Hip Hop / Rap Archives - Page 21 sur 23 - Le Canal Auditif

Run The Jewels – Run The Jewels

314524Si vous avez envie d’une leçon de rap, le nouvel album collaboratif d’El-P et Killer Mike vous la donnera. Les deux rappeurs avaient déjà collaboré l’année dernière alors qu’El-P avait produit l’excellent album R.A.P Music de Killer Mike. Les deux artistes hyperactifs arrivent avec Run The Jewels, un effort collaboratif donné gratuitement, sur internet de surcroît. Et si votre question est : mais d’où vient ce nom? Et bien, il est issu d’une chanson de Ll Cool J intitulée Cheesy Rat Blues.

Les deux rappeurs se complètent à merveille; leurs «flows» respectifs s’enchâssent avec une aisance déconcertante. Banana Clipper, sur laquelle on retrouve aussi Big Boi (celui qui a donné la chance à Killer Mike), en est une preuve irréfutable. Les échanges sont rapides et complémentaires sans jamais sentir que l’un ou l’autre tente de tirer la couverture de son côté. Au contraire, les deux rappeurs se relancent et se poussent mutuellement à se surpasser pour le grand plaisir de nos oreilles.

Au niveau de la production, on reconnaît le style unique d’El-P, que ce soit sur 36’Chain ou No Come Down, on ne peut s’y méprendre. On retrouve encore une fois le souci d’aller chercher des sonorités différentes; démarche artistique en lien direct avec Cancer4cure d’El-P, paru l’an dernier. Twin Hype Back est un autre bel exemple du génie du producteur de Brooklyn, où la basse est toute en longueur alors que des percussions hyper rapides se font entendre en arrière-plan.

Run The Jewels sait aussi faire des refrains efficaces et accrocheurs dont l’excellente DDFH et ce: «Do dope fuck hope» qui possède un petit quelque chose qui rappelle un certain Ice Cube. Au chapitre de l’écriture, il n’y a pas grand-chose à redire du duo qui n’a aucune difficulté à insérer du contenu de qualité dans leurs textes. A Christmas Fucking Miracle est un autre bon exemple. Loin du cantique de Noël, la pièce est plutôt un hommage à des amis décédés.

Bref, quand deux rappeurs se rencontrent, ce n’est pas toujours réussi, mais dans ce cas-ci, il est difficile de trouver des faiblesses puisque les deux hommes sont définitivement sur la même longueur d’onde. Résultat? Une galette captivante, intéressante et franchement solide. En plus… c’est gratuit et ça ne fera pas un gros trou dans votre budget!

Ma note : 8/10

Run The Jewels
Run The Jewels
Fool’s Gold Records
33 minutes

foolsgoldrecs.com/runthejewels/

http://www.youtube.com/watch?v=elafeeA3QFE&noredirect=1

Cargo Culte – Les Temps Modernes

1762753Le premier opus de Cargo Culte est un drôle d’objet musical. Probablement parce qu’il est porté par trois des créateurs les plus touche-à-tout de la scène locale, mais assurément aussi par sa savante mixture de rock, de funk sale et de rap. Voyez-vous, c’est qu’en plus de réunir Séba, charismatique MC de la défunte formation Gatineau, Alex McMahon, génie multi-instrumentiste, arrangeur et bidouilleur de talent, et Jean-François Lemieux, diplômé ès instruments à cordes et effets, Cargo Culte se parachute, avec Les Temps Modernes, dans un espace inoccupé de la scène locale montréalaise.

On a comparé le son du trio aux Rage Against the Machine de ce monde et autres Beastie Boys mouture Sabotage et Gratitude, autant de reliques rap-rock des années 90. L’omniprésence de la grosse basse fuzzée de Lemieux force sûrement cette comparaison, mais du côté des principaux intéressés, on assure qu’il s’agit là d’un choix semi-conscient. Et après tout, pourquoi renier l’horizon musical dans lequel ils ont grandi?

Sur le plan du son, il est évidemment difficile de ne pas évoquer Gatineau pour décrire les concoctions de Cargo Culte, mais bien que l’ambiance très rock se compare à certains titres du premier opus de la défunte formation, l’intention est plus crue du côté du trio. Certes avec Séba au micro, on est en terrain connu, mais oubliez le bidouillage, les instruments farfelus qu’alignaient Dom Hamel et les passages funk signés Keük.

Le résultat est saisissant. Séba déploie quelques-uns de ses meilleurs textes. Dévastateurs, ils dépeignent un Québec «Où les crapules sans scrupule pullulent / Où les copains d’la corruption s’accouplent copulent / Finissent par croupir qu’une fois sur cent en cellule / Où le peuple avachi avale souvent la pilule.» Et la critique est amplifiée par le nom du groupe, évoquant le culte du cargo que l’on a observé dans certaines tribus aborigènes de Malaisie au lendemain des vagues de colonisation américaine et japonaise. Les aborigènes voyaient les militaires caller du ravitaillement avec leurs radios, ravitaillement qui était parachuté dans des caisses cargo. Ils se sont mis à se fabriquer des radios en bambou et à implorer le ciel pour demander aux Dieux de recevoir de la bouffe et des médicaments.

