Jazz Archives - Le Canal Auditif

Critique : Tigran Hamasyan – An Ancient Observer

Le maître incontesté du djent-jazz (que j’appelle affectueusement djazz) continue de plus belle son épopée hors de ce genre avec un nouvel album. Cette fois-ci, il est en solo pour l’œuvre intitulée : An Ancient Observer. Accompagné de ses mélodies aux sonorités toujours bien typiquement arméniennes et de ses polyrythmes bien complexes (sinon quasi incompréhensibles), Hamasyan nous plonge dans un univers abstrait et très imagé par moments tout en creusant très profondément dans les origines de la musique.

En effet, l’album s’en va un peu partout stylistiquement, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi vu l’habile façon de l’apporter. Le pianiste virtuose nous démontre à quel point les origines de sa musique sont enracinées un peu partout dans le spectre stylistique : on entend parfois des influences baroques (il cite d’ailleurs cette époque directement dans l’album), romantiques, postromantiques, néo-classiques et impressionnistes tout en incluant du pop, du post-rock, du métal et de l’IDM à travers les branches (sans oublier ses influences folkloriques comme la musique brésilienne et arménienne bien entendu). Vraiment, Hamasyan ne cesse dans cet album de faire s’entrecroiser les styles avec une qualité de composition incroyable. Une fois analysé en profondeur, cet album devient, après avoir été une mine d’or sonore, une mine de techniques avancées de composition appliquées avec brio.

Hamasyan sait que nous connaissons sa virtuosité. Il est un des pianistes jazz les plus prolifiques de son temps et il a la présence d’esprit de ne pas se sentir obligé de nous le démontrer à chaque occasion possible; la plupart du temps, sa musique est très subtile. Il sait être « show-off » seulement quand la musique le dicte, au contraire de certains musiciens comme Thundercat qui ne semblent que tenter de jouer le plus vite possible, le plus souvent possible. Ça donne une gigantesque profondeur et une magnifique variété à toutes ses œuvres, y compris celle-ci, qui explore autant la musique harmonique, que mélodique, que rythmique. Parlant de rythme, avis aux intéressés : la pièce Étude N˚1 est un petit bijou de polymétrie. Il y joue avec le beatbox un petit 5/4 en même temps de jouer du 4/4 à la main gauche et du 7/8 alterné avec du 6/8 à la main droite, et il réussit comme toujours à faire comme si c’était chose facile…

Mais ça donne quoi, toute cette théorie et tout ce talent? Eh bien, c’est un peu là que l’album vacille. La cohérence du propos est un peu dure à suivre au long de l’album. L’instrumentation est assez étrange; l’album est essentiellement joué en solo au piano (même si la plupart du temps son fameux beatbox l’accompagne) à l’exception d’un kick dans The Cave of Rebirth, de sonorités électroniques dans New Baroque 2 et Leninagone et de certaines voix qui apparaissent sporadiquement. Ça laisse un peu perplexe en écoutant l’album : pourquoi ces petits ajouts? Pourquoi le beatbox constant, qui semble souvent avoir été capté par erreur par les micros du piano? Peut-être que le même contenu, aussi bien composé soit-il, aurait été mieux formulé par un trio? Ce choix est discutable et laissera certainement les fans de son fameux djazz sur leur faim. Il n’en demeure pas moins un excellent album solo. Il est rare chez les compositeurs contemporains de jazz d’avoir une maîtrise aussi complète de l’instrument, et je ne répèterai jamais assez à quel point sa maîtrise stylistique est épatante. Ça donne le goût de continuer à suivre les faits et gestes de ce virtuose prometteur.

