Le Vieux Stock Archives - Page 8 sur 9 - Le Canal Auditif

Sujfan Stevens – Illinoise

Sufjan StevensJe me souviens encore de ma première rencontre avec Sufjan Stevens. C’était en 2010, peu de temps après la sortie de The Age Of Adz. À l’époque, j’habitais avec mon bon ami Pat et celui-ci avait commencé à écouter ça dans l’appartement. Un soir, pendant une partie d’échecs, un de nos rituels quasi quotidiens, pendant lequel nous choisissions chacun notre tour de la musique, il a sélectionné cet album. Celui-ci s’est terminé plusieurs minutes après la fin de la partie, mais nous étions toujours sur le divan à écouter la voix douce et mélancolique de Stevens. C’est le moment où Stevens a gagné mon cœur. C’est encore très limpide et le sentiment ne s’est jamais étiolé par la suite. Au contraire, plus j’apprenais à le connaître, plus mon respect, mon amour et ma connexion avec son art grandissaient.

Illinoise, qui fête ses dix ans d’existence, est entré beaucoup plus tard dans ma vie. Alors qu’il était présent sur mon disque dur depuis au moins trois ans, j’y ai posé les oreilles sérieusement pour la première fois au printemps 2014. Un moment qui précédait plusieurs grands changements dont je vous épargnerai les détails. Je me souviens très bien du moment où les premiers accords de Concerning The UFO Sighting Near Highland, Illinois ont frappé mes tympans. Je me souviens du sentiment de réconfort qui m’a envahi alors que les accords répétés tintaient dans l’appartement. J’étais seul et il faisait nuit à l’extérieur. Je me souviens aussi que de chaudes larmes ont rigolé le long de mes joues.

Ma relation avec Sufjan Stevens en est une d’intimité. C’est le genre de musique que j’écoute seul lorsque je me sens «full sentimental» ou lorsque le monde extérieur semble complètement étranger. La musique de Stevens est faite sur mesure pour l’introspection avec ses paroles sensibles qui traduisent les questionnements existentiels qui assaillent pas mal tout le monde à un moment ou un autre. Chicago est sans doute la pièce qui représente le mieux ce sentiment de confort par mimétisme. Alors que le désir de m’installer dans la Grosse Pomme m’assaillait, le couplet: «I drove to New York/In a van with my friends/We slept in parking lots/I don’t mind, I don’t mind/I was in love with the place/In my mind, in my mind/I made a lot of mistakes/In my mind, In my mind» me plantait sa pique dans la patate comme la pointe d’un mousquet sur les plaines d’Abraham. Des images de nuit passées dans un bar de Williamsburgh avec des amis remontent immédiatement, tout comme ce sentiment d’insouciance, de bonheur et de possibilité que je ressentais à l’époque.

C’est sur Illinoise que le côté baroque de The Age of Adz est né. L’orchestration magnifique des pièces inspire la grandeur d’âme et captive par son magnétisme magique. The Tallest Man, The Broadest Shoulders: Part I: The Great Frontier/Part II: Come to Me Only With Playthings Now est un excellent exemple de la capacité de l’artiste à orchestrer magnifiquement ses mélodies. Illinoise est le résultat d’un long processus d’enregistrement que Stevens a fait par lui-même. La plupart des instruments qui sont présents sur la galette ont été joués par ses propres mains… mais cela ne veut pas dire que d’autres musiciens n’ont pas mis la main à la pâte. James McAllister, qui est toujours le batteur de Sufjan Stevens en studio et en tournée, a fait ses débuts sur l’album. On compte aussi l’apport des cordes de Rob Moose qui pour une somme totale de cent dollars a habillé Chicago et They Are Night Zombies!! They Are Neighbours!! They Have Come Back from the Dead! Ahhhh!

Illinoise est un peu le perfectionnement de la recherche musicale que Sufjan Stevens avait entamée sur les opus précédents, que ce soit Michigan ou encore le très folk Seven Swans. Certaines pièces rappellent ce dernier tel que la douce et poignante John Wayne Gacy Jr. ou encore Casimir Pulaski Day. Stevens est particulièrement efficace lorsqu’il nous glisse tout doucement les mélodies à l’oreille en toute simplicité, un peu comme un Elliott Smith par exemple. Ce qui apparaît clair aujourd’hui, lorsqu’on regarde avec du recul l’importance de Sufjan Stevens en tant qu’auteur-compositeur, c’est sa capacité à chercher ailleurs, à expérimenter tout en demeurant criant d’honnêteté.

