Le Vieux Stock Archives - Page 2 sur 8 - Le Canal Auditif

Aphex Twin – Selected Ambient Works 85-92

Richard D. James, alias Aphex Twin, a laissé sa marque dans l’histoire de la musique électronique en démontant de l’ambient, du house et du techno pour tout remonter différemment, comme des blocs LEGO. Ça prenait la spontanéité d’un enfant et la précision d’un chirurgien pour faire bifurquer ces courants, et James l’a fait avec un grand sourire. Dans le cadre de la chronique Le Vieux Stock, j’ai le plaisir de fêter le vingt-cinquième anniversaire de Selected Ambient Works 85-92 (1992), le premier album studio d’Aphex Twin, publié sur R&S Records.

En 92, je ne connaissais pas du tout Aphex Twin, en fait le grunge avait pris tellement de place que la musique électronique avait un peu pris le bord. Je me rappelle de la bande sonore de Cool World (1992) et de deux pièces extraites du premier album de Moby, Ah-Ah et Next is the E, de l’acid techno fait sur mesure pour les raves. Il y avait aussi The KLF et The Orb qui ne se tenaient pas loin de l’acid avec leurs couleurs house et ambient respectivement. Ce n’est que deux ans plus tard qu’un ami m’a fait écouter quelques pièces de Selected Ambient Works Volume II (1994), et bien que je trouvais les textures sonores captivantes, je venais de tomber dans The Downward Spiral (1994), et Aphex Twin était trop abstrait à mon goût à ce moment-là.

Ce n’est que trois ans plus tard que le nom d’Aphex Twin allait se graver dans ma mémoire. Trent Reznor venait de sortir The Perfect Drug (1997), et sur le coup je n’étais pas tout à fait certain de la mode des breakbeats et des contretemps; j’étais brainwashé par le « four to the floor » des soirées gothiques industrielles. N’empêche, c’est ce qui m’a permis d’apprécier un truc un peu plus rough qui m’a beaucoup impressionné cette année-là : Come to Daddy (1997). Je tiens à remercier le réalisateur Chris Cunningham d’avoir produit un vidéoclip qui me hante encore aujourd’hui.

Aphex Twin devenait ainsi un nom familier, aux côtés d’artistes tels que Autechre, publiés sur l’étiquette Warp. L’intelligent dance music était en train de faire sa place sur la scène underground pendant que le big beat vivait son heure de gloire sur les ondes de masse. La première réaction à ce « nouveau » genre était de se demander à quoi pouvait bien correspondre du stupid dance music; et ça devenait clair juste en le disant. Le IDM délaissait le formatage rigide de la pop, les couplets et les refrains, l’anticipation qui les accompagne; pour une approche plus abstraite, inspirée des microvariations de l’ambient, de la répétitivité de la polyrythmie et de l’exploration sonore. C’était une proposition qui ouvrait les frontières de la musique électronique pour laisser entrer une part d’électroacoustique.

C’est dans cet ordre d’idée que j’ai découvert le reste de la discographie d’Aphex Twin, pour finalement aboutir (en dernier) sur Selected Ambient Works 85-92. Je dois avouer qu’à la première écoute, je n’ai pas trop compris l’enthousiasme qui avait eu lieu à sa sortie. Ça m’avait fait penser à l’album Phaze Two (1992) d’Intermix, un deuxième projet de Front Line Assembly, dont le thème esthétique faisait également une grimace au format dance pop de l’époque.

SAW 85-92 a tout de même très bien vieilli, l’abstraction des structures des pièces et le travail sur les sonorités y sont pour beaucoup. Il n’y a pas de simples ou de succès taillés sur mesure pour les discothèques, et c’est ça le but en fait; de décrocher de l’époque one-hit-wonder du dance pop pour l’amener tranquillement dans une direction plus près de la créativité des compositeurs. À (ré)écouter si vous souhaitez avoir une idée de comment ça sonnait avant que tout change pour de bon.

https://warp.net/artists/aphex-twin/

Elliott Smith – Either/Or

En 1997, Elliott Smith était déjà un auteur-compositeur-interprète bien établi sur la côte ouest-américaine. Malgré deux premiers albums bien reçus, Smith n’était pas encore connu ailleurs aux États-Unis. Son groupe rock, Heatmiser, très actif à Portland, OR (ground zero du hipsterisme, semble-t-il) n’a jamais vraiment percé. C’est ainsi que le multi-instrumentiste s’est dirigé tranquillement vers une carrière solo loin des pédales de distorsion du grunge. Après tout, le rock de guitare était largement donné pour mort dans ces années après la disparition de Kurt Cobain.

