Hip Hop / Rap Archives - Page 3 sur 23 - Le Canal Auditif

Critique : Vince Staples – The Big Fish Theory

« Spend a lot of money on the CDG
Ain’t I lookin’ lovely on the TV screen?
Battle with the white man day by day
Feds takin’ pictures doin’ play by play
They don’t ever want to see the black man eat
Nails in the black man’s hands and feet
Put him on a cross so we put him on a chain
Lying to me, sayin’ he don’t look like me
Rollcage on the GT3
How a show on stage like a DVD?
Put me in the MoMA when it’s over with
I used to look up to the sky, now I’m over shit »
– Crabs In a Bucket

Vince Staples lance son deuxième album intitulé The Big Fish Theory. Le précédent, Summertime ’06, avait fait belle figure et s’était retrouvé dans plusieurs tops de fin d’année en 2015. Depuis, Staples n’a pas chômé en lançant un EP conceptuel titré Prima Donna. Le Californien revient encore une fois en force avec The Big Fish Theory.

Le sens derrière le titre de l’album est d’ailleurs assez clair. La théorie réfère au fait qu’un poisson grandit en accord avec la grandeur de son environnement. Si vous placez un poisson au potentiel immense dans un minuscule aquarium, il restera petit. Staples s’en sert pour faire une allégorie de la place des noirs dans la société américaine. On pourrait étendre cette problématique aux gens de différentes origines ethniques aux États-Unis.

C’est aussi un album qui montre différentes facettes de Staples. Parfois, il se fait presque frivole avec la mélodieuse et intoxicante Big Fish. Il y parle de son rythme de vie qui a radicalement changé dans les dernières années. Le tout appuyé par Juicy J qui offre un refrain efficace à tous les points de vue. Staples a toujours été doué pour offrir un hip-hop avec des airs qui languissent dans les neurones. Le genre de refrains qu’on se surprend à fredonner en passant de la chambre au salon. BagBak est ce genre de chansons. Contrairement à la précédente malgré son efficacité mélodique, elle adopte un discours beaucoup plus politisé.

D’ailleurs le côté politique ne s’arrête pas là. C’est un peu partout sur The Big Fish Theory. Puis, dans Yeah Right, Kendrick Lamar vient faire son tour. On se retrouve devant un discours sur l’appât du gain pour l’appât du gain que dénonce Staples. C’est la différence entre réussir pour sa communauté ou pour sa personne.

Staples fait appel à de nombreux collaborateurs, dont la chanteuse Kilo Kish qui pose sa voix sensuelle dans plusieurs pièces. À chaque occasion, c’est aussi pertinent que réussi. Plusieurs compositeurs doués font aussi sentir leur présence. À commencer par Justin Vernon qui signe la trame d’ouverture, Crabs In a Bucket. Flume est aussi présent sur Yeah Right. Pour le reste, Sekoff et Sophie sont les deux producteurs à mettre le plus la main à la pâte.

The Big Fish Theory est un album totalement réussi pour Vince Staples qui continue de progresser et d’offrir des albums aussi mélodieux que pertinents. Voici un autre album de hip-hop qui risque fortement de se retrouver très haut dans les tops de fin d’année.

Ma note: 8,5/10

Vince Staples
The Big Fish Theory
Def Jam
36 minutes

http://vincestaples.com/

Critique : K. Flay – Every Where Is Some Where

La rappeuse états-unienne Kristine Meredith Flaherty, alias K.Flay, compose du hip-hop depuis bientôt quinze ans en proposant des textes plus près du féminisme que de la chosification. Elle possède une voix assez chaude pour faire du jazz et des intonations raps qui met en évidence le défilement des syllabes. K.Flay a sorti plusieurs rubans mixés (mixtapes), EPs et simples depuis 2003 ainsi qu’un premier album intitulé Life as a Dog (2014). On y retrouvait évidemment du hip-hop, mais également une palette d’éléments électros et pop rock inspirés de la scène indépendante. Every Where is Some Where (2017), publié en avril dernier, fait suite à tout ça avec un savoir-faire évident et une expérience de composition qui rend celui-ci solide et équilibré.

