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Critique : Can – The Singles

Pionnière de la scène krautrock allemande, la formation Can fait partie des grands monuments de la musique d’avant-garde, et son influence se compare presque à celle qu’a pu avoir le Velvet Underground. Mais alors que le groupe est avant tout connu pour ses improvisations qui pouvaient s’étirer sur une face entière d’un vinyle, la compilation The Singles permet d’en découvrir un autre versant…

Le culte de Can a commencé à se construire en 1971 avec la sortie du génial Tago Mago, suivis des classiques Ege Bamyasi et Future Days, qui ont contribué à établir le groupe comme une référence en matière de musique expérimentale, tirant à la fois sur le psych-rock, le jazz et le funk. Mais alors que ses contemporains comme Pink Floyd poussaient leur démarche vers un rock plus cérébral, Can a toujours priorisé un certain minimalisme au lieu des constructions complexes du prog.

Avec ses 23 titres répartis sur deux CD ou trois vinyles, The Singles constitue une belle porte d’entrée pour découvrir l’univers du groupe formé en 1968 par le bassiste Holger Czukay, le claviériste Irmin Schmidt, le guitariste Michael Karoli et le batteur Jaki Liebezeit, et qui a connu essentiellement deux chanteurs : Malcolm Mooney et Damo Suzuki. Agencés ainsi, en ordre chronologique, ces morceaux montrent que les gars de Can n’ont jamais craint d’explorer des contrées nouvelles.

Ça semble incroyable aujourd’hui, mais le groupe a atteint le top 10 en Allemagne en 1972 avec la déroutante Spoon, un genre de transe que l’on croirait sortie d’un autre monde. Seul autre véritable succès commercial de Can, la chaotique I Want More est ici incluse avec sa face B de l’époque,… And More, qui sonne encore aussi avant-gardiste même 40 ans plus tard, avec son glam-funk indescriptible.

Une pièce comme Vitamin C (avec sa fameuse ligne « Hey you, you’re losing you’re losing you’re losing you’re losing your Vitamin C! ») semblera aussi familière aux oreilles des néophytes, qui l’auront entendue dans les films Inherent Vice (de Paul Thomas Anderson), Broken Embraces (de Pedro Almodovar) ou encore dans la télésérie The Get Down de Netflix. Des raretés satisferont également l’appétit des fans inconditionnels de la formation, dont l’entraînante Turtles Have Short Legs, avec ses paroles un peu débiles qui montrent le côté bouffon de Can

Mais d’autres titres apparaîtront comme une hérésie aux yeux des puristes. Ainsi, l’épique Halleluwah (du classique Tago Mago) passe de 18 minutes à trois minutes trente. Mais même réduite à sa plus simple expression, la pièce reste un vibrant témoignage de l’inventivité de Can au chapitre de la polyrythmie.

Oui, The Singles inclut des morceaux que même les membres du groupe voudraient oublier. On grince un peu des dents durant la version électro-bizarroïde du classique de Noël Silent Night. Et que dire du célèbre Can Can de Jacques Offenbach, apprêté ici à la sauce space-disco! On peut certes voir dans ces accidents de parcours le signe de musiciens en manque d’inspiration vers la fin des années 70, mais ils illustrent aussi à quel point leur terrain de jeu ne connaissait aucune limite.

Sans doute les albums originaux permettent-ils de mieux cerner le phénomène Can, mais The Singles reste un joli rappel de l’influence immense que la formation a exercée, d’abord sur les groupes post-punk comme Public Image Ltd ou The Fall, puis sur la génération post-rock des années 90, Tortoise en tête…

MA NOTE: 7/10

Can
The Singles
Mute/Spoon
79 minutes

http://www.spoonrecords.com/

Critique : Automat – Ost West

Jochen Arbeit, Achim Färber et Georg Zeitblom ont fondé le projet électro allemand Automat en 2011, en offrant un mélange de dub et d’électro atmosphérique comme trame sonore au thème des migrations humaines. Ils ont publié leur premier album éponyme en 2014, avec Lydia Lunch, Genesis Breyer P-Orridge et Blixa Bargeld comme invités. Ils ont continué avec Plusminus, l’accent étant mis sur l’esthétique rétro analogique nous rapproche de Kraftwerk, mais mélangé avec du dub; un pur délice. Le trio est revenu en novembre dernier avec le dernier chapitre de leur trilogie sur les migrations, Ost West, et un sens du mouvement irrésistible.

