R & B Archives - Page 3 sur 3 - Le Canal Auditif

D’Angelo And The Vanguard – Black Messiah

D'Angelo And The Vanguard - Black MessiahQuatorze ans. C’est ce qu’on appelle prendre son temps. Voilà quatorze ans que D’Angelo a lancé Voodoo, un album qui avait chamboulé le monde du R&B, amenant une voix nouvelle et audacieuse. Celui-ci a ouvert la porte pour les Frank Ocean de ce monde. Que s’est-il passé pendant ces quatorze années? Vivant de moins en moins bien avec la performance en public, celui-ci s’est retiré chez lui en Virginie. Des troubles d’alcool, de drogues ainsi que des démêlés avec la justice pour avoir conduit avec les facultés affaiblies et pour avoir sollicité les services sexuels d’une policière ont occupé la majorité du temps entre Voodoo et Black Messiah. Par contre, D’Angelo a aussi pris ce temps pour faire une cure de désintoxication et apprendre à jouer la guitare qu’il gratte maintenant à merveille.

Cela nous transporte au 15 décembre dernier. Alors que les gens étaient occupés à faire les emplettes de Noël et que les amateurs de musique avaient les globes oculaires tournés vers les tops 2014, D’Angelo a poussé pour faire paraître l’album en plein tumulte aux USA. Les décisions controversées dans les cas de la ville de Ferguson et celui d’Eric Garner ont laissé la population américaine déchirée et D’Angelo voulait rajouter sa voix au mix.

Et on le remercie amplement. Black Messiah est un digne successeur à Voodoo et D’Angelo montre que s’il avait perdu le contrôle à l’un ou l’autre des moments de sa vie, il tient maintenant fermement le volant. Les pièces qui composent l’album surprennent par leur intelligence, leur densité, mais surtout par leur audace et leur créativité. Le tout est couvert par une fine couche d’expérimentation parfaite, comme la crème fraîche qu’on rajoute au potage.

Que ce soit avec la groovy Sugah Daddy à laquelle Q-Tip a participé en tant que parolier ou encore l’entraînante, mais champ gauche, The Charade, à laquelle ?uestlove participe, D’Angelo évite tous les faux pas, reste accessible tout en poussant plus loin le genre. D’ailleurs, la participation de Kendra Foster n’est pas étrangère au succès de Black Messiah. Celle qui a travaillé avec George Clinton appose sa griffe sur huit des douze tubes

Mais qu’en est-il de la séduction sur ce nouvel effort? Car après tout, le R&B est le style sexy par excellence. D’Angelo saupoudre la galette de «love», mais parfois la sensualité se fait plus concentrée, comme c’est le cas sur Really Love, pièce parfaite pour pratiquer des activités «d’adultes». On voit quand même l’influence qu’un Channel Orange peut avoir eu sur le vétéran. Prayer rappelle les guitares de John Mayer sur le dernier album de Frank Ocean. Un tout petit rappel. Utilisé avec intelligence sur une pièce intoxicante. Comme quoi, D’Angelo prouve qu’il est tout sauf dépassé. La rythmée Back To The Future achèvera les derniers sceptiques avec ses rythmes syncopés et sa basse généreuse.

D’Angelo ne fait jamais paraître un album en vain. Ses trois albums en vingt ans en témoignent. Black Messiah est une oeuvre forte, phare, qui encore une fois réinvente le style de musique le plus sensuel qui soit. Pendant que le froid envahit les rues, c’est un parfait remède à la froideur ambiante.

Ma note: 9/10

D’Angelo And The Vanguard
Black Messiah
RCA Records
56 minutes

http://blackmessiah.co/

Sharon Jones & The Dap-Kings – Give The People What They Want

6906-give-the-people-what-they-wantEn musique, les disques qui sont les plus ardus à analyser sont ceux qui sont délibérément rétro. Puisque l’inventivité et la créativité sont généralement absentes de ce genre de conception sonore, le critique est dans l’obligation de cibler son appréciation sur le songwriting et l’interprétation offerts par ces artistes pasticheurs. Aujourd’hui même, la parfaite relecture de l’esthétique sonore soul/funk (qui a connu ses heures de gloire au milieu des sixties avec les labels Motown et Stax) nommée Sharon Jones & The Dap-Kings mettait sur le marché son cinquième album studio intitulé Give The People What They Want. La formation avait fait paraître I Learned The Hard Way en 2010.

Fait à noter, la sortie de ce Give The People What They Want fut retardée de quelques mois puisque la charismatique chanteuse Sharon Jones combattait un virulent cancer du pancréas… que la dame âgée de 57 ans a heureusement vaincu. Une aura de rédemption vient inévitablement auréoler cette parution, mais ce qui étonne lors des écoutes successives, c’est l’énorme salve de détermination et d’enthousiasme qui enfièvre la performance de Sharon Jones; une prouesse vocale sans bavure!

