Critique : Portico Quartet - Art in the Age of Automation - Le Canal Auditif

Critique : Portico Quartet – Art in the Age of Automation

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J’attends un autobus qui, je vous le dis tout de suite, ne viendra jamais.

Art in the Age of Automation, du groupe londonien de post-jazz Portico Quartet, est la trame sonore de mon attente désespérée, et c’est quand même concept a posteriori considérant que la première pièce sur l’opus s’intitule Endless. La pièce commence sur un fade in, comme pour nous montrer qu’elle joue depuis toujours. Les arrangements de cordes sont intéressants, ultra lyrique, plein de belles dissonances bien jazzées.

T + 4:26

Je dramatise. Je vais manquer mon cours qui est dans moins d’une heure. Je pense à mon futur détruit par ce chauffeur, à la job de commis que j’aurai dans trente ans, à quelles gogosses je vais pouvoir me payer pour mettre dans ma tombe.

Objects To Place In A Tomb m’accompagne dans cette pensée. Heureusement, à date, niveau musique, ça va merveilleusement bien. Une atmosphère bien sombre, une magnifique progression sur acouphène de violons à la How To Disappear Completely : un son de batterie découpé au scalpel, des nuages de piano granulé… Effectivement, ce sont toutes des affaires que je placerais volontiers dans ma tombe. Surtout Amnesiac.

T + 9:54

Mon désespoir devient résignation. Même si le bus arrive maintenant, je vais devoir torcher Usain Bolt pour être à temps.

Rushing, plus minimaliste niveau élaboration, me semble un peu longue pour ce qu’elle a à offrir. Et après l’interlude électro, qui sauve un peu la mise, il manque de punch quand on revient au motif principal. Avec un petit peu plus de crescendo et en intensifiant un peu la dernière minute et demie, l’attente aurait été justifiée. Cette pièce me laisse autant sur ma faim que le maudit autobus. Et j’ai faim pour vrai en plus.

T + 16:13

Je regarde les voitures me narguer de leur indépendance, formant une sorte de mosaïque stochastique et évolutive. Je me demande comment la mosaïque va être altérée quand les voitures se conduiront d’elles-mêmes. Est-ce que l’intelligence artificielle va aussi nous surpasser en art?

Le début de Art in the Age of Automation me fait penser à Daydreaming — et c’est pas mal ce que je me suis résigné à faire en attendant mon sort : rêvasser. L’influence des derniers opus de Radiohead sur cet album est de plus en plus explicite. La pièce en elle-même est assez agréable, pas trop longue et modérément développée, mais le souvenir de Rushing donne l’impression de stagner un peu. La panoramisation sur le hang (idiophone semblable à un steel drum sur lequel repose le son du groupe depuis ses débuts) est très agréable. La production est d’ailleurs assez impeccable sur l’album en général; les réverbérations sont bien balancées, la sonorité de tous les instruments est satisfaisante, et la postproduction, cruciale au son des derniers opus du quatuor, joue vraiment en leur faveur. La transition entre Art et la pièce suivante, S_2000S5, est un bon exemple. L’interlude complémente bien le milieu de la dernière pièce tout en ajoutant, avec ses sonorités numériques, à la cohérence de l’album et de son concept.

T + 21:46

Je fabule, je fantasme même, à l’image mentale de la gare de métro qui m’emmènerait à bon port, à la lumière puissante que projette l’Azur devant lui, comme pour satisfaire le désir de ponctualité de ses imminents passagers.

A Luminous Beam pousse la comparaison avec Radiohead à un niveau un peu inquiétant; le rythme, le riff de basse, le filtre sur la batterie… On dirait un genre de vieille version de Ful Stop. C’est dur d’encore attribuer ça au hasard rendu là. Néanmoins, la pièce est bien construite, comporte de beaux effets (surtout sur le sax) et des arrangements orchestraux à l’image de ceux sur Endless.

T + 27:49

Un jeune qui espère le même anti-bus que moi me demande l’heure prévue de son passage. Soutiré à mon imagination, je lui réponds avec toute la monotonie du monde; loin de moi est l’envie d’échanger longuement avec un étranger sur cette expérience pénible…

Beyond Dialogue reste dans la même optique évolutive (quoiqu’un tantinet plus poussée ici avec l’ostinato de hang). Dans celle-ci par contre, le quatuor assume pleinement leur tournant électronique avec des passages frénétiques de batterie électronique qui se mélangent à merveille avec le reste de la pièce. La finale dense et nuageuse est assez intéressante, nous rappelant au passage l’ostinato principal. La transition avec RGB est cependant un peu étrange, à l’image de cette dernière d’ailleurs, construite avec autant d’intérêt que de désintérêt. Certains choix discutables, comme le fade in, le fade dépassé, les sonorités de batteries électroniques et la trop grande répétition du motif principal gâchent la pièce pour moi, et ce malgré certains choix judicieux (comme le solo de sax ultra ornementé).

T + 39:04

Je suis rendu vraiment à bout. On a été capable par le passé de visiter la lune, de cloner des êtres vivants et l’on sera bientôt en mesure de mettre le pied sur Mars, mais on n’est pas capable d’organiser un réseau de quelques autobus répétant un simple trajet sans embûches.

« Achète-toi un char » — STL.

Et je n’en suis pas au bout de mes peines; Current History commence à me faire trouver le temps long un peu. Je comprends bien et j’aime la musique minimaliste. Là n’est pas la question. Ici la redondance n’est pas une question de développement, mais bien de variété entre les idées. Le morceau en lui-même est intéressant, mais il est tellement proche de ses prédécesseurs que dans une optique globalisée de l’album, il perd toute pertinence. On a juste l’impression d’une redite, et c’est dommage, parce que la pièce n’est pas exempte de belles choses.

T + 45:11

Ça ne donne plus rien de m’apitoyer sur mon sort. Je suis à une heure du cours qui commence dans quelques minutes. Les voitures me regardent me désister avec l’habituel rictus de leur grille de refroidissement.

Mercury Eyes est un bel interlude muni d’une aussi belle progression d’accords qui se fond magnifiquement dans la pièce suivante. On y retrouve une recherche sonore à la hauteur du reste de l’album, le tout dans une esthétique plus atmosphérique qui aurait pu facilement accoucher d’une pièce principale. Ils ont su, ainsi que sur la dernière pièce, se rattraper un peu. Bien qu’elle ne soit pas drastiquement différente du moule préétabli dans l’album, Lines Glow a au moins le mérite d’avoir un matériau de base un peu plus rafraîchissant. Mais encore là, on retrouve beaucoup d’éléments semblables : les grooves de batterie, les lignes de basse un peu Dub, le sax noyé de réverbération, un ostinato qui ne change presque pas, etc. Et c’est probablement une des moins intéressantes de l’album au niveau du développement.

T + 50:38

La courbe d’intérêt que l’album dégage est proportionnelle et en phase avec celle de la haine que j’ai développée aujourd’hui pour la STL. Et c’est dommage, parce que tout au long de l’album, Portico Quartet nous montre de quoi ils sont capables niveau port-production, leurs talents de compositeur et leur créativité stylistique (quand leurs influences n’aliènent pas leurs compositions). Le hic dans Art in the Age of Automation, c’est qu’ils ne semblent pas avoir réécouté l’album dans son entièreté. C’est dur pour un artiste de prendre du recul, de voir où il y a des redites et de les corriger… Et c’est visiblement ce qui est arrivé ici. Au moins, en concert, c’est une autre histoire.

MA NOTE: 6,5/10

Portico Quartet
Art in the Age of Automation
Gondwana Records
51 minutes

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