Ost s’ouvre sur une arpège de basse analogue; le rythme acoustique trip-hop donne le tempo pendant que la masse synthétique se développe comme un solo jazz. Fabrik der Welt commence par avoir un effet sur la main et fait monter le volume après seulement quelques secondes d’écoute. La base techno de la signature rythmique est incroyablement groovy, et n’a même pas besoin de changer tellement les variations sont efficaces. On tape du pied jusqu’à la fin, guidé par les échantillons trafiqués, comme des réverbérations d’annonces de station de métro.

Pour sa part, Tränenpalast ralentit la cadence sous une forme trip-hop/post-rock, et épaissit la sauce avec une couche d’effets sonores rétro colorée; ça se conclut de façon expérimentale. Yuko calme davantage les oreilles, collées dans le fond d’un sofa dans une soirée lounge; la boucle se déploie lentement, accompagnée par la guitare et les échantillons de voix. Puis, West propose une fabuleuse structure électro funk et donne envie de sortir un « yeah! » en faisant une steppette de pieds à la James Brown.

Europa donne suite à Fabrik der Welt en terme de cadence irrésistible, de contretemps funk qui font se déhancher, et de répétition techno pop; n’oubliez jamais les clappements de main, c’est rassembleur et d’une étonnante efficacité. Tempelhof revient à une base dub, lente et réverbérée à volonté; la mélodie se manifeste par fragments, relégués en écho derrière la batterie. Transit conserve une part de dub et y ajoute des percussions tribales; plus lourde, la pièce sert de trame à une danse autour d’un feu.

Bien qu’il y ait une certaine abstraction dans la musique d’Automat, on y trouve un thème qui va au-delà du dub et du techno, relatif au côté nomade des humains, de leur mobilité, des migrations et des transports qui se sont développés en conséquence. Ça donne un tout homogène qui groove bien plus que les deux précédents albums, et qui accompagne à merveille un trajet en métro. À écouter quotidiennement pour donner du rythme à votre routine.

MA NOTE: 8,5/10

Automat
Ost West
Bureau B
43 minutes

http://www.automatmusik.de

Critique : Brandt Brauer Frick – Joy

Brandt Brauer Frick est un trio allemand formé de Daniel Brandt, Jean Brauer et Paul Frick, trois musiciens de formation classique qui ont eu envie de faire du techno avec des instruments acoustiques. WTF dites-vous? C’est une réaction normale face à l’ingéniosité du projet, d’autant plus qu’ils s’approprient une forme musicale comparativement froide et la réanime en lui donnant un souffle organique.

Leur premier album You Make Me Real (2010) faisait exactement cela (à l’exception de quelques sons de claviers analogiques) en construisant des boucles polyrythmiques teintées de jazz. Une version live sous la bannière The Brandt Brauer Frick Ensemble proposait le trio accompagné de sept musiciens, rassemblés à nouveau en studio pour enregistrer Mr Machine (2011); la précision des arrangements et le mixage est à faire baver n’importer quel haut-parleur. Miami (2013) annonçait tout de même un gros changement avec ses chanteurs invités entourés de pièces instrumentales; une moitié techno acoustique et une moitié jazz spontanée qui tirait chacune l’album de son côté. BBF nous est revenu en octobre dernier avec Joy (2016) et en trio auquel s’ajoute un chanteur (montréalais!) qui s’appelle Beaver Sheppard; que vous connaissez peut-être à travers son projet Co/ntry en duo avec David Whitten.

À la première écoute, on ressent un décalage. Durant la pièce You Can Buy Me Love, les percussions semblent en compétition avec le chanteur tellement elles prennent de l’espace. Society Saved Me réussit mieux à combiner la voix et la musique; les arrangements classiques servent de contrepoids à la sonorité industrielle et Sheppard ponctue le tout de façon plus convaincue.

