivité étant surestimée en général et carrément inatteignable lorsqu’on s’adonne à l’appréciation de l’art. Mais bon, je comprends que c’est ce que certains lecteurs et mélomanes ressentent, alors j’aborde le présent album avec énormément de prudence, car je tiens Tim Hecker dans la plus haute estime. Je vais essayer de ne pas m’emporter.

Tim Hecker est devenu un des grands noms de la musique ambiante noise et expérimentale en développant une esthétique très personnelle, texturée, et évocatrice, axée sur les assemblages de basses fréquences, de statique, et de timbres de plus en plus variés. Après avoir intégré au cours des dernières années le piano, l’orgue et les instruments à vent de toutes sortes à sa masse de bruits électroniques, Hecker fait le saut à l’instrument à vent le plus utilisé de tous: la voix humaine.

Les chants pastoraux d’une chorale islandaise sont une des matières premières que Hecker exploite et transforme pour Love Streams, et le mot “exploiter” n’est pas exagéré. Ces voix ne sont pas là pour nous offrir de jolies harmonies, mais bien pour être écrabouillées et étirées par Hecker, comme il l’avait fait subir aux clarinettes et hautbois sur l’album Virgins il y a trois ans. L’attention aux voix s’étend jusque dans la manipulation de divers sons synthétiques pour qu’ils deviennent presque humains, ce qui a pour résultat de brouiller la frontière entre l’artificiel et le naturel, un objectif constant dans le travail de Hecker depuis son album Ravedeath 1972. La voix humaine était l’aboutissement logique de cette approche. C’est le timbre naturel par excellence, celui qui est le plus difficile à combiner aux masses bruyantes qui ont fait sa spécialité.

Le revers de la médaille, c’est que pour arriver à trouver un équilibre où la voix n’est pas réduite à un rôle secondaire qu’on remarque à peine, il fallait que Hecker réduise un peu l’intensité de ses compositions. Bon nombre des onze pièces ici semblent un peu minces prises seules. L’exception la plus notable est Castrati Stacks, qui vient le plus proche de résumer la totalité de la mission de Love Streams. Une écoute partielle ne donnera donc pas une bonne idée de l’ensemble, l’album requière qu’on l’écoute en entier et d’un trait. Hecker est un musicien exigeant, mais il n’aurait pas une telle réputation s’il ne l’était pas.

Ma note: 8/10

Tim Hecker
Love Streams
4AD/Paper Bag
43 minutes

http://sunblind.net/

Moderat – III

ModeratModerat est formé du duo Modeselektor, alias Gernot Bronsert et Sebastian Szary, et d’Apparat, alias Sascha Ring. Leurs carrières ont commencé à l’époque des raves berlinois, à mixer du matériel house et techno. Modeselektor a surfé sur la vague IDM des années 90 tandis qu’Apparat s’est intéressé à l’ambient. La première rencontre entre les trois bidouilleurs remonte à 2003 avec le EP Auf Kosten der Gesundheit; mais ce n’est que six ans plus tard qu’ils reviendront à la charge avec un premier album homonyme.

Leur deuxième opus, simplement nommé II (2013), laissait tomber les beats techno pour des prouesses rythmiques plus proches du hip-hop, et troquait le plancher de danse pour le divan, avec des pièces plus posées, presque méditatives. Leur troisième album, III, continue dans ce sens, au point ou on ressent la conclusion à une trilogie.

Eating Hooks s’éveille tout doucement, le rythme hip-hop bien ancré et la voix harmonisée de Ring créent un excellent contraste, pendant que les claviers réverbèrent en trame de fond. Running accélère la cadence façon techno; la performance vocale de Ring plane au-dessus des échantillons téléchargés des années 90, c’est excellent. Finder fait un saut dans la même décennie sous une forme downtempo qui se déroule comme une boucle.

Ghostmother reprend le contraste rythme hip hop/voix aérienne avec la même délicatesse que la première piste. Reminder change complètement de direction avec ses percussions tribales, son refrain dance-pop et une performance vocale qui fait clairement penser à Thom Yorke. The Fool pèse sur le frein, le kick est alourdi et ralenti, l’orgue et les synthétiseurs créent une atmosphère mélancolique.

