R & B Archives - Le Canal Auditif

Critique : Thundercat – Drunk

Stephen Bruner, mieux connu sous le nom de Thundercat, est un personnage fascinant. Depuis quelques années, il prête ses talents de bassiste à des projets d’avant-garde de qualité : Flying Lotus, Kendrick Lamar et Kamasi Washington. Ces derniers partagent ceci en commun : ils jouent avec les codes du jazz, les chavirent et proposent des voies nouvelles. À l’instar de ceux-ci, Thundercat est une figure de proue d’un free-jazz coloré de funk et de soul avec une approche musicale unique. Il est peut-être aussi important aujourd’hui à la basse que l’était Miles Davis à la trompette à l’époque ou que Colin Stetson l’est au saxophone. Lorsqu’on considère tout ceci, on se surprend de savoir que Thundercat était bassiste de Suicidal Tendencies pendant 9 ans. Oui, de 2002 à 2011, il était responsable du groove de la formation de thrash métal. Je vous avais dit que c’était un personnage fascinant.

Drunk est un album à la fois magnifique et énigmatique. C’est que Bruner a un sens de l’humour et sans doute un fond de troll en lui-même. Peut-être que la pièce Rabbot Ho nous donne une piste de solution en ouverture. On tombe dans un monde similaire à celui d’Alice aux pays des merveilles avec toutes les excentricités que cela comporte.

«When it rains, it pours
Open windows and closed doors
All the pretty lights and sounds to open up the night
Friends, they come and go
That’s okay, I’m kind of bored
Let’s go hard, get drunk, and travel down a rabbit hole »
– Rabbot Ho

L’album en entier, à quelques exceptions près, est produit par Flying Lotus. On reconnaît sa griffe unique et audacieuse un peu partout dans les sonorités utilisées. Tout comme le jeu de basse impeccable, surprenant et audacieux de Thundercat. D’ailleurs, la principale critique qu’on pourrait lui adresser est l’aspect décousu de la suite des pièces. Mais dans ce cas, c’est qu’on prend tout trop au sérieux et qu’on manque d’ouverture d’esprit. C’est d’un bout à l’autre un album pratiquement parfait. Qui a besoin d’une suite polie et gentille qui nous guiderait d’un bout à l’autre? Drunk est tout comme une soirée de beuverie, remplie de surprise, de sentiment de perte de contrôle et d’histoire à raconter plus tard entre amis.

Comme l’apparition de Kenny Loggins et Michael McDonald (Steely Dan, The Doobie Brothers) dans Show You the Way, la plus pop des ritournelles dans Drunk. Vous vous souvenez qui est Kenny Loggins? Vous savez la toune de Top Gun? Son bon ami Kendrick Lamar fait aussi une apparition dans la bizarre Walk On By, pleine de synthés. Même Pharell Williams vient faire son tour dans l’obscure, mais étrangement mélodieuse The Turn Down.

Thundercat joue à nous déstabiliser du début à la fin, souvent avec une bonne touche d’humour. On découvre aussi son énorme côté geek. Ceux de sa race (dont je fais partie) comprendront lorsqu’il parle de jouer à Diablo et Mortal Kombat sur une chanson où il chante l’affreux sentiment d’être confiné dans la Friend Zone. Dans Tokyo, il nous chante son envie de rester une journée de plus dans cette ville avec une mélodie vocale atypique, mais diablement efficace. Qui ne voudrait pas être Goku? Mais le bout du bout est atteint dans A Fan’s Mail (Tron Song Suite II) avec son texte délicieux où il chante l’envie d’être un chat :

« Cool to be a cat (meow, meow, meow, meow)
Cool to be a cat (meow, meow, meow, meow)
Cool to be a cat (meow, meow, meow, meow)
Cool to be a cat »
– A Fan’s Mail (Tron Song Suite II)

Tu ne trouves pas ça comique? T’as le droit. C’est vrai que c’est un peu idiot un adulte qui fait des « meow » sur une chanson incroyablement bonne. Et c’est ce qui attend le mélomane sur Drunk, une suite de chansons déstabilisantes et magnifiquement composées. Thundercat est l’un des musiciens les plus pertinents et aventureux des 20 ou 30 dernières années. Le genre de musicien dont on chantera les louanges encore longtemps.

