Hip Hop / Rap Archives - Page 2 sur 20 - Le Canal Auditif

Critique : Loyle Carner – Yesterday’s Gone

« Le hip-hop britannique devient finalement sérieux – et Loyle Carner mène la charge. »

Voilà comment se termine la critique du NME concernant le premier album de Loyle Carner, Yesterday’s Gone, un opus qui enflamme les publications anglaises en ce début d’année. De ce côté-ci de l’Atlantique, on ne connait pas vraiment le jeune londonien de 22 ans. Mais cela devrait changer dans les prochains mois. Car oui, le gars a du talent. Beaucoup. Et en écoutant sa plaquette de 15 chansons, on peut dire qu’il a fait ses devoirs et qu’il connait déjà bien la musique.

L’album s’ouvre avec The Isle Of Arran, au rythme référencé, récupéré de It’s All on Me, œuvre de Dr.Dre entendue sur l’album Compton, sorti il y a deux ans. Une musicalité similaire qui se veut être un hommage au travail d’un rappeur important de la scène américaine. Mais là s’arrête la comparaison : si Dr.Dre peint les travers de L.A. à l’aide de paroles bien musclées et hargneuses, Loyle Carner, lui, revient sur son enfance à Londres, sur le départ de son père, le tout dicté sans arrogance dans une mélancolie qui, au final, se veut la ligne directrice de son offre musicale.

« My mother said, « There’s no love until you show some »
So I showed love and got nothing, now there’s no-one
You wonder why I couldn’t keep in tow, son?
I wonder why my dad didn’t want me, ex didn’t nee me. »
— The Isle of Arran

Mélancolie. Sensibilité. Histoires personnelles. Acceptation. L’album porte bien son titre. Loyle Carner, n’est peut-être âgé que dans la jeune vingtaine, mais il possède déjà un bagage personnel, disons, intense. Et au détour de ses revers amoureux, du départ de ses amis, de la maladie, de l’abus d’alcool, de l’abandon de son père (qui est finalement de nouveau présent dans sa vie… et sur l’album), mais aussi de l’amour de sa mère (également entendue sur cet album), on apprend à mieux connaitre le rappeur anglais. Et d’où lui vient sa détermination.

« I don’t ever worry ’bout my next step
Or ever even worry ’bout my next check
Like it’s the best bet, trying to protect neg
Living in this hurry, only worry is my next breath. »
— No Worries

Musicalement, Carner joue dans de nombreuses talles. Aux rythmes langoureux et sans excès, ajoutons du spoken word, du jazz, du folk, du gospel et du R&B-bluesy, qui enrobent ses paroles dictées avec précision, sans envolées lyriques, sans démesure, mais qui marque à chaque coup. Mariage réussi entre les paroles et la musique. Symbiose.

Loyle Carner ne crie pas au monde son mal intérieur sur Yesterday’s Gone, comme on l’entend (trop?) souvent sur la scène rap. Non. Lui, il l’extirpe, le décortique, nous l’offre, calmement, un souvenir à la fois. Et il fait la paix avec ses démons intérieurs. Un album rempli de souvenirs partagés généreusement par l’un des artistes à surveiller de près cette année. Absolument.

Ma note: 8,5/10

Loyle Carner
Yesterday’s Gone
AMF Records
43 minutes

http://loylecarner.com/

Critique : La Carabine – Chasser ses démons

«Hood rat, coquerelle, chasser ses démons
Un chasseur sachant chasser ses démons
Chasse sans son chien»
Chasser ses démons

C’est le refrain que La Carabine nous propose sur la pièce-titre de son premier album. Une allitération qui a de la gueule et surtout qui place le groupe dans une bande à part. Peu de rappeurs québécois prennent le temps de jouer avec les sonorités de la langue de Molière. La Carabine, eux s’amusent à nombreuses occasions avec les consonnes et les voyelles. Après un premier EP, À corps perdu, paru en janvier 2015, la formation propose son premier long jeu.

