Rock Archives - Page 3 sur 181 - Le Canal Auditif

Critique : Stevenson – Sadboyz

Stevenson est un trio de… Laval… oui, étonnamment. En même temps, c’est un peu normal, c’est quand même la deuxième ville en importance au Québec. La grande différence, c’est que ses musiciens ont tendance à se réclamer plus de la scène montréalaise. N’en demeure pas moins que les trois Lavallois sont Vincent Ford, Francis Oligny et Fred Le Tourneux-Gagnon. Après avoir fait paraître trois EP et une fusion de MakeDamnSure de Taking Back Sunday et Feeling This de Blink 182, la formation lance enfin un premier album adroitement intitulé Sadboyz.

Pourquoi adroitement? Parce que la mélancolie est omniprésente sur Sadboyz. Stevenson fait dans le emo rock très mélodieux qui n’est pas sans rappeler les débuts de Death Cab For Cutie, le projet Lieutenant de Nate Mendel et un tout petit peu The World Is A Beautiful Place and I’m No Longer Afraid To Die. Pour sa part, Ford a une voix qui s’apparente à celle de David Bazan. Tout est en place pour faire plaisir aux fans du genre sentimental.

Et Stevenson relève le défi haut la main. Les pièces de Sadboyz sont accrocheuses, à la fois dynamiques et mélodieuses. La réalisation est juste assez marginale pour ne pas perdre la beauté des chansons, mais ne pas tomber dans le piège des enregistrements trop léchés. La chanson-titre est un bon exemple et résume bien ce qu’on retrouve sur ce premier album :

« Sadboyz you’re getting sadder
Over and by their sadness
Keep downing liquid courage.»
– Sadboyz

Plusieurs chansons frappent dans le mile sur ce premier album de la formation. L’efficace Letters, la quasi langoureuse Card Flight et la plus bruyante Better With Days sont toutes des pièces qui donnent envie de revenir à Sadboyz. Laundry est une sorte de balade, mais franchement champ gauche, avec son instrumentation mixée de manière atypique, ses moments de calme qui surprennent et le chant fort réussi de Vincent Ford. Le groupe prend aussi parfois une tangente plus punk comme le démontrent Wind Frames et la dérangeante Oncle Dog.

Un premier album tout à fait réussi pour Stevenson. Si vous aimez le rock emo, c’est le genre de formation qui risque de vous plaire fortement. On est dans le registre un peu plus proche de la pop dans les durées et les constructions de chansons et ça marche à merveille. Comme quoi, il y a des bonnes chansons qui s’écrivent à Laval!

Ma note: 7,5/10

Stevenson
Sadboyz
Indépendant
36 minutes

https://stevensonson.bandcamp.com/

Critique : Father John Misty – Pure Comedy

Voulez-vous savoir, c’est quoi le problème? Josh Tillman va vous le dire, en long et en large, et en plusieurs versions, parfois contradictoires. Après avoir sauté à pieds joints dans une vie de débauche comique avec Fear Fun et après avoir langoureusement embrassé les bouleversements du grand amour avec I Love You, Honeybear, Father John Misty n’embrasse plus que le dégoût du monde et le cynisme qui engloutit absolument tout. Un des rares éclats de joie qui restent dans sa musique provient de l’amusement que Tillman ressent à décevoir un certain type de fan, qui s’intéresse forcément à lui pour les mauvaises raisons, car les humains sont paresseux, sont de mauvais goûts, et ne veulent qu’un divertissement qui les rassure égoïstement dans leurs préjugés et leurs faiblesses.

Le tableau semble un peu lourd? Attendez, ça ne couvre qu’environ deux des chansons de l’album. Et le reste n’est pas plus joyeux.

La misanthropie n’est rien de nouveau pour Tillman. C’est la note dominante de son œuvre jusqu’à présent, en particulier de ses albums sous le nom de J. Tillman. En prenant le pseudonyme de Father John Misty, Tillman trouvait un équilibre captivant entre l’hédonisme et le désespoir, disant en gros : « Nous vivons dans une réalité détraquée, mais j’ai trouvé ce qui me fait du bien, alors allez tous chez le diable. » Pure Comedy se concentre sur les cinq derniers mots de cette phrase et les décline sous toutes sortes de formes.

