Francophone Archives - Page 54 sur 60 - Le Canal Auditif

M – Îl

Trois ans après avoir conclu son Myster Mystère, Matthieu Chedid, alias M, est de retour. Et c’est sous les hululements d’un hibou (ou est-ce une chouette?) qu’il nous arrive. Il marche vers nous, prend place derrière le micro, et lance alors son Îl – titre du nouvel album – avec une chanson portant le nom de… Elle! Avant d’aller plus loin, on vous formule cet avertissement fort utile pour décortiquer ce disque: la maxime «les contraires s’attirent» est ici exploitée à s’en user les tympans.

Car outre le titre affublé au disque lui-même en opposition à sa pièce d’ouverture, on retrouve des polarités sonores et musicales intégrées au sein des compositions du sixième disque de l’artiste français. C’est le cas pour les chansons Machine et Enihcam. Vous avez assurément remarqué, comme l’on s’en doute, que le second mot n’est autre que le premier, lu à l’envers. Alors, vous devinez, n’est-ce pas? Oui, nous sommes en présence de deux pièces-miroirs: on y retrouve donc les mêmes accords, les mêmes paroles et le même tempo, les uns joués à l’endroit, les autres dans son exact contraire!

On poursuit dans cette dichotomie sur les pièces L’île intense, pt. 1 et L’île intense, pt. 2. Se suivant sur le disque, elles donnent toutes deux à entendre le même texte, leur antithèse se situant cette fois sur le plan musical. La partie 1 privilégie les simples et doux accords pincés d’une guitare pour accompagner la voix de M; la partie 2, elle, explose sous les airs stridents et bien électriques d’une guitare qui l’est tout autant. Un seul et même texte, deux rendus musicaux différents. Le laboratoire musical de M est ainsi en pleine exploration des textures musicales. On aime ou non. Pour notre part, on penche pour l’amour de ce style si habilement exploité par le brillant musicien.

Côté texte, Matthieu Chedid voit aussi double : il dirige à la fois sa plume vers les racines mêmes de sa personne, en abordant les problématiques sérieuses de l’immigration, de l’intégration et de la mondialisation, tout en laissant une petite place à quelques textes moins sévères. Au final, ce Îl se veut le résultat d’un artiste au sommet de son art.

À noter : M sera en spectacle lors du Festival Montréal en lumière, le jeudi 21 février 2013 au Métropolis.

Ma note : 8/10

M
Îl
Labo M
53 minutes

www.labo-m-music.com

Karim Ouellet – Fox

Karim Ouellet est originaire de Dakar et a passé sa jeunesse entre son pays d’origine, le Québec, le Rwanda et la Tunisie. Finalement, il a atterri à Québec pour s’y installer pour de bon. Le jeune homme pratique une pop teintée de musique du monde. D’ailleurs, il s’implique à toutes les étapes de la création; de l’écriture à la réalisation. L’année dernière il avait fait paraître Plume, son premier album solo et il arrive maintenant avec Fox, sa nouvelle création.

Il faut dire que c’est pop, mais il faut avouer qu’au travers les tubes accrocheurs, qui parfois semblent innocents, on découvre l’intelligence du musicien qui allie facilement les ritournelles accrocheuses, aux cuivres, aux accords bizarroïdes, à une sensibilité soul et aux sonorités venant des quatre coins du monde. Ouellet loin de réfuter l’étiquette pop explique : «Il y a quelque chose de très indie dans notre façon de procéder. On ne travaille pas la pop comme elle « devrait » être travailler. Dans ce que j’entends à la radio, il y a un gros calcul derrière tout ça, que je ressens beaucoup. Je pense que je suis allé chercher des éléments qui me plaisent, mais tout en les ayant déjà en moi; c’est pour ça que ce n’est pas tellement un effort.» -1-

Sur Fox, on retrouvera les captivantes, Les brumes, Marie-Jo et Le lapin blanc qui représentent bien l’écriture chansonnière du jeune québécois; car du haut de ses 27 ans, il se débrouille plutôt bien. L’album commence en douceur avec la pièce titre qui nous amène doucement vers l’univers de Ouellet. Les deux chansons les plus surprenantes sont La foudre et ses enchaînements d’accords légèrement dissonants et l’opérante L’amour, premier simple de Fox. Par contre, on aura droit également à la plutôt ordinaire Cyclone et à la quasi quétaine Décembre avec Sarahmée qui offre même un rap qui sent le réchauffé. Ouellet fini le tout avec une très Bon Iver intitulée tout simplement La fin.