Les impulsions électroniques et la voix trafiquée ouvrent Intruder discrètement, pour ensuite éclater en refrain épique planant autour de cimes de montagnes. L’instrumental Animal Trails progresse tranquillement jusqu’à ce que le rythme drum n’ bass viennent ponctuer la partie ambiante. Ethereal conclut l’œuvre autour d’un arpège synthétique aléatoire qui mène à un point culminant, et retombe rythmiquement jusqu’à l’évanouissement.

Avec III, Moderat s’est calmé sur les rythmes et nous a proposé de s’asseoir et de l’écouter en tête à tête. Il y a une proximité créée par la façon dont la voix de Ring est mixée qui s’apparente au chuchotement dans l’oreille. C’est définitivement plus introspectif, on s’attarde davantage aux paroles et aux thèmes, une attention qui n’était pas offerte aussi sincèrement sur les deux premiers disques. Les amateurs de Massive Attack et Moby vont adorer, si ce n’est déjà fait. Leur spectacle au mois de mai affiche complet.

Ma note: 8/10

Moderat
III
Monkeytown Records
43 minutes

http://moderat.fm/

Galerie Stratique – Rêves de Béton

Galerie StratiqueGalerie Stratique est le projet du compositeur québécois Charles-Émile Beullac, dont le premier album remonte à 2001 avec Nothing Down-To-Earth. Après ses débuts à saveur de IDM et d’ambient, Beullac nous a offert un virage sublime vers la matière première avec Faux World en 2008. On se demandait ce qui se passait depuis; et il nous est finalement revenu en novembre dernier avec son nouvel album, Rêves de Béton. Composé de vingt courtes pièces qui retournent aux sources de la musique concrète et électronique; Beullac nous emporte dans un rétrofuturisme de grande qualité.

Sur les Galets démarre sur un son de synthèse scintillant, auquel s’ajoutent des cliquetis, un frottement métallique et du gamelan. La table est mise pour une expérience sonore singulière. Marée Montante enchaîne sur une atmosphère lynchienne mélangée à des interférences spatiales. Quinze Nœuds continue dans la lignée intersidérale avec ses clapotis synthétiques. Ville Engloutie est davantage insaisissable; début grave, chant aérien, vibraphone, et son de thérémine joué comme une bande magnétique élastique.

Karst et Magma passent comme des interludes sci-fi; la première fait un clin d’œil aux années 60, tandis que la deuxième à un certain classique début des années 80. Céphalée est plus percussive, reprenant les impacts de la première pièce en les combinant à des drones panoramiques. Rêve de Bitume est un autre interlude ambiant, à la Boards of Canada cette fois-ci.

Crépuscule Industriel monte le niveau d’un cran avec son mixage de fou, à mi-chemin entre le minimalisme chirurgical et l’atmosphère enveloppante des «pads» synthétiques… wow. Zone de Gris continue dans la précision, mais de façon plus expérimentale. Fièvre mélange un bourdonnement «bouetteux» avec des sonorités radioactives. Tintamarre reprend le vibraphone et l’atmosphère étrange de Marée Montante, effets sonores très sixties et basse rythmée en plus.

Bikini Island sonne comme la deuxième partie de Tintamarre, en plus mélodique. Anxiété Lyrique retourne à l’expérimentation; ça oscille, ça grésille, les circuits en chignent jusqu’à ce que les «pads» et le thérémine prennent le relais. Aspérités et Combustion Lente sonnent, quant à elles, comme la suite de Crépuscule Industriel; même finesse microscopique, même délice auditif.

Hyperlinked Landscape fait dans la trame ambiante, avec échantillons cuivrés et rythme jazzé tandis que Flötentanz contraste avec ses impulsions qui rebondissent jusqu’à l’écrasement. Futur Antérieur est clairement plus aérienne avec ses échantillons de flûte et son solo de sax. Tibia Utricularis termine l’œuvre sur des notes d’électro expérimental, de pungi et de gamelan.

Rêves de Béton est un album pour audiophile d’abord, une sorte de satellite gravitant autour de la planète électronique. Il a un côté intellectuel pour son inspiration de Schaeffer et Stockhausen, culturel pour ses sonorités indonésiennes, comique pour ses mises en scène rétro futuristes, ou technique pour l’excellence de la production. On pardonnera le format très court des pièces, qui permet de passer d’une idée à l’autre sans trop de souci, mais qui désoriente par moment.

MA NOTE: 8/10

Galerie Stratique
Rêves de Béton
Indépendant
42 minutes

https://galeriestratique.bandcamp.com