Ma note: 9/10

Thundercat
Drunk
Brainfeeder
51 minutes

http://www.brainfeedersite.com/

Critique : Homeshake – Fresh Air

Vous connaissez Homeshake? C’est le projet de Peter Sagar, un Edmontonien qui s’est installé à Montréal en 2011. Depuis sa décision de quitter sa ville natale, il a été guitariste de Mac DeMarco avant que sa propre carrière décolle sous le nom qu’on lui connaît maintenant. Et ça sonne comment Homeshake? C’est du R&B lo-fi, enregistré en toute intimité. Il compte déjà deux albums à son actif : In the Shower paru en 2014 et Midnight Snack lancé l’année suivante. Un an et demi plus tard, il revient avec son troisième opus : Fresh Air.

Disons tout d’abord que l’album porte merveilleusement son nom. Tout comme une brise matinale en plein été, Fresh Air est aussi cool qu’il en est humainement possible. C’est posé et détendu sans être relâché. C’est le type d’album à faire jouer pour sa « date », pour mettre tout le monde en confiance et dans une atmosphère charnelle. C’est réconfortant, mélodieux et groovy à souhait.

Hello Welcome qui ouvre la galette possède le velours de Barry White sans la grosse voix de l’Américain. Des guitares subtiles, claires et douces nous prennent par la main pour nous entraîner dans l’univers du Montréalais. Puis, il nous envoie l’intoxicante Call Me Up par la gueule. Sa voix aiguë, toujours sur le bord d’un fragile trémolo colle à perfection aux trames dépouillées et efficaces qu’il compose. On a l’impression d’être dans la chambre de Sagar pendant qu’il nous chante la pomme. Every Single Thing est sculptée des mêmes matériaux, mais en plus dynamique. Elle est accrocheuse et efficace. Les claviers sont nuancés et bien dosés. Vous pouvez classer Serious dans la même catégorie avec ses sirènes, ses sonorités funky.

Cependant, c’est les chansons un peu bizarres, aux rythmes dichotomiques inspirés du hip-hop qui évitent que l’album sonne comme une longue traversée calme. Not U est l’un des meilleurs exemples avec son rythme appuyé, toujours tissé de quelques sonorités et de la voix de Sagar. C’est simple, efficace et absolument non conventionnel. On reconnaît certaines similarités avec les sonorités de Mac DeMarco. Les deux étaient un match naturel et il n’est pas surprenant qu’ils aient collaboré en début de carrière. On reconnaît aussi le même genre d’approche vocal qui verse dans la nonchalance et plus-que-relax. Mais attention, ce n’est pas mou pour autant.

Homeshake offre un troisième album très réussi avec Fresh Air. Si vous aimez la musique posée, qui ne vous fera pas battre la patate à 120 battements/minutes, vous allez adorer. C’est velouté comme un chocolat chaud d’après-ski, réconfortant comme une soirée chaude de juillet lorsque le soleil se couche. Ça vaut le détour.

Ma note: 7,5/10

Homeshake
Fresh Air
Sinderlyn Records
44 minutes

https://homeshake.bandcamp.com/

Critique : Childish Gambino – Awaken, My Love!

En début décembre, Childish Gambino a lancé son troisième album. Si vous ne vous êtes pas familiarisé avec sa musique, peut-être l’avez-vous déjà regardé au petit écran puisqu’il incarnait le rôle de Troy Barnes dans la série Community. Donald Glover est un artiste multidisciplinaire qui roule sa bosse depuis le milieu des années 2000. Cette fois-ci, l’Américain s’amuse à créer des trames néo-soul avec un gros penchant funk, jazz et pop. On est loin du hip-hop prédominant de ses deux premiers albums.