Bref, voilà un jeune homme au brillant avenir. Au cours des prochains mois, espérons qu’il gardera une certaine distance face à la grosse machine et que sa façon de faire bien à lui demeura stable, car elle lui réussit très bien. Il fait ce que peu d’artistes peuvent revendiquer; faire le lien entre la créativité plus marginale et la pop. D’ailleurs, les radios commerciales ont commencé à faire tourner ses tubes. Un bon album pop, bien ficelé, à l’esprit ouvert.

-1- Le petit prince futé de la pop, Philippe Papineau, Le Devoir, 24 et 25 Novembre 2012.

Ma note : 7/10

Karim Ouellet
Fox
Abuzive Muzik
38 minutes

karimouellet.ca

http://www.youtube.com/watch?v=xwa_iAVRs-E

Benjamin Biolay – Vengeance

On revient de Paris, et là-bas, les critiques sont élogieuses. On parle d’« Une heure d’écoute intense et haletante » (Les Inrocks) et d’« Un disque brulant » (Madame Figaro) quand vient le temps de décrire le nouveau Benjamin Biolay. On ne partage pas cet engouement pour le sixième album de l’enfant chéri de la France.

Certes, ce Vengeance a de grands mérites, de virtuoses et brillantes envolées et ses qualités sont nombreuses; on écoute certaines pièces et on pense à Gainsbourg et Bashung. Malheureusement, la pensée des deux grands ne s’accroche pas à la réalité musicale de Biolay. Le chemin de la chanson française est pourtant là, prêt à être foulé par le Benjamin, mais celui-ci ne l’emprunte que trop rarement sur ce disque.

Il le fait une première fois, et avec une belle réussite, sur Profite, deuxième chanson de ce Vengeance. À Vanessa Paradis, à qui on attribue une passionnante aventure avec Biolay depuis qu’elle a quitté Johnny Depp, il chante, de sa grave et chaude voix, « Oublie-moi avant qu’il ne soit trop tard / ou ne m’oublie pas au fond du verre du fond d’un bar / la vie, merde, est trop courte / mon amour fais-moi la courte », ce à quoi la célèbre chanteuse réplique: « On n’en a plus rien à foutre ». Géniale arrogance qui n’est pas sans rappeler le grand Gainsbourg.

On retient cette même plume audacieuse dans Personne dans mon lit, où accompagné d’une simple guitare, le casanova tente de nous faire croire: « Y a personne dans mon lit / non personne / qui gémit / se blottit / y a personne dans mes nuits / que personne / même un jour ne m’envie ».

Malheureusement, pour les quelques réussites, de fantastiques faux pas (selon nous, évidemment!). Musique sortie d’un dance-club sur Marlène déconne; électro rock des années 1980 sur L’insigne honneur; écho à outrance du mot « amour » sur Ne regrette rien, le tout sous les bruits d’un orage qui approche; mélange de rap et de r’n’b sur Belle époque, accompagné d’un sexy saxophone. Horreur.

Au final, Vengeance est un album inégal. Espérons que Biolay acceptera bientôt de retourner sur le chemin de la typique chanson française. C’est certes moins original, mais c’est tout de même là qu’on l’espère.

Ma note : 6/10

Benjamin Biolay
Vengeance
Audiogram
56 minutes

www.benjaminbiolay.com

Les Trois Accords – J’aime ta grand-mère

Reconnaissons d’entrée le mérite des Trois Accords : le groupe rallie un énorme bassin de fans, tout en évoluant dans un univers textural unique, celui de l’humour absurde. Avec ce nouvel opus, déjà leur quatrième, au titre improbable de J’aime ta grand-mère, il semble acquis que le quatuor peut pousser de plus en plus loin les limites des propos entendus, et ce, sans que l’oreille n’en soit offensée, bien au contraire.

