Pop Archives - Page 2 sur 69 - Le Canal Auditif

Critique : Polaroid3 – Rivers

Polaroid3 est un projet français formé de la chanteuse Christine Clément, le pianiste Christophe Imbs et le batteur Francesco Rees, trois artistes de la scène strasbourgeoise. Ils font partie du Collectif OH!, un regroupement promouvant la musique actuelle. Bien que chacun ait une longue feuille de route en tant qu’auteur, compositeur, interprète ou professeur, c’est en 2012 que le projet offrait un premier EP intitulé : Rebirth of Joy. Il proposait quatre pièces électro aux teintes trip-hop et synth wave. Le trio est revenu en février dernier après plusieurs années de travail avec Rivers, un premier album homogène qui renouvelle le noyau de l’EP, et le complète avec un quartet de cordes et une réalisation étanche.

A Word is Dead ouvre sur un rythme reggae et une ligne de synthé à la basse; la voix de Clément lévite au-dessus, réverbérée comme si elle sortait d’une caverne. Le quartet de cordes s’ajoute au refrain tout naturellement, et propose une sorte de trip-hop de chambre. C’est déjà très bon rendu là, mais à mi-chemin la pièce passe à un pont extraordinaire qui amène la finale sur un plateau d’argent. Kate conserve la ligne de synthé et la voix, la batterie se fait plus discrète avec les toms frappés de façon tribale. La forme mélodique se déploie aux cordes et l’arpège synthétique en boucle ajoute sa part de groove. Moonghost utilise également la ligne de synthé à la basse, plus lourde cette fois-ci, les cordes jouées en pizzicato ponctuent celles en glissando, la batterie se joint au drame sur des contretemps jazz pendant que Clément nous partage ses sentiments.

Rivers propose un retour aux sources, à la tribu nomade qui marche en direction du prochain campement. L’ouverture combine la ligne de basse, la batterie et la voix, et semble se diriger vers une forme jazz lorsque Imbs enchaîne une boucle synthétique au clavier sur un kick en quatre temps. Le sentiment d’urgence donne un frisson; les cordes vibrent comme des coups de vent, Rees fait rouler les toms en contretemps pendant que Clément plane au-dessus du mouvement. You Must Go On change complètement d’atmosphère en mélangeant une scène de suspense avec un rêve éveillé. Le rythme augmente en intensité comme un train se dirigeant vers un canyon, mais sans la chute finale. What a Wave Must Be étire le temps avec les glissandos des cordes jusqu’à ce que les accords au clavier viennent encadrer les mesures. À partir du premier refrain, la voix vibre sur de longues notes soutenues par un rythme pink floydien.

The Sign Seeker s’élève à un niveau méditatif, quelque part dans les Alpes, le vibraphone réverbère à travers les cimes. La forme rythmique s’impose par la suite en deux séquences différentes, l’une plus calme et jazzée, l’autre plus agitée et tribale. Invoke surprend avec son synth wave quelque part entre Blondie et Siouxsie, une très belle surprise qui renouvelle la teinte de l’album. Le son de synthé analogique saturé ouvre Mitrovica Bridge sur un ton mélancolique, ouverture remplacée par la suite par la voix et les cordes, sur un kick de battement de cœur. Cachette fait sourire avec son atmosphère de pièce de théâtre chanté, la scène s’assombrit et le passage devient plus dramatique; le rythme s’intensifie progressivement pendant que la voix s’éloigne derrière la masse sonore.

À la différence de l’EP, Rivers profite d’une réalisation qui laisse à chaque pièce l’espace nécessaire pour prendre son souffle, et ainsi supporter de façon très concluante la poésie de Clément. Les basses d’inspiration reggae et jazz jouent beaucoup sur le groove de chaque pièce, et les lignes mélodiques qui passent du synth wave à la musique de chambre créent un « courant » sur lequel la voix de la chanteuse peut voguer aisément. Les amateurs de Massive Attack (avec Horace Andy particulièrement) et Portishead doivent absolument écouter cet album au moins une fois, question de vous laisser ensorceler par l’univers créatif du trio. Chapeau.

