Pop Archives - Page 3 sur 77 - Le Canal Auditif

Critique : Torres – Three Futures

Paru en 2015, l’excellent Sprinter de MacKenzie Scott, alias Torres, s’est hissé parmi mes disques préférés de ce millésime. Un disque assez rock qui voyait l’auteure-compositrice états-unienne flirter avec la sensibilité d’une Sharon Van Etten tout en plongeant dans un son assez abrasif à la PJ Harvey (on ne s’en sort pas, PJ c’est PJ !). Un immense pas en avant comparativement à son premier album homonyme révélé en 2013.

Voilà que Torres récidivait vendredi dernier avec une nouvelle création intitulée Three Futures. Réalisée une nouvelle fois par Rob Ellis (un très proche de PJ…) et enregistrée en Angleterre, cette production se tourne résolument vers les synthés et autres boîtes à rythmes, tout en gardant dans sa manche quelques salves de guitares inventives; une sorte d’électro sophistiqué et accessible, frayant parfois avec le krautrock et la musique industrielle. Pas de doute, l’approche est originale, même si le format chansonnier demeure somme toute assez conservateur. Certains y entendront de forts liens de filiation avec la musique de St.Vincent, quoique Torres me semble plus « torturée ».

Côté textes, l’artiste aborde une thématique rarement exploitée dans la musique pop : l’utilisation du corps comme un engin austère où le plaisir, le désir et l’absolution sexuels sont abordés de front, sans aucune pudeur. Et c’est parfait comme ça ! Que celui ou celle qui n’a pas vécu de ratage sexuel dans son existence lève la main ? Voilà. C’est ce que je me disais ! Cette prise de risque « littéraire » suscite mon admiration, surtout de la part d’une femme qui subira assurément sa large part de jugement quant à l’intégrité de sa démarche. Oui, l’humanité évolue à pas de tortue.

Cela dit, si les mots sont « libérés », la musique, elle, aurait gagné en pertinence si on avait pu lui insuffler un peu plus de hargne et de folie… compte tenu du sujet traité. Three Futures est plus paisible, moins « drette dans ta face » que Sprinter. J’aurais préféré un peu plus de Concrete Ganesha – meilleure pièce de l’album – et un peu moins de Marble Focus, une chanson un peu trop linéaire.

En plus du remarquable morceau évoqué dans le paragraphe précédent, j’ai pris plaisir à écouter le « I’m more of an ass man » proféré dans Righteous Woman, la mélodie émouvante et le penchant « synthpop vintage » dans Greener Stretch, le venin vocal de Torres dans Helen in the Woods ainsi que la conclusive To Be Given a Body dont le mix propulse la voix de Scott à l’avant-plan.

Verdict ? C’est un autre excellent disque de la part d’une artiste qui ose aborder des thèmes « dérangeants ». J’aurais aimé une musique encore plus audacieuse, malgré l’évident virage synthétique, et assez réussi, tenté par Torres. Pas de doute, les fervents de musique pop aventureuse y trouveront leur compte.

Ma note: 7,5/10

Torres
Three Futures
4AD
46 minutes

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Critique : Hundred Waters – Communicating

Hundred Waters nous avait offert l’excellent The Moon Rang Like A Bell en 2014. Le groupe n’arrivait pas avec une proposition qui révolutionnait la musique, mais son mélange d’électro-pop mélodieuse, de chant pop mais légèrement chant gauche et d’un peu d’emo à la The XX était franchement réussi. L’ensemble caresse les tympans et berce les cœurs écorchés.

Que dire de Communicating? Eh bien, le groupe poursuit dans la même veine et fait encore de la pop de grande qualité qui sort parfois des sentiers battus. Il y a quelques belles petites trouvailles qui sont toujours bien accompagnées par Nicole Miglis qui semble toujours trouver le ton juste. D’ailleurs, une bonne partie du succès du groupe repose sur sa voix qui est capable de faire le pont entre pop et interprétation juste et authentique qui évite toujours de tomber dans le mielleux.

Pour illustrer sa capacité à faire des ponts, prenons la sublime Prison Guard, l’une des chansons les mieux réussies de Communicating. La trame est composée d’un piano simple, sobre, mais terriblement efficace et d’un roulement de caisse claire qui se tient toujours à la limite de l’emportement. On a constamment l’impression que ça va exploser… mais non. Ça reste en retenue. Par-dessus le tout vient s’ajouter la magnifique voix de Nicole Miglis qui est juste assez plongée dans un « ressentis » pour nous faire comprendre sa peine.

Le côté plus dansant du groupe n’est pas évacué du tout sur Communicating. Au contraire, il est célébré en beauté avec Particle et la disco Wave to Anchor. Son rythme disco n’est pas réchauffé, c’est réellement réussi et ça donne envie de se déhancher à plusieurs occasions. At Home & In My Head adopte plutôt une montée épique qui nous entraîne dans son sillon avant que tout nous abandonne aux lèvres de Miglis avant que ça reparte de plus belle.