Dès 1994, Smith lance son premier album, Roman Candle. L’année suivante, le prolifique musicien (toujours membre de Heatmiser) fait paraître un album éponyme. Hors des contraintes d’un groupe rock, Smith enregistre des chansons très personnelles sur un bon vieux 4-track, seul avec une guitare acoustique. Bien que ce concept ne soit en aucun cas nouveau, les chansons de ces deux albums se démarquent par des thèmes très sombres (nous sommes encore un peu dans l’époque grunge, après tout) et des suites d’accords plutôt complexes, démontrant ainsi un véritable talent de compositeur.

Either/Or est donc le point tournant de la discographie de Smith. Même si la guitare acoustique domine, le multi-instrumentiste qu’était Elliott Smith incorpore désormais l’ensemble des instruments rock à ses arrangements. C’est le début de sa véritable carrière solo qui l’amènera autour du globe, en passant par les Oscars, jusqu’à une fin tragique, en 2003.

Speed Trials et Alameda ouvrent l’album sans trop surprendre l’auditeur avec des guitares acoustiques et de subtils arrangements de basse et de batterie. Mais c’est avec Ballad of Big Nothing qu’Elliott Smith ouvre la machine et indique à ses fans de la première heure qu’il renoue avec le rock. Plus loin dans la liste des chansons, Cupid’s Trick annonce la suite des choses, étant la seule pièce de l’album avec de la distorsion et une montée épique.

Malgré tout, l’artiste semble toujours avoir un pied dans l’univers folk et un autre dans le monde du rock. Des chansons comme Pictures of Me, No Name No.5, Rose Parade et 2:45am sont toutes bâties sous le modèle du on-commence-avec-une-guitare-acoustique-et-on-embarque-la-batterie-plus-loin. Comme si ces pièces représentaient l’insécurité de Smith à quitter pour de bon le confort d’un groupe rock et se concentrer à 100 % sur une carrière en solo.

De même, Punch and Judy est une excellente ballade acoustique avec un clavier subtil et une guitare électrique tout en douceur qui vient soutenir la suite d’accords. Pour un musicien qui avait enregistré ses deux premiers albums avec les moyens du bord, Smith démontre une plus grande maturité en studio et une certaine facilité pour les arrangements. La même chose pourrait être dite pour Say Yes, chanson qui met un terme à l’album, garnie de parfaites harmonies vocales.

Cela dit, Between the Bars reste le véritable chef-d’œuvre du disque. Une des meilleures chansons du répertoire de Smith, cette dernière, au texte ambigu, est tout simplement sublime. Les vers portent l’auditeur à se questionner s’il s’agit de l’histoire d’un « pub crawl », du début d’une relation malsaine ou de la dépendance de façon générale. En fait, c’est probablement un mélange de tout ça. Les abus de toutes sortes d’Elliott Smith sont bien documentés et ont fait l’objet de plusieurs autres de ses chansons par la suite. D’ailleurs, l’époque de Either/Or marque le début de la descente aux enfers pour Smith, selon ses amis et collaborateurs de l’époque.

Note aux milléniaux : Vous ne le savez peut-être pas, mais dans les années 90, les vedettes du rock ne carburaient pas au thé vert, yoga et diètes végétaliennes comme toutes ces têtes d’affiche osheagiennes qui font les manchettes de nos jours. Non, certains d’entre eux avaient de très mauvaises habitudes de vie et n’hésitaient à s’en inspirer. Pour le meilleur et souvent le pire. Elliott Smith en était un triste exemple.

Mais on s’éloigne un peu…

Finalement, impossible de passer sous silence une autre très grande chanson de l’album, Angeles. Avec son riff complexe, Smith démontre ici qu’il n’était pas seulement un artiste tourmenté qui alignait les accords sur une guitare acoustique, mais bien un musicien de grand talent.

La suite de l’œuvre sera tout aussi excellente. XO et Figure 8 seront de bons albums de guitares à une époque un peu difficile pour ce style de musique. Bien sûr, c’est une ballade acoustique, Miss Misery, qui le fera connaître du grand public.