Musicalement parlant, le groupe demeure bien confortablement dans sa zone de confort et les fans de la formation ne seront absolument pas déstabilisés par le jeu chirurgical des Dap-Kings (groupe qui était derrière le Back To Black d’Amy Winehouse). Les références vocales à Aretha Franklin sont indéniables, mais Sharon Jones, grâce à l’intensité de ses lignes mélodiques et la véracité de son interprétation, se distancie sensiblement de son émule.

Au niveau des constructions chansonnières, la bande à Jones atteint la cible sur la plupart des morceaux. La plupart des chansons sont concises (ne dépassant que rarement la barre des trois minutes trente secondes), accessibles et absolument conçues pour la scène. Pour être franc avec vous chers lecteurs, ce genre de calque musical nous laisse passablement de marbre, mais cette fois-ci, les chansons prodiguées sont tellement contagieuses et bien écrites, que nous avons été dans l’impossibilité de résister au charme irréfutable de ce disque. Un véritable plaisir coupable!

Cet album regorge quelques morceaux vintage de haut niveau: l’excellent simple Retreat! qui met le feu aux poudres, l’ardente We Get Along, la bleusy You’ll Be Lonely, l’hymne (qui de la bouche de Sharon Jones prend tout son sens) titré Get Up And Get Out ainsi que le refrain incandescent et addictif dans People Don’t Get What They Deserve.

Au final, ce Give The People What They Want porte bien son titre. Les fervents de la formation seront plus que rassasiés et Sharon Jones & The Dap-Kings pourrait peut-être élargir sa palette d’admirateurs en tenant compte de l’excellente qualité des chansons présentées sur cette galette. Pas un chef-d’œuvre, tant s’en faut, mais un disque infectieux qui fait du bien à l’âme.

Ma note : 7/10

Sharon Jones & The Dap-Kings
Give The People What They Want
Daptone Records
33 minutes

www.sharonjonesandthedapkings.com

Thundercat – Apocalypse

1366690718_500Stephen Bruner, alias Thundercat, faisait paraître son deuxième album en carrière un peu plus tôt cet été. En 2011, il avait lancé dans les bacs The Golden Age Of Apocalypse qui avait connu un certain succès. De plus, Bruner a travaillé au cours des dernières années avec Flying Lotus (Cosmogonia) et Erykah Badu (New Amerykah). Ah oui, et j’oubliais… il a également bossé avec le groupe punk/thrash métal Suicidal Tendencies, car oui, il en est aussi le bassiste, aussi improbable que cela puisse paraître. On peut donc dire de Bruner qu’il flirte avec des influences variées.

Son travail en solo sous le nom de Thundercat est plutôt tourné vers le soul, le jazz avec une touche de funk à l’occasion. Bruner nous offre sa voix qui se défend très bien, même si son organe vocal n’est pas le plus polyvalent. N’en demeure pas moins, que les inflexions vocales prescrites s’accordent à merveille avec le type de musique que Thundercat crée. Ce n’est pas tout, le Californien sait jouer de la basse… je vous en passe un papier!

Bruner ouvre Apocalypse avec deux pièces aux mélodies accrocheuses et aux refrains carrément intoxicants: Tenfold et sa voix suave ainsi que Heartbreaks + Setbacks et sa basse généreuse. Bruner montre aussi un côté plus feutré avec la mélodique Special Stage de même qu’un penchant plus funky et fêtard sur l’entraînante Oh Sheit It’s X. Dans les morceaux plus marginaux de la galette, on peut noter la non conventionnelle Lotus And The Jondy où on peut entendre le batteur s’en donner à coeur joie.

Une chose qui ne manque pas d’accrocher l’oreille de l’auditeur est l’extrême talent de Bruner à la basse; une basse toujours en mouvement, toujours suave et complexe. Il démontre toute la maîtrise de son instrument sur Seven qui est presque qu’entièrement instrumentale. Idem avec Without You, avec sa ligne de basse qui est hypnotique.

Bref, Apocalypse est une des bonnes galettes parues cet été, mais il n’est pas trop tard pour vous reprendre. Les fans de R&B et de soul y trouveront sans contredit leur compte. Si ce n’est que pour le talent de bassiste de Bruner, ça vaut une écoute ou deux. Si jamais c’est l’amour fou pour vous, sachez qu’il est en spectacle le 23 novembre prochain au Belmont.

Ma note : 8/10

Thundercat
Apocalypse
Brainfeeder
40 minutes

ninjatune.net/artist/thundercat

Frank Ocean – Channel Orange

On peut dire que Frank Ocean est un prodige en son genre. Né à la Nouvelle-Orléans, le chanteur âgé de 24 ans se trouva dans l’obligation de déménager à la suite de l’ouragan Katrina qui transforma son studio en aquarium géant. Il a alors abandonné les études et a déménagé à Los Angeles. Après un premier démo enregistré avec un ami, il devint un compositeur fantôme pour Brandy, John Legend et Justin Beiber. De nouveau, il abandonna le tout pour se concentrer sur sa musique. C’est alors qu’il a rejoint le collectif rap Odd Future Wolf Gang Kill Them All regroupé entres autres, autour de Tyler The Creator. Bref, voici qu’il signe son premier album solo Channel Orange.

