Rock Archives - Page 3 sur 205 - Le Canal Auditif

Critique : Weezer – Pacific Daydream

Depuis quelques années, la bande menée par Rivers Cuomo déçoit beaucoup plus qu’elle n’épate. L’an dernier, Weezer avait fait paraître un White Album correct, sans être vraiment intéressant, sur lequel la formation plongeait dans une esthétique pop californienne très Beach Boys. Deux ans auparavant, le groupe y allait d’un Everything Will Be Alright In The End somme toute assez ordinaire. Voilà que le quatuor récidivait récemment avec son 11e album en carrière intitulé Pacific Daydream.

La prémisse de départ ? Cuomo souhaitait présenter à ses admirateurs un album où le son léché et ensoleillé des Beach Boys (que voulez-vous, on ne s’en sort pas ?) irait à la rencontre d’un rock prolétaire à la The Clash. Ceux qui ont lu ma critique du dernier Foo Fighters savent à quelle enseigne je loge quant à ce genre de démarche ampoulée qui camoufle trop souvent une déficience majeure au niveau « songwriting »…

Pour réaliser ce nouvel album, Cuomo a fait appel à un réalisateur parfaitement « post-moderne » ( et ce n’est pas un compliment) en la personne de Brian Walker et, encore une fois, l’acolyte Jack Sinclair apporte une aide que je qualifierais de « quelconque » au travail chansonnier du meneur.

Comme vous pouvez vous en douter – si vous tenez compte du postulat de départ émis par Cuomo – les textes font référence à certaines « joies nostalgiques » qu’a vécues notre homme, le confinant ainsi dans une solitude quelque peu éprouvante, du moins pour lui. Musicalement, malgré cette réalisation parfaitement pop, parfaitement lustrée ainsi que les magnifiques harmonies vocales fortement inspirées par vous savez qui, c’est probablement la pire production de la carrière de Weezer.

Weezer est à son mieux lorsqu’il brasse la cage, tout en étant mélodiquement accrocheur, frayant ainsi avec la power pop des années 70. J’accepte la nouvelle idylle que le groupe entretient avec la pop californienne des années 60, mais sans la charge rock, j’ai l’impression de me retrouver dans un condo de pacotille de Fort Lauderdale plutôt que sur une magnifique plage de Venice. Sur Pacific Daydream, le groupe s’enfonce dans la pop grand public, paresseuse et sans substance.

Si je mets mes lunettes roses, je dois avouer que l’extrait Feels Like Summer est totalement vendeur, mais, chers lecteurs, expliquez-moi ce qu’il y a d’authentiquement « Weezer » dans ce disque. Je peux aisément accepter qu’un groupe emprunte un virage accessible, mais de là à y perdre son identité – dans ce cas-ci, le côté pop punk qui déménage – il y a une frontière que je ne franchirai pas. Weezer possède la liberté de faire ses propres choix, mercantilistes ou non. Pour ma part, je refuse de les suivre tout simplement.

Voilà un autre groupe rock qui souffre d’un irrémédiable déclin créatif. Aussi simple que ça.

Ma note: 3/10

Weezer
Pacific Daydream
Warner Music
34 minutes

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Critique : WD40 – La nuit juste après le déluge…

Après 11 ans d’absence, LE groupe culte par excellence du Québec est de retour sur disque. Qui l’eût cru ? Malgré les excès, les doutes, les tourments et les jobbines, WD40 persiste et signe avec un nouvel album intitulé La nuit juste après le déluge… Une référence au légendaire déluge saguenéen qui s’est produit en juillet 1996, mais pour Jones, le déluge porte une signification plus personnelle.

Se sentant à l’époque incompris dans son Chicoutimi natal, Jones s’est exilé à un tout jeune âge, dès qu’il en a eu l’occasion. Installé à Montréal, le bonhomme a trimballé sa tronche patibulaire et sa basse au sein de diverses formations avant de former WD40 « juste pour le fun », comme il le dit lui-même si bien. Après un Saint-Panache réussi, paru en 2006 sous la supervision d’Éric Goulet, nos rockeurs ont dû prendre une longue pause. Déçu de « l’industrie du disque » – et probablement d’eux-mêmes – nos rockeurs ont dû se rendre à l’évidence que leur « tout pour le rock » emblématique avait atteint ses limites.