Awaken, My Love! est le meilleur album de la discographie du jeune homme. On y retrouve une fois de plus son complice Ludwig Göransson et la paire nous envoie des trames qui sont aussi accrocheuses qu’éclectiques. Cet opus passe de chansons assez calmes et posées à des trames dynamiques et intenses. Prises individuellement, les chansons sont percutantes, mais l’unité à travers la galette en prend son rhume. N’allez pas croire que ça donne un mauvais album pour autant.

Les influences néo-soul de D’Angelo sont claires dans Awaken, My Love! La chanson Redbone avec ses claviers intelligents, sa basse séduisante et ses rythmes lascifs est l’un des moments forts du nouvel album. Avec son penchant plus pop, Zombies vient jouer dans les mêmes eaux. Si l’on fait abstraction de ces quelques moments où l’Auto-Tune transparaît dans la voix, c’est bien réussi. The Night Me and Your Mama Met est un bel exemple de ce qu’il sait faire lorsqu’il garde les choses simples. Le chœur qui chante accompagne magnifiquement la guitare qui bat la mesure.

Gambino nous offre aussi des chansons plus excitées et entraînantes. La funk Boogieman est tout à fait réussie tout comme la sublime Me And Your Mama qui ouvre la galette. Elle commence doucement et progresse vers une explosion de chœur, de guitares et de Glover qui se fait aller les cordes vocales avec passion et authenticité.

On sent qu’Awaken, My Love!, qui semble être un message à son fils né en automne, est un nouvel essai pour l’Américain. Il quitte le genre qui a dominé ses deux précédents pour s’aventurer en terrain inconnu. C’est très loin d’être un désastre et on doit dire que le genre funk/jazz/néo-soul lui colle très bien à la peau, mais surtout à la voix. Childish Gambino est en mutation et ça s’annonce très intéressant.

Ma note: 7,5/10

Childish Gambino
Awaken, My Love!
Glassnote Records
49 minutes

https://awakenmylove.com/

The Weeknd – Starboy

the-weeknd-starboyC’était une surprise de taille lorsque The Weeknd a annoncé la sortie de Starboy en septembre dernier. Beauty Behind The Madness avait à peine un an et profitait toujours d’une grande visibilité. Bien qu’il ait toujours maintenu une cadence de création régulière, cela semblait tout de même rapide. On se demande aussi où Abel Makkonen Tesfaye trouve le temps pour composer à cette vitesse en tenant compte de son horaire complètement fou qui le transporte en tournée un peu partout autour du globe.

Eh bien, à l’écoute de Starboy, on se demande s’il ne s’est pas empressé un peu trop. On se retrouve devant un album qui comporte beaucoup moins de chansons marquantes. Malgré quelques hymnes pop phares disséminés à travers son troisième album, l’ensemble ne réussit pas à faire le poids avec sa galette précédente et encore moins faire le poids face aux trois excellents EP qui avaient lancé sa carrière : House of Balloons, Thursday et Echoes of Silence.

La pièce-titre, une collaboration avec le duo français Daft Punk, est de loin l’une des meilleures pièces de l’album. C’est dommage de savoir qu’après la première chanson tout aura une saveur plus fade. Il récidive avec les deux casqués : I Feel It Coming ferme la marche. Cette dernière est plus près des trames à la Random Acces Memories en style sonore. Ce n’est pas tout à fait réussi. Il se farcit quelques collaborations sur Starboy. On a Lana Del Rey qui vient faire des sons de jouissances maladroits sur Stargirl Interlude. Une pièce qui est décevante par son manque de construction alors qu’il y a autant de talents réunis. La suivante, Sidewalks, compte sur l’apport de Kendrick Lamar. Faire appel à ce dernier est un peu l’équivalent de « passer go et réclamer 200$ ». Lamar est encore une fois solide et bien que The Weeknd se débrouille, ce n’est pas lui qu’on retient.