Que dire de l’album? Le mot « génial » vient rapidement en tête. Le jeune musicien est très doué. Très. L’opus débute sur Thinkin Bout You (après un intro intitulé Start), une chanson au rythme chaud et enveloppant. Celle-ci s’inscrit dans un R&B plus traditionnel à l’instar de Sweet Life. Voilà où s’arrête le côté classique. Les étranges Pilot Jones et Forrest Gump nous surprennent par leur dépouillement au niveau de l’instrumentation. Toute la place est laissée à la voix sensible d’Ocean. Celui-ci nous montre aussi son côté plus funk avec Crack Rock et Monks, qui sont des pièces plus entraînantes et qui donnent le goût de se déhancher. Que dire de l’incroyable Pyramids qui du haut de ses dix minutes fait voir tout le talent de l’auteur-compositeur. Il nous prend par la main et nous guide dans un voyage de versatilité vocale et musicale. Mais le clou de l’album demeure la touchante Bad Religion qui avec ses cordes, son orgue et sa batterie légère ne peut laisser indifférente. De plus, tout comme dans Pink Matter, il aborde de front sa bisexualité, un sujet tabou dans un monde musical très hétérosexuel. Le jeune homme fait preuve de courage; une audace qui fût saluée par les Jay-Z, Kanye West, Beyonce et, son bon ami, Tyler The Creator. Notez aussi les contributions d’Andre 3000 (Outkast), John Mayer et Pharrell Williams.

Enfin, c’est un album intelligent, varié, surprenant et touchant qui mérite que vous lui portiez une oreille attentive. Une œuvre qui nous montre l’étendue du talent de ce jeune auteur-compositeur-interprète. Un opus où même l’enchaînement des chansons est lié conceptuellement. Allez écoutez et jouissez-en tous, ceci est son âme livrée pour vous!

Ma note : 9/10

Frank Ocean
Channel Orange
Def Jam
56 minutes

//frankocean.com/

http://www.youtube.com/watch?v=F15IjgyHd60

Amy Winehouse – Lioness: Hidden Treasures

Prédiction : le disque le plus présent sous le sapin de Noël en ce 25 décembre 2011 sera celui d’une chanteuse décédée en juillet dernier. C’est en effet dans quelques jours – 6 décembre – que sortira Lionness : Hidden Treasures, l’opus d’outre-tombe d’Amy Winehouse.

Un dernier tour de chant pour la chanteuse anglaise rendu possible par le travail de recherche des proches collaborateurs musicaux (Mark Ronson et Salaam Remi) et de la famille de la défunte chanteuse soul-pop. Ils ont réécouté des dizaines de chansons qu’Amy avait enregistrées avant, pendant et après les sorties de Frank et Back To Black, ses deux albums parus en 2003 et 2006. Ils en ont retenu une douzaine pour ce disque qui se veut avant tout un hommage posthume.

On y retrouve donc des “B-Sides” (Tears Dry, version balade; la démo de Wake Up Alone; la première version de Best Friends, Right?), quelques reprises de classiques du jazz des années ‘30 et ’60, de même que quelques nouvelles compositions qui devaient se retrouver, en principe, sur son prochain disque.

Oui, le fameux duo qu’elle a fait avec Tony Bennett en mars dernier est sur l’album. Body & Soul, reprise d’une chanson jazz des années ’30, est d’ailleurs le dernier enregistrement studio fait par Amy Winehouse avant sa mort. Autre duo intéressant à entendre sur ce disque, celui avec le chanteur rap NAS. Il faut dire que la voix et les arrangements saccadés de la musique préconisée par Amy Winehouse se portent à merveille à un tel mariage. Les couplets «hip hop» de NAS donne une bonne vitalité à la chanson Like Smoke.

Au final, ce Lionness : Hidden Treasures, est un disque inégal, ce qui est tout à fait normal. Car, en plus des dernières œuvres musicales enregistrées par la chanteuse avant sa mort, on retrouve aussi de «vieilles» compositions (The Girl From Ipanema, Our Day Will Come et Halftime) enregistrées alors qu’elle n’avait que 18 ans. Sa voix y est évidement différente. Beaucoup plus nasillarde, beaucoup moins enveloppante, riche, chaude et précise.

Il faut donc prendre ce disque comme étant un dernier tour de chant, une rétrospective de la vie d’Amy Winehouse. Il s’agit d’un cadeau donnant droit à une dernière écoute de sa voix si particulière, une voix qui s’éteint avec les paroles suivantes (sur l’excellente chanson A Song For You) : « I love you for in my life you are a friend of mine / and when my life is over / remember when we were together / we were alone and I was singing this song for you ».

** Tout l’argent des ventes de ce disque ira à la fondation Amy Winehouse (http://www.amywinehousefoundation.co.uk/) qui vient en aide aux toxicomanes.

Ma note : 4/5

Amy Winehouse
Lionness : Hidden Treasures
Universal Music
45 minutes

amywinehouse.com