Critiques

Krista Muir

The Tides

  • Hypo Records
  • 2018
  • 27 minutes
7,5

Également connue sous le nom de son alter ego germanophone Lederhosen Lucil, la musicienne canadienne Krista Muir est de retour avec son premier album complet en cinq ans. Avec The Tides, elle livre un disque à la fois touchant et sensible, mais pas déprimant pour deux sous, en partie inspiré de son combat contre l’endométriose, une maladie gynécologique qui affecte environ une femme sur dix.

Si son personnage de Lederhosen Lucil s’avère délirant et fantaisiste, caractérisé par des chansons amusantes aux sonorités électro-pop, l’œuvre que Krista Muir signe de son propre nom s’est toujours voulue plus folk et intime. Son album Guten Tag Gemini, paru en 2013, faisait le pari de rassembler ces deux facettes, à la façon d’un album compilation. Mais sur The Tides, l’artiste originaire de Kingston apparaît plus authentique que jamais, avec des chansons aux thématiques souvent sombres, mais desquelles transparaît aussi une bonne dose d’espoir.

Affectée par la maladie, Muir a été contrainte de mettre la pédale douce sur la vie de tournée ces dernières années, ce qui lui a donné le temps d’écrire, mais qui a aussi été accompagné de ses moments de découragement. En entrevue récemment avec le Kingston Whig-Standard, elle soulignait toute l’importance que ce nouveau disque revêt pour elle : « Cet album a sauvé ma vie, parce qu’à ce moment-là, je commençais à perdre espoir ». Elle souhaitait également pouvoir sortir ces chansons au plus vite, car elles sont « vraiment à propos et intensément émotionnelles ».

Que ce soit par ses mélodies un peu enfantines ou ses arrangements volontairement kitsch, la musique de Krista Muir apparaît souvent comme naïve, et ça reste le cas sur The Tides, où le ukulélé domine, agrémenté de synthétiseurs clinquants et parfois de cuivres qui ajoutent une belle profondeur à certains morceaux, dont l’excellente pièce-titre. Mais ce sont vraiment les textes qui donnent la pleine mesure du contexte difficile ayant mené à la création de cet album, comme en témoigne la troublante et belle Everything Is Dangerous :

« And I know there is light

Where there’s breath – there’s life

And I know – get outside you can’t live if you hide ».

– Everything Is Dangerous

Si on entend parfois quelques références (on pense à Au Revoir Simone, notamment, et même un peu à Baxter Dury pour le côté minimaliste), il n’y a rien vraiment qui ressemble à la musique de Krista Muir, qui tire parfois sur la pop psychédélique à la Lovin’ Spoonful (l’excellente Rockwood Asylum), d’autre fois sur la chanson française à texte (Bottom of the Sea). Sa façon de citer la habanera de Carmen sur la chanson The Knife, où il est question d’excision, témoigne également d’un riche niveau d’intertextualité (l’opéra de Bizet a été très largement critiqué dans la musicologie féministe pour l’image stéréotypée qu’il projette de la femme).

Au final, The Tides a été enregistré en seulement deux semaines, avec Muir jouant pratiquement tous les instruments. Elle-même semble s’être imposé cette contrainte, peut-être parce qu’elle souhaitait justement que l’album sorte au plus vite. Il en ressort évidemment une production un peu statique, voire mécanique, qui aurait pu être plus léchée, mais qui sied bien à cette esthétique DIY. Quand même, on aurait aimé une plus grande rondeur de son, ce qui n’enlève rien à la qualité des chansons. Un disque d’une belle sincérité, mais néanmoins un peu court.

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