Le Vieux Stock Archives - Page 8 sur 9 - Le Canal Auditif

Chico Magnetic Band – Chico Magnetic Band

R-4531034-1374137739-2719Tout a commencé par le simple partage d’un clip YouTube de la chanson Pop Orbite du Chico Magnetic Band par un ami fana de Jimi Hendrix et de vieux stock décalé. Intriguée, j’ignorais à ce moment précis que j’étais à un clic d’une question obsessionnelle qui allait se loger de façon permanente dans une partie étrangement entêtée de mon esprit.

Le Chico Magnetic Band est un groupe qui met en vedette l’explosif Mahmoud Ayari, ou Chico, pour les intimes et pas mal tout le monde, un Français originaire de Tunisie et fervent admirateur de Jimi Hendrix (cheveux et style vestimentaire à l’appui). Pas étonnant donc qu’on retrouve une reprise de Cross Town Traffic de Hendrix sur l’album homonyme du Chico Magnetic Band qui paraît en 1971 sur l’étiquette française Disques Vogue.

Né des cendres de l’éphémère formation lyonnaise Chico And The Slow Death qui se consacrait en majeure partie à des reprises d’Hendrix et d’autres groupes de rock, le Chico Magnetic Band voit le jour en 1969 de l’alliance de Chico au chant et aux «performances connexes», de Patrick Garel à la batterie, d’Alain Mazet à la basse et de Bernard Monneri à la guitare. Comme on s’y attend, le groupe propose d’emblée un rock psychédélique assez lourd noyé de nappes de guitares témoignant de l’admiration que ses membres portent à Hendrix. Chico ne manquera pas de se faire remarquer par le public, par ses pairs, et par les services de police et d’incendie en raison de ses prestations endiablées pendant lesquelles il lui arrivera de jeter des poulets vivants dans la foule, de prendre un bain dans une bassine installée sur scène ou d’allumer un casque couvert de pétards enfumant les salles de spectacle qui le banniront tour à tour.

Sur l’album homonyme du Chico Magnetic Band, qui est en outre le seul long jeu que la formation fera paraître en 1971, on retrouve quelques pièces plus expérimentales qui mettent de l’avant les collages électroniques de Jean-Pierre Massiera, notamment les pièces Pop Pull Hair et Pop Orbite.

Et c’est précisément de là qu’émerge la question à cent piasses pour les Québécois et à cent balles pour les Français: qui donne la réplique, ou plutôt hurle la réplique au Français anxieux dans la chanson Pop Orbite? Si vous n’avez pas encore cliqué sur le lien du vidéo au bas de cet article pour satisfaire votre curiosité insatiable, je vous résume le subtil dialogue qu’on y entend:

– Français anxieux: «Aussi mais répondez, dites quelque chose, répondez quoi!»
– Québécois peu réceptif: «Mange d’la marde!»

Bon. On ne se lancera pas dans une tentative d’interprétation psychosociale de cet échange peu courtois entre soi-disant cousins, mais on peut tout de même se demander QUI est le Québécois de service retenu pour proférer cette fin de non-recevoir bien sentie. Et c’est cette question pour le moins triviale qui m’a lancée sur la piste de Chico, de Massiera et de leurs liens avec le Québec.

Parenthèse: si vous avez l’impression de reconnaître vaguement l’intro de la chanson Pop Orbite et plusieurs des sons étranges qu’on y entend, c’est qu’ils proviennent de la One Note Samba – Spanish Flea de l’album Kaleidoscopic Vibrations que les pionniers de l’électronique Perrey And Kinsgley ont fait paraître en 1967 (elle-même un «mashup-reprise» de Spanish Flea de Herb Alpert et de la Samba De Uma Nota So de João Gilberto); jusqu’ici rien de bien surprenant puisque Massiera s’adonnait fréquemment à ce genre d’emprunt pour réaliser ses collages sonores.

Mais pour revenir à notre question principale, précisons de prime abord que l’on n’écarte pas la possibilité que ce soit Chico, Massiera ou l’un des musiciens du Chico Magnetic Band qui imite l’accent québécois; si c’est le cas, c’est franchement réussi et on aimerait transmettre nos félicitations à qui de droit. Il y a aussi la possibilité qu’il s’agisse d’échantillonnage; Massiera aurait-il extrait ce «mange d’la marde» d’un enregistrement québécois préexistant? Si vous croyez reconnaître la voix qui lance l’invective ou que vous avez une idée d’où ça pourrait provenir, prière de communiquer avec nous dans les plus brefs délais, parce que oui, nous nageons toujours en plein mystère.