Il importe aussi de souligner From a Basement on The Hill, album sorti après son (apparent) suicide qui comporte son lot de bonnes chansons, bien que non officiellement terminé. N’eût été son décès, l’artiste qui avait 34 ans au moment de sa mort aurait très certainement réussi à faire paraître d’autres bons albums.

Either/Or n’était que le début de son ascension, tant artistique que commerciale.

Elliott Smith
Either/Or
Kill Rock Stars
1997

My Bloody Valentine – Loveless

Fin 1997 : Premier contact avec une intrigante affiche placardée dans le Secteur 8 de Midgar.

1998 : Achat d’une copie de Loveless et d’un nouveau lecteur de disque compact Sony.

2002-2006 : Loveless devient un fidèle compagnon lors des longues nuits d’étude.

2007 : My Bloody Valentine se réunit. Le groupe annonce leur premier concert aux États-Unis en 16 ans au festival ATP New York. J’achète immédiatement un billet avec un groupe d’amis.

Septembre 2008 : grippé et engourdi par la pseudoéphédrine contenue dans le Drixoral qui me maintient temporairement en vie, j’assiste incrédule au fameux holocauste sonore (You Made Me Realize). Certains s’aventurent à retirer leurs bouchons. Mauvaise idée.

2010-2012 : Je fais l’acquisition d’une Jazzmaster et d’une Jaguar.
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Janvier-février 2013 : Personne n’y croyait. La suite de Loveless existe vraiment et elle se nomme m b v. Le soir où le disque doit être diffusé en version numérique, le 2 février, je ne dors pas. Le site Internet officiel du groupe connaît des ratées. J’y parviens. Je réalise deux écoutes complètes de l’album sans interruption.

6 novembre 2013 : My Bloody Valentine s’arrête au Métropolis à Montréal dans le cadre d’une tournée promotionnelle de m b v. En raison du travail, je ne peux assister au spectacle. Je m’en veux encore.

4 novembre 2016 : Loveless célèbre ses 25 ans d’existence. J’envisage rédiger un texte pour souligner l’événement, mais je m’écroule devant mes responsabilités. Ce n’était que partie remise.

Écrire à propos de Loveless de My Bloody Valentine est à la fois une tâche simple et complexe. La simplicité de l’exercice s’explique par le fait qu’il y a tellement de choses à raconter à propos de ce chef-d’œuvre. Paradoxalement, c’est aussi pour cette même raison qu’il s’avère difficile de rester pertinent en regard du nombre incalculable de textes, analyses, entrevues et éditoriaux qui ont été produits au fil des années. Des livres ont été écrits et certains auteurs ont payé le prix de la crucifixion publique pour avoir sombré dans « le mythe » plutôt que de célébrer la rigueur journalistique. À ce sujet, pour les curieux, je vous invite à faire une petite recherche à propos d’un certain David Cavanagh, auteur du très controversé ouvrage The Creation Records Story : My Magpie Eyes Are Hungry For The Prize.

Il existe un consensus historique : Loveless, pour les initiés, est aujourd’hui porté au pinacle de la « scène qui se célébrait elle-même ». L’exercice est simple, il suffit de consulter n’importe quelle liste énumérant les albums shoegaze les plus influents de l’histoire et Loveless trônera toujours au sommet. Peu de groupes peuvent se targuer d’avoir atteint un tel niveau de légitimité. Lorsque certains avoueront préférer Nowhere de Ride ou Souvlaki de Slowdive, à titre personnel, ceux-ci n’oseront jamais pousser l’audace de remettre en question la Couronne. Pour les anticonformistes, cela a de quoi faire froncer leurs sourcils. Pourtant, l’autorité de la bande de Dublin est si convaincante que même les plus sceptiques finissent toujours par se rallier à l’opinion dominante.

À sa sortie, Loveless en a déstabilisé plus d’un. Bien que certaines caractéristiques stylistiques assez particulières avaient déjà été mises en lumière en 1988 sur Isn’t Anything, peu de gens s’attendaient à vivre une révolution de paradigme. Le choc fut brutal sans pour autant être instantané. Souvenons-nous qu’un certain Nevermind, figure emblématique du « son de Seattle » – la nouvelle voix d’une génération – frappait de plein fouet le monde quelque mois précédant la sortie tumultueuse de Loveless.

