Métal / Industriel Archives - Page 2 sur 29 - Le Canal Auditif

Critique: Mastodon – Emperor of Sand

Nul doute, Mastodon est l’un des groupes les plus importants de la décennie 2000-2010 dans le merveilleux monde du métal américain. Alors que le Nü-Metal expirait son dernier souffle, Brann Dailor, Brent Hinds, Bill Kelliher et Troy Sanders nous livraient Lifesblood, un premier EP très agressif, puis Remission, un premier véritable album que j’écoute encore régulièrement aujourd’hui. Leur musique n’avait pas son pareil. Très technique, sauvagement pesante et accrocheuse, malgré une violence omniprésente. Les pièces composées par le quatuor d’Atlanta étaient surtout très intelligentes, en fait. Quand ils sont revenus avec Leviathan en 2004, j’ai su que ce n’était pas qu’un feu de paille et que je resterais accro longtemps.

Mais bon, notre lune de miel eût tôt fait de tirer à sa fin.

Bien sûr, il y a eu Blood Mountain et Crack The Skye, deux albums qui commandent le respect malgré une signature chez Warner. Reste que petit à petit, notre relation s’est effritée. La passion des premiers jours a fait place à la routine et il n’y avait plus de surprises. Les beaux jours de Leviathan étaient de plus en plus loin derrière. Tout était devenu prévisible. Comme sur le pilote automatique. Ça a commencé avec The Hunter, album inégal contenant sa part de bons coups, mais aussi plein d’imitations ratées de Queens of the Stone Age. Ensuite, c’est l’insipide Once More Round the Sun qui a brutalement mis fin à notre relation.

Pour être honnête, j’espérais très fort que Emperor of Sand puisse raviver la flamme. Sultan’s Curse, le premier extrait était quand même chouette et le groupe a renoué avec son ancien logo qui apparaît fièrement sur la pochette fort réussie de l’album.

Tous mes espoirs se sont par contre effondrés dès que j’ai entendu la voix de Brann Dailor, ce batteur qui devrait faire comme avant et laisser Brent et Troy se partager la tâche du chant, couiner les paroles de l’insupportable Show Yourself. Cette chanson-là m’a fait le même effet qu’à l’époque où j’ai entendu Got The Life de Korn. Une ritournelle dance pop cheap déguisée en toune métal. Changez les guitares pour du clavier et la voix de Brann pour celle de Debbie Gibson et ce serait beaucoup mieux. Ce serait en tout cas moins hypocrite.

Bon, tout n’est pas aussi mauvais sur le 7e album du groupe et je me suis surpris à apprécier Precious Stones et Steambreather. Des chansons patentées pour les radios alternatives, au plus grand plaisir des cravatés de chez Warner, probablement. Mais en fait, c’est exactement ce que je reproche à Mastodon Inc. Ces gars-là seraient encore capables de nous surprendre, mais ils se contentent de faire un rock à numéro. C’est solide techniquement, mais il n’y a pas beaucoup de viande autour de l’os pour les mélomanes aguerris et ça s’essouffle très vite. Des petits échos progressifs de Crack the Skye par-ci, des solos trippants par-là, mais rien pour écrire à sa mère. C’est moins affreux que le disque précédent, mais ce n’est pas non plus le grand retour espéré. Too little, too late.

Je vous laisse, j’ai une date avec Power Trip.

Ma note: 6/10

Mastodon
Emperor of Sand
51 minutes
Reprise/Warner

http://www.mastodonrocks.com/

Critique : Pallbearer – Heartless

Les sauveurs du doom, Pallbearer, maintiennent un rythme de création soutenu depuis leurs débuts en 2012 avec le colossal Sorrow And Extinction. Un rythme qui ne les empêche pas de polir la formule et de rehausser leur niveau d’écriture et d’exécution. Avec Heartless le quartet innove avec une proposition plus fluide, plus feutrée et plus variée tout en conservant sa percutante signature stoner-doom.

De quoi parle-t-on quand on évoque la nouvelle variété dans le son de Pallbearer? Ça se manifeste d’abord dans les attaques mélodiques pour lesquelles le chanteur Brett Campbell est appuyé plus souvent et plus férocement par Joseph D. Rowland, le bassiste. Pallbearer a également recours à de nouvelles techniques pour créer la pesanteur de ses compositions. Plutôt que de laisser réverbérer de lourdes notes de guitares, Campbell et Devin Holt attaquent certaines portions avec de gros riffs en double-croche, joués en « palm mute ». Ça donne un côté hargneux jusque-là introuvable dans le son de Pallbearer.