Il est en outre important de savoir que Jean-Pierre Massiera est venu au Québec enregistrer quelques simples avec nul autre que le producteur et musicien Tony Roman, fondateur de l’étiquette Canusa qui endisquera Nanette, Les Baronets, Patrick Zabé, Les Hou-Lops… Et Les Maledictus Sound, en 1968, avec Massiera. Massiera et Roman auraient donc collaboré de 1968 à 1969, pour sortir quelques simples, dont Un peu beaucoup de Marie-Claude, Les directeurs artistiques de Christiane Breton, Adieu/Armes et Larmes de Richard (Pasero), et pour préparer la sortie de l’album homonyme des Maledictus Sound et de l’album Expérience 9 de ce même groupe.

Apparemment venu au Québec avec son propre équipement puisqu’il considérait que celui de Roman n’était pas approprié, Massiera serait retourné quelques mois plus tard en France quelque peu frustré de sa collaboration avec Roman. Aurait-il néanmoins profité de son passage en sol québécois pour enregistrer un authentique «mange d’la marde» in situ ou l’aurait-il fait dire à Chico lors de l’enregistrement de Chico Magnetic Band deux ans plus tard? Les paris sont ouverts et tout renseignement pouvant faire avancer d’un iota cette enquête nationale est évidemment le bienvenu.

L’oeuvre et la carrière de Massiera, musicien et producteur niçois obscur de musique électronique inspirée de la science-fiction et des films d’horreur, pourraient sans aucun doute faire l’objet d’un ouvrage étoffé passionnant (avis aux musicologues en manque de défis), et à cet égard, il convient de souligner le travail admirable de l’étiquette Mucho Gusto Records qui réédite des pièces de Massiera depuis quelques années.

Et pour vous prouver que Massiera est partout, rappelons qu’il a aussi collaboré avec Claude Lemoine, producteur des Rockets avec qui il coproduira l’album italo-disco des Visitors paru en 1981 (le premier opus plus prog/expérimental des Visitors était initialement paru en 1974), dont la pièce titre vous sera familière si vous avez joué à Grand Theft Auto V… Claude Lemoine qui s’avère n’être nul autre que le père de Jordy. Comme quoi il est bon de garder à l’esprit qu’on est tous à six degrés de séparation de Jordy, peu importe les routes, avenues et détours que l’on emprunte. (À suivre…)

*Un grand merci à Sébastien Desrosiers de Mucho Gusto Records et Mondo P.Q. pour les précieux renseignements à propos de la collaboration Massiera/Roman.

http://muchogustorecords.com/blog/fr/a-propos/

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Sonic Youth – Goo

Sonic_Youth_GooCeux qui croient que l’art ne sert à rien, évitez ce texte. Je pourrais même vous dire que sans la culture, au sens large du terme, la musique et la littérature plus particulièrement, je ne ferais plus partie de ce monde. Vous trouvez que j’exagère? C’est que vous n’étiez pas dans mes bottines pendant la décennie 90, point à la ligne. Le disque que je m’apprête à vous présenter fait partie de ceux qui sont d’une importance capitale. C’est donc avec une émotivité non feinte que je vous propose de célébrer le 25e anniversaire de la parution de Goo de Sonic Youth.

En effet, le 26 juin 1990, Geffen Records mettait sur le marché l’un des disques les plus importants de toute mon existence. À l’époque, en plus de faire partie d’un groupe rock, de ne pas savoir quoi faire de mes dix doigts et de me brûler ces mêmes dix doigts en tant que plongeur dans un restaurant détenu par les Pères Oblats (vive le catholicisme!), j’étais scotché littéralement à ce disque. Le bonhomme venait de déguerpir de la maison, la maman filait franchement un mauvais coton, je venais de saboter mes études en journalisme au Cégep de Jonquière et ne me restait que mon «band», le Velvet Underground et… ce Goo de Sonic Youth!