Comble de l’ironie, les racines unissant le grunge de Nirvana et l’identité de My Bloody Valentine (et par extension, celle de Swervedriver, par exemple) s’avéraient être en bonne partie les mêmes. En fait, plusieurs groupes qui sont maintenant catégorisés comme du shoegaze étaient à l’époque perçus par la presse musicale comme des formations de musique psychédélique ayant un penchant pour le rock alternatif tout en s’inspirant en bonne partie des idoles du punk et du noise rock américain des années 80 (Husker DüSonic YouthDinosaur Jr., etc.). Le terme « shoegazing » ne fut qu’une expression reprise par le New Musical Express (NME) afin de catégoriser cette grappe de groupes britanniques gravitant autour des bureaux de Creation Records et de 4AD et qui accordaient une attention très particulière à leurs pédales d’effets… Car en plus d’affectionner les lampes surchauffées des amplificateurs d’outre-mer, les premières formations shoegaze entretenaient aussi une histoire d’amour bien assumée avec les sonorités planantes de certains de leurs compatriotes européens. Pensons ici à The Smiths ou aux Cocteau Twins.

L’autre point de convergence se situe dans l’appropriation des guitares Jaguar et Jazzmaster de Fender par les ténors du noise rock (J. MascisThurston Moore ou Lee Ranaldo) ce qui aura très certainement inspiré la formation irlandaise. Le lien est si évident que Kevin Shields développera la signature sonore de Loveless précisément autour d’une utilisation tout à fait ingénieuse du système de trémolo desdites guitares. Cette fascination se traduira par la publication d’un maxi au nom évocateur (Tremolo) qui avait pour but de préparer la venue de Loveless. Le disque sera finalement présenté au monde à l’intérieur d’une pochette au visuel désormais légendaire : le fameux plan rapproché d’une Jazzmaster – complètement floue – se superposant à un emblématique fond rose. L’image est d’une puissance remarquable.

Ce qui se dégage principalement de Loveless, que ce soit à la première ou à la centième écoute, c’est ce sentiment de flottement généralisé porté par les ondulations du trémolo et les multiples couches et textures vocales qui se combinent aux innombrables feedbacks de guitares contrôlés à la perfection. Le travail de production de l’album joue d’ailleurs ici un rôle fondamental : Kevin Shields, par son perfectionnisme excessif et sa vision non conventionnelle de la musique, n’a absolument rien laissé au hasard. Selon les dires de Shields lui-même (McGonigal, 2007 : 43), la majorité des ingénieurs ayant touché à l’album (à noter ici que les deux seuls producteurs sont Kevin Shields et Colm Ó Cíosóig en ce qui concerne la pièce Touched) était incapable de saisir la portée réelle du projet. Des dizaines de personnes créditées à titre d’ingénieurs et d’assistants, la majorité n’aurait que préparé des infusions de thé et déplacé des pieds de microphones. On apprend que ce serait alors Alan Moulder qui aurait finalement été l’un des seuls ingénieurs ayant bénéficié de la pleine confiance de Kevin Shields. En guise d’anecdote, Trent Reznor et Billy Corgan, impressionnés par Loveless, feront appel aux services de Moulder pour les productions respectives de The Downward Spiral (1994) et Mellon Collie And The Infinite Sadness (1995).

Pour ma part, et pour celle d’un millier d’autres, j’en suis certain, Loveless représente l’apothéose d’un style qui n’a à ce jour pas encore été surpassé. Combien de groupes au fil des années ont tenté d’émuler cette magie faisant d’Only ShallowCome in Alone ou Soon des classiques intemporels? Réussira-t-on un jour à transcender les sommets atteints en 1991? Le déclin du grunge et l’émergence de la britpop au milieu des années 90 auront eu un effet dévastateur sur le développement du style. La vague « nu-gaze » (un concept assez contesté) du début des années 2000 n’aura quant à elle pas été très concluante. Heureusement, certains joyaux s’inspirant fortement des prouesses de My Bloody Valentine ont tout de même émergé ici et là au cours des vingt-cinq dernières années. Pensons ici à 23 de Blonde Redhead (produit par devinez qui…) et Future Perfect d’Autolux. Ceci dit, il ne faut pas perdre espoir, car une toute nouvelle génération de « shoegazeurs » semble prête à porter à nouveau le flambeau. J’ai certains noms en tête, si cela vous intéresse…
 
RÉFÉRENCE :

McGonigal, M. (2007). Loveless. 33 1/3, Continuum International Publishing Group.

