Hip Hop / Rap Archives - Page 2 sur 24 - Le Canal Auditif

Critique : EMAN X Vlooper – La joie

3 ans plus tard, Eman et Vlooper sont retournés en studio sans la gang de pichassons. Ils nous ont cuisiné une nouvelle galette intime et complexe d’une classe à part, mais est-ce que ça nous étonne?

Un duo, ça prend deux éléments. Pendant que l’un « tout ce qu’il fait dans la vie c’est bla-bla-bla » , l’autre pilote un vaisseau instrumental. Vlooper (RIP NRV loopa?) plonge tête première dans les influences de la vieille école. Échantillonnage de soul et de jazz sont mélangés, puis remélangés, à des solos de synthétiseurs G-Funk. Je n’en parlerai pas trop longtemps, mais la transition veloutée à la fin de La Plage me dresse le poil à chaque fois. On entend tout de même parfois la basse grasse du trap dans Coops ou durant la pièce titre. Les anciens sont respectés, mais ça ne veut pas dire que le rap s’est arrêté en 1996.

Les beats de Vlooper sont de haut niveau, pendant que le crayon d’Eman continue d’écrire une vie douce amère. La langue du MC est charcutée ou incisive pour exprimer un regard franc ou amusé sur les belles bêtises du quotidien. Parfois on l’entend comme père de famille avec un sourire fier:

« Bullet proof de street credit j’promène une poussette ».
La p’tite équipe

Le faux prophète apocalyptique peut s’exclamer aussi :

«J’ai vu la fin du monde dans un crack house Pointe-Saint-Charles
J’ai tellement souvent vu la fin du monde que c’t’affaire
À chaque rayon d’soleil qui perce moi j’ai l’goût d’prendre l’air»
La Plage

Les nombreuses voix d’une vie dense entre la rue, la scène et la famille.

La quantité de lignes marquantes de cet album est hallucinante, mais j’ai de l’affection pour cette petite pointe dirigée au rapjeu actuel dans Lundi:

«Shit money ain’t shit
Si t’es pas capable de dire aux autres c’que tu feel
Mon gars f*#k this Bi%$h
Money ain’t shit
L’intelligence émotionnelle c’est pas dans les livres mon gars».
Lundi

Un bon exemple que la maturité, ça ne rime pas avec plate. « Mononcle Emmanuel est back » et il est à l’aise dans cette game de jeunes.

Je l’annonce, à partir du 25 août, la joie est éternelle. Suffit de la mettre sur replay.

Ma note: 8,5/10

EMAN & VLOOPER
La Joie
Les disques 7e ciel
45 minutes

http://www.7iemeciel.ca/eman-x-vlooper/

Critique : Lil Peep – Come Over When You’re Sober, Part I

Ernest Hemingway a été le grand témoin de la génération perdue : « la “génération perdue”, d’hommes et de femmes qui, à cause de la Première Guerre mondiale, n’ont plus foi dans les valeurs morales et qui vivent avec un désintérêt cynique tout ce qui ne concerne pas leurs propres quêtes émotionnelles. »

S’il l’a fait à l’époque, aujourd’hui on remarque une certaine tendance à faire de même par une génération de jeunes créateurs. Ceux-ci incarnent les stigmates des changements sociaux: la mort du mariage en tant que principe fondateur des relations amoureuses, l’amour au temps du numérique, la société du loisir et la facilité à consommer des drogues qui ouvrent l’esprit ou permettent une euphorie temporaire.

« Lil Bo Peep with a brand new bitch
In the back of the club with the GothBoiClique
Iced out teeth, want an iced out whip
With the limousine tints, you can suck my dick
Friends switch up when you in a Benz truck (skrrt)
Hoes wanna fuck, tell a bitch, « Good luck »
Hoes wanna fuck ’cause it just came up
Drugs in my nose, good drugs in my cup »
– Benz Truck (Гелик)

Si ces premières paroles vous offusquent, vous risquez de trouver l’écoute de Come Over When You’re Sober, Part I particulièrement ardue. Lil Peep sur ce premier album en bonne et due forme après une multitude de mixtapes et d’EP paru en douce dans les deux dernières années. C’est le magazine américain qui a mis le « spotlight » sur son œuvre qui commençait à faire jaser. Et avec raison.

Lil Peep mélange habillement le rock emo et le trap. Disons que dans les possibilités d’amalgamer rap et rock, il a réussi de manière pas mal plus flamboyante que Limp Bizkit. S’il possède certains traits de la culture hip-hop dans ses paroles, on se retrouve devant une majorité de textes à connotations émotionnelles, plongeant dans la noirceur de l’âme heurtée :

«Runnin’ away from you takes time and pain
And I don’t even want to
So I’m gettin’ high all week without you
Popping pills, thinking about you »
– U Said

Lil Peep n’est certainement pas le plus grand poète de son époque. Ses textes et surtout ses rimes restent très basiques. Mais c’est un mélodiste doué qui sait créer des airs vocaux qui vous restent en tête plusieurs jours après l’écoute. Un don qui n’est pas donné à tous. Avec ses mélodies qui coulent naturellement Lil Peep nous attire dans son univers de relations tumultueuses, de néons de bar et de lignes faites en vitesse dans les toilettes entre deux Red Bull-Vodka.

