Hip Hop / Rap Archives - Page 3 sur 20 - Le Canal Auditif

A Tribe Called Quest – We Got It From Here… Thank You 4 Your Service

A Tribe Called QuestIl y avait de nombreuses raisons de penser qu’on n’entendrait jamais un autre album d’A Tribe Called Quest, et que les deux derniers albums du groupe seraient les très moyens Beats, Rhymes & Life et The Love Movement. Il y a eu le succès solo de la figure de proue Q-Tip, qui a lancé trois excellents albums solos. Il y a eu de surcroît le lourd héritage des trois premiers albums du groupe, un poids qui a alourdi les susmentionnés derniers albums, et qui a entaché la sortie du documentaire Beats, Rhymes and Life: The Travels Of A Tribe Called Quest en 2011. Le trio considérait que le film et son réalisateur révélaient trop de leurs problèmes et travers, et que l’image du groupe devait rester exemplaire. Pas évident de continuer à créer artistiquement quand on craint autant de ternir son parcours.

Mais le groupe avait décidé de faire un nouvel album après une énième mini-réunion en 2015. Le trio de Tip, Phife et Ali Shaheed Muhammad s’était produit au talk-show de Jimmy Fallon avec son collaborateur des toutes premières années, le rappeur Jarobi White. Même s’il y avait eu d’autres réunions et concerts depuis 2004, assez de temps s’était écoulé cette fois depuis les années 90 pour que le groupe soit motivé à se lancer sans être intimidé par l’ombre des massifs Midnight Marauders, The Low End Theory et People’s Instinctive Travels. Les rumeurs d’un nouvel album allaient bon train.

Puis, coup de théâtre comme 2016 en a fait sa spécialité: Phife est mort, victime des effets néfastes du diabète qui l’affligeaient depuis des années. Il y avait de quoi craindre un coup irréparable au groupe, mais ce serait mal comprendre “The Quest”. Le trio restant, accompagné de vieux amis comme Busta Rhymes, a mis l’épaule à la roue afin de compléter ce qui sera leur dernier album, et le dernier de leur diminutif confrère, celui qui s’était surnommé «l’assassin de 5 pieds».

Difficile de ne pas être ému devant toute la créativité et l’inspiration démontrées ici. On est loin d’un exercice pleurnichard servant à encadrer les quelques couplets que Phife avait enregistrés; on a plutôt droit à un album foisonnant, long, mais sans longueurs, où le pire crime commis est de se laisser aller à quelques effets puérils qui restent tout de même tout à fait dans l’esprit du groupe. En contrepartie, on a des accompagnements musicaux constamment surprenants et variés, un Busta Rhymes en grande forme, un Jarobi White qui sonne comme s’il n’avait jamais quitté le groupe, et surtout un Q-Tip en feu faisant flèche de tout bois: gentrification, racisme, appât du gain, paresse intellectuelle, et bien d’autres. Tip arrive même à trouver une posture digne de son âge, conscient de son influence sur le public, mais éveillée sur ce qui se passe de bon avec la nouvelle génération de rappeurs, sans jamais sembler aigri, jaloux ou arrogant.

A Tribe Called Quest a atteint un statut légendaire en faisant une musique inventive, positive sans être naïve, pleine de personnalité et livrée avec assurance. Rien ne laissait penser que le groupe lancerait un jour un autre album, et encore moins qu’il serait à la hauteur de sa réputation après toutes ces années de quasi-silence. Mais c’est pourtant le cas. 2016, tu as été une année cruelle, mais grâce à Tip et sa bande, tu finis en nous rappelant que ce qui compte n’est pas d’éviter les coups durs, mais bien de se relever après.

Ma note: 8,5/10

A Tribe Called Quest
We Got It From Here… Thank You 4 Your Service
Epic
60 minutes

https://www.facebook.com/ATribeCalledQuest/

A$AP MOB – COZY TAPES VOL. 1 : FRIENDS

asap-mobLe dernier effort collectif d’A$AP date de 2012. Ils avaient alors fait paraître le mixtape, Lord Never Worries qui n’avait pas réussi à accoter le succès qu’A$AP Rocky reçoit en solo. En 2014, les rumeurs pointaient vers un nouvel album du collectif avant que le défunt A$AP Yams déclare que L.O.R.D. avait été envoyé dans les limbes en raison d’une nouvelle sortie de Rocky. Il faut dire qu’au sein de la formation, il est le centre et le noyau. Le seul autre à avoir une certaine reconnaissance est A$AP Ferg, l’une des figures de proue du Trap.