*Cet ouvrage dresse un portrait assez intéressant du contexte entourant la création de Loveless. Kevin Shields a été consulté dans le cadre du projet.

My Bloody Valentine
Loveless
Sire Records
1991

https://www.mybloodyvalentine.org//home?hs=1

U2 – Achtung Baby

achtung_baby1991. Dernière décennie qui s’entame à l’aube de l’an 2000. La chute du mur de Berlin en 1989 annonce le démantèlement des pays du bloc de l’Est. L’exubérance du capitalisme des années 80 en Occident semble avoir gagné sur le communisme. Sur le terrain, par contre, le constat est tout autre. L’avenir s’annonce sombre, tout en étant avant-gardiste, avec une guerre du Golfe en direct à la télé jouxtée aux débuts de la mondialisation qui sonne la charge avec la délocalisation des emplois et l’avènement de l’informatique dans nos vies.

En musique, le sombre se reflète dans le mouvement grunge et l’avant-gardisme se reflète dans la musique électronique. Tout comme le bon vin, la musique populaire possède aussi ses années millésimées et 1991 en est définitivement une. Que l’on pense à Guns And Roses, Red Hot Chili Peppers, Pearl Jam, Nirvana, Metallica, tous ces artistes ont fait paraître des albums majeurs en 1991. Le 18 novembre de cette même année, U2 allait suivre la parade avec un très grand cru, soit l’album Achtung Baby.

Suite à une décennie évolutive, passant d’un son rock new-wave à un rock fédérateur, U2 s’essoufflait à la fin des années 80. Le résultat fut l’album Rattle And Hum. Œuvre magnifiant leur amour pour l’Amérique profonde, sa société et sa musique, on sentait U2 fatigué et à court d’originalité. Sa «mission charme» des États-Unis était une mission accomplie… au détriment de certains fans. Bon nombre furent laissés pour compte devant un Bono devenu «preacher» et des musiciens en panne d’inspiration. Bono annoncera donc en 1989 une pause pour U2.

Puis, vint septembre 1990 et la parution de la chanson Night And Day, superbe reprise de Cole Porter pour l’album Red, Hot And Blue qui laissait poindre avec optimisme le nouveau son U2. Les spéculations allaient bon train sur le fait que U2 était en pèlerinage à Berlin, sous la recommandation de Brian Eno et enregistrait au légendaire studio Hansa (Bowie, Iggy Pop, Depeche Mode, etc.) en s’imprégnant des courants musicaux électronique, industriel et alternatif. La table était mise, quoique l’image de U2 n’avait pas encore changé.

Octobre 1991, paraît le premier simple The Fly qui subjuguera tout le monde. La mise en bouche est réussie. Tout est là. Un groupe totalement revampé. Bono, dans son désormais personnage notoire (The Fly) et ses comparses arborant un look très loin de Rattle And Hum. Le calcul est génial. Bono ira jusqu’à se parodier et enlever tout le sérieux dans lequel U2 pataugeait et faisait du surplace à la fin de la décennie précédente. Bono y va de sa célèbre phrase: «It’s no secret that conscience can sometimes be a pest.». Musicalement, c’est une totale déflagration. Guitares tranchantes, une rythmique dansante, que s’est-il passé? Il faudra attendre la sortie du deuxième simple, Mysterious Ways, accompagnant la sortie de l’album, pour comprendre l’ampleur de la métamorphose. Pièce dansante à saveur Madchester, ponctuée de percussions, U2 allait réaliser ce que seulement quelques groupes ont réussi dans leur carrière: se réinventer.

Zoo Station ouvre l’album avec un son de guitare distortionné et une batterie industrielle, gracieuseté de cet artiste du mixage qu’est Flood. L’effet est grand à l’époque, car U2 n’a jamais sonné comme ça. Les premières paroles de l’album seront «I’m ready…». La succession de succès ne se fera pas attendre avec des pièces telles que Even Better Than The Real Thing, qui sera remixé par Paul Oakenfold, qui lui, deviendra quelques années plus tard l’un des DJ les plus connus de la planète. Musicalement dynamique, Until The End Of The World sera l’une des pièces maîtresses mettant en scène une conversation fictive entre Judas et Jésus. On pourra y entendre parmi les phrases les plus savoureuses des superbes textes composant Achtung Baby: «You miss too much these days if you stop to think.».