The Brightside avec son riff de guitare simple et efficace représente un petit bijou de musique pop. C’est un peu ce qui est à attendre du jeune homme qui saura sans doute percer dans un milieu où il aura toujours l’aura de méchant garçon. C’est un peu comme si Justin Bieber osait dire ouvertement à tous ces fans : « je pop des pills et j’ai envie de mourir. » Et si une chose ressort des thématiques de Lil Peep, c’est qu’il est conscient de l’autodestruction qu’il chante. Est-ce qu’il la vit? C’est son jardin secret, mais certainement qu’il observe ce qui se passe autour de lui.

« Help me find a way to pass the time (to pass the time)
Everybody telling me life’s short, but I wanna die (I wanna die)
Help me find a way to make you mine (make you mine)
Everybody telling me not to, but I’m gonna try
Now I’m getting high again, tonight »
– Brightside

Le moment où certains mélomanes plus âgés cracheront sur Lil Peep en disant que c’est de la musique remplie de vent plutôt que de substance arrivera. Mais c’est qu’ils seront déconnectés de ce qui arrive sur le plancher des vaches. Peut-on blâmer Lil Peep de voir tout en noir? Après tout, il est né dans un monde en plein changement qui cherche toujours ses repaires et qui met à la tête d’un pays un milliardaire qui représente tout ce qui est sombre et lugubre à ce point-ci de l’histoire. Il y a de quoi se geler pour oublier qu’on fait partie d’une telle société.

Ce mal d’être se transforme en petites pépites d’or entre les mains de Lil Peep. Come Over When You’re Sober manque de finesse dans la poésie. Et c’est très court pour un premier album, 24 minutes bien compactes. Mais il n’a que 20 ans. Même si les temps peuvent être sombres, l’avenir semble prometteur pour le jeune homme.

Ma note: 7,5/10

Lil Peep
Come Over When You’re Sober, Part I
Indépendant
24 minutes

http://www.lilpeep.party/

Critique : Shabazz Palaces – Born on a Gangster Star

Comment voyager jusqu’à la planète d’origine de Quazarz, l’alter ego flambant neuf d’Ishmael Butler de Shabazz Palaces? Je n’ai trouvé que deux possibilités. Une des options serait de se faire élire président de l’Amurderica pour avoir accès à une fusée sans passé par l’entrainement d’astronaute. Pour ceux et celles qui veulent éviter nos voisins du Sud, même en fiction, je vous recommande d’écouter Quazarz : Born on a Gangster Star. Le duo hip-hop de Seattle a sorti l’album au mois dernier en même temps que The Jealous Machine. Un bon complément à la première aventure de Quazarz, mais pas assez pour me donner l’envie de suivre le Mc extraterrestre aux confins de l’espace.

Cette deuxième galette s’est faite durant une session de 2 semaines intensives avec Erik Blood, un collaborateur récurrent des Palaces. Ce qui devait n’être quelques titres bonus est devenu le nouveau voyage de Quazarz. L’absence de Tendai Maraire aux percussions transforme l’atmosphère lourde typique du groupe. Les réverbérations prennent moins de place. Les rythmes de jazz fusion sont remplacés par les synthétiseurs. Un des meilleurs refrains est composé dans Moon Whip Quäz. Craquantes et étranges à souhait, les notes de clavier électronique nous transportent en première rangée d’un spectacle de funk intergalactique.

Dieu merci qu’ils aient opté pour deux parties distinctes. On apprécie plus facilement la galaxie de Quazarz, une galette musicale à la fois. Après quelques écoutes de The Jealous Machine les qualités de Gangster Star se clarifient. Le premier embrasse complètement la mentalité « album thématique » tellement qu’une lourdeur s’installe à force de la répétition des thèmes. De son côté, Born on a Gangster Star n’est pas contraint par une ou deux thématiques. L’étoile gangster orbite simplement avec l’autre album paru. À la différence qu’il sonne léger et décomplexé. Par contre, les textes simplistes, presque parodiques pour Parallax et That’s How City Life Goes, n’arrivent pas à la cheville de la maîtrise de Black Up. Quand on sait qu’ils peuvent réaliser un chef-d’œuvre de ce niveau, ça déçoit. Même avec l’intervention du bassiste/Demi-Dieu Thundercat sur l’excellente Shine a Light, Gangster Star semble sur le point de s’éteindre à peine après sa naissance.

Ma note: 5,5/10

Quazarz : Born on a Gangster Star
Shabazz Palaces
Sup Pop
35 :14

http://www.shabazzpalaces.com/

Critique : Save Yours – Phoenix

Il y a des nouveaux venus sur la scène hip-hop québécoise et ils ne rentrent pas sur la pointe des pieds. Save Yours c’est le trio composé de Médéric Labrie-Corvec, Jean-Michel Deslippe et Roberto Viglioni qui prennent les alias 36 Farenheit, Mitch Donovan et Roby. Les jeunes hommes arrivent avec beaucoup d’énergie, des rimes intéressantes et beaucoup de personnalités.