Tillman imagine des scénarios dystopiques où l’humanité accepte avec bonheur d’être dénaturée si ça signifie que la peur et le stress sont apaisés. Il parle de l’omniprésence — et de l’insignifiance — des opinions en ligne. Et il y a Dieu et Jésus qui sont mentionnés un peu partout, les personnages qui gâchent tout, mais pourraient tout régler (il faut savoir que Tillman a grandi dans un environnement très religieux qu’il a fui dès qu’il l’a pu, et résolument le sujet le tracasse encore).

Bref, le fiel déversé coule dans toutes sortes de directions, parfois contradictoires, parfois sans queue ni tête, parfois aboutissant à des culs-de-sac. Fidèle à lui-même, toujours aussi lucide, malgré le manque d’enthousiasme, Father John aborde les faiblesses de ses nouvelles compositions de front dans l’interminable chanson Leaving LA, dix couplets de logorrhée sans refrain, pendant laquelle il reconnaît que c’est la chanson qui lui coûtera de nombreux fans. Il s’imagine un collégien, écoutant la pièce, se disant : « J’aimais bien ce gars, mais ce qu’il fait maintenant me donne envie de mourir. » Ça montre que rien n’échappe à son cynisme, mais ça montre aussi que l’autodérision corrosive l’emporte cette fois sur la composition.

Je n’ai jamais trouvé que la musique était ce qui était le plus intéressant de FJM, mais j’ai adoré à quel point son style musical convenait parfaitement à son personnage jusqu’ici. Sur Pure Comedy, la musique rappelle encore le rock pépère mélancolique des années 70 vivant dans l’ombre de l’album blanc des Beatles et de la musique de The Band, mais contrairement aux deux albums précédents, il y a ici un manque de variété, une mollesse envahissante généralisée, une uniformité dans les textures.

On ne peut pas nier le talent naturel de Tillman pour écrire des textes séduisants, et sa voix est encore belle à pleurer. Mais on a affaire ici à un album plutôt long — 13 chansons en 74 minutes — où rien de positif n’est exprimé sans être enveloppé au préalable dans le défaitisme, et où l’ensemble de la musique est généralement mou. Quand on y pense, c’est un peu un tour de force de faire un album aussi lourd dans un enrobage aussi léger. Mais ça n’en fait pas un album qu’on aimera revisiter à répétition.

Ma note: 6/10

Father John Misty
Pure Comedy
Sub Pop
74 minutes

www.fatherjohnmisty.com

Critique : The New Pornographers – Whiteout Conditions

Avec Broken Social Scene et Stars, les New Pornographers forment une sorte de triumvirat de l’indie-rock canadien : des groupes à géométrie variable où les membres vont et viennent au gré de leurs projets parallèles. Ainsi, pour la première fois, c’est sans le guitariste Dan Bejar (Destroyer) que les New Pornographers ont enregistré leur nouvel album, Whiteout Conditions, leur septième en carrière.

Certes, Bejar n’a jamais été le principal contributeur de la formation sur le plan de la composition, mais sa voix et son jeu à la guitare font partie de la signature sonore des New Pornographers depuis leurs débuts, au même titre que le chant unique de Neko Case ou la plume de Carl Newman. Ainsi, son absence ne passe pas inaperçue sur ce Whiteout Conditions, dominé par les synthétiseurs, les effets robotiques de voix ainsi qu’une esthétique générale très inspirée de la pop des années 80…

Non pas que l’album marque un changement de direction drastique pour le collectif. En fait, il reprend la ligne directrice du précédent Bill Bruisers (2014), plus rythmé et plus dansant que ses prédécesseurs Challengers (2007) et Together (2010), sur lesquels les New Pornographers donnaient un peu l’impression de se chercher après le chef-d’œuvre Twin Cinema, paru en 2005. Mais il se veut plus synthétique, moins organique. Ça se ressent dans les sonorités électroniques omniprésentes et le jeu mécanique de Joe Seiders, qui succède à Kurt Dahle à la batterie.