Avec Achtung Baby, et un U2 revampé, on se retrouve dans une overdose d’ironie. U2 se met en danger, Bono se moque de lui-même. L’idée étant de s’exposer afin de détruire le mythe… de la même façon que Chaplin avait choisi de répondre au fascisme en le ridiculisant dans son film Le Dictateur. Le choc est tellement grand que Daniel Lanois mentionnera qu’Achtung Baby est une série de risques/accidents de parcours et que la pièce One en sera la police d’assurance. One s’élèvera au rang des grandes chansons du répertoire de U2. Ovni en quelque sorte sur l’album, elle est d’une structure classique, typiquement U2, mais devient charnière et porteuse lorsque mise en contexte en cette fin de siècle: réunification de l’Allemagne, fin de l’apartheid, pacification de l’Irlande, etc.

On retiendra également la trilogie de fermeture de l’album avec Ultra Violet (Light My Way), Acrobat et Love Is Blindness, originalement offerte à Nina Simone. Autant U2 se réinvente, autant U2 met de l’avant ses points forts et les trois dernières pièces ferment l’album de façon magistrale, tout comme l’avait fait One Tree Hill, Exit et Mothers Of The Disappeared sur The Joshua Tree.

Ironiquement et pleinement assumé, Achtung Baby est l’album de la trahison, d’une promesse non tenue des relations Est-Ouest. Ayant été enregistré dans le tumulte entre Berlin et Dublin, l’album porte également les thèmes de la prépondérance des médias, du marketing et de la société de consommation. U2 risque et décide d’amener ses fans ailleurs, quitte à en perdre quelques-uns. Le groupe décide également de tourner le dos à son passé récent. Ayant connu l’apothéose et à l’image de la nouvelle approche musicale, Bono le prédicateur se transforme en un être plastique, pastiche de ce qu’il était, allant même emprunter dans le passé afin de créer un personnage vêtu de lunettes noires à la Roy Orbison et d’un manteau de cuir à la Gene Vincent, le tout saupoudré d’une attitude de frondeur. Il dira même qu’il n’est qu’un copieur. Bono descend de son piédestal, devenant commentateur et «personnificateur», se parodiant avec une voix en grande forme, passant du falsetto au grand déploiement, le tout supporté par une section rythmique impressionnante. De l’excellent travail de la part de Larry Mullen et Adam Clayton qui s’ajoute au jeu et aux sonorités de guitares renouvelées de The Edge.

Achtung Baby est une œuvre jalon de cette fin de siècle. À une époque où le cru et l’authenticité étaient représentés par le mouvement grunge et son porte-étendard Kurt Cobain, Bono fait le choix contraire et va du côté sombre arborant le faux, le pastiche et pousse le tout un cran plus loin. Pour réaliser un tel revirement, il y a dans cet album une telle synchronicité qui fait en sorte que les astres s’alignent. Tous les acteurs importants de U2 ont pu être réunis autour de cette création. Anton Corbijn délaisse le noir et blanc classique, évoquant la sincérité et la pureté de Joshua Tree et Rattle And Hum, pour une pochette se voulant un véritable kaléidoscope d’images colorées, représentant ainsi un U2 nouveau ainsi qu’une nouvelle Europe. En studio, c’est un véritable travail d’équipe avec Brian Eno, Daniel Lanois et le retour de Steve Lillywhite, ainsi que l’arrivée d’un certain Flood. C’est la dualité à l’état pur. Le groupe et son équipe de studio, le passé et le futur, Achtung est le digne représentant l’Est et Baby symbolise l’Ouest. Les grands groupes savent sortir de leur zone de confort et s’en remettre à d’autres talents afin de les guider. On n’a qu’à penser à Radiohead avec Nigel Godrich et les Beatles avec George Martin.

La transposition vers la scène sera également des plus réussies. Le Zoo TV Tour deviendra l’une des plus importantes et marquantes tournée de l’histoire employant près de 500 personnes, utilisant 300 tonnes d’équipement et plus de 60 camions.