Sur Chasser ses démons, on retrouve de nombreuses pièces bien construites avec des trames intéressantes qui se différencie de ce qui prévaut dans la scène locale. Marc-André Filion et Dominick Polski approchent le rap avec une attitude plus près des skateboards que des quartiers peu recommandables. Ils éjectent un rap léger, mélodieux qui est facile d’approche qui n’est pas sans rappeler Gatineau et Cargo Culte.

Dans les bons coups de ce premier album, on retrouve Asphalte qui possède un bon refrain à l’instar de Billy The Kid, un des moments les plus réussis de Chasser ses démons. Sur cette dernière, le duo nous parle de son refus de grandir, un refus des obligations qui prennent tranquillement la place des plaisirs. Le tout sur une trame avec un bon kick et des cuivres lancinants. On ne peut que conclure que la formation a fait de belles avancées depuis la sortie de son EP, il y a deux ans.

Avec ces belles qualités viennent aussi quelques défauts. Les compositions ont tendance à avoir des structures assez simples : refrain — couplet — refrain — couplet — refrain ou pont — refrain. À la longue, ça devient un peu lassant. Heureusement, la qualité des textes est là, donc ça amène un certain ballant. L’utilisation qu’ils font de la langue française a aussi tendance à se complaire dans les sonorités plutôt que la substance. Cadenas en U est un bon exemple alors que c’est intéressant pour les oreilles, mais ça manque un peu de viande autour de l’os.

Je vous dis tout ça, mais dans son ensemble, La Carabine a réussi à merveille ce premier album. Ce duo de rappeur est franchement intéressant, surtout qu’ils naviguent dans des eaux très peu explorées sur la scène québécoise. On sent dès les premières chansons qu’ils ont déjà trouvé leur son. Ne reste que du peaufinage ici et là pour que la perle reluise un peu plus. Un album qui vaut le détour.

Ma note: 7/10

La Carabine
Chasser ses démons
Music Mansion Records
36 minutes

http://www.lacarabine.ca/

Critique : Little Simz – Stillness in Wonderland

Little Simz est une rappeuse anglaise qui compte plusieurs EP à son actif. Elle a aussi fait paraître son premier album intitulé A Curious Tale of Trials + Persons en 2015. Âgée seulement de 23, elle a la rage au cœur et produit à une vitesse effarante. Le 16 décembre dernier, elle a fait paraître son deuxième album intitulé Stillness in Wonderland.

Little Simz est habile avec les mots et possède un bon débit vocal qu’elle sait fluctuer allègrement. Ce nouvel album poursuit dans la veine du précédent offrant un rap mélodieux qui est influencé par le R&B. Elle possède le même genre d’airs dans sa voix que M.I.A. Par contre, elle ne partage pas le même sens de l’engagement citoyen qui domine l’œuvre de Matangi. Little Simz se concentre plus sur les problèmes quotidiens autant qu’existentiels. Elle lui rend tout de même hommage sur LMPD : « I’m not half the woman Maya was / Still I hear the voice of Nina here guiding us / We’re running out of legends ».

Stillness in Wonderland, son nom l’indique, tire des liens avec Alice aux pays des merveilles et c’est clair dans Picture Perfect. Little Simz prend ici la place de la jeune femme au milieu du zoo qu’est l’accession à la célébrité. La jeune Anglaise a beaucoup tourné et connaît un succès non négligeable. « Wonderland is amazing, ain’t it? (Ain’t it?)/ Been partying for days on the same shit (Same shit) / Never mind who I came with /Man I never ever want to leave, let me stay lit / Let me stay ». Dans Doorways + Trust Issues, elle chante la fuite avec beaucoup de groove et de mélodie.

Parmi les chansons qui marquent dans Stillness in Wonderland, on peut parler de l’atypique Poison Ivy qui tire des influences du R&B. Ce n’est pas facile à classer comme chanson et les deux ou trois premières écoutes n’étaient pas satisfaisantes. Par contre, si on lui donne sa chance, ça finit par faire son chemin et se transformer en pièce intoxicante. À d’autres moments, ce goût pour le R&B s’exprime un peu moins bien. One in Rotation + Wide Awake sur laquelle chante SiR est assez ordinaire. Ce n’est pas mal composé, mais ça manque de surprise.