Décidément, Save Yours est un héritier d’Alaclair Ensemble et l’on y retrouve beaucoup de clins d’œil au groupe de premier plan. On y trouve aussi des similitudes avec le groupe L’Amalgame. Le trio mélange franglais, vers rappés et couplets chantés avec beaucoup d’adresse pour un premier album. Phoenix ressemble beaucoup plus à une naissance réussie qu’une renaissance quelconque.

Dès Back Up, sur laquelle ils sont rejoints par Romy, on remarque la solidité du groupe qui nous rappe pas la même chose que tout le monde. Non, ils nous parlent d’enregistrement et de problématiques de musiciens :

«Hey no matter what you do, boy better save that
No matter what you do, boy better save that
Quand tu ball sur chaque track, boy better save that
Fais pas confiance à ton drive, boy fais toujours tes back up

J’aurais donc dû, j’aurais donc dû
Faire attention à mon drive, le patnais répond pu
J’aurais donc dû faire des backup
J’aurais donc dû faire des backup »
Back Up

Non seulement Roby se laisse aller à quelques vers ici et là sur Phoenix, mais il signe aussi les trames qui sont réussies. On peut parler de la mélodieuse Parapluie et l’efficace Dis One. Cette dernière est assez réussie sauf qu’à certains moments la troupe commence à se prendre pour KNLO en faisant le même genre d’inflexions vocales que le MC de Québec a perfectionné avec les années.

C’est le principal point qui fatigue sur Phoenix, les inspirations qui restent trop présentes dans leur livraison. C’est quand même très pardonnable parce que c’est un album de rap très réussi. Farenheit 36 et Mitch Donovan sont capables de s’adapter à des différents rythmes avec une aisance appréciable. On part de pièce avec beaucoup de puissance pour atterrir avec une Colomba très déposée et ça fonctionne.

Vraiment, c’est une belle découverte que ce Phœnix de Save Yours. C’est définitivement un groupe de rap qu’on continuera à suivre de près!

Ma note: 7,5/10

Save Yours
Phoenix
Indépendant
34 minutes

https://saveyours.bandcamp.com/releases

Critique : Alpha Toshineza – Jazz Inuit

Alpha Toshineza est un rappeur francophone qui habite Winnipeg au Manitoba. Comme beaucoup de gens d’origine congolaise, Toshineza s’est retrouvé en Europe. Il a grandi au Luxembourg et rappe depuis les années 90. Installé au Canada depuis 2014, il a créé sa propre maison de disque, Jazz Inuit qui est aussi le nom de cet album paru à la toute fin de 2016.

Que dire de ce Jazz Inuit? Il a surtout d’Inuit le nom, on n’y retrouve pas de liens avec les communautés du Nord Canadien. Mais entre peuples opprimés, les liens sont faciles à tirer. Alpha Toshineza laisse tomber un album qui oscille entre rap « old school » et des productions plus modernes. Sa verve est organique et ses constructions d’images sont généralement bien tissées.

Yakuza est un exemple de ces trames qui nous rappelle les années 90. C’est un smooth jazz sur lequel Alpha Toshineza vogue avec une rapidité qui coule naturellement dans l’oreille. Ne laisse pas tomber ce rêve rappelle plutôt des productions à la Kanye West qui échantillonne de vieux tubes. En l’occurrence, c’est We’re Almost There de Michael Jackson. I Don’t Know fait de la place à Selci qui chante sur le refrain alors que Toshineza nous envoie des mots avec une bonne cadence.

Jazz Inuit n’est pas parfait par contre. Parfois, les images ou les propos manquent de nuances. Visionnaire, par exemple, se retrouve dans une situation paradoxale parce qu’il appelle les visionnaires de partout, se plaçant au-devant de tout ça. Pourtant, tout ça est couché sur, et de loin, la production la moins intéressante de l’album. C’est une trame simple qui peine à se distancier des trames entendues cent fois pendant les années 90. De plus, il y a un certain côté adorateur du Christ qui tombe à plat. À se retourner toujours vers la figure christique, il fait tourner en rond son propos. Alpha Toshineza esquisse parfois des images qui se font court-circuiter par un dévoilement trop direct de son propos.

Malgré ces quelques écueils, Alpha Toshineza offre un Jazz Inuit qui tient la route et qui nous fait découvrir un talent francophone du Manitoba. Il faut les célébrer, ils ne sont pas nombreux. Est-ce que Toshineza collaborera avec Shawn Jobin? Ce serait bien que les rappeurs de l’Ouest canadien se serrent les coudes. On est content aussi de voir qu’il semble y avoir une faune active et en plein essor.

Ma note: 6,5/10

Alpha Toshineza
Jazz Inuit
Jazz Inuit
39 minutes

https://alphatoshineza.bandcamp.com/album/jazz-inuit-lp