D’ailleurs, l’importance d’A$AP Rocky se fait sentir sur Cozy Tapes Vol.1 : Friends. On assiste à une démonstration de sa domination sur la bande. Cependant, on y retrouve aussi tous les côtés moins pertinents qui se sont effacés de sa musique en solo, les raccourcis faciles, les jurons trop présents et les images faibles. D’ailleurs Ferg, l’autre grosse pointure ne figure que sur une seule pièce. Par contre, on y retrouve beaucoup d’invités de marque.

Parmi les « friends » qui participent à la galette, il y a Wiz Khalifa et BJ The Chicago Kid sur Way Hii qui fait l’apologie de l’utilisation des substances qui ouvrent l’esprit par la force. Ça manque un peu d’originalité, mais A$AP Rocky démontre encore sa force narrative avec une ligne vocale nuancée et intelligemment tournée. Cependant, il se laisse souvent aller à la facilité, tout le contraire de la prose sur son dernier album, At. Long. Last. A$AP. L’autre invité de marque est Tyler, The Creator l’équivalent plus déjanté de la côte ouest à Rocky. De plus, on y retrouve Juicy J sur Yamborghini High qui rend hommage à leur ami Yams mort d’une overdose en 2015. L’importance de ce dernier est centrale puisqu’il est l’un des fondateurs du collectif qui aujourd’hui occupe une place de choix dans le paysage musical.

Outre ces collaborations, on retrouve dans le rayon des bons coups Young N***a Living qui compte sur une trame aussi efficace qu’accrocheuse. Par contre, Runner est une mauvaise copie de ce que Future fait, sans compter sur son génie mélodique. C’est assez ordinaire. London Town est une autre pièce qui manque un peu d’épices pour réellement laisser une trace.

Au final, Cozy Tapes Vol.1 : Friends ressemble plus à une autre publicité pour A$AP Rocky sans toutefois avoir la pertinence et la profondeur qu’il peut avoir en solo. Les productions sont tout de même intéressantes et même lorsqu’il est ordinaire Rocky est meilleur que la plupart des rappeurs. Cependant, ça manque de variété et de surprise pour le talent que possède la formation.

Ma note : 6/10

A$AP Mob
Cozy Tapes Vol.1 : Friends
RCA Records
44 minutes

http://www.asapmob.com/

KNLO – Long Jeu

KNLOL’année 2016 aura été une année faste pour le hip-hop québécois. De Koriass à Alaclair Ensemble en passant par Loud Lary Ajust qui a fait paraître un EP, on peut dire que le genre connaît ses heures les plus glorieuses. De plus en plus, le genre fait sa place dans la pop et parmi les acteurs qui ont permis cette popularité, KNLO en est un important. Le copilote d’Alaclair Ensemble met de l’avant une poésie intelligente avec des narrations limpides qui refusent les clichés qu’on retrouve dans le rap. Oubliez le bling-bling, les filles et les nuits de party incessantes, KNLO te jase d’affaires d’adultes… et un peu de drogues douces.

Long Jeu est étonnement le premier album solo du gars de Québec. Akena Okoko a fait partie des collectifs Movezerbe, K6A et Alaclair Ensemble, mais n’a jamais fait paraître ses tounes à lui. Sur Merci, il le dit assez clairement: «Donne-moi, c’est sûr que je te donne le poing back/Demande-moi juste pu jamais quand est-ce que mon album va être dans les bacs/J’ai plein de chats à fouetter ASAP, faut que je pense à demain now». Mais voilà que Long jeu est dans les bacs. Et l’on peut enfin vous en parler.