Malgré de très bons moments sur l’album, on a cependant rapidement l’impression que les titres se recoupent créant une répétition qu’on ne peut passer sous silence. Toutefois, c’est sur scène que prendra toute sa pertinence ce projet qui avouons-le, tombe à pic dans le paysage musical québécois où le folk mélancolique, somme toute assez propret, cartonne.

Avec un été à sillonner quelques festivals, mais surtout un automne à suer sur les planches des meilleurs «joints» de la province, le trio entend convertir les amateurs de rock et de hip-hop livré sans compromis, avec énergie. C’est le poing levé qu’on redemandera de ce culte sonore!

Ma Note : 7/10

Cargo Culte
Les Temps Modernes
La Meute
41 minutes

cargocultemusique.com

Congo Natty – Jungle Revolution

album-congo-natty-jungle-revolutionMichael West est un producteur et rappeur anglais connu sous plusieurs pseudonymes : Conquering Lion, Blackstar, Tribe Of Issachar, X Project, Ras Project et dans ce cas-ci Congo Natty. Actif depuis plus de 20 ans sur la scène électronique, il a construit sa réputation sur un mélange de reggae, de dubstep, d’électronique, de jazz et de blues. De plus, sa musique comporte un message politique, qui contrairement à certains artistes américains qui ont tendance à se recentrer sur les racines africaines, se concentre sur les cultures noires de partout autour du globe. Cette ouverture d’esprit transparaît dans sa musique qui est variée et emprunte à beaucoup de genres.

Fidèle à lui-même, Congo Natty arrive avec un Jungle Revolution qui contient une bonne base de reggae, mais qui est énergisé de rythmes entraînants qui vous donneront envie de vous faire brasser le popotin. Le premier simple, Uk Allstars, qui a paru il y a un mois, illustre bien ce métissage, qui résulte en des chansons souvent très mélodiques, accrocheuses et rassembleuses. Congo Natty, comme un véritable West, sait s’entourer d’une bonne brochette de collaborateurs; certains vieux routiers (General Levy) mais aussi de jeunes lionceaux (Nanci Correia et Iron Dread).

Il faut noter tout de même que l’approche de West a un petit quelque chose de vieux jeu, surtout face à ce qui se déroule sur la scène électro-reggae; Major Lazer pour ne nommer que celui-là. Il se laisse tout de même tenter par un son plus actuel sur Microchip (Say No), dernière pièce de l’opus. Les grands principes rastas sont toujours aussi présents et il est difficile de rester indifférent à ce côté rebelle de Congo Natty; car chanter l’unité en 2013 alors que la mouvance collective semble se diriger fortement vers la liberté individuelle constitue une rébellion en soi. Nu Beginingz commence sur les paroles de Sister Mary qui invoque que l’amour, la paix et l’unité sont des manifestations exprimées par les plus sages d’entre nous. Cela résume bien l’esprit de Jungle Revolution.

Malgré que les rythmes soient accrocheurs et que Congo Natty fait très bien ce qu’il fait, il est difficile de ne pas trouver la galette légèrement campée dans ce qui se faisait dans les années 90 et au début 2000. Un tantinet plus de réinvention n’aurait pas été négligeable; n’en demeure pas moins que Revolution et Get Ready offrent une bonne dose de reggae qui n’est pas déplaisante du tout.

Ma note : 6.5/10

Congo Natty
Jungle Revolution
Big Dada
47 minutes

www.facebook.com/CongoNattyOfficial

The Lonely Island – The Wack Album

twa_coverEn 2009, The Lonely Island, petit trio de chanteurs-humoristes découvert à l’émission Saturday Night Live, nous avait concocté un premier album, Incredibab, à la fois rafraîchissant et drôle (rire de l’industrie du rap américain, on aimait l’idée).

En 2011, Akiva Schaffer, Jorma Taccone et Andy Samberg récidivaient avec Turtleneck & Chain, un disque déjà moins inspiré que le premier, où les blagues tombaient quelques fois à plat. Nous voici maintenant en 2013. Les gars, qui ont dépassé la mi-trentaine, offrent un troisième opus, The Wack Album. Et cette fois, on décroche carrément, et pour plusieurs raisons.

Déjà, entendre trois hommes d’âge mûr chanter et raconter des histoires dignes de l’école secondaire (se farcir un maximum de filles et leurs mères; faire l’éloge des excès sexuels et alcooliques que l’on peut faire au Spring Break; souligner au marqueur les bienfaits de la drogue; normaliser l’action de se montrer les organes génitaux dans les bars, etc.), on trouve qu’il y a là un malaise.

Oui, on comprend bien l’idée du deuxième degré employé par le trio, oui, on saisit la « subtilité » dans les propos, mais bon, n’empêche… tout cela laisse un arrière-goût en bouche, disons.