Je pourrais vous parler de chacune des pièces et vous décrire la myriade d’émotions qu’elle évoque chez moi, mais je préfère vous encourager à plonger tête première dans ce petit bijou qu’est Illinoise. Vous avez devant vous plusieurs heures de purs délices auditifs.

http://music.sufjan.com/

Faith No More – The Real Thing/Angel Dust

Faith No MoreL’histoire est écrite par les vainqueurs. Si les années 90 sont perçues comme la décennie où le rock alternatif, le punk et le hip-hop sont devenus les souverains de la musique populaire après vingt ans dans la marginalité, c’est parce que leurs victoires les plus éclatantes n’ont pas été éclipsées par leurs quelques cuisantes défaites.

Je m’explique: il est devenu honteux d’admettre qu’on a aimé Creed et Godsmack, mais l’impact de ces groupes n’a pas été supérieur à celui de Soundgarden, de Pearl Jam, d’Alice In Chains et des autres qui les ont influencés. On ne peut pas en dire autant du rap-rock et du funk-metal. Leurs principaux porte-étendards ont tôt ou tard eux-mêmes délaissé le genre, et leurs émules en ont fait une bouillie nü-metal qui est devenue carrément embarrassante, et pas seulement à cause de Woodstock ‘99. On peut parler ici d’un style vaincu.

Faith No More est associé à ce vestige musical, mais il serait dommage que ça fasse ombrage à ses bons coups. La formation a été plus imprévisible et innovatrice qu’à peu près tous les groupes issus de la scène métal et alternative des années 80. La cohabitation d’une section rythmique puissante et infatigable (le batteur Mike “Puff” Bordin et le bassiste Billy Gould), d’un claviériste ouvert à la musique pop et dance (Roddy Bottom), et d’un guitariste thrash ami personnel de Metallica (Jim Martin) ne pouvait que donner un rock difficile à catégoriser.

Les albums The Real Thing et Angel Dust ont été réédités ce mois-ci, visiblement pour profiter de la reformation du groupe. Les albums originaux sont accompagnés de quelques b-sides et d’enregistrements live qui n’avaient jamais été difficile à trouver, mais qui ont au moins le mérite de merveilleusement illustrer à quel point le groupe a progressé en à peine quelques années, tant en studio que sur scène.

Même si Faith No More existait depuis 1981, c’est l’album The Real Thing, et l’arrivée du prodigieux chanteur Mike Patton, qui ont propulsé le groupe sur la scène internationale en 1990. Les ingrédients disparates du groupe trouvaient le juste équilibre avec The Real Thing. Composé et enregistré quand le groupe n’envisageait pas du tout la possibilité d’un succès commercial, The Real Thing offrait un hard rock ouvert aux influences externes, mais interprété au premier degré et avec sérieux. À titre d’exemple, il comprenait une reprise très fidèle de War Pigs de Black Sabbath. Dans les années suivantes, le groupe n’allait plus reprendre des influences aussi évidentes, et le ton allait devenir nettement plus irrévérencieux.

L’album est lancé en 1989, mais le succès arrive environ un an plus tard grâce à la chanson Epic, qui finira par atteindre le 9e rang du palmarès Hot 100 de Billboard. Faith No More est surpris par l’attention qu’il reçoit, et ouvre un peu trop la porte à la presse musicale. S’ensuit le difficile enregistrement de l’album suivant, une période où trop de choses pèsent sur les épaules du groupe. Il y a beaucoup de va-et-vient en studio, tant des journalistes que de représentants de la maison de disque. On espère d’autres hits comme Epic, d’autant plus que le récent mégasuccès commercial de Metallica et de Nirvana fait croire que le métal et le rock alternatif sont des mines d’or à exploiter au plus vite. Faith No More se rebiffe, restreint l’accès au studio, et compose un album pour envoyer promener les vautours qui l’encerclent. Il compose ses chansons les mieux ficelées à ce jour, mais est devenu trop cynique pour s’empêcher de se moquer de son propre passé et du rock grandiloquent en général.