Stillness in Wonderland est intéressant. Un peu moins que le précédent album de la jeune femme, mais propose quelques bons moments de musique. De plus, elle possède une démarche artistique valable et authentique. Une jeune femme qui sera à suivre encore longtemps!

Ma note: 7/10

Little Simz
Stillness in Wonderland
Age: 101 Music
45 minutes

http://stillnessinwonderland.com/

Critique : Mac Miller – The Divine Feminine

Certes l’année 2016 fut plutôt pourrie, et personne ne viendra contredire l’actualité… Pourtant on ne peut s’empêcher d’avoir un peu de nostalgie, en repensant à toutes les sorties hip-hop de l’année écoulée : Kanye West, Kendrick Lamar, A Tribe Called Quest, Chance the Rapper… Il y en a eu pour tout le monde, et Mac Miller, dont le dernier album studio datait à peine d’un an (GO:OD AM), a été aussi de la partie.

Le 16 septembre sortait The Divine Feminine, un album quasiment conceptuel pensé comme une célébration de l’amour que l’artiste de Pittsburgh porte aux femmes, ou plutôt à une seule. Car l’homme est amoureux, et ne faisons pas semblant : il n’a échappé à personne que sa compagne n’est autre qu’Ariana Grande, phénomène pop, made in USA (d’ailleurs présente sur le morceau My Favorite Part)

The Divine Feminine est un album fascinant par sa capacité à faire écho à l’actualité du hip-hop, car si la majorité des morceaux tournent avec des paroles toujours ultras romantiques, voire carrément érotico-explicites (Skin), sans grandes trouvailles, toutes les productions sont comme des rappels de tout ce que l’on a entendu dans l’année.

Depuis janvier dernier, à chaque fois qu’un album hip-hop a fonctionné, c’est qu’il s’aventurait vers des paysages soniques plus vintage. Kendrick Lamar a continué ses investigations dans le domaine du jazz avec untitled unmastered, Kanye West est reparti chercher dans le gospel certain des meilleurs moments de The Life of Pablo, et enfin Chance The Rapper a balancé une mixtape digne d’un classique soul (Coloring Book). Et Mac Miller est allé se servir dans chacune de ces sorties, comme si la clé du succès se trouvait dans l’addition des albums remarqués de l’année. Une marche à suivre peut-être stratégique, certainement pas audacieuse…

Le simple Dang qui compte sur l’apport Anderson .Paak, n’est autre que le remix en accéléré du morceau Am I Wrong qui a révélé .Paak au grand public en 2016 avec l’album Malibu. Stay est un morceau construit comme une production The Social Experiment (l’équipe de Chance The Rapper) avec un dialogue voix/trompette (ici jouée par le jazzman Keyon Harrold) et qui ressemble à peu de choses près au duo que forme Chance avec Nico Segal, trompette magique et pilier du Social Experiment. Le traitement des cuivres est identique! Après quelques morceaux assez peu originaux malgré des collaborations de premier choix (Cee Lo Green, Ty Dolla $ign), arrive la dernière piste de l’album God Is Fair, Sexy Nasty, une aventure conjointe avec le fameux Kendrick. Et pour être honnête, le morceau de huit minutes tourne plutôt comme une face-B d’untitled unmastered. Entrée de morceau type jazz piano bar, une production planante et une outro avec voix off : du pur Lamar, du pale Miller

Il faut le dire Mac Miller fait sans aucun doute le boulot. Les morceaux fonctionnent, et sont même plutôt plaisants, mais franchement dix morceaux, quasiment tous écrits comme des textos à sa copine, tout en nous refourguant un hip-hop mode vintage qu’on nous a servi toute l’année (coucou Chance, coucou Kendrick), était-ce vraiment nécessaire?