Mais on n’extermine pas des rockeurs à la couenne dure avec autant de facilité. Grâce à une campagne de financement couronnée de succès – le groupe a amassé près de 10 000 $ – c’est avec un enthousiasme quasi juvénile que les salopards sont de retour avec un maudit bon disque, anachronique par moments, mais « drette dessus » quand même.

Toujours ce simple, mais habile mélange de country, de surf rock et de punk; une musique narrée simplement par Jones. Cette fois-ci, l’auteur propose des textes plus personnels et moins « humoristiques ». Dans l’excellente L’enfer est intime, Jones nous rappelle avec justesse que même si on essaie souvent de fuir certaines zones d’ombres, la réalité nous ramène toujours à nous-mêmes, à ce que nous sommes réellement : « Mais que restera-t-il de nous lorsque la neige aura fondu ? / Serons-nous toujours debout ou amers de nos vécus ? / Tous ces souvenirs qui me reviennent sont maudits / Toujours encore les mêmes problèmes à l’infini ».

Après 25 ans d’intégrité absolue et de démesures de toutes sortes, je salue le courage de ce groupe qui persévère avec une authenticité émouvante. Bref, les retrouvailles sont touchantes et réussies, malgré les relents forcément nostalgiques de la musique de WD40.

Les meilleurs moments ? La country-punk La mer des tourments, l’apport du banjo dans De Passage, le rockabilly aux accents surf intitulé La Forêt ainsi que la conclusive Winnebago. Les mots directs et francs de Jones, combinés au country-punk rock de camionnette suggéré depuis des lustres par le groupe, émeuvent sincèrement… même en 2017. J’ai un profond respect pour ces vaillants salopards. À écouter avec une petite frette bien en main un vendredi soir… avant d’aller veiller !

Ma note: 7/10

WD40
La mort juste après le déluge…
Papa Richard
31 minutes

https://wd-40.bandcamp.com/

Critique : Philippe Brach – Le silence des troupeaux

À la réception du nouvel album de Brach, j’ai eu une petite angoisse après avoir décompressé le fichier. Misère… la quétaine Troupeaux est toujours là. En fait, c’est Le silence des troupeaux est plutôt le titre. Mais sur le coup… ça fait peur. J’étais certain que c’était une blague. Une blague qui lui a tout de même valu des places dans des palmarès. Il faut dire que Brach qui fait une toune quétaine, ça clenche encore bien des chansons qu’on retrouve sur les ondes FM. Bref, je retiens mon souffle. Je pèse sur play. Et soudainement, je laisse aller un grand soupir de soulagement alors que les bruits de chevaux sur le champ de bataille prennent la place du simple.

Brach lance son troisième album en carrière intitulé Le silence des troupeaux qui fait suite aux réussis La foire et l’ordre et Portraits de famine. Vous comprendrez que le titre vient avec une certaine critique sociale. Ça ne serait ni la première ni la dernière fois que Philippe Brach nous renvoie bien franchement nos travers par la bouille. La chanson-titre dans sa version du mois de septembre le rappelle une fois de plus. Heureusement, cette nouvelle galette du jeune homme est campée à l’inverse totale. Brach revient avec une approche plus directe et quelques surprises.

On retrouve les textes engagés de Philippe Brach. La peur est avalanche est particulièrement réussie dans le genre :

Il y aurait un pour cent de tâches de pédos récidivistes
Qui se promènent en public partout sauf dans les églises
Pis ça, c’est le révérend qui me la dit, même si ses sources sont étanches
La peur est avalanche.
La peur est avalanche

Par la suite, Brach nous prend par la main pour nous mener dans un jam bruyant et lourd où le solo de guitare prend de la place comme dans une chanson de Queens of the Stone Age. C’est délicieux pour les oreilles. Le malheur amoureux tient encore une place de choix dans les thèmes de Philippe Brach. Dès La fin du monde, deuxième chanson de l’album, où l’amour se vit au temps d’Hiroshima avec une fatalité certaine annoncée. Rebound est aussi loquace dans ce terreau :

