R & B Archives - Page 3 sur 4 - Le Canal Auditif

Frank Ocean – Endless

Frank Ocean EndlessAvant de nous présenter l’excellent Blond, c’est d’abord Endless que Frank Ocean a fait paraître le vendredi 19 août dernier. Non seulement Endless est un disque qui inclut du visuel, mais en plus de ça, il lui a permis de se délivrer de son contrat d’album avec Def Jam/Universal. La relation tumultueuse entre l’artiste et sa maison de disque a mené Ocean à prendre le même chemin que Radiohead, celui de l’indépendance.

Endless n’est pas une œuvre complète et sculptée comme Blond. Endless peut faire penser au Untitled Unmastered de Kendrick Lamar. On y retrouve une collection de chansons qui sont pour la plupart des essais qui n’ont jamais mené à une chanson. Cela ne veut pas dire qu’il ne s’y trouve pas d’intéressants petits bijoux. Notamment parce qu’on y retrouve des collaborateurs réputés tels que James Blake, Alex G, Arca, Jonny Greenwood (Radiohead) et Sebastian.

On se retrouve devant des pièces plus courtes qui comptent sur des productions moins léchées. Les atmosphères éthérées sont très présentes. Wither, In Here Somewhere et plusieurs autres chansons en sont de bonnes représentations. Sur la deuxième, les voix s’entassent et se superposent sans jamais devenir déplaisantes. James Blake prête sa voix sur l’onirique Florida et sur l’intime et ravissante Deathwish (ASR).

Il ne faut pas aborder Endless comme un album qu’on écoute comme ça, légèrement. C’est un album intimement lié au visuel créé pour l’occasion. Cela ne veut pas dire que certaines pièces ne se démarquent pas individuellement, mais on est devant une œuvre beaucoup plus conceptuelle et moins polie. Dans les pièces plus achevées, on retrouve la simple et mélodieuse Slide On Me ainsi que sur l’intime et touchante reprise de At Your Best (You Are Love) des Isley Brothers.

Pour le fan de Frank Ocean, Endless devient une belle porte d’entrée sur le processus créatif de l’Américain. C’est aussi une œuvre conceptuelle intéressante dans son ensemble. Ce n’est pas le genre d’album qui fera partie de la discographie émérite de par sa nature, mais ça reste un détour qui vaut la peine.

Ma note: 7,5/10

Frank Ocean
Endless
Dej Jam / Universal Music
44 minutes

http://boysdontcry.co/

Loveland – Aloe Hotel

LovelandLoveland est tout un ovni. La formation d’Halifax se nommait autrefois Robert Loveless And The Loveland Band. D’ailleurs, Robert Loveless est carrément à l’avant-scène avec ses maniérismes vocaux. On y reviendra. Le groupe se prépare à sa première tournée loin de la maison pour faire suite au succès d’Aloe Hotel depuis le début de l’été. Ils sont aussi déjà au travail pour un maxi qui sera produit par Tynan Dunfield, membre de Vogue Dots.

Sur Aloe Hotel, en plus de Robert Loveless, on retrouve Erin McDonald (claviers et voix), Eliza Niemi (claviers, basse et voix), John Lake (batterie) et Adam Gravelle (claviers et basse). Pour vous donner une idée de ce à quoi ressemble Loveland, imaginez un Curtis Mayfield plus maniéré qui aurait trop bu ou consommé des substances qui altèrent les perceptions et qui monte sur scène à votre karaoké préféré interprétant du R&B chanson sur chanson.

La pièce-titre qui ouvre l’album déjà nous fait poser quelques questions. Est-ce que c’est sérieux? Entre les «reservations» étirées à n’en plus finir, les sons de carillons, les claviers sirupeux et la basse Motown, on n’est pas sûr si Loveless nous niaise ou non. Est-ce que c’est fait en dérision? Rien n’est certain à l’écoute de l’album. Cependant, c’est efficace. Dance Party est dans la même veine que la précédente.

La formation possède un bon sens mélodique à travers tout ça. Too Blessed en fait la preuve tout comme l’efficace Apoligizing To The Wind. Parfois, c’est moins bien réussi. Strongest Force passe un peu dans le beurre. On y retrouve un air convenu et peu d’éléments musicaux intéressants.

Dans l’ensemble, c’est un album réussi, mais on sait peu à quoi s’en tenir. Loveless avec son approche vocale est toujours à la limite entre la parodie et le pertinent. C’est difficile de savoir sur quel pied danser. Ça reste plutôt plaisant pour les oreilles, encore faut-il apprécier un R&B très intense.

