Hip Hop / Rap Archives - Page 3 sur 24 - Le Canal Auditif

Critique : Shabazz Palaces – Quarzaz Vs The Jealous Machine

Deux albums sortis simultanément qui créent un univers thématique, avec pour personnage principal un extraterrestre nommé Quazarz qui découvre la Terre. Est-ce que j’ai déniché un groupe de prog-psychédélique turc datant de 1974? Non. J’ai écouté les deux nouvelles galettes du duo hip-hop Shabazz Palaces. En deux critiques intersidérales, je vous dis si le voyage de quelques années-lumière en vaut la peine.

 

« I’m from the United States of Amurderca myself
Now we post-language baby, we talk with guns, man »
Welcome to Quazarz

Premier arrêt : Quazarz vs the Jealous Machine. Le plus récent alter ego galactique de Palaceer Lazaro (Ishmael Butler) décortique en 12 chansons l’« Amurderca ». Infiltré dans cette version alternative de nos voisins du Sud il se rend compte de deux vérités : l’omniprésence des fantasmes trap dans la culture populaire et celle de la célébrité numérique instantanée. Avec un regard critique et humoristique très affiché : une chanson se titre Love in the Time of Kanye.

« God, who came first ? The rapper or the trapper ? »
Gorgeous Sleeper Cell

Trap et technologie s’alternent sans arrêt dans les textes. Les inspirations instrumentales sont pratiquement infinies. Jazz cosmique à la Sun Ra enveloppé par une basse creuse au travers de laquelle on reconnaît des extraits d’House minimaliste. Et, évidemment, les rythmes du percussionniste Tendai Maraire hypnotisent avec force et diversité. Maraire trouve son aise autant avec ses snares électroniques qu’avec des tambours d’influence orientale.

« Monetizing intelligence (Your favorite rapper)
All while narrowing our elegance (Your favorite rapper)
Parodying our sufferance (Your Favorite rapper) »
30 clip extension

Après quelques écoutes, les textes pseudo-futuristes critiquant sans peu de subtilité le présent s’essoufflent. C’est beau, on a compris qu’il y a trop de trap et qu’on passe un temps obscène sur instagram. Est-ce qu’on peut parler d’autres choses? Heureusement que les atmosphères des pièces offrent une aventure sonique radicalement différente, et accessible.

Même destin pour Quazarz : Born on a Gangster Star? La réponse au prochain saut interplanétaire.

Ma note: 7/10

Quazarz vs. The Jealous Machine
Shabazz Palaces
Sub Pop
42 minutes

https://shabazzpalaces.bandcamp.com/

Critique : Christian Scott – Ruler Rebel

Christian Scott a dévoilé, plus tôt cette année, la première partie de ce qui sera bientôt une trilogie. Il y exploite plus profondément son concept de « Stretch Music » qui fut initié dans son dernier album. Après s’être forgé une forte réputation dans la communauté jazz avec la sonorité très caractéristique de son jeu (dû en partie à ses trompettes faites sur mesure par Adams Instruments) et de ses mélodies accrocheuses, le louisianais a choisi de s’éloigner très loin des sentiers battus par le jazz. On assiste depuis peu en musique à une remontée de l’intérêt du hip-hop pour un jazz plus poussé. Or, on assiste ici à l’effet contraire : de la musique à priori jazz se voit colorée de très fortes influences hip-hop. C’est un mouvement relativement populaire dans le jazz actuel, mais Ruler Rebel est beaucoup plus assumé et explicite en ce sens. Et le « Stretch Music » de Scott s’étend beaucoup plus loin que le hip-hop. Son jazz est maintenant une grande soupe de styles et d’influences qu’il manie parfois avec une grande aisance… et d’autres fois plus difficilement.

Commençons par les aprioris. Le son de Scott est l’un des sons de trompette les plus originaux et plaisants à écouter. Il est précis, mais tout de même rond et chaud, et ce autant dans les aigus que dans les graves. Son jeu est, comme toujours, excellent, et celui de ses musiciens l’est tout autant. La flûtiste, Elena Pinderhughes, saute les octaves avec une aisance hors du commun en gardant un son anormalement décontracté, les trois batteurs et percussionnistes gardent la section rythmique en haleine avec des grooves – pour la plupart — intrigants. Bref, tout est là niveau talent. Évidemment, Christian Scott n’allait pas s’entourer de néophytes pour mener à bien un tel projet.