Long jeu verse souvent dans les accents jazz et KNLO assure la majorité de la production. Cette dernière est à la fois très actuelle tout en faisant quelques clins d’œil au passé comme les scratchs sur @ l’église. Même si dans l’ensemble, le rappeur s’occupe de tout, il obtient tout de même un coup de main de Vlooper (Alaclair Ensemble) sur deux chansons et de Kaytranada sur Oui allô. Certaines pièces s’échappent de l’esthétique jazz comme l’excellente Justeçayinque avec une trame plus simple avec une plus grosse basse. La pièce possède un refrain qui te reste collé dans les neurones et KNLO met de l’avant ce talent pour la mélodie intoxicante. L’arbre (Intro) qui compte sur l’apport de sa douce, Caro Dupont, est le genre d’air maudit que vous chanterez des heures et des heures après l’écoute.

KNLO est aussi un gars de gang et il invite de nombreux amis à venir faire un petit tour sur Long jeu. Eman débarque sur Merci alors que Robert Nelson fait plus «mauvais garçon» que jamais sur la dynamique et mélodieuse B.B.I.T.C. Tu te demandes ce que cet acronyme veut dire? Baby In The Club, c’est pas mal aussi crasse que ça peut être sur l’album.

KNLO n’a pas manqué son coup avec Long jeu et s’il s’est fait attendre, le résultat en valait l’attente. Ses textes sont poétiques, intelligents et bien tissés et brossent des tableaux clairs et efficaces. Musicalement, ça se promène entre le jazz et un hip-hop plus électronique, mais sans jamais non plus jurer d’une chanson à l’autre. Ça vaut le détour le mince.

Ma note: 7,5/10

KNLO
Long jeu
Disques 7e ciel
48 minutes

http://www.7iemeciel.ca/knlo/

Die Antwoord – Mount Ninji And Da Nice Time Kid

Die AntwoordDie Antwoord est un groupe qu’il faut prendre avec un grain de sel. Leur principal atout a toujours été l’esthétique qu’ils mettent de l’avant et des trames de hip-hop très pop qui restent prisent entre les deux oreilles. Cependant, le pire était à redouter après la sortie du très ordinaire, si ce n’est pas carrément mauvais Suck On This Mixtape. On était très loin de la qualité de Donker Mag et Ten$ion avant lui qui leur ont permis de se positionner favorablement sur la planète en tant que marginaux sympathiques.

Sur Mount Ninji And Da Nice Time Kid, le trio revient à ses bonnes habitudes. On y retrouve des pièces de rap dynamiques, léchées, accrocheuses et généralement facilement accessibles. Le problème, c’est que ça s’essouffle en cour de route et que la fin de l’album laisse un peu à désirer.

Ça démarre en force pour Die Antwoord avec We Have Candy sur laquelle Yolandi, accompagné de petits démons, reçoit la visite de Ninja et l’invite du côté sombre. Elle lui demande comment il prend son café et il répond: «Black like my soul». C’est tellement gros qu’on ne peut s’empêcher de rire de cette façon que le groupe a de se positionner comme des déviants de premières. D’ailleurs, on se fait fesser en pleine face avec Wings On My Penis sur laquelle le jeune Lil Tommy Terror un jeune homme de 6 ans nous chante: «All I want is motherfuckin’ wings on my penis». C’est suivi de Yolandi qui essaie de lui vendre des choses manifestement inappropriées pour un enfant de son âge comme des seins et des fesses.

Tout le début de l’album est solide: la dynamique Daddy, la mélodieuse Banana Brain, la bizarre Shit Just Got Real avec Sen Dog (Cypress Hill) et l’ultra efficace Gucci Coochie. C’est après la présence de Jack Black sur Rats Rule que les choses se gâtent.

Ninja et Yolandi sont efficaces lorsqu’ils nous livrent un rap qui défilent à vive allure où les vulgarités s’enchaînent. Lorsque le rythme prend le bord et qu’ils essaient de faire des chansons de rap à la saveur «Deep South» états-unienne, ce n’est juste pas suffisamment bien écrit pour atteindre la qualité ce qui se fait chez l’Oncle Sam. Stoopid Rich passe encore, mais Fat Faded Fuck Face, Peanutbutter + Jelly est tout simplement à éviter alors que Street Light est tout sauf mémorable.