Dreamers prend la forme d’une balade hip-hop, suspendue au duo kick/snare et à la voix particulièrement douce de Flaherty, qualité qui contraste avec le texte et certains passages denses mettant en valeur sa performance vocale. Giver augmente à peine le tempo et l’alourdit avec les clappements de mains et le kick; la voix toujours aussi délicate nous amène naturellement vers le refrain rock alternatif 90 s, en avant de tous les instruments bien saturés. Blood In The Cut accélère encore une fois le tempo avec la basse jouée à l’octave, Flaherty complète la rythmique superbement bien et le riff du refrain vient ensuite mettre le feu à la pièce, tout en faisant étonnement penser à My Sharona (The Knack, 1979), mais avec un groove plus sexy. Champagne revient au hip-hop et à un domino de syllabes enchaînées, ponctuée par des contretemps de clappements de mains et des échantillons de cuivres.

High Enough retourne au rock alternatif, voix angélique au-dessus d’une ligne de basse saturée, avec un refrain de chanson d’amour pour cœurs cicatrisés. La basse synthétique de Black Wave fait vibrer la pièce comme du techno, mais la forme reste autour du hip-hop 90 s, salie par les effets et la distorsion. Mean It marque une pause; chanson à texte, histoire de famille, avec une basse et une guitare post-rock qui rappelle The Cure. Hollywood Forever continue de façon acoustique jusqu’à ce que la batterie et les claviers élèvent l’intensité à un niveau d’hymne rock.

La basse en glissando ouvre The President Has A Sex Tape avec un rythme terriblement efficace sur lequel Flaherty chant/chuchote un texte bien écrit; dont l’excellente « Look at who’s having the fun, easy to smile when you’re pointing the gun » offerte sur un ton condescendant. It’s Just A Lot prend la forme post-rock et l’enveloppe dans une atmosphère nostalgique tout à fait 80s, la batterie fixe le rythme au plancher de danse pendant que la machine à fumée ennuage tout le monde. You Felt Right revient à la poésie hip-hop, bien plus lente et intime, avec un refrain monté un peu comme la première piste. Slow March conclut sur une basse synthétique et une structure pop rock très radiophonique, que l’on imagine réverbérée dans un stade.

L’histoire continue avec Every Where is Some Where, faisant suite à Life as a Dog avec le même niveau de qualité dans les textes et la mise en rythme des syllabes. La composition élargit quelque peu l’éventail d’inspirations musicales, mais c’est surtout la production qui se démarque du premier opus. Il y a une clarté dans le mixage qui accentue les changements entre les couplets, refrains et ponts; un souci du détail à la hauteur de l’univers créatif de K.Flay.

MA NOTE: 7,5/10

K.Flay
Every Where is Some Where
Interscope
40 minutes

http://www.kflay.com

Critique : Lary Kidd – Contrôle

Lary Kidd était celui qui amenait le côté plus « edgy » de Loud Lary Ajust. Que ce soit par sa fascination pour les drogues de toutes sortes, la violence et un certain machisme. On se rend compte en lisant la littérature autour de Contrôle que Kidd s’inspire de ce qu’il observe autour de lui pour écrire ses textes qui ne font pas dans la dentelle. C’est aussi rassurant, parce que s’il ressemblait aux personnages qui habitent ses textes, il serait absolument invivable. Contrôle est un album qui aborde des thématiques ancrées dans la réalité contemporaine : l’envie et le dégoût simultané pour la consommation, l’amour, la dominance et un pessimisme cynique. Des thématiques bien expliquées dans cet article intéressant de Riff Tabaracci pour le compte de BRBR.

Il y a certaines choses qui sont particulièrement bien réussies sur Contrôle, à commencer par les trames qui s’inspirent de ce qui se fait chez A$AP Rocky, The Weeknd et même par moment Future. Le toujours très pertinent Toast Dawg a mis la main à la pâte pour la mélodieuse Les palmiers brûlent dans la nuit. Une chanson qui nous convainc à l’aide du rythme lascif alors que Yes McCan et Lary Kidd se lancent dans une litanie sur la drogue et un sentiment de vide comblé par l’abus de substance.