J’t’en train d’essuyer ton refus
Ça fait un maudit beau dégât
La dernière fois qu’on s’est vu
Le bon goût m’a vomi dans les bras

L’oiseau vient de cogner su’a fenêtre
Y a le cœur ben plus gros que la tête
Y va battre de l’aile un bout
Pis se câlicer de toute.
Rebound

Pakistan arrive avec une douce mélodie qui est empreinte d’une nostalgie indéniable. Une couleur qu’on retrouve étampée un peu partout sur Le silence des troupeaux. Peut-être qu’il nous fait rire à une occasion, lorsque le chœur d’enfants nous surprend avec ses airs de cantique de Noël doublé d’un message beaucoup plus trash destiné aux adultes. La guerre (expliquée aux adultes) est une chanson non seulement remplie d’espoir qui se transforme en champ de bataille, mais touchante lorsqu’on a dépassé le fou rire initial. En fait, il n’y a absolument rien de drôle avec celle-ci. Qu’un constat que l’humain est souvent cruel et idiot. S’il y a un seul défaut à la galette, c’est sa courte durée. On aurait pris une ou deux chansons de plus. Mais bon, on ne va pas non plus se plaindre le ventre plein non plus.

C’est vraiment un retour réussi pour Philippe Brach qui nous envoie un Silence des troupeaux à la hauteur de son talent. C’est touchant, c’est mélancolique et c’est acerbe. Son meilleur à ce jour? Certainement son plus audacieux et sa production la plus impressionnante. On y retrouve de nombreux moments orchestrés et magnifiques.

Ma note: 8/10

Philippe Brach
Le silence des troupeaux
Spectra musique
30 minutes

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Critique : Oktoplut – Le démon normal

Oktoplut est le groupe le plus captivant à suivre actuellement sur la scène rock queb. Rien de moins. Mathias et Larry, sonnent à deux comme six, savent passer du stoner/sludge au punk et à l’alternatif sans jamais négliger un sens mélodique certain, le crescendo épique et la métaphore somptueuse. Avec la sortie de son deuxième LP, Le démon normal, Oktoplut réaffirme avec grande assurance la formule présentée sur Pansements en 2014, tout en continuant d’explorer différentes zones d’ombres comme il l’a fait sur La sorcière de roche l’an dernier.

Alors que Pansements était un pot-pourri d’influences et de style livré avec l’assurance d’un groupe qui n’a rien à prouver, Le démon normal est plus concis, plus cohérent. Il est aussi l’œuvre d’un duo qui veut amener son projet à niveau supérieur. Après trois années de tournées intensives, durant laquelle les gars n’ont jamais cessé de composer, l’urgence punk des débuts se canalise ici en éthique de plus longue haleine. Mais ça ne veut pas dire que le groupe s’assagit. Les premières notes de Héros ou ennemi vous en détromperont en lever de rideau : une efficace fronde punk rock qui rappelle la belle époque des Vulgaires machins mais avec en prime les puissants riffs de Mathias.

C’est donc sur les chapeaux de roues que s’ouvre Le démon normal. Le tempo ralentit certes à quelques moments, comme sur Errer, mais sans jamais entraver la trame générale de l’album. C’est d’ailleurs lors de ces moments plus lents qu’Oktoplut se détache le plus du catalogue de Pansements. Les montées mélodiques du refrain d’Errer et de Océan 2 en particulier sont la preuve que l’exercice qu’a été La sorcière de roche allait laisser une marque sur le son et la démarche de composition du groupe.

Les textes de ce Démon normal contribuent aussi largement à l’appréciation du disque et à sa cohérence stylistique. Les textes de Larry abordent sans gêne et avec lucidité les parts d’ombres qui nous habitent : l’alcoolisme, la surconsommation, le déni et ces mauvaises décisions que l’on prend par orgueil.