Dans l’ensemble, c’est un album qui part en lion, mais qui s’effondre complètement en milieu de parcours. Le trio est limité lorsqu’il s’agit d’offrir du rap de qualité qui joue sur les nuances de la langue. Mais lorsqu’ils se concentrent sur leur force: des pièces de rap assez pop et dynamiques, ils sont succulents.

Ma note: 6/10

Die Antwoord
Mount Ninji & Da Nice Time Kid
Zef Records
54 minutes

http://home.dieantwoord.com/

Danny Brown – Atrocity Exhibition

Danny BrownDanny Brown est l’une des voix les plus intéressantes du rap américain depuis la sortie de l’excellent XXX. Une réputation qu’il a solidifiée avec le non moins merveilleux Old paru en 2013 et qui avait reçu des fleurs de toutes parts dont plusieurs collaborateurs au Canal Auditif. Voici qu’il a bien l’intention de cimenter sa position enviable avec Atrocity Exhibition, son quatrième album.

On ne se fera pas de cachotteries, Atrocity Exhibition est une autre offrande de grande qualité de la part de Brown. Moins facile d’approche qu’Old sur lequel les mélodies viraient en vers d’oreille, il prend un peu plus de temps pour convaincre. Cependant, une fois que le déclic est fait, un amour véritable se développe avec l’amoureux de rap d’avant-garde.

Ce n’est pas parce que c’est un peu plus difficile d’approche que les mélodies intoxicantes ne sont pas présentes sur Atrocity Exhibition. Really Doe, sur laquelle Kendrick Lamar, Ab-Soul et Earl Sweatshirt viennent faire leur tour, est la plus puissante pièce de hip-hop parue en 2016. C’est l’équivalent de deux tonnes de C4 pour les oreilles. Les paroles qui se répondent, tissées avec intelligence profite d’une livraison de grande qualité. Chaque rappeur possède une personnalité forte et entre le rap coulant de Kendrick et les rimes décalées d’Earl Sweatshirt, la magie opère. Brown n’a pas beaucoup d’invités sur ce nouvel album, mais il a fait appel à Petite Noir pour la posée et tripative Rolling Stone. Danny Brown se donne avec un débit un peu plus lent qu’à l’habitude, mais rempli de nuances. Il fait aussi appel à la succulente Kelela sur From The Ground, une pièce à l’atmosphère mélancolique où la soul prend toute la place. On y retrouve aussi une collaboration magnifique avec B-Real (Cypress Hill) sur Get-Hi, une chanson d’amour adressée à la «Marie-Jeanne» et ses vapeurs qui élèvent l’esprit.

Sur tout le reste de l’album, Danny Brown y va d’une offensive tel un seul homme. Il fait irruption avec tout le dynamisme dont il est capable. L’explosive Ain’t It Funny possède une trame saturée où les sonorités bizarres et la basse généreuse occupent une place de choix. La champ gauche White Lines semble réussir à mettre en chanson cet état second indu par la cocaïne; un mélange de confiance et de paranoïa. Dance In The Water met plutôt de l’avant des percussions efficaces, des chants quasi africains sur lesquels Brown rentre comme un train avec ses paroles plus vites que l’éclair. On peut aussi parler avec affection de la solide et efficace When It Rains, premier extrait d’Atrocity Exhibition, une virulente critique du mode de vie américain. Notons aussi l’apport du producteur anglais Paul White qui est partout sur la galette. On parle ici vraiment d’un effort collaboratif heureux et totalement réussi.

Vous avez aimé Old? Vous allez sans doute aimer tout autant Atrocity Exhibition. Si vous avez les oreilles frileuses aux mots injurieux, Brown est une mauvaise destination. C’est rempli de mots offensants qui pourraient sans doute faire pleurer cette pauvre jeune femme qui a découvert le rap américain dans son Amérique blanche où les gens de couleurs se limitent à arpenter les ghettos. Brown vient d’un milieu dur et utilise un langage coloré pour traduire une réalité crue, mais authentique. Bref, c’est bon en ta…

Ma note: 8,5/10

Danny Brown
Atrocity Exhibition
Warp Records
47 minutes

http://xdannyxbrownx.com/