La production est bien exécutée dans la majorité de l’album; elle constitue une autre dimension de l’aspect pop de la musique du trompettiste. Beaucoup de travail de panoramisation est appliqué un peu partout dans l’album, et ce de manière interactive — par opposition à statique, où l’on assigne à chaque instrument une place fixe dans l’espace. Cette manière de faire n’est pas beaucoup utilisée dans une production jazz habituelle, et ce, même pour la majorité du jazz contemporain. Beaucoup d’effets inhabituels sont utilisés de façon très créative, comme du « bitcrushing » sur un piano ou du fuzz sur une trompette. Voilà une autre mode très actuelle dans la musique pop plus expérimentale. On voit donc résolument ici le Stretch bien aimé du trompettiste.

Jusque là, tout va bien. Les instrumentistes sont excellents, les compositions sont accrocheuses sans être fromagères (à l’exception de New Orleanian Love Song II, qui a une progression un peu paresseuse et beaucoup trop « gangsta » à mon goût – mauvaise référence à Still D.R.E.? ). Le concept est intéressant et le son de Scott est exquis presque partout sur l’album… Mais il y a deux problèmes majeurs avec l’œuvre. Premièrement, l’écoute de l’album nous laisse sur notre faim au niveau de la cohérence; il ne semble avoir aucune ligne directrice claire. Entre Rise Again, version inutilement trap de l’initialement excellente Sunrise in Bejing, et la presque brésilienne New Orleanian Love Song, on trouve peu de rapports visibles. Les pièces sont courtes et parfois mal développées (autre partie de son influence hip-hop qu’il aurait dû négliger), malgré que l’on sache très bien que Scott est capable de petits bijoux à ce niveau.

Deuxièmement, Scott semblait penser qu’il ne suffisait que d’un rythme générique de trap pluggé dans une copie de TR-808 pour faire une référence intéressante au hip-hop, et ça donne certains passages assez dérangeants. Le son des drum machines, partout où ils apparaissent (à l’exception des deux dernières pièces) semble si peu travaillé que ça donne juste une sauce disparate de styles qui semblent alors incompatibles. Dommage! Le trompettiste nous a prouvé l’exact opposé dans son excellent dernier album avec Tantric. Ce manque de perfectionnisme est probablement dû à l’ambition superflue de sortir trois albums en un an — non sans rappeler les extravagances actuelles de King Gizzard.

Aussi intéressant soit-il par moments (les trois dernières pistes sur l’album sont excellentes, par exemple), et même s’il est peut-être une erreur d’expérimentation nécessaire pour que Christian Scott arrive à rendre avec intégrité son idée du Stretch Music, l’album comme un tout n’est pas très bon. À mon avis, même s’il Stretch moins sa musique, l’album précédent était bien meilleur que celui-ci. Tout ce qu’il reste à espérer, c’est que c’est une mauvaise passe, et que le reste de la trilogie sera à la hauteur du virtuose. Et sinon, on va continuer à écouter Stretch Music en attendant son prochain coup de génie.

Ma note: 5/10

Christian Scott
Ruler Rebel
Stretch Music
34 minutes

http://www.christianscott.tv/

Critique : Tyler, The Creator – Scum Fuck Flower Boy

Tyler, The Creator a toujours été un personnage un peu controversé sur la scène rap américaine. Tout d’abord parce qu’il adore utiliser la vulgarité pour choquer son public. Cela lui a valu des accusations absurdes d’homophobie (alors que son meilleur ami est Frank Ocean) et d’être misogyne. Mais à trop jouer avec le feu, on finit par se brûler. Ses deux précédents albums se campaient dans la réalité de personnages qu’il construisait pour se distancier. Wolf mettait en scène une opposition avec un personnage pervers et malin, alors que Cherry Bomb était tombé dans un mélange de rap bruyant et d’apparitions de gros noms de la scène américaine.

Cependant, Scum Fuck Flower Boy fait ce que Tyler évitait depuis quelques années : plonger dans ses propres problèmes. Oui, son côté moqueur est toujours un peu présent, mais on sent que le jeune homme avait quelque chose à dire et qu’il voulait être entendu cette fois-ci. Il aborde sur SFFB des questions naturelles chez un jeune adulte : l’amour, le sentiment d’isolement, l’ennuie et les chars de luxes… après tout Tyler, The Creator a quand même un goût développé pour la chose. Et avec l’argent qu’il fait à l’âge qu’il a, il peut se permettre des joujoux un petit peu plus dispendieux que le commun des mortels.