Il ne faut pas nécessairement s’en surprendre. Avant même la sortie de l’album, Carl Newman avait annoncé que le groupe avait voulu créer une sorte d’hybride entre le krautrock et Fifth Dimension, formation qui nous a donné l’immortelle Aquarius/Let the Sunshine In en 1969. Cela donne des moments fort réussis, comme la pièce-titre, une chanson sur la dépression, portée par une belle énergie synth-pop, ou encore This Is the World of the Theatre, sans doute la plus puissante du lot, avec son refrain rassembleur et ses riches harmonies vocales typiques du groupe.

Mais ça donne aussi des morceaux où le septuor donne l’impression d’être un peu sur le pilote automatique. Ainsi, on passe rapidement par-dessus les oubliables Darling Shade, Second Sleep ou Juke. L’album compte peu de ballades, et c’est sans doute tant mieux, tellement un titre comme We’ve Been Here Before tourne en rond, où même les voix perdent de leur éclat en raison de l’abus d’effets.

Il reste néanmoins difficile de porter un jugement négatif sur ce Whiteout Conditions. Malgré une petite baisse de régime depuis quelques albums, les New Pornographers demeurent une valeur sûre en matière de power pop et plusieurs les voient comme les héritiers de Fleetwood Mac, non sans raison. Mais à l’image de son titre à saveur hivernale, ce nouvel opus du collectif canadien laisse froid, même si l’on ne peut nier la qualité d’exécution. Sauf que parfois, ce n’est pas suffisant…

Ma note: 6,5/10

The New Pornographers
Whiteout Conditions
Dine Alone
41 minutes

https://www.thenewpornographers.com/

Critique : Timber Timbre – Sincerely, Future Pollution

Un des aspects qui rend Timber Timbre si intéressant est le refus catégorique de faire du surplace. Alors que Creep On Creepin’ On était généralement assez noir et rythmé, Hot Dreams prenait déjà une approche un peu plus folk et majestueuse. Voici qu’avec Sincerely, Future Pollution le groupe incorpore des claviers des années 80 dans leur son. On pourrait croire qu’ils font pour être à la mode et pourtant, la formation les déforme et les utilisent avec intelligence et originalité. Il est impossible de se plaindre.

Grifting est sans doute le meilleur exemple du génie de Mathieu Charbonneau aux claviers. Il nous envoie des sonorités semi-funk, semi-motown passées à travers un filtre. C’est délicieux pour les oreilles. Encore plus lorsqu’on tombe dans un calme plat avec de longues notes vaporeuses pendant le refrain. La dichotomie entre les deux atmosphères est parfaite et tissée d’une main de maître. Sewer Blues, le premier extrait, nous plongeait déjà dans une atmosphère plus sombre qui se retrouve à quelques endroits sur Sincerely, Future Pollution. C’est une teinte qui colle à la peau à merveille à Timber Timbre. La voix de Taylor Kirk est faite sur mesure pour ce genre de situation. De plus, le refrain de la chanson est un peu plus léger et d’une efficacité hors pair. C’est même un peu sexy, cette trame-là, mais également dangereux. Comme Basic Instinct… mettons.

Dans les chansons plus atmosphériques de l’album, Velvet Gloves & Spit est particulièrement réussie. On y trouve une basse (jouée par Simon Trottier?) avec un son tout droit sorti d’une pièce de David Bowie, une batterie d’Olivier Fairfield, comme à son habitude simple, mais ô combien efficace. La chanson-titre pour sa part, nous offrent des sonorités bizarres. Timber Timbre sont les champions de l’atmosphère bizarre et le démontre avec éloquence. Skin Tone est un autre bon exemple. La chanson oscille entre les sonorités légères des cloches, des claviers funk, une basse hachurée et accrocheuse ainsi qu’un riff de guitare porteur. Une chanson instrumentale, à l’instar de Bleu Nuit.