Les yeux ouverts, le cœur à l’envers
Elle fait surface, la honte est prompte
Mon bien-être il est fugace et pu en place
Le calme pivote

Mais ces thèmes se rattachent tous métaphoriquement à celui du naufrage de soi et de l’abandon à des forces plus grandes que soi. À ce titre, le triptyque Océan est le cœur du Démon normal, la pièce-fleuve en trois mouvements par laquelle on arrive à décoder le message global du disque. Océan 1, 2 et 3 sont un tour de force d’écriture et de composition et sont un ovni plus que bienvenue dans le rock québécois.

Pour les amateurs du groupe floridien Torche, Oktoplut répète le coup avec Fragments, très maîtrisé clin d’œil à Letting Go de la bande à Steve Brooks.

Bref, Le démon normal est un puissant retour pour Oktoplut, un disque qui contribuera sans aucun doute à élargir son public. Et les gars ont de quoi être fier, ils ont bel et bien livré un album phare.

MA NOTE: 8,5/10

Oktoplut
Le démon normal
Slam disques
42 minutes

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Critique : The Church – Man Woman Life Death Infinity

En 2015, la formation australienne The Church, menée par le chanteur-bassiste Steven Kilbey, présentait un 25e album en carrière intitulée Further/Deeper. Cette production, marquée par le départ acrimonieux du guitariste emblématique du groupe, Marty Wilson-Piper, m’avait agréablement étonné par sa pertinence, compte tenu de la longévité du groupe. C’est clair, The Church n’a pas pris une seule ride.

Au début du mois d’octobre dernier, ils étaient de retour avec un 26e album : man woman life death infinity. Wilson-Piper est toujours en conflit avec Kilbey et n’est évidemment pas de retour. C’est toujours Peter Koppes et Ian Haug qui s’occupent des guitares et l’excellent Tim Powles qui s’agite derrière les fûts. Réalisé à nouveau par le complice Tim Howard, ce nouvel album voit The Church s’immerger plus que jamais dans les profondeurs aquatiques. Du moins, c’était le désir « créatif » que souhaitait assouvir Kilbey lors de la genèse de ce disque : « This is The Church’s water record. I’ve always marvelled at the seas, rivers, and rain. It wasn’t conscious at all, but on reflection, it definitely is a preoccupation on this record. »

Et sur cet aspect, c’est une totale réussite. Les guitares sont en apesanteur et viennent magnifier la voix de baryton de Kilbey. Même si j’ai regretté, par moments, les salves explosives de Wilson-Piper, je dois admettre que le jeu de Koppes et Haug est irréprochable. Puisque Kilbey est un compositeur, un mélodiste et un parolier de talent, l’absence de Wilson-Piper est grandement amenuisée par cet effort collectif. L’effet musical convoité – celui d’entendre un groupe englouti sous un torrent avec Kilbey qui sort la tête hors de l’eau – se manifeste tout au long de l’album.

The Church s’amuse aussi avec les codes du rock gothique, du post-rock et du krautrock, inclut quelques salves de rock psychédélique et tout ça est superbement malaxé. Et ça donne un excellent disque de space-rock mature, un peu dans les vapes.

Parmi les pièces de résistance de ce nouvel album, je vous conseille fortement d’écouter For King Knife – des liens de filiation avec le légendaire « wall of sound » de Phil Spector –, la mixture des Byrds et R.E.M. en mode « poteux » intitulée I Don’t Know How I Don’t Know How, la très Pink Floyd titrée Undersea ainsi que cette valse aussi ensorcelante que volcanique, la conclusive Dark Waltz.

Encore une fois, après un gros 37 ans de carrière derrière la cravate, The Church impressionne en créant une musique totalement intemporelle qui possède sa propre identité sonore. Je ne le répéterai jamais assez : la durée, la durée, la durée… C’est la seule chose qui m’intéresse en création. Être en mesure de créer d’aussi bons albums après autant d’années de carrière relève de l’exploit. Un grand groupe. Point.

Ma note: 7,5/10

The Church
Man Woman Life Death Infinity
Unorthodox
43 minutes

thechurchband.net