«Im talkin ‘bout double molly dans mon drink
Adrenal makes me think
tous les soir Im on that shit
I gotta do it like this yea »
– Les palmiers brûlent dans la nuit

Anorexie qui ouvre la galette est bien choisi parce qu’elle percute comme un coup de poing dès les premières secondes. Lary Kidd démontre aussi son aisance à tricoter les mots ensemble et sa capacité à varier son débit vocal. Il erre parfois en utilisant certains artifices comme béquilles. Par exemple les mots « shit » et « bitch » qui deviennent des raccourcis pour ne pas avoir à chercher la rime très loin sur la pièce-titre. Un peu comme ces cris dans Ultra-Violence calqués sur Kanye West. Ça relève plus du pastiche que de la trouvaille. Kidd est suffisamment doué pour ne pas tomber dans le piège.

Tout comme une tendance à parler de « lean » comme si tout le monde passait ses vendredis soirs avec Future. On est au Québec, on le sait bien que le sirop de codéïne, c’est hypercontrôlé. Ce qui finit par lasser, ce n’est pas d’en parler, mais c’est ce sentiment que Kidd beurre un peu épais pour nous prouver à quel point il est mauvais garçon. Pourtant, à travers ses paroles, l’image du jeune homme en déroute qui s’adonne aux plaisirs épicuriens autodestructeurs est déjà bien dépeinte.

Ça demeure que Contrôle se bonifie avec les écoutes. Lary Kidd nous livre un album bien composé, bien rappé et avec une ligne directrice claire et nette. C’est un rappeur qui évolue rapidement et sa prose ne cesse de s’améliorer et de définir un « stoner » rap qui n’existait tout simplement pas au Québec. De plus, il offre à certains moments des petites perles langagières qui font sourire.

Ma note: 7/10

Lary Kidd
Contrôle
Coyote Records
52 minutes

https://larykidd.bandcamp.com/releases

Critique: Ho99o9 – United States Of Horror

C’est suite à un passage remarqué à l’édition 2014 de SXSW que l’on s’est d’abord intéressé au duo hip-hop ascendant punk formé par theOGM et Eaddy, deux MC’s originaires du New Jersey. S’ils ont réussi à participer à la féria des gens branchés, c’est surtout grâce à la rumeur concernant leurs deux EP, leurs prestations incendiaires et leurs vidéos dérangeants. C’était apparemment très marginal et c’était le fun, pour un peu qu’on soit capable d’en prendre.

D’ailleurs, je vous ai déjà parlé de leur mixtape de 2015.

Fast-forward et nous voilà en 2017 alors que les boys nous proposent enfin un premier véritable album. Ce que l’on remarque juste en feuilletant la pochette de l’album, c’est qu’une dimension très politique semble s’être immiscée dans la musique du duo infernal. On y retrouve des slogans éloquents (YOU ARE NOT BORN A RACIST, YOU ARE TAUGHT TO BE ONE ou encore YOUR CHILD WILL DIE BECAUSE YOU LET IT HAPPEN) et on peut comprendre facilement que la virée qui s’en vient ne sera pas de tout repos.

« I pledge allegeance to the burning flag of the united states of horror and to the deathkult for which it stands».
– U.S.H.

Cette phrase est le début d’un paragraphe récité par une voix de gamine un brin troublante qui laisse rapidement sa place au riff principal de War is Hell, pièce qui nous rappelle Prodigy dans ses moments les plus mordants. Ensuite, c’est Street Power et son habile mélange de trap music et de punk hardcore qui prend la relève. Si vous pensiez pouvoir vous reposer un peu après ce combo brutal, vous rêvez en couleur. L’album est fort probablement à l’image de leur réputation sur scène et on enchaîne avec Face Tatt sur un beat techno jungle produit par le Dave Sitek de TV On the Radio, qui s’avère en connaître un rayon en matière de sonorités bien rugueuses et qui est ici responsable de 4 chansons sur 13. Après un interlude inconfortable, c’est au tour de Bleed War et sa vision dystopienne de l’avenir de la guerre qui vient nous plomber le tympan. Jusqu’à maintenant, disons que le hip-hop n’est pas très dominant. Money Machine et Splash viendront changer la donne avec leurs rimes incendiaires livrées avec hargne et rapidité. La trap est bien présente dans les beats de celles-ci. Elle reviendra sporadiquement tout au long du disque (Hydrolics, la chanson titre), de même que les attaques de guitares et les beats technos tonitruants (Knuckle Up, Dekay, City Rejects, etc.).

