Rock Archives - Page 3 sur 196 - Le Canal Auditif

Critique: Jason Bajada – Loveshit II (Blondie & the Backstabberz)

« Never had my heart this broken. In what world do you live where I don’t kill myself? »

J’ai connu Jason Bajada avec son tout premier album Loveshit paru en 2009. Sa chanson Cut, Watch, Leave m’a transpercé, émue aux larmes. Je le suis dans ses démarches artistiques depuis. Avec son nouvel album Loveshit II (Blondie & the Backstabberz), Bajada reprend relativement les mêmes thématiques. Il aborde amour déchu, trahison, déchéance, mais les rythmes de ses chansons réussissent toujours à donner une tout autre allure aux chansons. On oublie presque les paroles mélancoliques grâce au son rock enjoué et à sa guitare mélodieuse. Sa ballade Believe In Cake est tout simplement adorable même si les paroles sont crève-cœur. In what world do you savages live where you thought I’d be cool? raconte l’histoire d’une séparation et d’un coup de poignard dans le dos. Il faut dire que Jason Bajada se nourrit beaucoup de sa vie amoureuse et de ses échecs pour composer ses chansons…

Pour ce nouvel opus, Bajada a fait appel au réalisateur Philippe Brault (Pierre Lapointe/ Random Recipe/ Patrice Michaud). Jason est très généreux de sa personne et de son talent puisqu’il nous offre 20 chansons. Oui, oui, un album double! J’avais pu entendre quelques-unes de ses chansons à l’avance puisqu’il offre parfois des prestations en direct acoustiques sur Facebook. Il accepte les demandes spéciales et nous enveloppe le cœur avec sa guitare et sa voix.

Et bien, mon cher Jason, nous sommes très heureux de t’ouvrir les bras pour te faire un espace dans notre cœur et te réchauffer un peu comme tu sais si bien le faire avec tes chansons vraies et touchantes. Je te souhaite du bonheur et un amour qui te fera écrire d’autres chansons, mais avec le sourire aux lèvres au lieu d’un couteau dans le dos.

Mais en même temps… ça fait de si bons albums!

Ma note: 7,5/10

Jason Bajada
Loveshit II (Blondie & the Backstabberz)
Audiogram
74 minutes

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Critique : LCD Soundsystem – American Dream

Le 2 avril 2011, James Murphy et sa bande donnaient leur dernier spectacle devant un Madison Square Garden plein à craquer. Le groupe se séparait après ce que Murphy appelait un party qui a duré 10 ans. Les fans avaient le cœur brisé. Je me souviens à l’époque, connaissant peu le groupe, j’étais allé avec La Brute du Rock à la projection de Shut Up and Play the Hits, un docu-concert sur cette ultime soirée. Je me rappelle avoir pleuré à chaude larme lorsque James Murphy, après le concert, dépose son micro pour la dernière fois dans l’endroit où était entreposé l’équipement. Laisser aller un projet aussi important, ce n’est pas facile.

Les premiers signes que ce n’était pas forcément la fin sont arrivés en décembre 2015 lorsque Christmas Will Break Your Heart est parue. Puis, James Murphy a annoncé que le groupe se formait à nouveau pour quelques dates dont Coachella. Un an et demi a passé depuis et American Dream, le premier album depuis This Is Happening en 2010, nous parvient.

La rouille ne semble avoir aucune emprise sur la formation. James Murphy a rapatrié les mêmes compagnons qui avaient participé aux derniers moments du groupe. Nancy Whang (The Juan MacLean), Gavin Russom, Pat Mahoney (Museum of Love) et Al Doyle (Hot Chip) retrouvent leur place aux côtés du brillant New Yorkais. American Dream semble avoir été créé dans la collégialité en plus d’être le dernier à être enregistré dans les studios originaux de DFA qui ont déménagé. De plus, il possède très peu de défauts et c’est en partie dû aux 18 mois qu’il a fallu pour accoucher de ce petit bijou de musique dance alternative.