Ma note: 6,5/10

Aloe Hotel
Loveland
Indépendant
31 minutes

http://lovelandband.ca/

Charles Bradley – Changes

Charles BradleyCharles Bradley est un personnage fascinant. Combien d’artistes font paraître leur premier album à 61 ans? Et qui plus est, combien deviennent des vedettes planétaires par la suite? Bradley fait partie de ce groupe sélect auquel appartient Sharon Jones et qui remet au goût du jour le funk et le soul des années 60 et 70. Sa voix profonde et chargée émotivement peut puiser à même les différentes expériences qu’il a vécues, que ce soit de vivre dans la rue à 14 ans ou d’être chef culinaire dans le Maine.

Le premier simple et la chanson-titre de l’album sont magnifiques pour plusieurs raisons. Tout d’abord, Bradley reprend la chanson qui jure dans le répertoire de Black Sabbath: Changes. Cette chanson à la charge émotive puissante et au soul impeccable, même dans le temps qu’Ozzy la chantait, a été composée pour la séparation de Bill Ward avec sa femme. C’est un petit bijou soul, honnête, sobre et parfaitement calibré. Quand vous rajoutez Charles Bradley derrière le micro, cet homme qui a vu sa vie changer il y a 6 ans, à l’âge vénérable de 61 ans (je le répète) prend un tout nouveau sens. C’est totalement émouvant.

Bradley ne s’arrête pas là. Sur la funky Ain’t It A Sin, alors que l’Américain prend des airs de James Brown, l’homme laisse aller un «I try to be a righteous man/I try to give love all over the world/But I’m tired of being Used!/It’s my turn to love and be loved». Charles, avec cette chanson si tu ne te fais pas aimer… je ne sais pas ce que les gens attendent. Les cuivres ont une place de choix sur Changes et sur Nobody But You et ils bonifient efficacement le chant soul de Bradley.

Good To Be Back Home qui ouvre la galette laisse entrevoir que l’Américain a fait beaucoup de périples dans les dernières années. Il met de l’avant le plaisir de revenir à la maison après avoir passé beaucoup de temps dans les limbes des aéroports. Il salue au passage Sharon JonesSharon qui a combattu un cancer depuis et qui s’en est relevée. C’est tout cela que Bradley chante avec sa voix puissante et profonde. En vrai soul-man, il fait un appel à l’amour et au changement avec Changes For The World. La chanson n’est pas sans rappeler les événements des deux dernières années aux États-Unis. Alors que Kendrick Lamar aborde le problème avec une verve incisive, Charles, dans sa sagesse, vous parle d’amour. Parce qu’il sait que l’amour est plus fort que tout. Qu’il triomphera toujours!

Charles Bradley offre un autre solide album de soul qui mérite l’amour de vos oreilles et de votre cœur. Si vous avez aimé le dernier, vous aurez au moins autant de plaisir à écouter Changes. Si vous ne le connaissez pas encore, donnez-vous la chance de tomber en amour avec ce «papi-loverboy-soulman». Vous ne le regretterez pas.

Ma note: 8,5/10

Charles Bradley
Changes
Daptone / Dunham Records
41 minutes

http://www.thecharlesbradley.com/

Sharon Jones & The Dap-Kings – It’s A Holiday Soul Party

Sharon JonesÇa y est. C’est la dernière journée de critiques sur Le Canal Auditif. Chaque année, on vous parle d’albums de Noël qui pourrait vous permettre d’éviter les platitudes qui accompagnent parfois les tounes du temps des fêtes. Aujourd’hui, on entame avec une icône du soul. Sharon Jones vient de passer deux années assez remplies pendant lesquelles elle a vaincu un cancer. La femme est revenue et a fait paraître Give People What They Want qui a été un succès retentissant. Cette année, la bonne Sharon avait envie de chanter l’esprit des fêtes et qui serions-nous pour nous opposer à sa volonté?

À l’instar de Sufjan Stevens et son Silver & Gold, les Dap-Kings adaptent les succès classiques. Cette fois-ci, c’est le soul et le funk qui prennent l’avant-plan et donnent envie de faire son sapin en dansant abondamment. On y retrouve aussi nombre de messages de paix et d’unisson pour le temps des fêtes. Faisons la paix pas la guerre l’ami.

Parmi les bons coups, parlons de 8 Days Of Hanukkah qui est particulièrement efficace avec son manteau de cuivres groovy et de chœurs dynamiques. On a aussi droit à Ain’t No Chimneys In The Projects qui, malgré son ton humoristique, est soutenu par un message d’une dureté. Parce que oui, même l’enfant qui vient d’un milieu difficile financièrement passe à travers Noël en se posant des questions pratiques. Sur celle-ci, le jeune se demande: «Comment vais-je recevoir mes cadeaux étant donné qu’il n’y a pas de cheminée dans les HLM?» Une question tout à fait légitime.