L’héritage d’Achtung Baby est majeur. De sa création, prouvant qu’un groupe peut et devrait se réinventer, au legs sonore qui aura une influence majeure sur la mouvance des groupes électro rock, que l’on pense à Nine Inch Nails et autres consorts, ainsi que d’autres groupes tels que Radiohead et Coldplay, les membres de U2 auront réussi un coup de maître à un moment où on les avait cru morts et enterrés. Contre toute attente, Achtung Baby, avec le temps, se révélera l’une des œuvres les plus transcendantes des années 90 et de l’histoire de la musique populaire.

http://www.u2.com/index/home

Lords Of Acid – Lust

Lords Of AcidUne liste d’écoute qui se respecte contient toujours un plaisir coupable caché discrètement entre les nouveautés et les classiques, libéré de l’underground pour revenir hanter le casque d’écoute. Il y en a un en particulier qui est réapparu sur ma liste dernièrement après avoir réalisé que c’était son vingt-cinquième anniversaire. Je vous rassure, ce n’est pas un album qui a flotté au sommet des ventes, mais qui a plutôt nécessité une pelle et une visite au cimetière acid house pour le déterrer. Dans le cadre de la chronique Le Vieux Stock, je vous présente Lust (1991), premier album du groupe belge Lords Of Acid.

L’histoire commence deux ans plus tard lorsque j’entends une de leurs pièces pour la première fois en regardant le film Sliver (1993), un navet cinématographique qui tentait de capitaliser sur le momentum « thriller érotique » laissé par Basic Instinct l’année précédente (avec la même actrice principale curieusement). La trame sonore valait heureusement plus d’une écoute avec sa sélection de pièces à faire jouer à volume élevé, dont Carly’s Song d’Enigma, Unfinished Sympathy de Massive Attack (sur l’historique Blue Lines), et The Most Wonderful Girl des Lords Of Acid.

La pièce commence sur un synth acid et Jade 4U qui s’exclame « I’m fucking beautiful, I’m the greatest thing I’ve ever seen, god I love myself ». Le rythme embarque et on se retrouve dans un party rave, avec mille autres personnes sur l’ecstasy. Le refrain semble tout droit sorti d’un film érotique de série B, dont la sexualité débridée créer un méchant contraste avec le ton romantique de la trame sonore. L’ado en moi était impressionné par la combinaison acid house hardcore, un sous-genre bien plus dense que le new beat belge découvert quelques années plus tôt. Internet n’était pas encore commercialisé à ce moment-là, et même Sam The Record Man n’avait peu ou pas de copies des Lords Of Acid. Ce n’est que trois ans plus tard que j’ai redécouvert LoA lors d’une soirée industrielle avec leur classique I Sit On Acid.

Fondé officiellement en 1988 par Maurice Engelen (Praga Khan), Oliver Adams et Nikkie Van Lierop (Jade 4U), LoA a pris d’assaut les pistes de danse avec leur premier simple intitulé I Sit on Acid. Pendant que Pump Up The Volume (MARRS, 1987) et Theme From S’Express (S’Express, 1988) élevait le house à l’échelle internationale avec leurs collections d’échantillons, Lords Of Acid faisait vibrer les sous-sols belges avec des synthétiseurs et une diva qui chante sa sexualité. I Sit On Acid commence littéralement avec « Darling come here, fuck me up the. » et le rythme EBM assure la suite, celui-ci accompagné de sons de synthèse distorsionnés.

C’est à ce niveau que LoA se démarque du acid house de Chicago, et d’un classique comme Acid Tracks (1987) de Phuture par exemple. La pièce ne tourne pas autour de la basse synthétique du Roland TB-303, bien que l’on sente la teinte acid; la base house ne vient pas du disco et de l’échantillonnage, mais bien du new beat, une forme de EBM au ralenti. L’ajout de paroles déclamées par Praga Khan et/ou Jade 4U sous forme de couplets et refrains complète l’identité sonore du groupe, et permet d’offrir un bon show burlesque dérisoire.

Lust a produit cinq simples publiés entre 1988 et 1992, donc Hey Ho!, troisième piste de l’album qui mérite au moins une écoute. Au final, trois pièces sur quinze qui valent le détour, ça me rappelle que l’acid house a mal vieilli, que la palette sonore s’est court-circuitée et a fini par saturer son public. Je dois vous avouer ne pas avoir été capable de réécouter l’album au complet, donc je ne vous tiendrai pas rigueur si vous ne vous contentez que des trois pistes recommandées. Album de nouveau enterré.