James Murphy possède toujours ce côté mélancolique, on le remarque particulièrement sur Oh Baby et la pièce-titre. Cette dernière nous offre une bonne dose de synthétiseurs imposants et scintillants. James Murphy continue de faire part dans ses paroles de ses préoccupations émotionnelles et les questions qui l’inquiètent. Le tout sur des trames riches et construites avec minuties.

On retrouve sur American Dream plusieurs sonorités surprenantes qui ajoutent à l’expérience. Le synthé moyen-oriental d’Other Voices rappelle quasiment les pièces d’Omar Souleyman, mais en beaucoup plus champ gauche. Il fait même appel à Nancy Whang directement avant qu’elle n’entame :

«This is what’s happening and it’s freaking you out
I’ve heard it, heard it
And it sounds like the nineties
Who can you trust
And who are your friends
Who is impossible
And who is the enemy »
Other Voices

James Murphy ne s’est pas gêné d’aller dans des sonorités plus rock. Un peu à l’instar des premiers albums, les guitares sont parfois distorsionnées, bruyantes et énervées. L’excellente Emotional Haircut est un excellent exemple. Elle surprend par sa dynamique survoltée pour LCD Soundsystem. Ça bouge, ça déménage et c’est parfait comme ça. Tonite est aussi un succès à se faire brasser le popotin, même si cette fois, ce sont les sonorités électros qui envahissent les oreilles. James Murphy est en pleine forme et use d’une voix plus déclamée que mélodieuse comme il sait si bien le faire. Ça fonctionne.

American Dream est un retour plus que réussi pour LCD Soundsystem. Si certains observateurs ont soulevé des inquiétudes face aux raisons qui ont poussé le groupe à revenir (après tout, ils roulent sur un pavé d’or), la qualité de l’album devrait dissiper ce qui reste d’inquiétudes. James Murphy est encore un créateur inspiré et intelligent dans les chemins qu’il prend pour arriver à ses fins. American Dream est un tantinet plus pop que les précédents, mais c’est fait avec un bon goût éclatant.

Ma note: 8.5/10

LCD Soundsystem
American Dream
Columbia Records
69 minutes

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Critique : EMA – Exile in the Outer Ring

Erika M. Anderson, anciennement de Gowns, lançait récemment son troisième album solo. En 2014, elle avait fait paraître le réussi The Future’s Void et on la retrouve qui présente un album qui s’inscrit dans la linéarité du précédent. Elle offre un électro-folk qui inclue des éléments de drone et de musique plus expérimentale.

EMA n’est pas le genre à écrire un album simplement pour écrire un album. La jeune femme originaire du Dakota du Sud a décidé d’ici lancer un brûlot politique qui décrit une certaine frange de la société. EMA voulait humaniser le « white trash » américain qui scande des slogans antisémite et raciste. N’allez pas croire pour autant qu’elle cautionne les agissements ou les idées de ces groupuscules extrémistes. Elle s’est inspirée du film This Is England qui met à jour les profondes blessures des gens qui se réfugient dans des groupes du genre, tel que La Meute au Québec. Bref, EMA s’adresse peut-être à ses compatriotes, mais on peut aussi prendre quelques notes pendant qu’on y est.

Elle a affirmé que c’est son album le moins mainstream et certainement le plus politique à date. Elle n’a pas tort. Même si EMA a toujours abordé la chose politique d’une façon ou d’une autre dans ses albums, elle n’en a jamais fait le cœur de la création. Elle prend cette haine qui habite certains individus et la renvoie dans ses textes comme dans I Wanna Destroy :

« We got no meaning, no gleaming, no proof
We’re arbitrary, we’re temporary, we are the kids from the void »
I Wanna Destroy

Elle n’en profite pas non plus faire le procès de tout un chacun. Elle choisit parfois de se plonger dans la peau de la personne pour exprimer son désarroi comme le fait 33 Nihilistic and Female. Cette pièce qui n’est pas sans rappeler par moment l’esthétique sonore des débuts de Marilyn Manson, permet à EMA de coucher une impasse sur une trame bruyante à souhait où le drum machine et son écho est l’une des rares choses qui structure l’ensemble.