«Shout out to the girls that I lead on
For occasional head and always keeping my bed warm
And trying their hardest to keep my head on straight
And keeping me up enough ’til I had thought I was airborne
How many raps can I write ’til I get me a chain?
How many chains can I wear ’til I’m considered a slave?
How many slaves can it be ’til Nat Turner arise?
How many riots can it be ’til them Black lives matter?
Niggas click clack splatter, pew, pew that nigga
Life a game of basketball, you better shoot that nigga »
– Foreward

Déjà sur Foreward qui ouvre SFFB, on se rend compte que Tyler, The Creator n’est pas là que pour avoir du plaisir. Il semble en avoir lourd sur le cœur et ne se défilera pas comme à son habitude. 911 /Mr. Lonely est un autre bel exemple sur lequel il se fait lover au maximum. On y retrouve aussi son meilleur ami Frank Ocean qui participe à deux pièces sur le nouvel album. Les deux hommes ont toujours eu une belle affinité dans la création et ça se poursuit ici. On retrouve Ocean aussi sur Where This Flower Blooms qui est une excellente pièce qui flirte avec le R&B d’avant-garde. Ça fonctionne et c’est une parfaite chanson d’été pour ta prochaine terrasse entre amis.

Un autre ami de Tyler Okonma vient faire un tour sur SFFB. A$AP Rocky participe à la puissante et aggressive Who Dat Boy? Les chansons un peu plus « dans ta face » de Tyler, The Creator sont particulièrement réussies. La mélodieuse et intoxicante I Ain’t Got Time! est aussi parfaitement réussie. Pour la petite histoire, Tyler l’aurait enregistré dans le studio de Kanye West entre deux enregistrements pour le magnat du rap. Suite à une petite improvisation, il s’est retrouvé avec une trame solide qui mélange les sonorités bizarres, les claquements de main et un refrain parfaitement accrocheur.

C’est un album résolument réussi pour Tyler, The Creator qui pond ici sans doute son album le plus achevé en carrière. Oui, Goblin et Wolf sont excellents, mais ici, il se surpasse. Une autre sortie hip-hop de qualité qui s’ajoute à celles déjà parues depuis le début de l’année. Les amoureux de rythmes et rimes sont gâtés en 2017!

Ma note: 8,5/10

Tyler The Creator
Scum Fuck Flower Boy
Odd Future / Columbia
47 minutes

http://www.oddfuture.com/

Critique : Lomepal – Flip

Le rap francophone de nos voisins d’outre-mer a connu une nouvelle floraison appréciable en 2017; Roméo Elvis & Le Motel, Damso et mon dernier coup de cœur, le projet flambant neuf du Parisien Lomepal, Flip.

Il titille les fans depuis avril dernier avec la sortie du clip Pommade, une réalisation haute en couleur. Elle n’aura fait qu’attiser l’envie des fans. Puis Ray Liotta, Yeux disent et Palpal, encore une fois des clips à la réalisation minutieuse qui ont tôt fait de mettre en images l’atmosphère tantôt glauque, tantôt explosive de l’artiste qui reste toutefois toujours dans un univers introspectif.

Son premier album est paru le 30 juin dernier, un peu plus d’un an après la sortie de son dernier court EP, ODSL, produit en collaboration exclusive avec le compositeur Stwo.

Lomepal s’est fait connaître par sa collaboration avec Nekfeu en 2011 pour ensuite évoluer en solo. Il s’est aussi joint à Caballero et DJ Lo sur leur projet Le Singe fume sa cigarette. Son style caractéristique lui a toujours donné une aisance à se faire reconnaître que ce soit par sa voix ou par sa poésie. Il a cette manière d’agencer les rimes et les phrases d’une manière quasi mathématique.

La touche « old school » présente dans certains morceaux de ses projets précédents a totalement disparu pour faire place à des basses plus puissantes ou des morceaux plus minimalistes en termes de couches instrumentales. Des morceaux comme Pommade ou Billets, qui déplacent de l’air et jouent sur une instrumentale trap déjantée, mais peu traditionnelle, témoignent de l’évolution intéressante et constante du rappeur. Il ne semble pas s’adapter aux tendances, mais plutôt faire grandir son style et explorer différentes palettes musicales qui lui siéent néanmoins à merveille.

Des morceaux comme Yeux Disent, Lost ou Bécane montrent bien cette capacité à raconter des histoires à la fois poétiques, mais aussi claires et imagées. On n’a pas l’impression que les mots sont lancés à la va-vite dans le but unique de rimer, mais bien de poser sur la table un ensemble de métaphores qui créent un enchevêtrement d’émotions et d’ambiances multiples. Le chant a d’ailleurs été très bien intégré aux morceaux. Les refrains chantés de Danse ou des morceaux comme Sur le sol témoignent de cette aisance vocale qui donnent une grande originalité à l’album dans son ensemble.