Ma note: 8,5/10

Tigran Hamasyan
An Ancient Observer
Nonesuch Records
45 minutes

http://www.tigranhamasyan.com/ancientobserver/

Critique : Thundercat – Drunk

Stephen Bruner, mieux connu sous le nom de Thundercat, est un personnage fascinant. Depuis quelques années, il prête ses talents de bassiste à des projets d’avant-garde de qualité : Flying Lotus, Kendrick Lamar et Kamasi Washington. Ces derniers partagent ceci en commun : ils jouent avec les codes du jazz, les chavirent et proposent des voies nouvelles. À l’instar de ceux-ci, Thundercat est une figure de proue d’un free-jazz coloré de funk et de soul avec une approche musicale unique. Il est peut-être aussi important aujourd’hui à la basse que l’était Miles Davis à la trompette à l’époque ou que Colin Stetson l’est au saxophone. Lorsqu’on considère tout ceci, on se surprend de savoir que Thundercat était bassiste de Suicidal Tendencies pendant 9 ans. Oui, de 2002 à 2011, il était responsable du groove de la formation de thrash métal. Je vous avais dit que c’était un personnage fascinant.

Drunk est un album à la fois magnifique et énigmatique. C’est que Bruner a un sens de l’humour et sans doute un fond de troll en lui-même. Peut-être que la pièce Rabbot Ho nous donne une piste de solution en ouverture. On tombe dans un monde similaire à celui d’Alice aux pays des merveilles avec toutes les excentricités que cela comporte.

«When it rains, it pours
Open windows and closed doors
All the pretty lights and sounds to open up the night
Friends, they come and go
That’s okay, I’m kind of bored
Let’s go hard, get drunk, and travel down a rabbit hole »
– Rabbot Ho

L’album en entier, à quelques exceptions près, est produit par Flying Lotus. On reconnaît sa griffe unique et audacieuse un peu partout dans les sonorités utilisées. Tout comme le jeu de basse impeccable, surprenant et audacieux de Thundercat. D’ailleurs, la principale critique qu’on pourrait lui adresser est l’aspect décousu de la suite des pièces. Mais dans ce cas, c’est qu’on prend tout trop au sérieux et qu’on manque d’ouverture d’esprit. C’est d’un bout à l’autre un album pratiquement parfait. Qui a besoin d’une suite polie et gentille qui nous guiderait d’un bout à l’autre? Drunk est tout comme une soirée de beuverie, remplie de surprise, de sentiment de perte de contrôle et d’histoire à raconter plus tard entre amis.

Comme l’apparition de Kenny Loggins et Michael McDonald (Steely Dan, The Doobie Brothers) dans Show You the Way, la plus pop des ritournelles dans Drunk. Vous vous souvenez qui est Kenny Loggins? Vous savez la toune de Top Gun? Son bon ami Kendrick Lamar fait aussi une apparition dans la bizarre Walk On By, pleine de synthés. Même Pharell Williams vient faire son tour dans l’obscure, mais étrangement mélodieuse The Turn Down.

Thundercat joue à nous déstabiliser du début à la fin, souvent avec une bonne touche d’humour. On découvre aussi son énorme côté geek. Ceux de sa race (dont je fais partie) comprendront lorsqu’il parle de jouer à Diablo et Mortal Kombat sur une chanson où il chante l’affreux sentiment d’être confiné dans la Friend Zone. Dans Tokyo, il nous chante son envie de rester une journée de plus dans cette ville avec une mélodie vocale atypique, mais diablement efficace. Qui ne voudrait pas être Goku? Mais le bout du bout est atteint dans A Fan’s Mail (Tron Song Suite II) avec son texte délicieux où il chante l’envie d’être un chat :

« Cool to be a cat (meow, meow, meow, meow)
Cool to be a cat (meow, meow, meow, meow)
Cool to be a cat (meow, meow, meow, meow)
Cool to be a cat »
– A Fan’s Mail (Tron Song Suite II)

Tu ne trouves pas ça comique? T’as le droit. C’est vrai que c’est un peu idiot un adulte qui fait des « meow » sur une chanson incroyablement bonne. Et c’est ce qui attend le mélomane sur Drunk, une suite de chansons déstabilisantes et magnifiquement composées. Thundercat est l’un des musiciens les plus pertinents et aventureux des 20 ou 30 dernières années. Le genre de musicien dont on chantera les louanges encore longtemps.

Ma note: 8,5/10

Thundercat
Drunk
Brainfeeder
51 minutes

http://www.brainfeedersite.com/

Tredici Bacci – Amore Per Tutti

Tredici Bacci, ce sont 14 musiciens menés par le compositeur Simon Hanes. Une bande de musiciens ayant suivi une formation musicale classique aux États-Unis. De leur quartier général New Yorkais, ils ont produit leur premier album, Amore Per Tutti. Une vague d’amour dirigée vers le passé, mais qui arrive à être pertinente pour notre présent.

