Rock Archives - Page 3 sur 191 - Le Canal Auditif

Critique : Styx – The Mission

Styx fait partie de ces groupes que l’on aime détester… mais qu’on aime parfois en secret. Dans les années 70, la formation a produit quelques disques potables, mais a ensuite sombré dans les excès de théâtralité qui en ont fait une sorte de caricature. Sur The Mission, le groupe propose un album-concept sur le thème d’un voyage habité sur Mars. Dire qu’on s’attendait à un désastre relève de l’euphémisme!

Il s’agit d’un premier disque de matériel original depuis 2003 pour la bande jadis menée par le chanteur Dennis DeYoung, qui a quitté le bateau en 1999, mais qui continue de cultiver la nostalgie en multipliant les tournées où il joue ses vieux tubes. Il a depuis été remplacé par le Canado-Écossais Lawrence Gowan, qui a connu son heure de gloire dans les années 80 avec le succès A Criminal Mind.

Mais le vrai leader de Styx est dorénavant le guitariste et chanteur Tommy Shaw, qui a quand même signé quelques-uns des grands succès du groupe, dont Crystal Ball, Boat on the River ou l’insupportable Too Much Time on My Hands. Il a toujours été associé au côté davantage rock FM de la formation, tandis que DeYoung prêchait en faveur d’une pop théâtrale, avec des concepts à la Kilroy Was Here, une sorte d’opéra rock lancé en 1983 et qui incluait l’inoubliable Mr. Roboto.

Il est donc ironique de voir Shaw arriver avec ce concept d’un album complet basé autour d’une mission sur la planète rouge, surtout que l’album contient assez peu de morceaux franchement rock et fait surtout la part belle aux ballades.

Ce qui frappe à l’écoute de The Mission, c’est à quel point le groupe tente de sonner « comme dans le temps ». Autrement dit, pendant que Shaw envoie les protagonistes de son histoire dans l’espace, il expédie ses collègues musiciens dans le passé avec un désir évident de renouer avec les beaux jours d’un disque comme The Grand Illusion, paru il y a 40 ans. Styx ne s’en est d’ailleurs aucunement caché, comme l’a expliqué Shaw au Billboard il y a quelques semaines : « Nous voulions nous assurer que l’album sonne comme le Styx avec lequel tout le monde a grandi. »

Ça s’entend dès les premières secondes du disque, avec des sonorités de synthés typiques des belles années du groupe américain. Il y a même en prime une voix robotique à la Mr. Roboto! Plus loin, la chanson Locomotive nous ramène à un titre comme Crystal Ball, avec ses arpèges de guitare acoustique en introduction. Tout ce qui manque, c’est une ballade sentimentale comme seul Dennis DeYoung peut en pondre, dans le style des Don’t Let It End ou Babe, quoique Gowan tente de s’en approcher sur The Greater Good, dans un registre plus dramatique.

Une telle description peut laisser penser que The Mission est un album à jeter à la poubelle… Pas nécessairement. En fait, quelques chansons sont tout à fait potables. Les épiques Radio Silence et Red Storm seraient même à ranger parmi les meilleurs crus du groupe, tout comme The Outpost, à peu près la seule pièce rock qui ressort du lot, les autres sonnant extrêmement génériques. L’opératique Khedive n’est pas mal non plus… si on arrive à passer par-dessus la ressemblance avec Queen.

Autrement dit, The Mission n’est pas le désastre annoncé. Sauf que ça reste du Styx, ce qui veut dire des envolées prog qui ont bien mal vieilli, des ballades racoleuses qui font sourire tellement elles sont convenues et des refrains rock FM à la Journey… Si vous aimez le genre, tant mieux. Mais sinon, passez votre chemin…

Ma note: 5/10

Styx
The Mission
Universal Music Canada
42 minutes

http://transmissionmedia.com/styx/

Critique : Peter Perrett – How The West Was Won

La semaine dernière, un important musicien anglais, que je croyais à jamais disparu du radar, revenait à la vie après plus de 20 ans d’absence. Le meneur de la légendaire formation britannique The Only Ones, Peter Perrett, lançait son premier album solo en carrière intitulé How The West Was Won. De 1976 à 1982, ces précurseurs du post-punk ont mis sur le marché trois albums qui sont aujourd’hui cités en référence par certains artistes britanniques respectés, de Daman Albarn en passant par Gaz Coombes, entre autres. L’album homonyme paru en 1978 est particulièrement réussi.