Parmi les quelques chansons qui valent le détour, Party Monster et sa montée bien orchestrée est plaisante bien que le texte laisse un peu à désirer. Secrets et Rockin sont entraînantes, mais on a rapidement fait le tour de leurs mélodies usuelles et déjà entendues. Six Feet Under se débrouille malgré le message qui manque de subtilité. On se souvient que The Weeknd met de l’avant une vision de la femme qui est assez réductrice. Encore une fois, il parle d’une effeuilleuse sans aucune subtilité. Bien loin de la Pyramids de Frank Ocean.

The Weeknd a toujours été un pourvoyeur régulier de succès radio commerciale. Cependant, pour la première fois, il ne s’élève pas au-dessus de la mêlée. Starboy est un album qui laisse sur sa faim et qui, malgré les quelques chansons intéressantes, est dans on ensemble trop long et convenu.

Ma note: 5,5/10

The Weeknd
Starboy
Republic Records
69 minutes

https://www.theweeknd.com/

Solange – A Seat At The Table

SolangeSolange est la jeune sœur de Beyoncé. Alors que sa frangine se spécialise dans une pop léchée et grand public, la cadette a tendance à créer des chansons beaucoup plus marginales et avant-gardistes. Sans révolutionner le R&B, l’Américaine fait tout de même dans un genre de néo-soul teinté de funk. Son précédent album, Sol-Angel And The Hadely St. Dreams date de 2008. Voici donc un bon huit ans que la jeune femme n’a pas fait paraître un long jeu en bonne et due forme. Les attentes étaient très élevées.

Solange ne déçoit pas avec A Seat At The Table et prouve qu’elle mérite une place parmi le groupe sélect d’artistes qui font un R&B audacieux tel que D’Angelo, James Blake et Frank Ocean. L’album est non seulement excellent et laisse une marque, mais il porte aussi un message qu’on a vu dernièrement dans les créations issues de la communauté noire états-unienne. Un message de revendication, qui sans avoir le poing en l’air, reste ferme et puissant. Un peu comme Kendrick Lamar, D’Angelo et sa sœur Beyoncé, elle s’inscrit dans une lignée d’artistes qui prêchent pour une émancipation des communautés vivant dans les ghettos et une égalité pour tous.

La création de cet album n’a pas été facile pour Knowles et elle a connu des épisodes de dépression. Cependant, le résultat est totalement réussi. Elle en ressort forte et en puissance. Une chanson comme Don’t Touch My Hair montre une belle confiance malgré la fragilité touchante qui est latente dans sa voix. F.U.B.U. est une chanson qui prône la force des individus de la communauté noire américaine; une ode à ceux qui s’élèvent au-dessus de la mêlée malgré les situations peu enviables dans lesquelles ils sont nés. On s’entend que ce n’est pas le cas des sœurs Knowles, mais elles se font porte-parole et prennent la défense de ceux qui n’ont pas une voix au chapitre.

Les difficultés émotionnelles qu’elle a rencontrées lors de la création d’A Seat At The Table se font aussi sentir dans des chansons telles que la mélodieuse Borderline (An Ode To Self Care) ou encore la magnifique Rise sur laquelle Majical Cloudz et Questlove ont prêté main-forte. Il n’y a pas de mauvaises pièces sur A Seat At The Table, mais certaines ressortent encore plus que d’autres. Dad Was Mad raconte les tensions entre certains noirs et les racistes du KKK qui créent de la colère puis, elle est suivit par la tripative et intoxicante Mad. En plus de Solange qui nous offre une superbe partition vocale, Lil Wayne y appose un rap franchement réussi et efficace. Scales, de son côté, fait appel à Kelela et c’est à la fois sensuel et émouvant.

A Seat At The Table est un excellent album sur lequel Knowles livre ses tripes de manière non convenue et intelligente. Elle prouve que musicalement, elle est prête à aller beaucoup plus loin que sa sœur. Elle démontre aussi sa capacité à laisser l’émotion infuser son interprétation. Un incontournable de l’automne.

Ma note: 8,5/10

Solange
A Seat At The Table
Columbia Records
52 minutes

http://www.solangemusic.com/