Réalisé par Sonic Youth, avec la participation de Nick Sansano (l’homme derrière Daydream Nation) et Ron St. Germain, on voit le quatuor rock inharmonieux proposer à ses fanatiques un virage mélodique assez surprenant. Sans perdre dans la brume les sublimes dissonances guitaristiques de Thurston Moore et Lee Renaldo, la formation s’affaire à resserrer sa musique, à incorporer de véritables mélodies, devenant ainsi les précurseurs attitrés de la vague grunge, conjointement avec les salopards de Dinosaur Jr. Ont participé à cette conception sonore une panoplie de grosses pointures du rock indépendant du «bon vieux temps»: la guitare du dinosaure en chef J Mascis intervient sur trois morceaux, Don Fleming prête son organe vocal sur Dirty Boots et Disappearer et Chuck D de Public Enemy pose sa grosse voix sur le manifeste féministe Kool Thing… une grande chanson, il va sans dire!

Goo s’écoute sans interruption du début à la fin. Ce chef-d’œuvre démarre avec l’imparable riff arpégé qui soulève Dirty Boots (que dire de l’explosion finale!). Ça se poursuit avec la douce vengeance de Karen Carpenter (personnifiée par Kim Gordon) sur les doutes émis par sa mère concernant les capacités musicales de la mythique chanteuse: Tunic (Song For Karen). Bouleversant! S’alignent la bondissante Mary-Christ, la géniale Kool Thing, la bruyante et cacophonique Mote.

En deuxième partie d’album, Kim Gordon reprend le micro sur My Friend Goo. On verse dans une prenante mélancolie sur Disappearer… avec l’envie de disparaître carrément. On reprend nos esprits à l’aide des hurlements hystériques en conclusion de Mildred Pierce. On tripe littéralement sur le jeu de guitare de Renaldo et Moore à l’écoute de Cinderella’s Big Score. Le périple se termine sur la magistrale Titanium Expose qui met à l’avant-plan un riff de malade, joué à une vitesse décuplée à la fin, et qui encore aujourd’hui fonctionne à merveille. Mention plus qu’honorable à la pochette de Raymond Pettibon, celui-là même qui concevait les images des albums de Black Flag et qui est impliqué avec les vieux punks de Off! Fait important à noter, Sonic Youth à l’époque était mécontent du son d’ensemble de cette production et a donc fait paraître les versions démos de Goo via le fan-club de la formation. Aujourd’hui, je réécoute pour la énième fois ce disque et ça rentre toujours au poste!

Je vous le confirme sans aucune espèce de pudeur, avec l’œuvre complète du Velvet Underground, ce Goo m’a permis de passer au travers d’une période houleuse de mon existence. J’ai dépiauté cette galette comme un véritable fou furieux, m’accrochant désespérément à ces sons discordants et assourdissants qui s’harmonisaient radicalement au rythme de vie désordonné que j’avais à l’époque… et je suis encore sur cette terre pour faire l’apologie de ce monument du rock états-unien. Donc, s’il y en a qui croit encore après cette lecture que l’art ne sert à rien, je les envoie se faire foutre sans ménagement!

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Supergrass – I Should Coco

51sm+ubTLoLIl y a Blur. Il y a Oasis. Il y a Pulp. Et il y a aussi Supergrass, un groupe qu’on a souvent tendance à oublier lorsque l’on discute de britpop. Dans le cadre de la chronique Le Vieux Stock, on aimerait célébrer avec faste (et avec une mythique Rolling Rock) le 20e anniversaire du tout premier album de cette formation qui s’est éteinte en 2010 et qui était menée par l’excellent Gaz Coombes: I Should Coco.

Le contexte? En 1995, l’inutile bataille entre Blur et Oasis atteignait son paroxysme et alors que les Anglais (pour une fois) avaient une chance de s’unir derrière tout un courant musical, ils ont plutôt décidé de se déchirer entre eux, les riches snobinards préférant Blur et les pauvres, un peu « hooligans » sur les bords, choisissant l’arrogance des frangins Gallagher. Une véritable perte de temps!

Et la raison pour laquelle cet I Should Coco de Supergrass prend une certaine importance historique, c’est qu’avec l’aide de ces chansons juvéniles, évoquant autant le punk à cent à l’heure des Buzzcocks, le rock carré des Kinks et le pop-rock des Jam, et surtout, avec une insouciance totalement jouissive, les trois jeunes morveux de l’époque envoyaient paître joyeusement les mastodontes mentionnés précédemment. Enregistré très rapidement et réalisé par Sam Williams, ce disque respire l’urgence pas à peu près.