Au final, le son des Ho99o9 a évolué pour devenir un habile mélange d’Atari Teenage Riot, DMX, Bad Brains et Prodigy qui conserve une saveur unique. Leur album est oppressant, agressif et addictif. La comparaison avec Death Grips tient de moins en moins la route. Si les deux groupes œuvrent clairement dans le rap champ gauche, les attaques de Ho99o9 sont moins expérimentales et noise mais plus focalisées et moins cryptiques.

*Le duo sera en spectacle pour la toute première fois à Montréal ce mercredi 31 mai. Ça se passe au Turbohaus (5011 Notre-Dame Ouest) avec les crinqués de Injury Reserve en première partie. Faut absolument pas que tu manques ça!

Ma note: 8/10

Ho99o9
United States of Horror
Toys Have Powers
44 Minutes

www.ho99o9.com

Critique : Shawn Jobin – Éléphant

On a découvert Shawn Jobin lors des plus récentes Francouvertes. Le rappeur fransaskois a fait la demi-finale lors de l’édition 2017 après être passé par Montréal dans le cadre du Coup de cœur francophone. Si Jobin est un nouveau venu pour le public québécois, dans l’Ouest-Canadien, il possède déjà une réputation bien assise, gagnée à coups de spectacle et de travail incessant. Éléphant est le plus récent du rappeur canadien qui avait auparavant fait paraître un EP.

Faire de la musique en français au Québec demande déjà une bonne dose de courage. Le faire en Saskatchewan commande le respect. D’ailleurs, Jobin travaille en collaboration étroite avec Mario Lepage du groupe Ponteix, un autre fer de lance de la scène fransaskoise. Lepage a appris à faire des « beats » pour soutenir les rimes de Jobin. Les deux se complètent bien et ça s’entend sur Éléphant.

Jobin est à l’aise avec les mots et possède une plume intéressante qui aborde plusieurs thèmes à travers l’album. De la fête (Danse ta vie) aux moments plus difficiles (La déroute). On sent que la quête identitaire habite un peu tous les textes de Jobin. Ce n’est pas surprenant pour un artiste en situation d’extrême minorité. Sur les chansons d’Éléphant, cette même rage de vivre et cette nécessité de s’exprimer, en français.

« fou face au je m’en foutisme
des textes remplis d’anglicismes
l’avenir de notre langue est cauchemardeux
quand j’vois des jeunes « gêné » de parler français
par peur qu’on s’marre d’eux »
— Fou

Shawn Jobin est en quelque sorte la réponse plus francophone à Dead Obies. Alors que ces derniers ont trouvé le moyen de rapper une langue où l’anglais et le français se tissent et se métissent, Shawn Jobin lui clame dans un français intact qui gueule sa nécessité de vivre. Cela le mène même à adopter un accent franchouillard dans sa façon de dire sa prose. Parfois au point où ça dérange un peu l’oreille. Pourtant, sur quelques chansons, il dicte ses paroles en abandonnement pratiquement l’accent. Mon Shambhala est un bon exemple. Soudainement les « è » et les « a » sont canadiens et ça fait du bien. C’est à ce moment-là que l’on connecte le plus avec Jobin, quand il s’exprime sans fard et sans artifices.

Dans l’ensemble, cet Éléphant de Shawn Jobin n’est pas vilain. Mario Lepage aussi fait des bons coups comme la trame formée de sonorités étranges, Autouroute. Parfois, c’est un peu moins réussi, mais pour un compositeur qui n’est pas spécialisé en « beatmaking », il se débrouille très bien. Il est difficile de ne pas avoir un grand respect pour Shawn Jobin et l’audace dont il fait preuve à prendre la parole en français dans un contexte où l’écoute n’y est pas toujours. Je crois que son affirmation est complète avec Éléphant. Maintenant, il pourra tourner son regard vers la prochaine étape, conquérir la scène québécoise.

Ma note: 7 / 10

Shawn Jobin
Éléphant
Indépendant
32 minutes

http://shawn-jobin.squarespace.com/