À l’époque, ce qui différenciait Perrett de ses semblables, c’était ce ton monocorde et cette voix un peu traînante qui, combinés au sarcasme incisif de ses textes, faisaient de lui une icône du rock européen… mais ça n’a pas duré bien longtemps. Perrett a sombré assez rapidement dans une triste apathie, préférant s’isoler du reste du monde pendant de nombreuses années, tout en consommant tout ce qui existait en matière de drogues dures et tout ça en demeurant avec la même épouse pendant plus de 40 ans. Le couple a même eu deux enfants, Jamie et Peter Jr qui, par ailleurs, l’accompagnent efficacement sur cet excellent disque. Pour en savoir plus, je vous invite à lire cette longue interview réalisé par Les Inrocks. Ça en dit assez long sur parcours tortueux du bonhomme.

Eh bien, c’est à ma grande surprise que j’ai retrouvé intact (mais totalement intact !) tout ce qui fait de Perrett un grand songwriter rock. Sa voix languissante, ses textes caustiques et ce naturel, autant dans l’exécution que dans l’interprétation. Tout est là et ça coule de source avec une impression de facilité déconcertante… comme si Perrett n’avait jamais stoppé sa route. Du début à la fin, l’Anglais explore les tensions émotionnelles complexes qui l’habitent; toujours amplifiées par ces inflexions vocales désabusées qui ont fait sa renommée.

Musicalement, ça demeure simple (pour ne pas dire simpliste), mais la pertinence de Perrett ne réside pas dans la virtuosité ou dans la charlatanerie musicale. Pour être bon, le vétéran, âgé aujourd’hui de 65 ans, doit être bien entouré et sur How The West Was Won, c’est le cas. Sans être transcendant d’un bout à l’autre, il nous gratifie d’une poignée de superbes chansons. Je pense à la pièce titre, la très The Only Ones (ceux qui connaissent le groupe sauront de quoi je parle) How The West Was One. Living In My Head, qui renvoie à la période « misanthropique » du musicien, bouleverse grâce à la sincérité inattaquable de l’artiste. Et dans C Voyeurger, Perrett rend un superbe hommage à son épouse, sa complice depuis plus de 40 ans, celle qui ne l’a jamais lâché autant dans les bons que les moments « au plancher ». Émouvant.

L’une des énigmes artistiques du rock britannique revient à la vie avec un disque tout à fait à la hauteur. Pour un homme qui a ratissé les bas-fonds de l’existence, je me réjouis de l’entendre dans une forme aussi étonnante. Cet homme s’est saboté lui-même, humainement et artistiquement, et de le voir remonter la pente avec autant de panache prouve que le problème n’était assurément pas le talent.

Ma note: 7/10

Peter Perrett
How The West Was Won
Domino Recordings
42 minutes

http://perrettlyrics.blogspot.ca/

Critique : Le diable (comme l’outil) – Anémie 61

Joël Vaudreuil est d’abord et avant tout connu pour son rôle de gardien de la mesure chez Avec pas d’casque. Le batteur n’est pas que musicien, par contre. Il fricote aussi avec l’art visuel et voici qu’il se lance dans une aventure solo expérimentale au nom délicieux : Le diable (comme l’outil).

Il ne faut pas aborder Anémie 61 en se disant qu’il y aura un quelconque rapport entre cet album et ceux de son groupe de folk-country-lunaire extraordinaire. Anémie 61, c’est rêche, c’est rugueux et c’est bien intéressant comme ça. Vaudreuil offre un rock lourd et sombre qui s’amuse à prendre des détours inattendus dans la composition. Les changements de cap sont souvent instantanés et marqués. Anémie 61 est une création intéressante et intrigante.

Dernier déjeuner nous livre des guitares lourdes comme il s’en fait souvent sur l’album. C’est aussi une des pièces pendant lesquelles Vaudreuil chante avec une voix noyée dans le mix et filtrée avant de nous arriver. Une voix qui semble venir d’outre-tombe sans non plus avoir une lourdeur de basse gutturale. Char cheval qui la précède fait aussi appel à des guitares présentes qui optent pour le bruit plutôt que la lourdeur. Vaudreuil a tout enregistré chez lui et l’on doit à Julien Mineau (Malajube) d’avoir rendu la chose avec le plus de qualité sonore possible. Le diable (comme l’outil) possède beaucoup d’anarchie dans le son. Ce n’est pas un objet facile à rendre.