Au niveau littéraire, sans être un parolier de grand talent, Coombes prônait un relâchement des brides sur les adolescents britanniques de l’époque. Pas de problème avec ça, c’est ce qu’il faut faire quand on est jeunes, britannique ou pas! Caught By The Fuzz, par exemple, raconte l’histoire vécue par le leader du trio, se faisant arrêter à 15 ans pour possession de cannabis.

Chez Supergrass, il n’y a pas seulement que Gaz Coombes, on y retrouve également le bassiste cinglé Mickey Quinn et le frénétique batteur Danny Goffey. Les trois ensembles, principalement sur I Should Coco, refusaient obstinément le raffinement et lorsque l’on réécoute attentivement ce disque, on est happé par la folle énergie, peu subtile, mais complètement captivante de ces excellents musiciens.

I Should Coco s’est vendu à tout près de 500 000 exemplaires en Angleterre seulement et à près d’un million de copies à travers la planète… mais ça n’a jamais vraiment levé aux États-Unis. Rien de bien surprenant là-dedans. Les journalistes musicaux américains ont toujours boudé les parutions anglaises et le vice-versa s’applique autant aux Britanniques. Une imbécillité à notre humble avis!

À la sortie du disque, la critique européenne fut unanime saluant la fougue et le je-m’en-foutisme de Supergrass et force est d’admettre qu’avec le recul, I Should Coco vieillit super bien. Même l’humour enfantin présent sur l’album nous a fait sourire à quelques reprises. On vous conseille de prêter l’oreille à la locomotive punk I’d Like To Know, au piano très «Crocodile Rock» d’Elton John entendu sur Alright, à l’explosive Lose It, à la fuzzée Lenny, au blues rock très Lennon titré Time de même qu’à la beatlesque Sofa On My Lethargy. Notre morceau préféré? Strange Ones, avec ses changements rythmiques inattendus et sa petite inclinaison Buzzcocks, rock à fond la caisse. C’est totalement accrocheur!

Sans être un disque pour lequel on a un immense attachement sentimental, I Should Coco ne sera jamais relégué aux oubliettes ou encore rejeté de notre bibliothèque musicale, car c’est une conception sonore sur laquelle on aime revenir une fois de temps à autre afin de vérifier si elle tient encore la route. Pas de doute là-dessus, on vous le certifie, ça fonctionne encore très bien, et ce, 20 ans après sa sortie. Longue vie à I Should Coco et révérence à un groupe britannique fort mésestimé qui aurait sans doute mérité un peu plus de reconnaissance… du moins de ce côté-ci de la grande flaque!

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Daniela Casa – Societa Malata

daniela_casa_societa_malataCette semaine j’ai vu un film de 1970 d’Elio Petri intitulé Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon dans lequel un commissaire de police commet un meurtre et tente par tous les moyens de se faire prendre, ce qui ne se produit pas en raison de sa position d’autorité qui lui permet de rester «au dessus de tous soupçons», malgré les preuves accablantes qui s’accumulent contre lui. Le film se veut évidemment une illustration de la corruption et de l’impunité des forces de l’ordre, mais rappelle en outre les tensions qui ont agité l’Italie et plusieurs pays d’Europe de la fin des années 60 à la fin des années 80, période que les historiens appellent parfois les «années de plomb», en référence au film allemand du même nom paru en 1981. La bande sonore du film de Petri est remarquable et je n’ai évidemment pas été surprise de constater qu’il s’agissait d’une énième création du grand Ennio Morricone.

Si l’on connaît bien l’œuvre de ce grand compositeur italien, ne serait-ce qu’en raison de ses créations qui ont marqué l’imaginaire de tous ceux qui ont vu des westerns spaghettis mettant de l’avant ses pièces ou simplement parce qu’il a composé la musique de plus de 500 films en carrière, certains compositeurs de la même époque sont restés sous le radar et c’est notamment le cas de Daniela Casa.

Casa est une compositrice italienne de Rome qui créait de la musique dans son studio maison dans les années 70 et qui n’a vécu que jusqu’à l’âge de 42 ans, mais qui a néanmoins légué de nombreuses pièces musicales des plus inspirées. Sa musique est le plus souvent répertoriée dans la vaste catégorie de la library music, soit la musique libre de droits, appellation qui ne signifie généralement pas qu’aucun droit d’auteur ne s’y rattache, mais plutôt qu’elle appartient aux maisons de disques qui en acquièrent les droits au moyen d’une licence qui leur permet de l’utiliser dans le cadre de projets de films ou d’émissions de radio et de télévision sans avoir à payer de redevances supplémentaires par la suite. Si cette catégorie fourre-tout (qui ne qualifie en rien la musique en tant que telle) est principalement utile aux gens de l’industrie du divertissement qui cherchent de l’habillage sonore pour leurs productions, il reste néanmoins bon de garder à l’esprit que Casa avait l’habitude de composer des pièces qui, vu leur destination, possédaient un très fort pouvoir d’évocation.