Elle nous offre aussi une version énergique de White Christmas, une version soul et poignante de Silent Night et une version funk de Little Dummer Boy. Elle nous offre aussi une version très Motown de Silver Bells. Finalement, le tout se termine avec une version instrumentale de God Rest Ye Merry Gents.

Bref, c’est funky, ça donne envie de boire du lait de poule avec un petit splash de cognac. C’est Noël, c’est groovy pis ça donne envie de voir la famille. Quoi demander de plus à un «record» de la sorte, je vous le demande?

Ma note: 7 petits bonshommes de neige/10 p’tites crèches avec un Jésus en plastique.

Sharon Jones & The Dap-Kings
It’s A Holiday Soul Party
Daptone Records
34 minutes

http://sharonjonesandthedapkings.com/McIntosh/

D’Angelo And The Vanguard – Black Messiah

D'Angelo And The Vanguard - Black MessiahQuatorze ans. C’est ce qu’on appelle prendre son temps. Voilà quatorze ans que D’Angelo a lancé Voodoo, un album qui avait chamboulé le monde du R&B, amenant une voix nouvelle et audacieuse. Celui-ci a ouvert la porte pour les Frank Ocean de ce monde. Que s’est-il passé pendant ces quatorze années? Vivant de moins en moins bien avec la performance en public, celui-ci s’est retiré chez lui en Virginie. Des troubles d’alcool, de drogues ainsi que des démêlés avec la justice pour avoir conduit avec les facultés affaiblies et pour avoir sollicité les services sexuels d’une policière ont occupé la majorité du temps entre Voodoo et Black Messiah. Par contre, D’Angelo a aussi pris ce temps pour faire une cure de désintoxication et apprendre à jouer la guitare qu’il gratte maintenant à merveille.

Cela nous transporte au 15 décembre dernier. Alors que les gens étaient occupés à faire les emplettes de Noël et que les amateurs de musique avaient les globes oculaires tournés vers les tops 2014, D’Angelo a poussé pour faire paraître l’album en plein tumulte aux USA. Les décisions controversées dans les cas de la ville de Ferguson et celui d’Eric Garner ont laissé la population américaine déchirée et D’Angelo voulait rajouter sa voix au mix.

Et on le remercie amplement. Black Messiah est un digne successeur à Voodoo et D’Angelo montre que s’il avait perdu le contrôle à l’un ou l’autre des moments de sa vie, il tient maintenant fermement le volant. Les pièces qui composent l’album surprennent par leur intelligence, leur densité, mais surtout par leur audace et leur créativité. Le tout est couvert par une fine couche d’expérimentation parfaite, comme la crème fraîche qu’on rajoute au potage.

Que ce soit avec la groovy Sugah Daddy à laquelle Q-Tip a participé en tant que parolier ou encore l’entraînante, mais champ gauche, The Charade, à laquelle ?uestlove participe, D’Angelo évite tous les faux pas, reste accessible tout en poussant plus loin le genre. D’ailleurs, la participation de Kendra Foster n’est pas étrangère au succès de Black Messiah. Celle qui a travaillé avec George Clinton appose sa griffe sur huit des douze tubes

Mais qu’en est-il de la séduction sur ce nouvel effort? Car après tout, le R&B est le style sexy par excellence. D’Angelo saupoudre la galette de «love», mais parfois la sensualité se fait plus concentrée, comme c’est le cas sur Really Love, pièce parfaite pour pratiquer des activités «d’adultes». On voit quand même l’influence qu’un Channel Orange peut avoir eu sur le vétéran. Prayer rappelle les guitares de John Mayer sur le dernier album de Frank Ocean. Un tout petit rappel. Utilisé avec intelligence sur une pièce intoxicante. Comme quoi, D’Angelo prouve qu’il est tout sauf dépassé. La rythmée Back To The Future achèvera les derniers sceptiques avec ses rythmes syncopés et sa basse généreuse.

D’Angelo ne fait jamais paraître un album en vain. Ses trois albums en vingt ans en témoignent. Black Messiah est une oeuvre forte, phare, qui encore une fois réinvente le style de musique le plus sensuel qui soit. Pendant que le froid envahit les rues, c’est un parfait remède à la froideur ambiante.

Ma note: 9/10

D’Angelo And The Vanguard
Black Messiah
RCA Records
56 minutes

http://blackmessiah.co/