Hip Hop / Rap Archives - Page 2 sur 21 - Le Canal Auditif

Critique : Jacques Jacobus – Le retour de Jacobus

«Ça c’est dans le passée
Y a la chicane ça c’est passée
Sors ta crazy à cause la radio est cassée»
– À la longue

Ce morceau succulent de rap arrive dans les premiers instants de la première chanson de ce premier album solo Jacques Alphonse Doucet. Le groupe Radio Radio a pris une pause après deux albums assez décevants : Ej feel zoo et Light The Sky. Il faut dire que depuis le départ d’Arthur Comeau après l’aventureux Havre de Grâce. Est-ce que Jacobus va remettre les pendules à l’heure avec Le retour de Jacobus?

Jacobus aime beaucoup les refrains ainsi que la pop et ce penchant est très présent sur Le retour de Jacobus. L’avantage, c’est qu’on retrouve des mélodies parfois assez excitantes qui rappellent les beaux jours de Radio Radio. Des fois, c’est un peu trop beurré épais de refrain par contre. On aurait pris un peu moins de ça et un peu plus de prose, parce que somme toute, Doucet est en forme.

Ma vie c’est un movie, premier simple issu de l’album annonçait les couleurs de Jacobus avec sincérité. C’est exactement le genre de pièces qu’on retrouve sur l’album. Une des meilleures chansons de l’album met en vedette Joseph Edgar et Arthur Comeau, B&B, une pièce efficace qui parle d’une dérape dans un bar. Edgar nous montre qu’il n’est pas juste un chanteur capable, mais qu’en plus il se débrouille pas à peu près en tant que MC. Et puis, c’est bien d’entendre Comeau en compagnie de Jacobus comme dans le temps.

Un des moments les plus suprenant et délicieux de l’album est tout de même cette droite décochée à Luc Langevin qui se masturbe en nous parlant de magie au début Magie contemporaine. L’extrait choisi ne le met certainement pas en valeur. La chanson pour sa part est encore une fois entraînante. C’est lovely récupère des sonorités eighties avec aplomb et ça donne une ritournelle efficace.

Le gros défaut c’est l’omniprésence des refrains. Jacobus est tellement bon derrière le micro qu’on en prendrait plus. Les refrains sont tout de même efficaces et c’est une atmosphère de party qui se dégage du Retour de Jacobus. Ça reste qu’à la longue, on vient un peu tanné d’entendre certains des passages et donc on passe outre des chansons complètes. Dommage.

Dans l’ensemble, Le retour de Jacobus est tout de même beaucoup plus le fun pour les tympans que les derniers albums de Radio Radio. On y trouve des chansons qui donnent envie de partir sur la go et même parfois de danser.

Ma note: 7/10

Jacques Jacobus
Le retour de Jacobus
Duprince
35 minutes

https://jacquesjacobus.bandcamp.com/releases

Critique : Drake – More Life

Drake est de retour. Il a fait paraître avec 24 h d’avis, la liste de lecture More Life. Bon, entendons-nous, c’est une autre façon de dire mixtape qui, dans le cas de Drake, ressemblent étrangement à des albums en bonne et due forme. Il faut dire que la grande différence sur More Life est la place prépondérante laissée à d’autres artistes. Cependant, c’est dans ces sorties en quelque sorte hors série que Drake brille. Alors que Views était faible, décevant et faible à plusieurs points de vue, son mixtape précédent If You’re Reading This It’s Too Late était une brillante œuvre sur laquelle on trouvait certaines de ses compositions les plus audacieuses en carrière. Si la force mélodieuse de Take Care et Nothing Was the Same était absente, Aubrey Graham compensait avec la force de son débit vocal nuancé et tissé avec finesse.

More Life est certainement un grand pas en avant sur Views. Il faut dire, il aurait été difficile de faire pire. Lorsque Drake parle de liste de lecture, peut-être veut-il expliquer le peu de suite entre les pièces. Cependant, ce n’est ni dérangeant ni déplaisant. Généralement parlant, More Life nous offre de solides chansons qui s’aventurent beaucoup dans le R&B et les mélodies musicales accrocheuses. Son grand défaut est sa longueur, 82 minutes. La durée ne devrait pas avoir d’importance, mais dans l’ensemble les pièces ne sont pas suffisamment marquantes pour nous faire oublier le temps qui file.

Commençons avec les pièces marquantes de More Life. Dès les premières secondes, Free Smoke se révèle comme une solide proposition de Drake. Il nous revient avec une prose bien tissée et un rap efficace, mélodieux comme lui seul est capable. Deux morceaux font explicitement référence à sa relation avec son ex, Rihanna. Sans amertume, Drake chante la difficulté de conserver une relation dans le contexte des tournées mondiales incessantes.