Holy Night reprend ce rajustement et l’élève au sommet de l’album; le chant est parfaitement intégré dans la structure rythmique, le duo crée une atmosphère d’urgence, comme s’il fallait désamorcer une bombe à retardement. Oblivious donne suite avec ses cuivres un peu comiques et un Sheppard théâtral, fataliste, qui nous rapproche de la performance expérimentale. Away from My Body conclut le disque avec intensité et le sentiment de course contre la montre. À la fin, on est un peu essoufflé pour le chanteur tellement sa voix de tête s’est démarquée de ses passages parlés.

Je dois vous avouer que Joy s’écoute comme le premier album d’un side-project tellement Sheppard colore chaque pièce avec son ton de poète nonchalant. Ce qui saute aux oreilles est le contraste entre son interprétation qui fait low-fi et les arrangements musicaux vraiment concis. Réunir trois Allemands de formation classique et un poète montréalais low-fi est ingénieux, et nous donne une moitié d’album de laquelle on devient dépendant, et une autre qui prend un peu plus de temps à apprivoiser.

MA NOTE: 7,5/10

Brandt Bauer Frick
Joy
!K7 Records
41 minutes

https://www.facebook.com/BrandtBrauerFrick

U2 – Achtung Baby

achtung_baby1991. Dernière décennie qui s’entame à l’aube de l’an 2000. La chute du mur de Berlin en 1989 annonce le démantèlement des pays du bloc de l’Est. L’exubérance du capitalisme des années 80 en Occident semble avoir gagné sur le communisme. Sur le terrain, par contre, le constat est tout autre. L’avenir s’annonce sombre, tout en étant avant-gardiste, avec une guerre du Golfe en direct à la télé jouxtée aux débuts de la mondialisation qui sonne la charge avec la délocalisation des emplois et l’avènement de l’informatique dans nos vies.

En musique, le sombre se reflète dans le mouvement grunge et l’avant-gardisme se reflète dans la musique électronique. Tout comme le bon vin, la musique populaire possède aussi ses années millésimées et 1991 en est définitivement une. Que l’on pense à Guns And Roses, Red Hot Chili Peppers, Pearl Jam, Nirvana, Metallica, tous ces artistes ont fait paraître des albums majeurs en 1991. Le 18 novembre de cette même année, U2 allait suivre la parade avec un très grand cru, soit l’album Achtung Baby.

Suite à une décennie évolutive, passant d’un son rock new-wave à un rock fédérateur, U2 s’essoufflait à la fin des années 80. Le résultat fut l’album Rattle And Hum. Œuvre magnifiant leur amour pour l’Amérique profonde, sa société et sa musique, on sentait U2 fatigué et à court d’originalité. Sa «mission charme» des États-Unis était une mission accomplie… au détriment de certains fans. Bon nombre furent laissés pour compte devant un Bono devenu «preacher» et des musiciens en panne d’inspiration. Bono annoncera donc en 1989 une pause pour U2.

Puis, vint septembre 1990 et la parution de la chanson Night And Day, superbe reprise de Cole Porter pour l’album Red, Hot And Blue qui laissait poindre avec optimisme le nouveau son U2. Les spéculations allaient bon train sur le fait que U2 était en pèlerinage à Berlin, sous la recommandation de Brian Eno et enregistrait au légendaire studio Hansa (Bowie, Iggy Pop, Depeche Mode, etc.) en s’imprégnant des courants musicaux électronique, industriel et alternatif. La table était mise, quoique l’image de U2 n’avait pas encore changé.

Octobre 1991, paraît le premier simple The Fly qui subjuguera tout le monde. La mise en bouche est réussie. Tout est là. Un groupe totalement revampé. Bono, dans son désormais personnage notoire (The Fly) et ses comparses arborant un look très loin de Rattle And Hum. Le calcul est génial. Bono ira jusqu’à se parodier et enlever tout le sérieux dans lequel U2 pataugeait et faisait du surplace à la fin de la décennie précédente. Bono y va de sa célèbre phrase: «It’s no secret that conscience can sometimes be a pest.». Musicalement, c’est une totale déflagration. Guitares tranchantes, une rythmique dansante, que s’est-il passé? Il faudra attendre la sortie du deuxième simple, Mysterious Ways, accompagnant la sortie de l’album, pour comprendre l’ampleur de la métamorphose. Pièce dansante à saveur Madchester, ponctuée de percussions, U2 allait réaliser ce que seulement quelques groupes ont réussi dans leur carrière: se réinventer.