Un conseil, l’an prochain quand tu sortiras ta nouvelle galette mon cher Cormac, essaie de ne pas la sortir à la fin de l’année; qu’on n’ait pas déjà l’impression d’avoir tous entendu ton album chez tes copains du game…

Ma note: 5,5/10

Mac Miller
The Divine Feminine
Warner Bros / REMember Music
53 minutes

http://www.macmillerswebsite.com/

Critique : Run The Jewels – Run The Jewels 3

Les amoureux de hip-hop ont reçu un cadeau de Noël inespéré le 25 décembre dernier. Le duo Run The Jewels, composé de Killer Mike et EL-P, a lancé près d’un mois à l’avance son troisième opus. Leur dernier album avait conquis la critique partout à travers la planète et nous n’avions pas fait exception. L’album a connu un si grand succès que sont arrivées des digressions telles que l’album de remix intitulé Meow The Jewels qui compte sur des trames entièrement composées avec des chats qui miaulent. Oui, ça existe réellement. Tout ça pour dire que Run The Jewels, c’est un phénomène à la fois intéressant et imprévisible.

Killer Mike et El-P sentaient qu’après une année 2016 difficile, il était temps de se mettre un baume sur les plaies. Il ne faut pas oublier que le duo est très impliqué dans tout ce qui est politique et social. Killer Mike a souvent pris parole pour parler du mouvement Black Lives Matter et qu’il a endossé, et même fait l’éloge, de Bernier Sanders. On comprendra que dans le contexte politique présent au sud de la frontière, le duo est en beau joual vert. Et toute cette hargne, cette frustration et cette déception se font ressentir dans Run The Jewels 3. Le groupe y est plus puissant que jamais.

La prise de parole se fait avec verve et avec des piques acérées qui appellent à la révolution. Dans A Report to the Shareholders / Kill Your Masters, Killer Mike y va directement au coeur du problème : « Choose the lesser of two evil people, and the devil still gon’ win/ It could all be over tomorrow, kill our masters and start again / But we know we all afraid, so we just simply cry and march again / At the Dem Conven my heart broke apart when I seen them march mommas in. » Sur Thieves, la paire refait le coup avec des paroles qui portent un regard amer sur la situation sociale actuelle. En étant un duo blanc et noir, ils sont l’exemple même de l’avenir et se fâchent, avec raison, en regardant les divisions, les situations d’inégalités et la lenteur de l’évolution des mentalités.

Ce n’est pas tout ce qu’on y trouve. La paire est en superbe forme. Ils en font la preuve sur la délicieuse Legend Has It qui se termine avec Run The Jewels en direct du Madison Square Garden lorsque la chanson se fond dans la suivante : Ticketron. Ils passent le plus clair de la chanson à se vanter de manière si intelligente, qu’il est difficile de les contredire. Sur Talk to Me, le premier extrait, ils s’exécutent avec une force de frappe incroyable. C’est cependant Stay Gold qui vole la vedette alors qu’ils se vantent de leurs femmes et qu’elles sont bien plus géniales que n’importe quelle autre femme. Les plus puristes diront des « Mon doux Jésus! à l’écoute du refrain » : « I’ve got a bad girl/ I got a brain-with-an-ass girl/ She got a mean bop, I got a lean to the way I walk/ And they like it Gold/ …/ I got a good thing with a bad bitch, that’s rare bitch/ She don’t even like you hoes, she’ll walk in the room take errr bitch»

Run The Jewels ont toujours eu un côté émotionnel qu’il n’hésite pas à exposer en public. Thursday In The Danger Room, une collaboration avec Kamasi Washington en est un bon exemple. Celle-ci parle à la fois de la mort de Camu Tao, un bon ami d’El-P emporté par le cancer en 2008 et d’un ami de Killer Mike mort lorsqu’il s’est fait voler sa chaîne dans la rue. Ce n’est pas la seule collaboration réussie. Danny Brown vient faire son tour dans Hey Kids (Bumaye), une chanson qui n’est résolument pas pour les enfants. Et que dire de l’excellente Oh Mama, tout simplement parfaite et intoxicante.

C’est un autre album solide dans une discographie sans faux pas pour Run The Jewels. Est-ce le meilleur? Difficile de le dire pour le moment, mais c’est très près du génie du deuxième volume. On a peut-être déjà entendu l’album de hip-hop de l’année 2017. Et nous ne sommes que dans les premières semaines… prometteur. Est-ce que je vous avais dit que c’était gratuit de surcroît? Vous n’avez qu’à aller ici.

Ma note: 8,5/10

Run The Jewels
Run The Jewels 3
Mass Appeal
52 minutes

https://runthejewels.com/