« Listen
Hard at buildin’ trust from a distance
I think we should rule out commitment for now
‘Cause we’re fallin’ apart
Leavin’
You’re just doing that to get even
Don’t pick up the pieces, just leave it for now
They keep fallin’ apart »
— Passion Fruit

Il récidive sur Get It Together qui entre dans la même catégorie alors qu’Aubrey Graham plonge un peu plus profondément dans la problématique :

« Give me a kiss goodnight
Over the phone
When you’re working late
When you’re out of town
Tell me how much you need this
‘Cause we deserve it
We can be together, but »
— Get It Together

Le côté liste de lecture vient aussi de la grande place laissée à d’autres artistes sur More Life. Skepta fait à lui seul une très efficace Interlude. 4422 met en vedette la jeune sensation Sampha qui encore une fois est étincelant. Par contre, sur Glow, Kanye West se pointe le bout du nez, mais n’offre pas le meilleur de lui-même. Sur Portland, c’est Quavo et Travis Scott qui font leur tour sur une trame avec un échantillon de flûte absolument intoxicant. C’est très réussi. Côté production, Drake fait appel à plusieurs créateurs talentueux et bien sûr, à son habitude, Noah « 40 » Shebib signe quelques morceaux.

Dans l’ensemble c’est un bon album, ou liste de lecture, appelez ça comme vous le voulez, de la part de Drake. C’est rassurant après l’oubliable Views. Aubrey Graham prouve qu’il est loin d’être dépassé. Un peu trop long certes. Mais les pièces sont solides et quelques-unes d’entre elles sont carrément mémorables.

Ma note: 7 / 10

Drake
More Life
Cash Money Records
82 minutes

http://drakeofficial.com/

Critique : Chinese Man – Shikantaza

Le collectif de hip-hop marseillais Chinese Man sortait récemment un nouvel album intitulé Shikantaza, œuvre presque ironiquement dopée aux multiples sonorités orientales (et certaines plus dans la tradition européenne, mais tout aussi exotique).

L’album est beau pour l’oreille, ça, c’est sûr. Le choix d’échantillons est très bien exécuté, il nous embarque dans un nouvel univers imaginaire très coloré dans chaque pièce. On y trouve des pièces plus orchestrales, des extraits vocaux ainsi que des instruments traditionnels orientaux et autres; tous colorés des bons vieux bruits parasites des vinyles. Le tout est couché sur des rythmes modernes, mais bien sonores (le « back beat » sur Modern Slave, wow!) Les multiples rappeurs en collaboration sur l’album font un beau travail en général. Leur message est cohérent (le nom de l’album rapporte à la méditation et nous invite à lâcher prise), bien qu’assez peu relié à la musique. Tous ont un rythme vocal assez pastiché, mais bien exécuté et la plupart du temps pas trop long pour laisser de la place à la musique. Mais là est le problème de l’album : la musique.

Cette dernière, pour un album de hip-hop, est fondamentale, avec huit pièces sur seize presque exclusivement instrumentales. À priori, c’est une manière de faire que je préfère à un album constitué uniquement de pièces vocales ou presque. Cet album impose à cette préférence une exception : on doit savoir quoi faire de la musique que l’on invente. Les compositeurs de Chinese Man ont le syndrome du hip-hopper traditionnel, c’est-à-dire que leur musique est très belle et colorée, mais répétitive et sans développement consciencieux. C’est bien fâcheux quand un album constitué d’une moitié de pièces instrumentales est composé comme s’il y avait toujours un support textuel, et ce l’est encore plus quand presque toutes les pièces sont intéressantes à priori! Mais à chaque écoute, la même impression de longueur me revenait dans les pièces instrumentales. Une impression que les trois membres : Zé Mateo, SLY et High Ku n’avaient rien à faire dire de plus à leur musique.

C’est d’autant plus fâcheux parce que je n’ai quasiment que du bien à dire de la variété des pièces entre elles, influencées notamment par le dub, le reggae et le hip-hop plus classique en gardant toujours une esthétique superficielle orientale et un message pacifiste très actuel. Même s’il y aurait eu place à davantage de transformations d’échantillons, la variété de ces derniers et leur cohérence demeure très plaisante à l’oreille; idem pour la postproduction. Vraiment, si ce n’était pas de la quasi-monotonie de la musique à plusieurs endroits, cet album aurait été bien meilleur. J’ai confiance qu’avec un peu de travail supplémentaire pour bien développer leurs idées, le prochain album du collectif pourrait être excellent.

Ma note: 6/10

Chineese Man
Shikantaza
Chineese Man Records
65 minutes

http://www.chinesemanrecords.com

Critique : Migos – Culture

Le trio géorgien Migos revient à l’attaque avec Culture, leur deuxième album. Il paraît un peu moins d’un an et demi après Young Rich Nigg*s, projet sur lequel figurait un de leur plus grand succès, Versace. Quelques semaines avant que Culture ne paraisse, le groupe a fait paraître son premier simple, Bad and Boujee en compagnie de Lil Uzi Vert, qui a connu ma foi un franc succès. Tous étaient donc bien enthousiastes de voir ce que Quavo, Offset et Takeoff avaient concocté pour la nouvelle année.