Zoo Station ouvre l’album avec un son de guitare distortionné et une batterie industrielle, gracieuseté de cet artiste du mixage qu’est Flood. L’effet est grand à l’époque, car U2 n’a jamais sonné comme ça. Les premières paroles de l’album seront «I’m ready…». La succession de succès ne se fera pas attendre avec des pièces telles que Even Better Than The Real Thing, qui sera remixé par Paul Oakenfold, qui lui, deviendra quelques années plus tard l’un des DJ les plus connus de la planète. Musicalement dynamique, Until The End Of The World sera l’une des pièces maîtresses mettant en scène une conversation fictive entre Judas et Jésus. On pourra y entendre parmi les phrases les plus savoureuses des superbes textes composant Achtung Baby: «You miss too much these days if you stop to think.».

Avec Achtung Baby, et un U2 revampé, on se retrouve dans une overdose d’ironie. U2 se met en danger, Bono se moque de lui-même. L’idée étant de s’exposer afin de détruire le mythe… de la même façon que Chaplin avait choisi de répondre au fascisme en le ridiculisant dans son film Le Dictateur. Le choc est tellement grand que Daniel Lanois mentionnera qu’Achtung Baby est une série de risques/accidents de parcours et que la pièce One en sera la police d’assurance. One s’élèvera au rang des grandes chansons du répertoire de U2. Ovni en quelque sorte sur l’album, elle est d’une structure classique, typiquement U2, mais devient charnière et porteuse lorsque mise en contexte en cette fin de siècle: réunification de l’Allemagne, fin de l’apartheid, pacification de l’Irlande, etc.

On retiendra également la trilogie de fermeture de l’album avec Ultra Violet (Light My Way), Acrobat et Love Is Blindness, originalement offerte à Nina Simone. Autant U2 se réinvente, autant U2 met de l’avant ses points forts et les trois dernières pièces ferment l’album de façon magistrale, tout comme l’avait fait One Tree Hill, Exit et Mothers Of The Disappeared sur The Joshua Tree.

Ironiquement et pleinement assumé, Achtung Baby est l’album de la trahison, d’une promesse non tenue des relations Est-Ouest. Ayant été enregistré dans le tumulte entre Berlin et Dublin, l’album porte également les thèmes de la prépondérance des médias, du marketing et de la société de consommation. U2 risque et décide d’amener ses fans ailleurs, quitte à en perdre quelques-uns. Le groupe décide également de tourner le dos à son passé récent. Ayant connu l’apothéose et à l’image de la nouvelle approche musicale, Bono le prédicateur se transforme en un être plastique, pastiche de ce qu’il était, allant même emprunter dans le passé afin de créer un personnage vêtu de lunettes noires à la Roy Orbison et d’un manteau de cuir à la Gene Vincent, le tout saupoudré d’une attitude de frondeur. Il dira même qu’il n’est qu’un copieur. Bono descend de son piédestal, devenant commentateur et «personnificateur», se parodiant avec une voix en grande forme, passant du falsetto au grand déploiement, le tout supporté par une section rythmique impressionnante. De l’excellent travail de la part de Larry Mullen et Adam Clayton qui s’ajoute au jeu et aux sonorités de guitares renouvelées de The Edge.

Achtung Baby est une œuvre jalon de cette fin de siècle. À une époque où le cru et l’authenticité étaient représentés par le mouvement grunge et son porte-étendard Kurt Cobain, Bono fait le choix contraire et va du côté sombre arborant le faux, le pastiche et pousse le tout un cran plus loin. Pour réaliser un tel revirement, il y a dans cet album une telle synchronicité qui fait en sorte que les astres s’alignent. Tous les acteurs importants de U2 ont pu être réunis autour de cette création. Anton Corbijn délaisse le noir et blanc classique, évoquant la sincérité et la pureté de Joshua Tree et Rattle And Hum, pour une pochette se voulant un véritable kaléidoscope d’images colorées, représentant ainsi un U2 nouveau ainsi qu’une nouvelle Europe. En studio, c’est un véritable travail d’équipe avec Brian Eno, Daniel Lanois et le retour de Steve Lillywhite, ainsi que l’arrivée d’un certain Flood. C’est la dualité à l’état pur. Le groupe et son équipe de studio, le passé et le futur, Achtung est le digne représentant l’Est et Baby symbolise l’Ouest. Les grands groupes savent sortir de leur zone de confort et s’en remettre à d’autres talents afin de les guider. On n’a qu’à penser à Radiohead avec Nigel Godrich et les Beatles avec George Martin.