Il en résulte l’album Angel Dust, lancé en juin 1992. Si on avait jusqu’alors décrit FNM comme un groupe rap-métal ressemblant un peu trop à certains rockeurs/surfeurs adeptes de punk et de funk (lire Red Hot Chili Peppers), ça n’allait plus être possible. À part quelques gros refrains accrocheurs, peu semble rester de l’ancien Faith No More. Les échantillonnages et les sons de synthés sont plus en évidence, les ambiances deviennent par moment très lugubres, voire déstabilisantes, et quand l’énergie se veut agressive, elle l’est plus qu’elle ne l’a jamais été (notamment dans les pièces Caffeine, Smaller And Smaller, Malpractice et Jizzlobber). Le groupe se met à aborder des genres incongrus, et il y saute à pieds joints, avec un humour pince-sans-rire qui colorera le reste de sa carrière (la pièce RV et la reprise du thème de Midnight Cowboy).

Ce changement de cap est ce qui est arrivé de mieux à Faith No More, et c’est ce qui a assuré qu’il reste à jamais dans les annales. Peu d’albums ont été aussi marquants pour la vaste scène métal, qui avait gravement besoin d’un coup de pied au derrière et d’une dose de cran. La période 1991-1992 nous avait donné le champ du cygne de Metallica et de Guns N Roses, et une panoplie d’albums décevants/désastreux d’autres grands noms tels que Megadeth et Iron Maiden. Le coup de pied au derrière n’est pas seulement venu de FNM, évidemment. Le mois de juin 1992 à lui seul nous a aussi donné Meantime de Helmet et Blues For The Red Sun de Kyuss. Un grand changement de garde s’annonçait, et Faith No More en était le meilleur exemple.

Personnellement, j’aurais du mal à trouver un album plus important qu’Angel Dust dans la formation de mes jeunes sensibilités musicales. C’est hors de tout doute l’album que j’ai le plus souvent écouté dans ma vie. Il est venu s’imposer à moi, comme à bien d’autres, pour la grande vérité qu’il recélait: à talent égal, l’artiste le plus singulièrement lui-même sera toujours plus fascinant que celui qui suit fidèlement les traces d’un autre.

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Chico Magnetic Band – Chico Magnetic Band

R-4531034-1374137739-2719Tout a commencé par le simple partage d’un clip YouTube de la chanson Pop Orbite du Chico Magnetic Band par un ami fana de Jimi Hendrix et de vieux stock décalé. Intriguée, j’ignorais à ce moment précis que j’étais à un clic d’une question obsessionnelle qui allait se loger de façon permanente dans une partie étrangement entêtée de mon esprit.

Le Chico Magnetic Band est un groupe qui met en vedette l’explosif Mahmoud Ayari, ou Chico, pour les intimes et pas mal tout le monde, un Français originaire de Tunisie et fervent admirateur de Jimi Hendrix (cheveux et style vestimentaire à l’appui). Pas étonnant donc qu’on retrouve une reprise de Cross Town Traffic de Hendrix sur l’album homonyme du Chico Magnetic Band qui paraît en 1971 sur l’étiquette française Disques Vogue.

Né des cendres de l’éphémère formation lyonnaise Chico And The Slow Death qui se consacrait en majeure partie à des reprises d’Hendrix et d’autres groupes de rock, le Chico Magnetic Band voit le jour en 1969 de l’alliance de Chico au chant et aux «performances connexes», de Patrick Garel à la batterie, d’Alain Mazet à la basse et de Bernard Monneri à la guitare. Comme on s’y attend, le groupe propose d’emblée un rock psychédélique assez lourd noyé de nappes de guitares témoignant de l’admiration que ses membres portent à Hendrix. Chico ne manquera pas de se faire remarquer par le public, par ses pairs, et par les services de police et d’incendie en raison de ses prestations endiablées pendant lesquelles il lui arrivera de jeter des poulets vivants dans la foule, de prendre un bain dans une bassine installée sur scène ou d’allumer un casque couvert de pétards enfumant les salles de spectacle qui le banniront tour à tour.

Sur l’album homonyme du Chico Magnetic Band, qui est en outre le seul long jeu que la formation fera paraître en 1971, on retrouve quelques pièces plus expérimentales qui mettent de l’avant les collages électroniques de Jean-Pierre Massiera, notamment les pièces Pop Pull Hair et Pop Orbite.