Malgré bien des moments bruyants, ce ne sont pas toutes les chansons qui sont pesantes. Avoir envie de danser possède un petit quelque chose d’aérien malgré les sons stridents qui se dégagent de certains instruments. On y trouve aussi une mélodie efficace qui gagne en puissance au fur et à mesure qu’on y progresse. Salut pis meurs est plus douce bien qu’elle termine avec un gros riff. La distorsion fait place à une guitare claire quoique toujours électrique. C’est contemplateur et réussi.

Que du bon sur ce premier album du diable (comme l’outil)? Pas tout à fait, Anémie 61 possède les travers de l’expérimentation et manque un brin de fil conducteur. Vaudreuil essaie beaucoup de choses et c’est tout à son honneur. On ressent tout de même une certaine déroute qui manque parfois de jab. C’est bien nous perdre un peu, mais il manque toujours ce punch qu’on n’attend pas qui va nous assommer.

Dans l’ensemble, Anémie 61 est une réussite et surtout une œuvre audacieuse de la part de Joël Vaudreuil. Il montre son talent de multi-instrumentiste et propose des compositions aux lourds accents sombres. Ça rappelle du Black Sabbath dans l’esprit, mais pas dans la musique. Si vous aimez les rythmes ésotériques qu’on retrouve souvent chez Sacred Bones, vous allez tomber dans l’Anémie 61 et y passer de bons moments!

Ma note: 7/10

Le diable (comme l’outil)
Anémie 61
Sainte-Cécile
30 minutes

https://lediablecommeloutil.bandcamp.com/

Critique : Flotation Toy Warning – The Machine That Made Us

Il arrive qu’un album sorti de nulle part nous happe sans qu’on sache trop pourquoi… Parfois parce que la musique y est simplement géniale; parfois parce qu’on en avait précisément besoin, à ce stade de notre existence. Treize ans après un premier album élevé au rang de culte, le groupe britannique Flotation Toy Warning récidive avec le sublime The Machine That Made Us, qui nous hantera longtemps.

L’histoire du quintette mené par le chanteur Paul Carter est assez particulière. Formé en 2002, le groupe lance deux ans plus tard un premier album intitulé The Bluffer’s Guide to the Flight Deck. Avec sa pop atmosphérique assez proche de l’univers des Flaming Lips, Mercury Rev et autres Grandaddy, le disque remporte un certain succès d’estime dès sa sortie. Mais une stratégie de mise en marché douteuse (il s’écoule un an entre la parution de l’album en Grande-Bretagne et aux États-Unis) et certaines tensions entre les membres font sombrer la formation dans l’oubli.

En 2011, Flotation Toy Warning fait paraître deux nouvelles chansons qui donnent l’espoir d’un retour imminent. Mais là encore, il faudra l’insistance de l’étiquette Talitres pour que le groupe se mette au travail. La légende veut d’ailleurs que Carter se soit réfugié dans une église pendant un an pour boucler l’album.

Sur le plan stylistique, The Machine That Made Us ne marque pas nécessairement un changement de direction par rapport à son prédécesseur. Le ton reste mélancolique, et les orchestrations se veulent tout aussi somptueuses, avec chœurs fantomatiques et claviers planants. La différence, c’est que le groupe fait preuve d’un certain effort de concision. En effet, alors que The Bluffer’s Guide to the Flight Deck donnait parfois l’impression de tourner à vide avec des répétitions pas toujours nécessaires, chaque note apparaît tout à fait à sa place sur The Machine That Made Us.

Mais n’allez pas croire que Flotation Toy Warning a perdu son penchant pour les pièces qui se déploient lentement. À près de huit minutes, la géniale Everything That is Difficult Will Come to an End nous entraîne dans les profondeurs avec ses synthés abyssaux et le chant torturé de Carter. À mi-chemin entre pop de chambre et rock-psyché, Due to Weather Conditions All of My Heroes Have Surrendered frappe elle aussi dans le mille avec ses lignes de cuivres et ses mélodies fines.

Les titres plus simplistes en apparence participent aussi à l’édification de ce disque à la fois sombre et rassurant. C’est le cas de la ballade Driving Under the Influence of Loneliness, avec ses paroles qui tiennent en quatre lignes seulement :

« Drive, drive for miles, to a place where you feel safe
Step down from the car, you’re leaving, you won’t be traveling no more
Take off your hat, put your clothes on the floor beside of that
You’re leaving, you won’t be needing, to dress for dinner no more ».
– Driving Under the Influence of Loneliness

La plaintive I Quite Like It When He Sings, sur laquelle la voix de Carter semble sortir du combiné du téléphone, nous enveloppe aussi de sa beauté terrible.