Plus l’album avance et plus il semble que la communication se résorbe et qu’on tombe dans les pensées intimes de Miglis. La principale raison est le nombre élevé de répétitions. Better la voit se demander si elle a bien traité le sujet de la chanson. Blanket Me finit sur une répétition du titre sur une musique qui s’emporte de plus en plus. La chanson-titre de son côté se termine dans une mer de bruit bien calibrée.

C’est un successeur réussi à The Moon Rang Like A Bell pour Hundred Waters. C’est réussi du début à la fin et le groupe nous propose des compositions qui évitent les pièges du convenu et de la mièvrerie. C’est tout simplement touchant et d’une beauté bien appréciable.

Ma note: 7,5/10

Hundred Waters
Communicating
OWSLA
48 minutes

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Critique : The Horrors – V

The Horrors est un groupe qui carbure à la prise de risque. Faris Badwan et ses collègues prennent toujours un malin plaisir à confondre leurs fans en changeant de trajectoire musicale d’une création à l’autre. Au début de leur carrière, les Anglais préconisaient une approche brute; une sorte de punk garage qui pouvait s’apparenter au son d’une formation comme The Cramps. Au fil des disques, le groupe est devenu un puissant véhicule shoegaze incorporant quelques éléments électroniques à sa mixture sonore.

En 2014, Luminous a failli être le chant du cygne pour la formation. Le virage plus assagi n’a pas obtenu les résultats grand public escomptés. Mais il ne faut jamais compter The Horrors pour battu. Ils étaient de retour vendredi dernier avec V; un disque réalisé par le très accessible Paul Epworth (U2, Adele, Florence + The Machine). De prime abord, la compatibilité entre le réalisateur et le quintette est nulle. Le penchant « expérimental » des Britanniques, combiné aux visées fédératrices d’Epworth, n’augurait rien de bon. De quelle manière la cohabitation allait-elle se concrétiser entre ces deux philosophies musicales contrastantes ?

Eh bien, à ma grande surprise, le « miracle » a eu lieu. Sur ce nouvel album, The Horrors incorpore à sa palette sonore des influences de Depeche Mode, Gary Numan, New Order, et même U2 (ça en fera sourciller plusieurs), tout en flirtant avec le son « Madchester » de la fin des années 80. Et la pertinence et la crédibilité sont intactes. Même si les guitares sont confinées à un rôle de soutien, les rythmes électroniques superbement souillonnés viennent largement compenser cet effacement.

Comme la plupart des disques conçus par The Horrors, V se déguste lentement. Cette production est bien sûr aux antipodes de notre époque et ça demandera plusieurs écoutes successives afin de bien saisir ces arrangements subtils qui, conciliés à la réalisation lustrée d’Epworth, soulèvent la musique du groupe à un niveau de puissance inégalée. Un disque qui s’écoute le volume à fond. Vraiment.

Quelques pièces sortent du lot avec brio. Hologram et ses saletés électros, la « dance-rock » Machine, la Depeche Mode sous tranquillisant intitulé Point of No Reply, le côté pop « adulte » entendu dans Gathering, l’explosive World Below et la très New Order, titré Something To Remember Me By, constituent les moments forts de cet excellent album.

V est un album pop de très grande qualité et si ce genre musical était toujours aussi magnifiquement orchestré et composé, je serais preneur beaucoup plus souvent. Encore une fois, The Horrors brouille les pistes et demandera aux purs et durs de faire preuve d’une adaptabilité certaine. En ce qui me concerne, j’admire ce groupe totalement créatif qui ne craint jamais de surprendre et qui s’amuse continuellement à sortir de sa zone de confort.

Mon disque « pop » de l’année.

Ma note: 8/10

The Horrors
V
Wolf Tone Limited
54 minutes

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Critique : Zola Jesus – Okovi

Zola Jesus, c’est le projet de l’Américaine Nika Danilova. Ayant déjà 4 albums assez bien reçus par la critique derrière elle, la chanteuse nous présente avec Okovi, l’une de ses sorties les plus abouties à ce jour. Sans dénaturer sa pop gothique angoissante, elle n’a toutefois désormais plus peur de se lancer plus en avant dans les textures électroniques pour nous parler d’un sujet principal : la mort.

On ne nage effectivement pas dans le léger avec cet album. Danilova a fait face à des épisodes dépressifs dans les dernières années, à la suite de décès de proches, et c’est ce qu’elle vient expurger sur son nouvel opus. On y sent une nervosité, un besoin de se livrer qui orientent les différentes pièces vers une noirceur maîtrisée, mais très personnelle à la fois. Sur fond de pièce pop, l’auditeur peut presque s’y méprendre, mais se fera tout de même invariablement rattraper tôt ou tard par la force émotive de chansons fortes, comme Witness.