Et c’est précisément de là qu’émerge la question à cent piasses pour les Québécois et à cent balles pour les Français: qui donne la réplique, ou plutôt hurle la réplique au Français anxieux dans la chanson Pop Orbite? Si vous n’avez pas encore cliqué sur le lien du vidéo au bas de cet article pour satisfaire votre curiosité insatiable, je vous résume le subtil dialogue qu’on y entend:

– Français anxieux: «Aussi mais répondez, dites quelque chose, répondez quoi!»
– Québécois peu réceptif: «Mange d’la marde!»

Bon. On ne se lancera pas dans une tentative d’interprétation psychosociale de cet échange peu courtois entre soi-disant cousins, mais on peut tout de même se demander QUI est le Québécois de service retenu pour proférer cette fin de non-recevoir bien sentie. Et c’est cette question pour le moins triviale qui m’a lancée sur la piste de Chico, de Massiera et de leurs liens avec le Québec.

Parenthèse: si vous avez l’impression de reconnaître vaguement l’intro de la chanson Pop Orbite et plusieurs des sons étranges qu’on y entend, c’est qu’ils proviennent de la One Note Samba – Spanish Flea de l’album Kaleidoscopic Vibrations que les pionniers de l’électronique Perrey And Kinsgley ont fait paraître en 1967 (elle-même un «mashup-reprise» de Spanish Flea de Herb Alpert et de la Samba De Uma Nota So de João Gilberto); jusqu’ici rien de bien surprenant puisque Massiera s’adonnait fréquemment à ce genre d’emprunt pour réaliser ses collages sonores.

Mais pour revenir à notre question principale, précisons de prime abord que l’on n’écarte pas la possibilité que ce soit Chico, Massiera ou l’un des musiciens du Chico Magnetic Band qui imite l’accent québécois; si c’est le cas, c’est franchement réussi et on aimerait transmettre nos félicitations à qui de droit. Il y a aussi la possibilité qu’il s’agisse d’échantillonnage; Massiera aurait-il extrait ce «mange d’la marde» d’un enregistrement québécois préexistant? Si vous croyez reconnaître la voix qui lance l’invective ou que vous avez une idée d’où ça pourrait provenir, prière de communiquer avec nous dans les plus brefs délais, parce que oui, nous nageons toujours en plein mystère.

Il est en outre important de savoir que Jean-Pierre Massiera est venu au Québec enregistrer quelques simples avec nul autre que le producteur et musicien Tony Roman, fondateur de l’étiquette Canusa qui endisquera Nanette, Les Baronets, Patrick Zabé, Les Hou-Lops… Et Les Maledictus Sound, en 1968, avec Massiera. Massiera et Roman auraient donc collaboré de 1968 à 1969, pour sortir quelques simples, dont Un peu beaucoup de Marie-Claude, Les directeurs artistiques de Christiane Breton, Adieu/Armes et Larmes de Richard (Pasero), et pour préparer la sortie de l’album homonyme des Maledictus Sound et de l’album Expérience 9 de ce même groupe.

Apparemment venu au Québec avec son propre équipement puisqu’il considérait que celui de Roman n’était pas approprié, Massiera serait retourné quelques mois plus tard en France quelque peu frustré de sa collaboration avec Roman. Aurait-il néanmoins profité de son passage en sol québécois pour enregistrer un authentique «mange d’la marde» in situ ou l’aurait-il fait dire à Chico lors de l’enregistrement de Chico Magnetic Band deux ans plus tard? Les paris sont ouverts et tout renseignement pouvant faire avancer d’un iota cette enquête nationale est évidemment le bienvenu.

L’oeuvre et la carrière de Massiera, musicien et producteur niçois obscur de musique électronique inspirée de la science-fiction et des films d’horreur, pourraient sans aucun doute faire l’objet d’un ouvrage étoffé passionnant (avis aux musicologues en manque de défis), et à cet égard, il convient de souligner le travail admirable de l’étiquette Mucho Gusto Records qui réédite des pièces de Massiera depuis quelques années.