Après une entrée en matière plus en phase avec le son retrouvé sur Sorrow And Extinction et Foundations of Burden, avec les titres I Saw the End et Thorns, on découvre certes Pallbearer moins pressé avec Lie Of Survival, mais c’est véritablement là que débute l’expérience Heartless. Le cœur de l’album, composé justement de Lie Of Survival, Dancing In Madness, Cruel Road et Heartless, totalise plus de 35 minutes de musique sur lesquelles Pallbearer atteint de nouveaux seuils de tristesse, d’agressivité et d’air choral. Un véritable tour de force.

Certes, il s’agit d’un album dense que certains trouveront pompeux. C’est toujours la même chose avec Pallbearer. Mais Heartless doit être vu comme une expérience d’introspection, une communion, d’abord entre quatre musiciens au sommet de leur art, puis entre soi-même et cet objet musical chargé, nourri par le chagrin, la désolation, le deuil et la cruelle fatalité. Pallbearer continue donc à construire le monolithe qu’est déjà sa discographie avec un troisième album texturé et puissant.

Ma note: 8,5/10

Pallbearer
Heartless
Profound Lore Records
61 minutes

http://pallbearerdoom.com/

Critique : Crystal Fairy – Crystal Fairy

Crystal Fairy est un premier album sorti un peu de nulle part pour le quatuor improbable du même nom. Il est composé de Dale Crover et Buzz Osborne des Melvins, de la charismatique Teri Gender Bender (Le Butcherettes) et d’Omar Rodriguez-Lopez (At The Drive-In, Mars Volta) qui officie ici à titre de bassiste de luxe.

Un premier effort qui, comme on l’attend de ces musiciens d’exception, ne laisse rien au hasard. C’est gras, punché et groovy, mais sans réprimer pour autant une intention punk certaine. L’expéditive Chiseler s’occupe justement de nous le faire comprendre en lever de rideau. On reconnaît bien sûr la signature des Melvins sur l’ensemble des titres grâce à ce son si distinctif de la guitare du bon Buzz qui, il faut le mentionner, s’exerce ici à la six cordes comme dans les beaux jours de Houdini et Stoner Witch.

Le jeu de basse de Rodriguez-Lopez n’est pas juste impeccable, il est omniprésent et contribue à donner de la texture aux compositions tout en ajoutant une rondeur, ou un côté sucré, à l’assemblage de Crystal Fairy. Et par-dessus le jeu des gars, on découvre une Teri Gender Bender qui connecte avec sa PJ Harvey intérieure et qui prend le plancher avec une séduisante confiance. Les amateurs de Le Butcherettes la découvriront donc moins rageuse et plus sexy dans sa livraison. Mais attention, un charme invitant, parce que dangereux : Gender Bender montre les dents à plusieurs reprises aussi sur l’album et cet élément de danger n’est jamais loin lorsqu’on lit les paroles qu’elle a concoctées pour l’exercice. Fine parolière, sa plume est aiguisée tout juste comme le jeu du bon Dale, toujours impérialement précis derrière les tambours.

Les meilleurs moments sur ce premier album, ou du moins, ceux qui se démarquent le plus de l’ensemble cohérent, sont probablement Moth Tongue pour son lent groove suave et les cris plaintifs de Gender Bender, Necklace Divorce et Secret Agent Rat pour leurs costauds riffs melvinsesques, Vampire X-Mas et sa charge heavy métal ou encore la pièce titre sur laquelle tous les membres brillent par leur performance.

Dans l’ensemble, Crystal Fairy est un disque furieusement réjouissant dans la région. Voilà donc un « super-groupe » qui ne se contente pas que de livrer un produit rock satisfaisant et qui étonne plutôt en ratissant large à l’intérieur de ce que les membres font de mieux : un stoner rock protéiné, intelligent et accrocheur. C’est toujours mieux que d’exploiter peu d’idées dans un large spectre de sonorités que vous me direz? Eh bien, vous aurez parfaitement raison.

Crystal Fairy est peut-être qu’un « one shot deal », mais contrairement à trop d’albums de « super-groupes », le quatuor a réussi à pondre un disque qui nous garde sur le rebord de notre siège (quand on n’est pas carrément debout à faire de l’air guitare) et plus important encore, un album auquel on reviendra souvent pour ses qualités beaucoup plus que par nostalgie de cette improbable association de musiciens-chouchous.

Ma note: 8/10

Crystal Fairy
Crystal Fairy
Ipecac Records
44 minutes

https://crystalfairy.bandcamp.com/

Critique : Code Orange – Forever

Le nouveau Code Orange, Forever, est l’album le plus épatant à être paru en ce début d’année. Et il devrait le rester pour un bout! Le successeur d’I Am King établit un nouveau standard de brutalité, tout en intégrant à la formule du groupe de nouvelles sonorités. C’est une chose de composer un album qui tapissera vos murs avec le sang de vos oreilles, mais c’en est une autre que de créer des ambiances et des atmosphères dans un chaos de rage et un brouillard de mort.