La transposition vers la scène sera également des plus réussies. Le Zoo TV Tour deviendra l’une des plus importantes et marquantes tournée de l’histoire employant près de 500 personnes, utilisant 300 tonnes d’équipement et plus de 60 camions.

L’héritage d’Achtung Baby est majeur. De sa création, prouvant qu’un groupe peut et devrait se réinventer, au legs sonore qui aura une influence majeure sur la mouvance des groupes électro rock, que l’on pense à Nine Inch Nails et autres consorts, ainsi que d’autres groupes tels que Radiohead et Coldplay, les membres de U2 auront réussi un coup de maître à un moment où on les avait cru morts et enterrés. Contre toute attente, Achtung Baby, avec le temps, se révélera l’une des œuvres les plus transcendantes des années 90 et de l’histoire de la musique populaire.

http://www.u2.com/index/home

Entrevue Mantar

mantar-web

Si vous êtes un des lecteurs habituels du Canal Auditif, vous savez que nous sommes un blogue généraliste, pour mélomanes, qui laisse une place au métal mais qui n’en fait pas une spécialité. Quand je me suis présenté au festival Heavy Montréal, ce n’était donc pas pour apprécier l’ensemble de l’offre. Si les têtes d’affiche de l’édition 2016 étaient mentionnées dans nos pages, ce serait probablement pour décrire quelque chose qui nous déplaît.

Reste qu’il y avait des groupes très intéressants dans la programmation, et nous en avons rencontré quelques-uns.

J’ai rencontré les deux membres du duo allemand Mantar, soit le batteur Erinc et le volubile chanteur et guitariste Hanno, une heure à peine après leur tour très énergique sur la scène Blabbermouth. Pour un duo, le groupe occupe beaucoup d’espace. Visuellement par le physique imposant d’Erinc et par les mouvements du rachitique Hanno, arpentant la scène torse nu et crachant, avec un air menaçant. Et auditivement aussi, notamment par les piles d’amplis derrière le guitariste et par le tapis de pédales d’effet à ses pieds.

J’en savais assez peu sur eux avant de les voir, à part qu’ils étaient précédés par un intense hype. Je craignais que le groupe soit épuisé par sa prestation, mais dès les premières secondes de notre rencontre, en marchant vers un coin moins bruyant, j’ai constaté que Hanno n’était pas encore complètement défoulé.

H: C’est quoi, cette merde, qui joue sur la grande scène ?

LCA: «Saint…» quelque chose. J’oublie le nom. C’est un nouveau groupe de gars qui étaient connus dans d’anciens groupes.

H: [soupir…]

LCA: Ils représentent bien une part de la programmation du festival, très différente de vous.

H: Nous n’avons rien à voir avec ces groupes-là. Je suis prêt à jouer n’importe où et devant tous les publics, mais un groupe comme ça existe dans un monde différent du mien.

[Nous prenons finalement place à une table à pique-nique.]

LCA: Je dois avouer que je ne vous connaissais pas jusqu’à tout récemment, et ce sont des commentaires sur les réseaux sociaux qui ont attiré mon attention. Vous faites de l’effet, les gens parlent de vous pas mal en ligne.

H: Je me fiche éperdument des réseaux sociaux, moi je n’y suis pas. Nos fans sont d’âges variés, il y a des adolescents, mais pas tant que ça. Beaucoup de nos fans sont plus vieux et ils achètent nos albums sans suivre notre page Facebook. C’est l’inverse de beaucoup de groupes. Je trouve ça mieux comme ça.

LCA: Votre comportement sur scène est très intense, et j’entends dans vos compositions des échos de toutes sortes de courants du métal. Êtes-vous de fans de métal en général, en avez-vous beaucoup écouté?

H: J’apporte cet élément à Mantar beaucoup plus qu’Erinc. Il est à la base un batteur rock’n’roll bien plus que métal.