C’est donc l’album Societa Malata (société malade) que j’ai retenu pour cette (première!) chronique de «vieux stock», pour laquelle je souhaite revisiter ponctuellement des parutions quelque peu oubliées. Paru en 1975 sur l’étiquette Deneb, maison de disques spécialisée en contenu sonore destiné à divers types de médias, il s’agit du deuxième album de Casa qui avait précédemment fait paraître America Giovane N.2 en 1972. Si, comme on le mentionnait précédemment, la musique de Casa était produite en vue d’être éventuellement associée à des images, il n’en demeure pas moins que Societa Malata est un album concept à part entière, dont la simple écoute, de la première à la dernière pièce, permet de parfaitement saisir la volonté de sa créatrice qui souhaite illustrer la décadence de l’humanité en général et de sa société en particulier.

Societa Malata s’ouvre sur la pièce Ignoto (inconnu) qui annonce d’office l’ambiance à la fois rêveuse et angoissante de l’album au moyen de synthés planants et d’une flûte incertaine auxquels se superpose un son de respiration appuyée évoquant un concentrateur d’oxygène et celui de battements sourds et irréguliers qui ralentissent progressivement. Dès cette première pièce, la synth glauque de John Carpenter et l’esthétique lugubre que l’on retrouve dans le thème de Twin Peaks de Badalamenti nous viennent à l’esprit.

L’album se poursuit avec des pièces aux noms tous aussi évocateurs que Strade Vuote (routes vides), superbe pièce de guitare blues accompagnée de percussions; Pericolo (danger), au synthé des plus cosmiques et Angoscia, qui rend l’angoisse palpable grâce à l’agencement incongru de rythmes très rapides aux circonvolutions préoccupantes d’une flûte sombre. La pression monte d’un cran dans la pièce Fabbrica (usine) dont les percussions de facture nettement industrielle accompagnent un piano déchaîné et des bruits dont l’écho semble se répercuter sur les murs d’un immense local (aucun mal ici à imaginer la chaîne de montage ou l’usine qui produit à toute vapeur), et c’est suivi de la sinistre Oppressione (oppression) dont les rythmes martiaux se noient dans des nappes de synthés vaporeux dignes d’un film de cimetière grouillant.

Esodo (exode) est la première pièce de l’album qui évoque une sorte de naïveté, ne serait-ce qu’en raison de sa simplicité. C’est l’espoir d’une vie meilleure qui est déjà miné par la mélancolie au moment même où il se forme dans l’esprit, sorte de fuite en avant avec un arrière-goût amer. S’ensuit Vizio (vice), qui est sans doute la pièce la plus étrange de l’album dont le son résolument décalé n’est pas sans rappeler certaines pièces que l’on entendra dans les tout premiers jeux vidéo des années 80. Cette étrangeté futuriste ne laisse toutefois présager rien de bon. Puis, c’est le choc lorsque s’ouvre Occultismo (occultisme) puisqu’il s’agit d’une pièce vocale sans aucune instrumentation. Les voix féminines s’y entremêlent aux voix masculines et créent un effet sublime rappelant le son du vent lorsqu’il se faufile dans des espaces qui lui permettent de se faire entendre. La délicate Noia (ennui) nous prépare ensuite au sommeil (ou à l’assoupissement collectif) avec ses cloches et ses claviers lents et aériens, engourdissement préparant finalement le terrain à la hautement dramatique Dittatura.

Les années 60 et 70 en Italie ont été très riches en groupes psychédéliques, prog et expérimentaux, qu’on ne songe qu’à Musica Elettronica Viva, Metamorfosi, Il Balletto di Bronzo ou Le Orme, pour ne nommer qu’eux. Le monde trouble dans lequel ces groupes évolueront, post mouvement hippie, fortement marqué par une grande désillusion et déstabilisé par les frictions et les affrontements entre des groupes et factions d’allégeances politiques radicalement opposées, ce monde, oscillant entre l’intransigeance et le repli inquiet, Daniela Casa réussit à l’illustrer parfaitement dans son album Societa Malata.