La clé d’écoute de l’album dans son ensemble se retrouve sur Where the Darkness Began qui explique ce sentiment de détresse qui se transforme en violence face à des cibles extérieures alors que la blessure est intérieure. Outre ce texte direct par rapport au voyage qu’elle nous fait prendre sur Exile in the Outer Ring, EMA réussi à éviter les pièces qui moralise ou disent trop ouvertement ce dont elle traite.

C’est dans l’ensemble réussi pour EMA, même si parfois, les trames sont un tantinet brouillonnes. Breathalyzer est un bon exemple : un son de drone, un drum machine avec écho plutôt simplet et quelques effets de synthés pour meubler tout ça avec Anderson qui chante par-dessus. Ça manque un peu de variété dans les compositions et les sonorités utilisées pour celle-ci. À l’exception de Down and Out qui est une bouffée d’air frais à travers tout ça. Par contre, ça contribue à nous emporter dans ce sous-sol délabrer et déprimant dans lequel EMA nous invite.

Ma note: 7,5/10

EMA
Exile in the Outer Ring
City Slang Records
42 minutes

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Filthy Friends – Invitation

Dans la vie, un des véritables plaisirs, c’est de faire la musique avec ses amis, sans avoir la prétention d’en faire une carrière ou d’épater les fines bouches. Pour l’avoir fait à quelques occasions, en réinterprétant quelques « vieilles moppes » issues du répertoire punk, je dois avouer que c’est franchement amusant.

C’est donc dans cet esprit bon enfant que s’est formé Filthy Friends. Les « filthy friends » sont configurés autour de Corin Tucker, de la formation punk rock féminine Sleater-Kinney et du guitariste Peter Buck, des légendaires R.E.M. S’ajoutent à ce duo, les Kurt Bloch (The Fastbacks, Minus 5), Scott McCaughey (Minus 5, R.E.M.) et Bill Rieflin (King Crimson, R.E.M.); tous des musiciens respectés provenant de la côte ouest-américaine.

En 2016, ces vétérans ont lancé une première chanson : Despierta. Une entrée en matière correcte, quoiqu’un peu convenue, et c’est vendredi dernier que paraissait le premier album de ce prétendu « supergroupe ». Et ça donne quoi ? Pas grand-chose d’intéressant et il fallait s’y attendre. C’est ce que ça donne quand on veut faire de la musique dans le seul but d’avoir du gros fun entre chums. Sur le plan relationnel, je respecte parfaitement la démarche, mais dans ces circonstances, pourquoi avoir fait paraître une création contenant autant de chansons bâclées ?

En plus d’être parfaitement de marbre à l’écoute de toutes ces inutiles pièces, j’ai eu l’impression d’être catapulté en 1991, en pleine période de désoeuvrement personnel. Il n’y a aucun désir de modernité dans la musique des Filthy Friends. Il n’y a absolument rien de « filthy » dans la musique du groupe. Pour tout dire, Tucker sonne comme une Nancy Wilson (Heart) sans énergie. Peter Buck fait du Peter Buck classique, rien de plus, rien de moins. Les chansons sont franchement pépères et les mélodies, totalement pop-rock, sont banals et campés dans une époque révolue.

Bien sûr, ça plaira à quelques têtes blanches vautrées dans le bon vieux temps. Je sais. Je fais partie du public cible, mais même si mon corps m’envoie quelques messages douloureux, je refuse obstinément de sombrer dans une nostalgie conventionnelle. Je comprends le vieillissement du corps. Un peu moins celui de l’esprit…

Très peu de chansons passent la rampe. Pour un morceau dynamique comme The Arrival ou la très Pixies nommée Brother, on y entend des inepties comme le blues rock, quasi Shania Twain, intitulé Come Back Shelley et la sous R.E.M. titrée Faded Afterward. Pour ce qui est du reste, je vous laisse le soin de juger par vous-mêmes, mais en ce qui me concerne, ce disque est plus soporifique que le plus puissant des somnifères.