Car, oui, le pain et le beurre du metalcore de Code Orange a beau être les guitares titanesques, la basse au son de rouleau compresseur, la batterie sauvage et la voix infernale, gutturale, mais ce n’est justement pas votre groupe moyen de metalcore ordinaire avec son lot de breakdowns prévisibles et de paroles tirées de conversations de chums de gym. Code Orange prend le genre au sérieux. Il lui insuffle une bonne dose de fuck toute, d’éléments industriels, d’ambiances bizarroïdes, de textures inquiétantes et… le chant de Reba Meyers, la guitariste. Oui, une fille! Sacrilège que diraient les bros de Beartooth.

Des pièces comme Hurt Goes On, Real, The Mud et Dream2 exploitent ce côté glacial typique de l’industriel, ce qui ajoute à l’intention purement apocalyptique de Forever. Bleeding In The Blur et Ugly, pour leur part, ralentissent la cadence et permettent à l’ensemble de respirer avec leurs énormes refrains « alternatifs » et leur puissance « deftonnienne ». Mais ces transitions de genres et d’ambiances n’affectent en rien la cohérence de l’album. Ça demeure colossalement écrasant du début à la fin. Ah oui, j’oubliais, Forever est une production de Kurt Ballou.

Au final, Forever est un album authentiquement viscéral, singulièrement innovant et déconcertant d’agressivité. Comme si le quatuor de Pittsburgh avait répondu «challenge accepted» au titre du dernier album de Nails, You Will Never Be One Of Us. Bref, Forever n’est pas que le meilleur album à ce jour de de Code Orange, il démolit en une trentaine de minutes tout le penchant macho-douche-redneck du metalcore des 10 dernières années. Rien que ça.

Ma note: 8/10

Code Orange
Forever
Roadrunner Records
35 minutes

codeorangetoth.com/

Critique : King Woman – Created in the Image of Suffering

Voilà bien trois ans que nous avons à l’œil sur King Woman, le projet de la chanteuse américaine Kristina Esfandiari. En fait, depuis la sortie de l’excellent EP Doubt. Voici qu’elle nous fait enfin le plaisir de faire paraître un album complet. Elle est accompagnée dans cette aventure par Colin Gallagher, Joey Raygoza et Peter Arensdorf. De plus, son album a été réalisé par le talentueux Jack Shirley qui a travaillé dans les dernières années avec Deafheaven, Oathbreaker et Wreck & Reference.

Alors, qu’est-ce que ça donne Created in the Image of Suffering? À l’instar de la souffrance, il nous donne envie d’y revenir, de faire de nous des masochistes. Parce que cet album est tout simplement génial. King Woman se hisse parmi l’élite du Doom métal contemporain à même titre que Pallbearer et Electric Wizard.

Dès les premières notes d’Utopia, King Woman nous balance de la lourdeur alors que la voix d’Esfandiari est perdue dans la brume d’une réverbération efficace. Tout au long de la galette, elle va alterner entre ces atmosphères vocales psychédéliques et la fragilité de sa voix nue. C’est totalement réussi. Deny ralentit la cadence et nous enfonce de plus en plus dans un doom ésotérique. Comme le démontre aussi Worn, King Woman excelle lors qu’il est temps de ralentir le tempo pour laisser le temps aux notes de pleinement se déployer.

Created in the Image of Suffering est bon dans son ensemble, mais… il y a un gros, mais. La pièce centrale titrée Hierophant. Celle-ci nous transporte ailleurs, nous donne envie de prier de nouvelles divinités inconnues. Elle donne envie de tourner le regard vers les cieux et d’essayer de comprendre ce qui régit nos vies. C’est excessivement simple. La pièce est une répétition sur un modèle qui varie quelque peu :

«If you’re a sacred script
I am the hierophant
If you’re a holy church I wanna worship
I’ve gotta be the one I’ve gotta be
I’ve gotta be the one I’ve gotta»
– Hierophant

Lorsque la musique s’arrête et qu’on reste seul avec une guitare légèrement distorsionnée et la voix d’Esfandiari qui nous chante avec toute la fragilité dont une âme est capable ces quelques lignes en boucle. On atteint un autre niveau. C’est touchant, déchirant et inspirant. Le tout en traitant du plus vieux sujet du monde : l’amour. Cependant, l’Américaine le fait avec goût, ingéniosité, authenticité et intensité.

On a attendu longtemps pour ce premier album de King Woman, mais l’attente valait le coup. Created in the Image of Suffering est un magnifique album de doom métal, un incontournable pour les amateurs du genre lourd en ce début d’année 2017.

Ma note: 8/10

King Woman
Created in the Image of Suffering
Relapse Records
39 minutes

http://kristinaesfandiari.tumblr.com/