Et pour vous prouver que Massiera est partout, rappelons qu’il a aussi collaboré avec Claude Lemoine, producteur des Rockets avec qui il coproduira l’album italo-disco des Visitors paru en 1981 (le premier opus plus prog/expérimental des Visitors était initialement paru en 1974), dont la pièce titre vous sera familière si vous avez joué à Grand Theft Auto V… Claude Lemoine qui s’avère n’être nul autre que le père de Jordy. Comme quoi il est bon de garder à l’esprit qu’on est tous à six degrés de séparation de Jordy, peu importe les routes, avenues et détours que l’on emprunte. (À suivre…)

*Un grand merci à Sébastien Desrosiers de Mucho Gusto Records et Mondo P.Q. pour les précieux renseignements à propos de la collaboration Massiera/Roman.

http://muchogustorecords.com/blog/fr/a-propos/

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Sonic Youth – Goo

Sonic_Youth_GooCeux qui croient que l’art ne sert à rien, évitez ce texte. Je pourrais même vous dire que sans la culture, au sens large du terme, la musique et la littérature plus particulièrement, je ne ferais plus partie de ce monde. Vous trouvez que j’exagère? C’est que vous n’étiez pas dans mes bottines pendant la décennie 90, point à la ligne. Le disque que je m’apprête à vous présenter fait partie de ceux qui sont d’une importance capitale. C’est donc avec une émotivité non feinte que je vous propose de célébrer le 25e anniversaire de la parution de Goo de Sonic Youth.

En effet, le 26 juin 1990, Geffen Records mettait sur le marché l’un des disques les plus importants de toute mon existence. À l’époque, en plus de faire partie d’un groupe rock, de ne pas savoir quoi faire de mes dix doigts et de me brûler ces mêmes dix doigts en tant que plongeur dans un restaurant détenu par les Pères Oblats (vive le catholicisme!), j’étais scotché littéralement à ce disque. Le bonhomme venait de déguerpir de la maison, la maman filait franchement un mauvais coton, je venais de saboter mes études en journalisme au Cégep de Jonquière et ne me restait que mon «band», le Velvet Underground et… ce Goo de Sonic Youth!

Réalisé par Sonic Youth, avec la participation de Nick Sansano (l’homme derrière Daydream Nation) et Ron St. Germain, on voit le quatuor rock inharmonieux proposer à ses fanatiques un virage mélodique assez surprenant. Sans perdre dans la brume les sublimes dissonances guitaristiques de Thurston Moore et Lee Renaldo, la formation s’affaire à resserrer sa musique, à incorporer de véritables mélodies, devenant ainsi les précurseurs attitrés de la vague grunge, conjointement avec les salopards de Dinosaur Jr. Ont participé à cette conception sonore une panoplie de grosses pointures du rock indépendant du «bon vieux temps»: la guitare du dinosaure en chef J Mascis intervient sur trois morceaux, Don Fleming prête son organe vocal sur Dirty Boots et Disappearer et Chuck D de Public Enemy pose sa grosse voix sur le manifeste féministe Kool Thing… une grande chanson, il va sans dire!

Goo s’écoute sans interruption du début à la fin. Ce chef-d’œuvre démarre avec l’imparable riff arpégé qui soulève Dirty Boots (que dire de l’explosion finale!). Ça se poursuit avec la douce vengeance de Karen Carpenter (personnifiée par Kim Gordon) sur les doutes émis par sa mère concernant les capacités musicales de la mythique chanteuse: Tunic (Song For Karen). Bouleversant! S’alignent la bondissante Mary-Christ, la géniale Kool Thing, la bruyante et cacophonique Mote.

En deuxième partie d’album, Kim Gordon reprend le micro sur My Friend Goo. On verse dans une prenante mélancolie sur Disappearer… avec l’envie de disparaître carrément. On reprend nos esprits à l’aide des hurlements hystériques en conclusion de Mildred Pierce. On tripe littéralement sur le jeu de guitare de Renaldo et Moore à l’écoute de Cinderella’s Big Score. Le périple se termine sur la magistrale Titanium Expose qui met à l’avant-plan un riff de malade, joué à une vitesse décuplée à la fin, et qui encore aujourd’hui fonctionne à merveille. Mention plus qu’honorable à la pochette de Raymond Pettibon, celui-là même qui concevait les images des albums de Black Flag et qui est impliqué avec les vieux punks de Off! Fait important à noter, Sonic Youth à l’époque était mécontent du son d’ensemble de cette production et a donc fait paraître les versions démos de Goo via le fan-club de la formation. Aujourd’hui, je réécoute pour la énième fois ce disque et ça rentre toujours au poste!

Je vous le confirme sans aucune espèce de pudeur, avec l’œuvre complète du Velvet Underground, ce Goo m’a permis de passer au travers d’une période houleuse de mon existence. J’ai dépiauté cette galette comme un véritable fou furieux, m’accrochant désespérément à ces sons discordants et assourdissants qui s’harmonisaient radicalement au rythme de vie désordonné que j’avais à l’époque… et je suis encore sur cette terre pour faire l’apologie de ce monument du rock états-unien. Donc, s’il y en a qui croit encore après cette lecture que l’art ne sert à rien, je les envoie se faire foutre sans ménagement!