Simon Hanes louange sans vergogne les atmosphères musicales cinématographiques des années 50, aux années 70. Ses compositions trouvent l’inspiration dans les trames originales des spaghettis westerns de Morricone, le jazz français des années 60 ou flirtant avec la musique érotique italienne. Après quelques notes apparaissent des personnages, des paysages et des émotions à fleurs de peau. Amore Per Tutti est un véritable long-métrage sonique dans lequel chaque pièce est une scène. On suit le groupe pendant qu’il oscille entre l’amour, la vengeance et les bouffonneries. L’épopée épique d’une bande de cowboys hors la loi à l’opéra.

Plusieurs chanteurs et chanteuses ont été invités à joindre le petit orchestre le temps d’une chanson. Idée intéressante pour insuffler une énergie nouvelle aux compositions. Dans Vendetta del Toro le chanteur Charlie Looker déclame une histoire de violence et de regret. Malgré une puissance vocale limitée, la montée dramatique est efficace. Drowned laisse toute la place à Jennifer Charles qui nous ensorcelle comme la chanteuse d’un piano-bar enfumé.

Même si les ambiances générales sont toujours très claires, il manque quelque chose pour nous accrocher complètement. On sourit, on est un peu ému, mais ça manque un peu d’âme. Étrangement, lorsque les interprètes sont de la partie, ça ne s’améliore pas toujours, peut-être à cause de la qualité inégale de leur vocal. Les meilleures pièces restent celles complètement instrumentales qui semblent véhiculer mieux les émotions sans le support de paroles. On peut apprécier les prouesses de l’orchestre qui joue avec complicité et fougue. À mon humble avis, ils n’ont pas besoin de paroles pour nous faire vivre une histoire sonore.

Entre la comédie musicale western ou le film de jazz Amore Per Tutti est une offrande satisfaisante de Tredici Bacci. Les influences sont claires, sans donner l’impression d’entendre un pastiche fade. La suite de leur pseudo cinématographie musicale est définitivement à suivre.

Ma note: 7/10

Tredici Bacci
Amore Per Tutti
NNA Tapes
41 minutes

https://tredicibacci.bandcamp.com/

The Bad Plus – It’s Hard

The Bad PlusLe trio de jazz avant-garde états-unien The Bad Plus nous ont offert en août dernier un douzième album; cette fois-ci, le groupe dénaturalise au plus haut point des succès de plusieurs artistes, dont Yeah Yeah Yeahs, Peter Gabriel, Johnny Cash et même Prince. Ce ne serait pas vraiment exact de dire qu’ils y mettent leur touche; les pièces sont plutôt des compositions reprenant certaines grandes lignes des pièces reprises.

Néanmoins, ils continuent d’œuvrer dans leur même jazz tantôt arythmique, tantôt atonal, tantôt traditionnel. Vu la grande différence entre les pièces originales et les interprétations, on entrevoit quand même clairement les influences présentes dans leurs opus originaux, et ça rend l’expérience très similaire à leurs autres albums. Ils exécutent à merveille, comme toujours, leur musique complexe et parfois chaotique, réussissant à rendre leur style pourtant très contemporain et assez accessible. Le travail d’harmonisation est d’une complexité constamment étonnante, et presque supérieure à leurs pièces originales. Le travail d’arrangement se ressent et prouve une fois de plus leur talent. Je trouve cependant que la contrebasse est parfois trop dépendante du piano, mais c’est un choix compositionnel qui est présent dans leurs autres albums également. La plus grosse lacune de cet album selon moi est que les mélodies sont moins «catchy» et moins bien développées que dans leurs autres opus (ce qui est un peu contradictoire considérant que les pièces originales sont presque toutes très «catchy»). Je crois que la déconstruction leur est tellement montée à la tête qu’ils ont négligé le potentiel du projet. Je crois qu’il y aurait eu plus à faire par exemple avec le refrain de Games Without Frontiers que le faire dissoner de la sorte.