MA NOTE: 8,5/10

Polaroid3
Rivers
Collectif OH!
43 minutes

https://www.polaroid3.com

Critique : Samuele – Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent

« Comment t’explique à une fille qu’elle est égale aux garçons, quand « jouer comme une fille » c’est d’échapper le ballon » – Égalité de papier

L’album de Samuele provoque déjà une certaine curiosité avec son titre Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent, mais dès la première trame de son manifeste, Égalité de papier, nous tombons amoureux de sa poésie directe et engagée. Il s’agit du premier album officiel de cette jeune auteure-compositrice-interprète qui avait sorti un opus, il y a quelques années, intitulé : Z’album. Sa chanson Le goût de rien m’avait tout de suite séduite en 2011.

Ce tout nouveau bijou musical a été réalisé par Jean-Sébastien Brault-Labbé qui y joue aussi la batterie, Julie Miron y gratte la guitare, Alex Pépin s’occupe la basse, la contrebasse et fait aussi la prise de son. Une équipe réduite qui prouve qu’on n’a pas besoin d‘avoir une dizaine de personnes pour créer un superbe album.

Nous y retrouvons son spoken word suivi de 11 chansons qui se promènent entre délicatesse et poésie, entre rock et blues. D’ailleurs, la pièce Tous les blues résonne comme un bass-drum dans le cœur d’une histoire amoureuse déchue. Un cœur noir qui se vide sur papier et qui s’invente un langage à lui seul. La chanson La révolte nous ramène au printemps érable 2012, ce moment où les carrés rouges se tenaient droit. Nous sentons la déception et la rage de Samuele à travers son histoire de cri de guerre et de roi qui s’effondre. On va se le dire, on aurait tous aimé gagner échec et mat cette année-là… Mais comme parfois, il faut choisir ses batailles, Samuele l’a fait en écrivant cet album avec un style anarchiste poli.

Samuele a un parcours très intéressant; déjà une habituée des bars depuis des années, elle a été demi-finaliste au Francouvertes 2015 et elle a remporté la finale du Festival international de la chanson de Granby l’an dernier. Je me souviens l’avoir vu au Quai des Brumes, il y a de ça plusieurs années et je me demandais alors pourquoi cette artiste n’avait pas encore son CD à vendre sur la table de marchandise. Depuis 2011, j’attends d’avoir son album et écouter cette voix chaude et envoutante encore et encore.

Samuele, merci de jouer comme une fille. De prendre le décor. Ne t’excuse jamais.

Ma note : 8/10

Samuele Mandeville
Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent.
InTempo Musique
51 minutes

https://samuelemusique.com/

Critique : Lydia Ainsworth – Darling of the Afterglow

Lydia Ainsworth lançait dernièrement Darling of the Afterglow, son deuxième album, qui fait suite à Right From Real, paru en 2013. Contrairement à son premier album qui avait été composé dans la solitude de sa chambre à New York, le nouvel opus lui a été écrit à différents endroits à travers l’Amérique du Nord. Une réalité différente qui amène aussi une couleur différente à la musique de la jeune femme qui fait dans l’électro-pop inspirée de Björk, Fever Ray et un peu de Grimes.

Darling of the Afterglow est un sympathique album qui donne encore la mesure de la voix magnifique de Lydia Ainsworth et de sa capacité à créer des compositions intéressantes et mélodieuses. Bien que l’album soit plus lumineux que Right From Real, il reste tout de même dans la même lignée musicale. Ainsworth ne fait pas de bourde mémorable sur la nouvelle galette, mais ne nous surprend pas non plus.