L’album original paru en 1975 est plutôt rare, mais il a heureusement été réédité en 2013 par Penny Records. Essentiel pour tout collectionneur de raretés et chaudement recommandé aux amateurs de musique instrumentale avant-gardiste.

http://interstellarmedium.me/2014/09/30/daniela-casa-societa-malata-1975/

Iron Maiden – Iron Maiden

Iron_Maiden_(album)_coverJe suis déjà devenu ami avec un gars, Charles (pour ne pas le nommer) en le rencontrant de la manière qui suit. Je suis à un karaoké qui constitue un événement-bénéfice pour une compagnie de théâtre. Soudainement, j’entends du micro la phrase suivante: «Scream For Me Brazil!», je me précipite à travers les gens pour voir qui est l’énergumène qui cite Bruce Dickenson. Je tombe face à face avec un jeune homme blond que je rejoins pour terminer avec un: «Scream for me Brazil! The Iron Maiden!». Nous avons par la suite chanté The Trooper ensemble. Évidemment, nous étions les deux seuls dans le bar à comprendre ce qui venait de se passer, mais c’était épique! Pour vraiment comprendre, allez visionner The Iron Maiden à Rock In Rio.

Iron Maiden crée ce genre d’appartenance. La période avant la naissance de The Number Of The Beast est particulière. Bruce Dickenson n’était pas encore dans le portrait et c’était Paul Di’Anno avec sa voix plus rêche et moins «opéra-esque» qui tenait le micro. Pour comprendre Iron Maiden, il faut comprendre une chose: c’est Steve Harris qui mène! Lorsque la voix de Paul ne lui plaisait plus, il l’a mis à la porte sans jamais regarder en arrière. Pour un résumé, voyez ce groupe d’historiens américains appelés NOFX qui font partie des fans de cette époque.

Mais bon, je m’écarte! Le premier album d’Iron Maiden a vu le jour quelques années avant toute cette folie. La galette homonyme est l’un des repères importants de la New Wave Of British Heavy Metal qui s’inspirait de Black Sabbath et y incorporait des éléments de blues et de punk rock, quoiqu’en pense Steve Harris. Ce dernier a souvent dit que le groupe haïssait tout ce que le punk représentait, mais sans le genre des Sex Pistols, il n’y aurait pas l’énergique Prowler qui ouvre l’album ou encore la syncopée Running Free.

La formation avait déjà cinq ans de tournée dans le corps lorsqu’Iron Maiden est paru et l’album se hissa au quatrième rang des ventes à sa sortie. Encore aujourd’hui, bien des fans, dont moi, trouvent que le son cru de l’enregistrement est drôlement plus jouissif. C’est plus rapide, plus fort, plus énergique et le groupe commençait à installer ce qui deviendrait sa marque de commerce avec des pièces comme The Phantom Of The Opera alors que Paul étire les notes et que la bande offre une belle progression.

Bien qu’il ne reste aujourd’hui que deux membres de la formation de l’époque: Dave Murray et Steve Harris, les pièces de l’album sont toujours jouées en spectacle, incluant Running Free et Sanctuary, les deux premiers simples du groupe. Tout comme la pièce Iron Maiden, qui encore aujourd’hui est ma préférée de tout leur catalogue. En spectacle, elle signale l’apparition d’Eddie sur la scène et le riff principal est tout simplement magnifique. Ses notes à la fois rapides et mélodiques sont tout simplement parfaites. Après douze ans d’écoute, je fais encore du «air guitar» devant mon ordi, dans l’autobus, en fait partout lorsqu’elle s’entame. C’est le genre de chanson que tu peux apporter sur une île déserte et ne jamais te tanner de l’entendre.

Trente-cinq ans plus tard, l’influence qu’a eue le groupe anglais est indéniable. Rares sont les fans de métal qui n’ont pas à un moment ou un autre passé du temps de qualité avec Iron Maiden. Ils sont tout aussi importants que Black Sabbath ou encore Metallica. Et même s’ils nous emmerdent avec de la bouette depuis quelques années, vous pouvez être sûrs que lorsque vous les verrez en spectacle, ils joueront Iron Maiden et simplement pour ça, ça vaut le détour.

https://www.ironmaiden.com/