J’ai bien aimé le tempérament ultra frénétique du début de l’album, avec le gros «build up» de Maps, mais j’ai trouvé la conclusion un peu bizarre, avec Broken Shadows, qui finit l’album de façon jazz traditionnel, laissant l’auditeur sur une note un peu hétéroclite. Malheureusement l’album me laisse sur ma faim du gros jazz puissant et inventif habituel du trio, et leur avant-gardisme d’antan a l’air de se transformer en recette; ils inventent encore, mais un tantinet moins habilement qu’avant on dirait… Ça reste un bon album, et ce sont de très bons musiciens (donnant par ailleurs d’excellents concerts).

Ma note: 7,5/10

The Bad Plus
It’s Hard
Okeh/Sony Masterworks
40 minutes

http://www.thebadplus.com

Joshua Redman et Brad Mehldau – Nearness

J. Redman & B. MehldauIl aura fallu vingt-deux ans pour que les astres s’alignent et que le saxophoniste Joshua Redman et le pianiste Brad Mehldau créent leur premier disque en formule duo, Nearness. Les deux amis de longue date jouent pourtant ensemble depuis 1994, alors que Joshua Redman a invité Brad Mehldau à se joindre à la formation qui a élaboré l’œuvre MoodSwing. Sorti au début du mois de septembre, Nearness incarne un nouveau chapitre de l’amitié qui unit les deux musiciens et propose une musique jazz sophistiquée et destinée aux mélomanes avertis.

Composé de six pièces enregistrées live au cours de la tournée européenne que le duo a faite en 2016, Nearness, tel que son titre l’indique, met de l’avant la synergie impressionnante qui prend forme chaque fois que Joshua Redman et Brad Mehldau jouent ensemble. En fait, la symbiose découlant de l’acte musical est telle que la coordination des structures de natures différentes semble se faire tout naturellement. Les deux musiciens réussissent ainsi à complémenter la partition de leur acolyte sans toutefois étouffer ses improvisations. D’ailleurs, l’improvisation est omniprésente tout au long des six morceaux composant Nearness. Qu’il s’agisse des trois reprises ou des trois compositions originales, l’improvisation cohabite harmonieusement avec les compositions.

Le travail de réappropriation s’ajoute à la liste de qualités de cet album. Pigeant trois compositions dans le répertoire de Benny Harris et Charlie Parker (Ornithology), de Thelonious Monk (In Walked Bud) et de Hoagy Carmichael et Ned Washington (The Nearness Of You), Joshua Redman et Brad Mehldau réussissent le pari d’adapter ces compositions qui, à la base, ont été écrites pour des ensembles complets. Tout d’abord, foisonnante et jouée à un tempo pour le moins soutenu dans sa mouture originale, Ornithology revêt ici un aspect imprévisible. Joshua Redman et Brad Mehldau proposent littéralement un dialogue entre saxophone et piano. Cela donne naissance à des phrases musicales remplies de variations et de beauté. Ensuite, la reprise de la pièce In Walked Bud permet de saisir toute l’ampleur de la virtuosité de Brad Mehldau. Ce dernier offre un solo haletant durant lequel les notes se succèdent à un rythme effréné. Jouissif. Finalement, la troisième reprise, la suave The Nearness Of You, s’avère être l’un des moments forts du long-jeu, notamment grâce au solo de saxophone qui conclut la pièce. Joshua Redman y propose une série de figures musicales inspirées, dont une mettant de l’avant la technique de la respiration continue. C’est du joli.

L’autre moitié du disque est formée de deux compositions de Brad Mehldau (Always August et Old West) et d’une de Joshua Redman (Mehlsancholy Mode). Votre humble critique a un faible pour la très réussie Always August. Son approche plus formelle est axée sur la composition plutôt que sur l’improvisation. La symbiose étant palpable, une grande beauté en émane.

Au final, Nearness de Joshua Redman et Brad Mehldau propose six moments durant lesquels les deux musiciens livrent leur musique dans sa plus pure expression et, ne serait-ce que pour cela, ils méritent que nous les saluions bien bas.

Ma note : 8/10

Joshua Redman et Brad Mehldau
Nearness
Nonesuch Records
73 minutes

http://www.nonesuch.com/albums/nearness