Ses compositions sont intéressantes et mélodieuses, mais très souvent l’un ou l’autre et non l’un et l’autre. Il y a tout de même de belles exceptions. La Fever Ray – esque pièce d’ouverture, Afterglow, fait partie des bons coups de l’album. Le fan de la compositrice suédoise par contre, risque de trouver que les similarités dans les rythmiques et les choix de sonorités, sont un peu trop claires. I Can Feel It All, est une autre pièce qui fait son effet avec son air contagieux. Dans celle-ci, Ainsworth démontre ce dont elle est capable vocalement et c’est tout à fait plaisant pour les tympans.

Sa reprise de Wicked Game, a ça de bon. Elle évite les pièges du maniérisme, chose que Chris Isaak n’a pas su faire. Cela permet d’apprécier la sobriété et l’authenticité de la chanson tout de même assez simple. Certaines chansons par contre, sont franchement décevantes. La sirupeuse What Is It est fade et fait appel aux lieux communs de la pop de bas étage. Est-ce Jessica Simpson ou Lydia Ainsworth qui chante? Et j’exagère à peine. Ricochet pour sa part alterne entre des moments plaisants et un refrain qui sent le macaroni au fromage réchauffé au micro-onde et encore tiède. Bref, c’est en deçà de ce à quoi Ainsworth nous a habitués.

Dans l’ensemble, il y a quelques bons coups sur Darling of the Afterglow, mais aussi beaucoup de référence à des artistes aussi disparates que toujours actifs. Elle nous offre encore quelques bonnes ritournelles de pop audacieuse, mais à de nombreux endroits, elle nous envoie de la pop sirupeuse et complètement sans intérêt.

Ma note: 6,5/10

Lydia Ainsworth
Darling of the Afterglow
Arbutus Records
41 minutes

http://lydiaainsworth.com/

Critique : Father John Misty – Pure Comedy

Voulez-vous savoir, c’est quoi le problème? Josh Tillman va vous le dire, en long et en large, et en plusieurs versions, parfois contradictoires. Après avoir sauté à pieds joints dans une vie de débauche comique avec Fear Fun et après avoir langoureusement embrassé les bouleversements du grand amour avec I Love You, Honeybear, Father John Misty n’embrasse plus que le dégoût du monde et le cynisme qui engloutit absolument tout. Un des rares éclats de joie qui restent dans sa musique provient de l’amusement que Tillman ressent à décevoir un certain type de fan, qui s’intéresse forcément à lui pour les mauvaises raisons, car les humains sont paresseux, sont de mauvais goûts, et ne veulent qu’un divertissement qui les rassure égoïstement dans leurs préjugés et leurs faiblesses.

Le tableau semble un peu lourd? Attendez, ça ne couvre qu’environ deux des chansons de l’album. Et le reste n’est pas plus joyeux.

La misanthropie n’est rien de nouveau pour Tillman. C’est la note dominante de son œuvre jusqu’à présent, en particulier de ses albums sous le nom de J. Tillman. En prenant le pseudonyme de Father John Misty, Tillman trouvait un équilibre captivant entre l’hédonisme et le désespoir, disant en gros : « Nous vivons dans une réalité détraquée, mais j’ai trouvé ce qui me fait du bien, alors allez tous chez le diable. » Pure Comedy se concentre sur les cinq derniers mots de cette phrase et les décline sous toutes sortes de formes.

Tillman imagine des scénarios dystopiques où l’humanité accepte avec bonheur d’être dénaturée si ça signifie que la peur et le stress sont apaisés. Il parle de l’omniprésence — et de l’insignifiance — des opinions en ligne. Et il y a Dieu et Jésus qui sont mentionnés un peu partout, les personnages qui gâchent tout, mais pourraient tout régler (il faut savoir que Tillman a grandi dans un environnement très religieux qu’il a fui dès qu’il l’a pu, et résolument le sujet le tracasse encore).