E: Nous aimons la musique qui frappe fort, mais beaucoup de ça n’est pas nécessairement du métal.

H: Quand j’étais petit, vers 11 ans, j’adorais le thrash, surtout des groupes allemands comme Sodom. Puis je suis passé au punk pendant une dizaine d’années, mais je suis revenu au métal dans ma vingtaine, surtout le black metal. J’étais dans une passe ou j’évitais les gens le plus possible, et le black metal va bien aux solitaires.

LCA: C’est une musique pour exprimer le sentiment d’être seul face à l’univers.

H: C’est exactement ça, et c’est justement dans cette optique que Mantar s’est formé. Nous voulions être juste deux, et nous fier à peu moyens pour faire quelque chose de bon. On peut appeler ça du métal si on veut, j’ai écouté beaucoup de métal alors ça paraît qu’on le veuille ou non, mais pour moi c’est tout simplement lourd et intense. La sonorité de Mantar vient du plaisir que nous prenons à admirer la destruction.

LCA: Vous existez depuis 2012, c’est ça?

H: Nos premières pratiques remontent à ça, mais c’est devenu sérieux en 2013, et nous faisons des tournées depuis le printemps 2014. Nous sommes venus aux États-Unis assez vite, et nous revenons chaque année. Nous avons un bon réseau et des gens qui nous soutiennent là-bas.

E: Mais nous faisions de la musique depuis plus de 20 ans. Nous avons eu d’autres groupes chacun de notre côté.

H: Nos groupes n’étaient jamais sortis de notre petite ville. Mantar a pris une dimension que nous n’avions jamais vécue avant.

LCA: Et c’est votre premier spectacle au Canada aujourd’hui.

H: Oui, c’est super qu’autant de monde soit venu nous voir, même si nous jouions les premiers à jouer aujourd’hui. J’adore être sous-estimé. Nous avons commencé fort, les autres groupes devront être à la hauteur. Bonne chance!

LCA: La programmation d’un festival comme ici est assez bigarrée. Vous venez de l’Allemagne, où les festivals de métal sont très, très populaires. Vous avez joué dans ces festivals? Comment trouvez-vous l’expérience?

E: Nous les avons à peu près tous faits.

H: Nous avons clos une journée du festival de Wacken sur une des petites scènes. C’était formidable. Il y a toujours beaucoup de groupes que je n’aime pas dans ces festivals, mais même aujourd’hui, un beau paquet de gens sont venus nous voir jouer. Je me fiche des scènes et des genres, je me sens privilégié qu’on nous invite à jouer ici. Ça serait facile de ne jouer que dans les petites salles underground pour un public d’initiés, mais ça serait nous mentir à nous-mêmes. Je veux jouer pour tous ceux sont sincèrement intéressés par la nouveauté et l’intensité, quels que soient leurs goûts.

LCA: J’aime toujours observer l’équipement des musiciens, et le tien est particulier. Combien de temps t’a-t-il fallu pour déterminer qu’il te fallait trois amplis et tout le reste?

E: Il y pensait dès nos premières pratiques. Il parlait de séparer son signal en trois dès le départ.

H: J’ai su très vite que nous resterions un duo, il fallait que la guitare soit traitée en conséquence. En Allemagne, j’ai écrit pour un magazine de guitares, j’ai été technicien pour d’autres guitaristes et je donne des cours. Quand il est question d’équipement de guitare, je suis un vrai nerd. Mon truc est de diviser mon signal de guitare et d’envoyer les basses, les mids et les aigus dans trois amplis différents. Ça facilite le travail du technicien de son pour bien capter toutes les nuances.

LCA: Ça apporte une richesse à votre son, ça aide votre groupe à ne pas sembler simpliste même si être un duo vous force à rester simples.

E: Les contraintes que nous nous sommes imposées sont notre plus grande force.

H: Les contraintes, c’est libérateur. Si on a deux guitares, un synthé et un sampler, ça donne tellement d’options qu’on peut s’y perdre. Nous, nous pouvons seulement nous fier à un bon riff, ou à un bon rythme, ou aux deux en même temps avec un peu de chance. Si on y ajoute une bonne tournure dans les textes et un bon titre, une chanson a tout ce qu’il faut. Le reste, c’est superflu.