The Machine That Made Us n’est pas un album sans défaut. Sa mélancolie semble un brin appuyée par moments, et certaines transitions opèrent moins bien que d’autres. Mais il y règne une telle ambiance qu’on en accepte les travers pour se laisser envelopper par ces sonorités que l’on pourrait qualifier de sous-marines, à défaut d’un autre terme, et qui tiennent autant des claviers tremblotants que des guitares nappées d’effets. Un disque à écouter d’une seule traite… les yeux fermés.

Ma note: 8,5/10

Flotation Toy Warning
The Machine That Made Us
Talitres
61 minutes

http://www.flotationtoywarning.co.uk/

Critique : King Gizzard & The Lizard Wizard – Murder Of The Universe

Au printemps dernier, la jeune machine de rock psychédélique australienne, King Gizzard & The Lizard Wizard, faisait paraître Flying Microtonal Banana, le premier d’un cycle de 5 albums qui seront révélés tout au long de l’année en cours. La discographie de cette magnifique bande de cinglés, menée par le druide en chef, Stu Mackenzie, ne comporte pas beaucoup de faiblesses, malgré la productivité démentielle dont elle fait preuve. Depuis 2010, le septuor a créé pas moins de 10 albums et ce Murder Of The Universe est le 11e album de la carrière du groupe.

Avec King Gizzard & The Lizard Wizard, il faut toujours s’attendre à un concept singulier ou du moins une ligne directrice claire qui permet au groupe de se surpasser disque après disque. Nonagon Infinity était un « never ending album » que l’on pouvait écouter en boucle. Flying Microtonal Banana était le premier d’une série d’enregistrements où tous les instruments seront accordés de manière microtonale. Avec Murder Of The Universe, le voyage « microtonal » se poursuit toujours et la formation pousse le challenge un peu plus loin en proposant un album concept dont le thème principal est la lente désintégration de l’univers.

Les « poteux » présentent 21 chansons divisées en 3 parties distinctes, toutes colligées à Melbourne en début d’année. Les thèmes de la mort, de la fossilisation et de la résurrection, de ce drôle d’animal que symbolise l’être humain, sont invoqués pêle-mêle tout au long du disque. Les images fortes de bêtes déchaînées, de torrents de sang, de gigantesques feux de forêts et de cataclysmes nucléaires peuvent parfois déconcerter, mais tout ce magma apocalyptique est magnifiquement noué par le psychédélisme nerveux de la bande à Mackenzie.

La performance musicale, elle, est encore une fois à couper le souffle. Les guitares frénétiques sont tout simplement fabuleuses. La voix de Mackenzie, bonifiée par une magnifique réverbération d’outre-tombe, est parfaitement alignée avec la thématique de l’album. Les claviers narcotiques servent de pauses bien appréciées, compte tenu de l’hyperactivité musicale prodiguée par le groupe. Les narrations féminines et masculines ajoutent à l’aspect menaçant, un peu malsain, qui constitue la trame de fond de ce disque. Et que dire de la précision chirurgicale des deux batteurs ? Impressionnante.

Murder Of The Universe est nettement plus exigeant que Flying Microtonal Banana et demandera un effort d’écoute plus soutenu, mais après quelques auditions déroutantes, vous embarquerez de plain-pied dans ce périple à la fois magnifique et terrifiant. Encore une fois, les Australiens m’ont scié les deux jambes… et c’est bon du début à la fin avec une légère préférence pour le permier chapitre où ces petits génies nous suggère quelques variations de l’excellente Altered Beast en alternance avec une autre pièce, intitulée Alter Me, construite elle aussi sur la même progression d’accords qu’Altered Beast.

Ce nouveau volet de l’inépuisable épopée musicale de King Gizzard & The Lizard Wizard est une totale réussite. Et dire que ces forcenés nous offriront trois autres disques d’ici la fin de l’année. Honnêtement, je serais renversé si les trois prochains albums étaient du même calibre que ce qui nous a été présenté jusqu’à ce jour. Mais avec ces talentueux Australiens, tout est possible. Le meilleur groupe de rock psychédélique à l’heure actuelle.

Ma note: 8/10

King Gizzard & The Wizard Lizard
Murder Of The Universe
ATO Records
46 minutes

http://kinggizzardandthelizardwizard.com/