Sincerely, Future Pollution réaffirme ce qu’on sait déjà, Timber Timbre, c’est des solides. Plus séquoias qu’épinettes noires, le groupe nous démontre son savoir-faire dans un album qui fait plaisir aux oreilles du début à la fin. On pourrait apposer sur leurs albums une petite étiquette : valeur sûre, que ça ne serait pas exagéré.

Ma note: 7,5/10

Timber Timbre
Sincerely, Future Pollution
41 minutes
Arts & Crafts

http://www.timbertimbre.com/

Critique : Wire -Silver/Lead

40 ans de carrière derrière la cravate, un paquet d’excellents disques, dont les célébrés Pink Flag, Chairs Missing et 154 (et Red Barked Tree paru en 2010), la formation Wire ne dérougit pas, proposant création après création, du rock au quotient intellectuel élevé. Depuis 1976, Colin Newman, Graham Lewis et Robert Gray (le groupe est complété depuis 2010 par le guitariste Matthew Simms), ont revêtis différents costumes sonores. Des balbutiements post-punk en passant par quelques incursions dans le krautrock, la récente mouture de Wire a titillé un bon nombre de fanatiques de shoegaze.

La semaine dernière, le quatuor y allait d’un 16e album studio en carrière, intitulé Silver/Lead, qui voit la formation emprunter un virage que je qualifierais maladroitement de « pop-rock pour rockeurs cultivés ». Le mur de son habituel de la formation disparaît quelque peu afin de mettre de l’avant la force mélodique de la formation. Même si les mélodies accrocheuses ont toujours fait partie de l’arsenal de Wire, cette fois-ci, grâce à une approche plus posée, on reste scotché au travail mélodique de Newman et Lewis.

Musicalement, ça demeure toujours aussi binaire et carré. Le jeu de batterie efficace et minimaliste de Robert Gray et les guitares de Newman et Simms (même si elles sont moins explosives) sont du Wire pur jus. Les fans s’y reconnaîtront aisément. C’est l’intention harmonieuse proposée par ces vétérans qui désarçonnent. Mais parce que Wire présente toujours des disques dans lesquels il faut prendre le temps de s’immerger, le temps réussit encore une fois à faire son œuvre. Nos oreilles abîmées par trop d’années de rock tonitruant se sont donc retrouvées avec un autre bon disque de Wire à écouter.

Pas exceptionnel bien sûr, mais pour de vieilles moppes qui ont passé le cap de la soixantaine, je tire ma révérence. Bien des artistes de cette génération sont totalement largués et encroûtés dans un marasme créatif navrant. Pas de ça chez Wire. Si on tient compte que la musique est un art particulièrement bien marketisé qui n’en a plus que pour la jeunesse hyperactive, la bande à Newman n’a pas à rougir de ce Silver/Lead.

Short Elevated Period est parfaitement Wire; un véritable « wall of sound ». Forever a Day est une grande chanson pop-rock au refrain imparable. This Time, même si elle est bâtie sur le même moule que Forever a Day, atteint la cible grâce aux superbes guitares arpégées et au clavier d’ambiance situé à l’arrière-plan dans le mix. Silver/Lead est l’une des rares pièces que j’ai entendues dans ma longue vie de mélomane dont la lourdeur n’est pas édifiée par des guitares abrasives. C’est plutôt la batterie métronomique et le jeu de basse élémentaire qui confère à cette chanson cette pesanteur mélancolique qui séduit.

Est-ce un grand cru de la part de Wire? Pas du tout, mais ce groupe, qui a influencé une litanie d’artistes crédibles, de Blur en passant par Sonic Youth (et plus récemment Savages), est toujours pertinent. Après tant d’années au compteur, très peu d’artistes ont arpenté une trajectoire aussi irréprochable que Wire. C’est pour une énième fois, une autre bonne production.

Ma note: 7/10

Wire
Silver/Lead
Pinkflag
37 minutes

http://www.pinkflag.com/