Outre cela, il y a bien évidemment le vocabulaire employé. Ici, attention aux oreilles sensibles, c’est vulgaire à souhait. En voulant poursuivre sur le chemin de la parodie de la musique urbaine américaine, The Lonely Island utilise donc les termes de prédilection que sont les fuck, dick, shit, bitch, boobs, whore, butt, slut et autre pussy (pour ne nommer que ceux-là) sur l’ensemble des 20 (!) compositions de l’album. Après une séance ou deux d’écoute, on en fait un excès.

Finalement, sur le plan purement musical, s’il faut saluer la qualité des arrangements et la présence plus que salvatrice de nombreux collaborateurs (Robyn, Pharrel Williams, Kendrick Lamar, Justin Timberlake, Lady Gaga, etc.), on cherche encore la ligne directrice de ce disque. On passe du kitch des années 1980, à la musique disco-platine type des boîtes de nuit actuelles, au rap commercial, au R&B langoureux, à la pop radiophonique, avant de revenir avec une pièce électro-rock. Sérieusement, ça va dans tous les sens. Ah oui; et il y a même une pièce contenant des bruits de pètes.

Puisque The Lonely Island est passé maître dans la conception de vidéos humoristiques, et alors que pratiquement chacune de leurs nouvelles compositions a déjà droit à son moment de gloire sur YouTube, on vous conseille d’aller y jeter un œil plutôt que d’acheter ce The Wack Album. Au moins vous aurez du visuel explicatif, vous rirez un peu et vous n’aurez pas dépensé un sou pour le faire.

Ma note : 4/10

The Lonely Island
The Wack Album
Universal Music Canada
44 minutes

www.thelonelyisland.com/

Kanye West – Yeezus

0002791459_350Voilà un album qui était très attendu. Bien que tous savaient que West arrivait avec un nouvel opus, voilà seulement un mois et demi que de l’information concrète faisait surface. La campagne de promotion derrière Yeezus était élaborée : projections vidéos sur plusieurs édifices à travers le monde, commentaires de collaborateurs qui sortaient au compte-gouttes et une prestation de deux chansons à la populaire émission Saturday Night Live.

Autant My Dark Twisted Fantasy était faste et rempli de collaborateurs, autant Yeezus est épuré et les collaborateurs timides. West a d’ailleurs engagé Rick Rubin quelques semaines avant la parution de l’album pour ôter le superflu. Si cela était son mandat, le vieux routier a certainement réussi sa mission. Dès On Sight, on retrouve le natif de Chicago, sur une musique électronique plutôt simple et franchement agressive. Il ne serait pas surprenant que West ait écouté du Death Grips dans les derniers mois. Le plus impressionnant est la césure qu’il crée en plein milieu du morceau pour insérer un échantillonnage très sixties. Une coupure nette et sèche qui fait un peu l’effet d’un frein à main qui s’enclenche alors qu’on roulait à 120 km/h. Les puristes crieront probablement au meurtre.

Kanye West n’a rien perdu de son arrogance mythique qu’il déclame sur I Am A God pour finir dans un moment où il semble se sauver en lançant des cris stridents. Soudainement, le propos fait un 180 degrés intéressant. Cela donne aussi l’occasion de voir Justin Vernon se pointer le bout du nez, ce qu’il fera sur quelques autres pistes dont Hold My LiquorChief Keef s’immisce aussi dans le refrain.

Dans les moments les plus forts de Yeezus, New Slaves occupe une place de choix pour deux raisons. En premier lieu, la pièce remet à l’avant-plan les penchants plus rapides des raps de West. En deuxième lieu, le propos est acerbe envers la mode et la richesse; deux fléaux qui finissent par donner les mêmes envies à tous. Un des échantillonnages les plus surprenants sur l’album arrive à la fin de ce même morceau; on croit d’abord entendre White Dove de Scorpions qui était en fait une reprise de Gyöngyhajú Lány du groupe hongrois Omega. Reste que Blood On The Leaves est le moment le plus sublime de la nouvelle galette. L’amalgame TNGHT et Nina Simone est tout simplement parfait. Peut-être est-ce le côté organique de ce mix qui fait pâlir les autres pièces de l’opus?

En fait, il ne faut pas se méprendre, Yeezus est un autre très bon album de la part de Kanye West, mais l’épuration présente sur la galette est parfois trop poussée et ne sert pas les pièces adéquatement. De plus, l’utilisation beaucoup trop fréquente de l’auto-tune donne l’impression qu’il passe trop de temps avec Vernon. On aurait aussi aimé entendre un tantinet de plus certains collaborateurs qui passent inaperçus tel que Frank Ocean ou Daft Punk qu’on ne reconnaît pas du tout au bout de compte. Par contre, West démontre qu’il est un artiste qui cherche, capable de pousser plus loin et en mesure de se réinventer à chaque album. Encore une fois, il ne peut rougir devant le produit qu’il offre.

Ma note : 8/10

Kanye West
Yeezus
Def Jam
40 minutes

www.kanyewest.com/