L’innovation principale de Okovi réside d’ailleurs en partie sur cette pièce. Zola Jesus se permet ici une certaine lenteur et une plus grande exploration, comme en témoignent les cordes qu’on retrouve sur la pièce, ainsi que sur la conclusive Half-Life. Après sa tentative pop sur Taiga (2014), un album qu’elle espérait ouvertement voir percer le top 40 américain, sans succès, l’artiste a recentré ces énergies. C’est l’aspect un peu goth de sa musique qui l’a fait connaître? Et bien, elle y retourne la tête première autant au niveau musical que pour l’inspiration des textes. Si le genre est souvent mal vu, ou ne produit plus grand-chose d’intéressant depuis la fin des années 80, Zola Jesus nous offre une alternative contemporaine intéressante et réussie.

Okovi est un terme slave signifiant « chaînes » en français. Ironiquement, on sent un esprit libérateur dans le besoin de confessions qui rythme la production. Dans un mouvement continu, une pulsion changeante qui ne s’arrêtera que sur la sublime Half-Life, on sent un déséquilibre qui viendra ultimement se stabiliser, tendant vers l’espoir et la libération. Ça a l’air un peu kitsch exprimé comme ça, mais au final, le traitement reste subtil et de bon goût, témoignant bien du talent de Danilova pour transmettre des thèmes émanant directement de son vécu, mais finalement universels.

Le retour de l’artiste chez Sacred Bones est donc une étape réussie dans une carrière réussie, mais qui se sera tout de même cherchée quelque peu dans les derniers temps. Ce ne sera peut-être pas un album qui nous marquera profondément pour les années à venir, mais qui nous procure tout de même un beau moment plein d’émotions à l’écoute. Et c’est peut-être justement ce qu’il nous faut par moment : du contenu brut et cru, qui surpasse la forme et la volonté de créer un classique.

Ma note: 7,5/10

Zola Jesus
Okovi
Sacred Bones Records
40 minutes

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Critique : Ariel Pink – Dedicated To Bobby Jameson

Bobby Jameson est un chanteur pop qui a fait paraître trois disques à la fin des années 60 pour ensuite se retirer de la scène musicale, vivant en reclus pendant plus de trente-cinq ans. L’homme aurait eu de graves problèmes psychologiques et financiers, sombrant dans une consommation d’alcool immodérée. Pendant de nombreuses années, ceux qui l’avaient côtoyé ont cru qu’il était mort alors que le bonhomme soignait son alcoolisme du mieux qu’il pouvait en demeurant chez sa mère. Il est finalement décédé en 2015.

C’est en lisant la biographie de cet artiste tourmenté qu’Ariel Marcus Rosenberg, alias Ariel Pink, a eu l’idée de lui dédier son prochain disque, et ce, sans avoir écrit et composé un seul mot et une seule note. Aucun des textes de ce nouvel album ne fait référence directement à Bobby Jameson, à part la pièce titre. Les thèmes exploités par Pink demeurent donc les mêmes que d’habitude. Les cauchemars surréalistes, les crimes sordides, les romances hollywoodiennes et le narcissisme, si caractéristique de notre époque, se côtoient dans un métissage musical de dream pop, de psychédélisme et de « pop gomme balloune ».

Jusque-là, rien de bien nouveau dans l’univers déjanté du musicien à la différence qu’il propose à ses fans des chansons plus accessibles, plus concises et plus « ramassées ». L’obsession de la pop des années 60 et du rock alternatif des années 80, fusionnées comme lui seul peut le faire, constitue toujours la marque de commerce de Pink. Cependant, il préfère laisser en plan son humour usuel afin de faire place à quelques confessions mélancoliques. Comparativement à l’excellent pom pom, Dedicated To Bobby Jameson est un disque moins cabotin et moins clownesque, ce qui n’est pas sans me déplaire ! C’est aussi un disque plus rock. Ça aussi, ça me plaît !

L’hymne glam-rock Time To Live est la meilleure pièce de l’album même si la mélodie qui enjolive les couplets ressemble à s’y méprendre à Video Killed The Radio Star des Buggles. Feels Like Heaven est une référence à peine voilée à Just Like Heaven des Cure. Les « hooks » de guitares dans la chanson titre font sérieusement penser au jeu de Robbie Krieger dans Light My Fire des Doors. Bubblegum Dream s’approche passablement de ce que peut créer un Ty Segall en format pop et Brian Wilson n’aurait pas renié l’excellente Another Weekend. Petit bémol pour Acting (feat. Dam Funk), mais bon, Pink termine toujours ses albums sur une note un peu bizarre…

Ceux qui aiment Ariel Pink en mode un peu plus « dérangé » pourraient être déçus, mais ce serait faire preuve de mauvaise foi que de ne pas reconnaître le talent de compositeur qui habite ce créateur hors norme. Oui, c’est probablement l’album le plus « majeur et vacciné » de Pink. Et puis ? Ça demeure largement supérieur à ce qu’une vaste majorité d’imposteurs, faussement psychédéliques, nous propose depuis quelques années déjà.

Alors oui, pour une énième fois, c’est encore un excellent disque de la part du quasi quarantenaire. Vous pouvez compter sur ma présence le mardi 31 octobre prochain, alors que ce magnifique fou sera en concert au National. À ne pas manquer.

Ma note: 8/10

Ariel Pink
Dedicated To Bobby Jameson
Mexican Summer
49 minutes

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