Les collaborations étaient d’une part prévisible, d’une part espérée. Roméo Elvis, auteur de l’album Morale 2 sur lequel figure Lomepal dans Thalys, et Caballero, éternel acolyte et seconde partie d’un duo gagnant. Sur Danse s’est toutefois pointé Lost, duo formé par la chanteuse Camelia Jordana et le compositeur Laurent Bardane. La voix sulfureuse mêlée à la production calme et planante forme un agencement des plus doux.

Lomepal déçoit rarement, mais titille avec brio. Après les clips qu’il a proposés, les fans étaient tous convaincus de la qualité de l’album à venir. Je doute que beaucoup soient déçus.

« Ils disent que c’est drôle comme un toboggan au paradis,
mais un toboggan au paradis, c’est la descente aux enfers»
-Avion

Ma note: 8,5/10

Lomepal
Flip
Indépendant
64 minutes

http://lomepal.bigcartel.com/

Critique : Jay-Z – 4 : 44

Avant même de placer la cassette dans le tape deck, on se pose des questions d’une importance certaine : doit-on écouter ce 4 : 44, treizième opus de Jay-Z (que vous pouvez également écrire tout en majuscule, ou encore sans trait d’union, selon votre humeur) en gardant en tête l’album de Beyoncé, Lemonade, sorti il y a un an? Le petit dernier de l’ex-roi du rap est-il une excroissance du brûlot américano-perso-Black Live Matter conçu par sa douce moitié?

Écoutons…

Ouverture avec Kill Jay-Z, une lyrique satirique sur les faux pas de mister Shawn Carter.

« You walkin’ around like you invincible
You dropped outta school, you lost your principles
I know people backstab you, I felt bad too
But this ‘fuck everybody’ attitude ain’t natural
But you ain’t a saint, this ain’t kumbaya »
– Kill Jay-Z

L’artiste se met en scène en guise d’apéro. Ce discours personnel laissera heureusement la place à une parole plus criante, plus pertinente – et plus intéressante pour l’auditeur – dès la deuxième pièce, The Story of O.J.

«Skin is, skin, is
Skin black, my skin is black
My, black, my skin is yellow (…)
Light nigga, dark nigga, faux nigga, real nigga
Rich nigga, poor nigga, house nigga, field nigga
Still nigga, still nigga »
– The Story of O.J.

De sa tour d’ivoire, l’artiste multimilliardaire balance ainsi une dizaine de traques, tantôt personnelles, tantôt les reflets des travers sociétaires vécus par ses semblables.

L’offre – courte, 37 minutes – est déversée sur des trames simples signées No I.D., ce faiseur de rythmes originaire de Chicago, qui réalise ici un disque d’une grande cohérence, sans artifice et, il est vrai, un peu trop conservateur à notre humble goût.

Parlons justement du grand travail de découpe fait par le compositeur. Les simples utilisés (Nina Simone, Stevie Wonder, Jacob Miller, The Fugees, Donny Hathaway…) ne sont pas seulement collés en arrière-plan. Ils sont remâchés, retravaillés, reformulés. Les artistes du passé semblent reprendre le micro le temps d’un tour de chant aux côtés de Jay-Z. Osons écrire que ces ajouts musicaux sont drôlement plus intéressants que ceux offerts par les « vrais » collaborateurs présents, soit Damian Marley, Hannah Williams, Frank Ocean et une Gloria Carter, maman du rappeur, que l’on apprend ici être gaie (intéressant seulement pour l’amateur de potins).

Mais laissons de côté le travail de réalisation de No I.D. et revenons à l’homme du jour.
Jay-Z profite donc du micro pour s’excuser aux femmes de sa vie sur son nouveau disque; d’abord à sa femme – pour son adultère –, puis à sa fille – pour ne pas être un papa parfait. Oui, même bourré de fric, Jay-Z a encore des démons à combattre.

Mais…

Mais cette psycho-introspection chantée sur album sonne malheureusement faux, à quelques reprises. On se pose des questions… Jay-Z l’homme, le mari et père de famille, est-il réellement repentant? Offre-t-il des excuses sincères? Et pourquoi le faire sur disque? Est-ce seulement une réponse tardive à sa femme qui, l’an dernier, sur Lemonade, se plaignait d’être victime d’infidélité de la part de son mari? Écrit-il pour s’expliquer avec elle ou pour s’excuser auprès de nous tous, auditeurs et fans de l’artiste?

On ressort donc de ce 4 : 44 avec autant de questions – quoique différentes – qu’avant d’y être entrée. Mais au final, sans crier au génie créatif du passé, Jay-Z pond ici un disque cohérent, intime et à la réalisation soignée. On se questionne « seulement » sur la sincérité du discours entendu.

Ma note: 8/10

Jay-Z
4 : 44
ROC NATION/UMG RECORDINGS INC
37 minutes

http://lifeandtimes.com