J’ai toujours aimé faire ma première écoute en pressant ce magnifique petit bouton nommé aléatoire sur mon Ipod. C’est un premier défi pour ce qui va passer dans mon canal auditif. Est-ce que ça se tient, même dans le désordre? Qu’est-ce que j’en tire, même si les chansons ne sont point ordonnées comme l’artiste le voulait? Ma chance a été telle, que je suis tombée sur la chanson Kelly Price, une pièce non seulement soignée, mais aussi tellement accrocheuse avec un couplet bien placé de la part de Travis Scott. Mon coup de cœur de l’album, et ce, depuis la première écoute.

En comparaison aux projets précédents du trio, on note une minutie plus grande quand vient le moment d’agencer les couplets et les passages instrumentaux. Chaque morceau forme un tout, étonnement très complet, qui ne laisse pas de vide ou d’insatisfactions pour celui qui l’écoute. Il est juste de mentionner que, pour quelqu’un qui ne serait pas fan de ce style tout de même plutôt minimaliste de trap à variations légères, l’opus pourrait devenir quelque peu redondant. Même pour celui qui en consomme beaucoup, après quelques écoutes, les morceaux qui ne seront pas vos favoris pourraient se fondre les uns dans les autres. Le travail plus léché des productions ajoute toutefois une signature tout autre à certaines pièces. What the Price, par exemple, voit des accords de guitare électrique entamer le tout.

T-Shirt est tout simplement parfaite et a même donné lieu à une majestueuse et primitive (seulement du côté vestimentaire) production vidéo. Un nouveau style visuel qui a attiré l’attention et qui diverge beaucoup du classique clip « je rappe devant une grande maison/voiture avec beaucoup de filles et je fais des gestes de gangs de rues ».

Bref, un projet qui, en plus d’être très agréable à écouter, a apporté une nouvelle image des trois rappeurs qui sont allés chercher quelque chose de plus léché et de fini.

Ma note: 7/10

Migos
Culture
300 Entertainment
58 minutes

http://migosonline.com/

Critique : Loyle Carner – Yesterday’s Gone

« Le hip-hop britannique devient finalement sérieux – et Loyle Carner mène la charge. »

Voilà comment se termine la critique du NME concernant le premier album de Loyle Carner, Yesterday’s Gone, un opus qui enflamme les publications anglaises en ce début d’année. De ce côté-ci de l’Atlantique, on ne connait pas vraiment le jeune londonien de 22 ans. Mais cela devrait changer dans les prochains mois. Car oui, le gars a du talent. Beaucoup. Et en écoutant sa plaquette de 15 chansons, on peut dire qu’il a fait ses devoirs et qu’il connait déjà bien la musique.

L’album s’ouvre avec The Isle Of Arran, au rythme référencé, récupéré de It’s All on Me, œuvre de Dr.Dre entendue sur l’album Compton, sorti il y a deux ans. Une musicalité similaire qui se veut être un hommage au travail d’un rappeur important de la scène américaine. Mais là s’arrête la comparaison : si Dr.Dre peint les travers de L.A. à l’aide de paroles bien musclées et hargneuses, Loyle Carner, lui, revient sur son enfance à Londres, sur le départ de son père, le tout dicté sans arrogance dans une mélancolie qui, au final, se veut la ligne directrice de son offre musicale.

« My mother said, « There’s no love until you show some »
So I showed love and got nothing, now there’s no-one
You wonder why I couldn’t keep in tow, son?
I wonder why my dad didn’t want me, ex didn’t nee me. »
— The Isle of Arran

Mélancolie. Sensibilité. Histoires personnelles. Acceptation. L’album porte bien son titre. Loyle Carner, n’est peut-être âgé que dans la jeune vingtaine, mais il possède déjà un bagage personnel, disons, intense. Et au détour de ses revers amoureux, du départ de ses amis, de la maladie, de l’abus d’alcool, de l’abandon de son père (qui est finalement de nouveau présent dans sa vie… et sur l’album), mais aussi de l’amour de sa mère (également entendue sur cet album), on apprend à mieux connaitre le rappeur anglais. Et d’où lui vient sa détermination.

« I don’t ever worry ’bout my next step
Or ever even worry ’bout my next check
Like it’s the best bet, trying to protect neg
Living in this hurry, only worry is my next breath. »
— No Worries

Musicalement, Carner joue dans de nombreuses talles. Aux rythmes langoureux et sans excès, ajoutons du spoken word, du jazz, du folk, du gospel et du R&B-bluesy, qui enrobent ses paroles dictées avec précision, sans envolées lyriques, sans démesure, mais qui marque à chaque coup. Mariage réussi entre les paroles et la musique. Symbiose.

Loyle Carner ne crie pas au monde son mal intérieur sur Yesterday’s Gone, comme on l’entend (trop?) souvent sur la scène rap. Non. Lui, il l’extirpe, le décortique, nous l’offre, calmement, un souvenir à la fois. Et il fait la paix avec ses démons intérieurs. Un album rempli de souvenirs partagés généreusement par l’un des artistes à surveiller de près cette année. Absolument.

Ma note: 8,5/10

Loyle Carner
Yesterday’s Gone
AMF Records
43 minutes

http://loylecarner.com/