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Supergrass – I Should Coco

51sm+ubTLoLIl y a Blur. Il y a Oasis. Il y a Pulp. Et il y a aussi Supergrass, un groupe qu’on a souvent tendance à oublier lorsque l’on discute de britpop. Dans le cadre de la chronique Le Vieux Stock, on aimerait célébrer avec faste (et avec une mythique Rolling Rock) le 20e anniversaire du tout premier album de cette formation qui s’est éteinte en 2010 et qui était menée par l’excellent Gaz Coombes: I Should Coco.

Le contexte? En 1995, l’inutile bataille entre Blur et Oasis atteignait son paroxysme et alors que les Anglais (pour une fois) avaient une chance de s’unir derrière tout un courant musical, ils ont plutôt décidé de se déchirer entre eux, les riches snobinards préférant Blur et les pauvres, un peu « hooligans » sur les bords, choisissant l’arrogance des frangins Gallagher. Une véritable perte de temps!

Et la raison pour laquelle cet I Should Coco de Supergrass prend une certaine importance historique, c’est qu’avec l’aide de ces chansons juvéniles, évoquant autant le punk à cent à l’heure des Buzzcocks, le rock carré des Kinks et le pop-rock des Jam, et surtout, avec une insouciance totalement jouissive, les trois jeunes morveux de l’époque envoyaient paître joyeusement les mastodontes mentionnés précédemment. Enregistré très rapidement et réalisé par Sam Williams, ce disque respire l’urgence pas à peu près.

Au niveau littéraire, sans être un parolier de grand talent, Coombes prônait un relâchement des brides sur les adolescents britanniques de l’époque. Pas de problème avec ça, c’est ce qu’il faut faire quand on est jeunes, britannique ou pas! Caught By The Fuzz, par exemple, raconte l’histoire vécue par le leader du trio, se faisant arrêter à 15 ans pour possession de cannabis.

Chez Supergrass, il n’y a pas seulement que Gaz Coombes, on y retrouve également le bassiste cinglé Mickey Quinn et le frénétique batteur Danny Goffey. Les trois ensembles, principalement sur I Should Coco, refusaient obstinément le raffinement et lorsque l’on réécoute attentivement ce disque, on est happé par la folle énergie, peu subtile, mais complètement captivante de ces excellents musiciens.

I Should Coco s’est vendu à tout près de 500 000 exemplaires en Angleterre seulement et à près d’un million de copies à travers la planète… mais ça n’a jamais vraiment levé aux États-Unis. Rien de bien surprenant là-dedans. Les journalistes musicaux américains ont toujours boudé les parutions anglaises et le vice-versa s’applique autant aux Britanniques. Une imbécillité à notre humble avis!

À la sortie du disque, la critique européenne fut unanime saluant la fougue et le je-m’en-foutisme de Supergrass et force est d’admettre qu’avec le recul, I Should Coco vieillit super bien. Même l’humour enfantin présent sur l’album nous a fait sourire à quelques reprises. On vous conseille de prêter l’oreille à la locomotive punk I’d Like To Know, au piano très «Crocodile Rock» d’Elton John entendu sur Alright, à l’explosive Lose It, à la fuzzée Lenny, au blues rock très Lennon titré Time de même qu’à la beatlesque Sofa On My Lethargy. Notre morceau préféré? Strange Ones, avec ses changements rythmiques inattendus et sa petite inclinaison Buzzcocks, rock à fond la caisse. C’est totalement accrocheur!

Sans être un disque pour lequel on a un immense attachement sentimental, I Should Coco ne sera jamais relégué aux oubliettes ou encore rejeté de notre bibliothèque musicale, car c’est une conception sonore sur laquelle on aime revenir une fois de temps à autre afin de vérifier si elle tient encore la route. Pas de doute là-dessus, on vous le certifie, ça fonctionne encore très bien, et ce, 20 ans après sa sortie. Longue vie à I Should Coco et révérence à un groupe britannique fort mésestimé qui aurait sans doute mérité un peu plus de reconnaissance… du moins de ce côté-ci de la grande flaque!

http://www.supergrass.com