Le nostalgique de la vieille époque « alt-rock » de la fin des années 80, début 90, pourrait y trouver son compte à quelques occasions… sans plus. Morale de l’histoire ? Ce qui est créé dans le sous-sol, sans aucune espèce de prétention ou envie de dépassement, doit rester dans le sous-sol !

Ma note: 4,5/10

Filthy Friends
Invitation
Kill Rock Stars
38 minutes

http://www.killrockstars.com/artists/filthy-friends

Critique : Medora – Ï

Medora est un quatuor de Québec formé de Vincent Dufour à la guitare et la voix, Aubert Gendron-Marsollais à la batterie, Guillaume Gariépy à la basse et Charles Côté à la guitare. Ceux-ci avaient fait paraître deux EP précédemment Ressac et Les Arômes. Avec Ï, ils lancent un premier album en bonne et due forme réalisé par Alexandre Martel (Mauves, Anatole).

Ï est très réussi. On ne se fera pas de cachotterie. Il y a quelque chose de profondément touchant chez Medora. Vincent Dufour réussit à nous communiquer certaines émotions qu’il vit avec une justesse déconcertante. Medora rend le quotidien épique. Il magnifie avec adresse des moments, même banals, qui se révèlent d’une poésie indéniable. Un des bons exemples est cette phrase répétée calmement, mais avec une charge émotionnelle incroyable. On le sent à travers sa voix et il nous fait vivre son moment. On se voit dans la voiture avec le reflet du paysage sur la fenêtre, dans ce moment doux entre le sommeil et l’éveil lorsqu’on est en automobile.

«Je me suis endormi, dans le Maine, assis à l’arrière
Je me suis endormi, dans le Maine, assis à l’arrière
Et dix ans durant je t’ai oublié »
Le Maine, assis à l’arrière

Est-ce qu’on y raconte le souvenir d’un enfant en compagnie de ses parents ou le sentiment d’un amoureux qui revient avec l’être aimé dans un char avec des amis? Rien n’est certain et c’est ce qui est beau dans la plume Charles Côté. Les sens sont ouverts et touchent une certaine universalité. Mïra est un autre moment de beauté implacable. Alors que Dufour nous chante :

«I tréma.
T’aimer.
I tréma.
T’aimer.
Conditions idéales.
I tréma.
T’aimer.»
Mïra

Cette chanson qui vacille entre rock aérien et indie-rock aux influences blues, possède une autre ouverture intéressante. On ne sait qui est I tréma, une amoureuse, un enfant… Encore une fois, c’est à l’auditeur de choisir où il placera son cœur à l’écoute de la chanson. Ça fonctionne très bien. La paire de Côté et Dufour sont parfaits l’un pour l’autre. De plus, la filiation entre les différentes chansons, qui semble partir du début de quelque chose pour terminer sa course dans la proprement nommée et mélancolique Petit Chantier :

«J’y pense tout le temps
Obsession lamentable
Ou pas
Ma vie comme un petit chantier d’illusions et de beauté
Chut»
Petit Chantier

Musicalement, on est devant un indie-rock qui s’ouvre vers des moments plus bruyants et plus art rock à plusieurs occasions. Tsunami nous fait voir le côté plus dynamique de la formation alors que Terasse est une chanson avec une mélodie pop hyper efficace.

C’est une très belle surprise que celle de Medora avec Ï, un album qui comporte beaucoup de beauté. Ce touchant album est peuplé de paroles qui ouvrent le sens et s’adapte donc au passé émotionnel de l’auditeur. Une qualité que peu d’auteurs possèdent. Un premier album totalement réussi de la part de la formation.

Ma note: 8/10

Medora
Ï
Boîte Béluga
40 minutes

https://medoramusique.bandcamp.com/