Bref, le fiel déversé coule dans toutes sortes de directions, parfois contradictoires, parfois sans queue ni tête, parfois aboutissant à des culs-de-sac. Fidèle à lui-même, toujours aussi lucide, malgré le manque d’enthousiasme, Father John aborde les faiblesses de ses nouvelles compositions de front dans l’interminable chanson Leaving LA, dix couplets de logorrhée sans refrain, pendant laquelle il reconnaît que c’est la chanson qui lui coûtera de nombreux fans. Il s’imagine un collégien, écoutant la pièce, se disant : « J’aimais bien ce gars, mais ce qu’il fait maintenant me donne envie de mourir. » Ça montre que rien n’échappe à son cynisme, mais ça montre aussi que l’autodérision corrosive l’emporte cette fois sur la composition.

Je n’ai jamais trouvé que la musique était ce qui était le plus intéressant de FJM, mais j’ai adoré à quel point son style musical convenait parfaitement à son personnage jusqu’ici. Sur Pure Comedy, la musique rappelle encore le rock pépère mélancolique des années 70 vivant dans l’ombre de l’album blanc des Beatles et de la musique de The Band, mais contrairement aux deux albums précédents, il y a ici un manque de variété, une mollesse envahissante généralisée, une uniformité dans les textures.

On ne peut pas nier le talent naturel de Tillman pour écrire des textes séduisants, et sa voix est encore belle à pleurer. Mais on a affaire ici à un album plutôt long — 13 chansons en 74 minutes — où rien de positif n’est exprimé sans être enveloppé au préalable dans le défaitisme, et où l’ensemble de la musique est généralement mou. Quand on y pense, c’est un peu un tour de force de faire un album aussi lourd dans un enrobage aussi léger. Mais ça n’en fait pas un album qu’on aimera revisiter à répétition.

Ma note: 6/10

Father John Misty
Pure Comedy
Sub Pop
74 minutes

www.fatherjohnmisty.com

Critique : Vincent Vallières – Le temps des vivants

« Ça l’air que c’est pas à soir qu’on va changer le monde.
Mais tant qu’à être là, call une autre ronde. »
– De bord en bord

 

Pour son septième disque en carrière, Vincent Vallières continue de nous faire marcher au rythme de ses mélodies cadencées. Parfois, le synthétiseur se tait pour laisser place au piano qui nous berce lentement.

L’auteur-compositeur et interprète a fait appel au talentueux multi-instrumentiste et réalisateur François Plante (Plaster) pour fabriquer ces sons et ces trames uniques, ainsi que George Donoso III. L’album ne dure que 32 minutes dans son ensemble, mais est empreint d’authenticité. Les fans de Vallières, retrouveront certains sons et quelques thématiques de son album (selon moi) le plus puissant, Le Repère Tranquille lancé en 2006 tel que l’amitié et l’amour.

C’est dans la chanson Le Pays du Nord que nous retrouvons le titre de l’album. Une description grise de la grande ville froide avec ses passants qui marchent à travers le vide nous donne froid dans le dos. Le refrain de Bad Luck, nous fait chantonner et plier des genoux à répétition avec plaisir. Mon coup de cœur: De bord en bord. Cette chanson un brin souverainiste nous donne envie de faire une longue marche dans notre quartier avec un désir de lever le poing en l’air. Une mélodie entrainante dans les oreilles et un désir de changer le monde.

À notre plus grand bonheur, Vincent Vallières fait encore appel à son acolyte de toujours André Papanicolaou (Into the woods, out of the woods, 2012). Leur voix et leur musique semblent liées pour bien des années encore. Leur solidité musicale ne fait que grandir! La talentueuse Amélie Mandeville prête sa voix à quelques reprises, mais nous ensorcelle dans Au Matin du Lendemain. Il termine son album avec une merveilleuse collaboration de Gilles Vigneault, Loin dans le bleu. Un piano émouvant et des souvenirs fracassés contre un mur. Une courte pièce qui termine son album sur un fil d’Ariane.

L’album est composé de 11 courtes chansons qui nous rappellent que Vallières est un parolier moderne et nous séduit toujours un peu plus avec sa simplicité et son charisme incroyable.

Ma note: 7/10

Vincent Vallières
Le temps des Vivants
Spectra Musique
32 minutes

http://www.vincentvallieres.com/