On ne peut que sourire en entendant les paroles de la chanson titre, alors que la sonorité baigne dans des accords de guitares-violons, accompagnés d’un léger et lointain chœur lyrique:

«J’aime, j’aime ta grand-mère
Je veux faire à ton père
Plein de demi-frères
J’aime, j’aime ta grand-mère
Je voudrais que ta mère
Soit notre bouquetière»

Le rictus facial est encore synonyme d’enchantement à l’écoute de Sur le bord du lac, ode toute country où Simon Proulx chante en duo avec la vraie Renée Martel :

«Tu m’as appris des choses auxquelles avant je n’aurais pas cru
Tu m’as montré des sentiments auxquels je ne croyais plus
Qui aurait cru qu’un jour je retrouverais l’amour ici?
Blotti au creux des bras de la mère de mon meilleur ami»

Et ça se poursuit ainsi sur les huit autres plages du disque. On y chante le mal de vivre l’exercice physique (« Je rêve d’être une seule fois / Avec toi / Sans avoir mal aux cuisses »), l’amour inattendu rencontré à la cafétéria (« Retenu dans le filet / Qui retenait son toupet / Je veux être le crapet / Qui cuit au four »), le plaisir de fréquenter sa personne préférée (« Tu l’emportes haut la main sur / Le cube rubik et la nature / Tu surclasses même certains membres de ma famille ») et de se toucher dans un parc en attendant d’être arrêté (« Quand je verrai enfin l’ambulance / Se stationner dans la rue / Je poursuivrai mes avances / Sur mon propre individu »). Inattendu. Improbable. Voilà où réside le plaisir de se plonger l’oreille dans l’univers des Trois Accords.

Côté musique, les références sont nombreuses et faciles. On pense aux Beatles, Rolling Stones, à Joy Division (oui, oui!), Interpol… Ça ratisse large et c’est foutrement bien fait. Un gros merci à Gus Van Go (ex Me, Mom & Morgentaler) pour la réalisation.

À l’écoute de ce J’aime ta grand-mère, concluons simplement que Les Trois Accords portent de plus en plus mal leur limitatif nom de groupe.

Ma note : 8/10

Les Trois Accords
J’aime ta grand-mère
La Tribu
35 minutes

www.lestroisaccords.com

Moran – Sans abri

Au début du mois d‘octobre, le récipiendaire du prix Gilles-Vignaeult pour meilleur auteur-compositeur en émergence, l’acteur, et le réalisateur pour plusieurs artistes, Moran, lançait sur le marché un album intitulé Sans abri. Le conjoint de Catherine Major, le guitariste Thomas Carbou et le batteur Sly Coulombe se sont adjoints les services du réputé Yves Desrosiers à la réalisation afin de créer un univers musical qui s’apparente à celui de feu Alain Bashung, ou encore plus près de nous, à celui de Fredric Gary Comeau. Que nous réserve Sans abri?

Des textes solidement bien ficelés évoquant le temps qui nous rattrape, les décisions que l’on remet sans cesse au lendemain, les convictions qui se cristallisent au fil des jours qui passent, et ce, dans une langue complètement maîtrisée. Musicalement, les guitares folk et rock se côtoient magnifiquement afin de concevoir une atmosphère, imprimant dans les cœurs, une émotion qui se veut franche et authentique. La voix de Moran, grave et remplie de décombres, vient chapeauter de façon héroïque ces ritournelles de haut niveau.

La réalisation de Yves Desrosiers vient grandement rehausser l’offre chansonnière de Moran, avec des salves de guitares saturées et un climat rock qui accentue l’intensité et la solennité des chansons de Sans abri. Ce disque m’a quelques fois remémoré l’espace sonore enfiévrant l’album Fantaisie Militaire; création phare d’Alain Bashung… et ce n’est pas un mince compliment que j’offre à Moran! Enfin, un songwriter pas tout à fait propre, austère sans être prétentieux, ardent sans devenir irritant, qui a su pondre des morceaux simples, efficacement arrangés et qui atteignent le cœur à tout coup!

Aucune pièce infecte, juste de la grande satisfaction. Parmi les incassables, j’ai retenu la progression d’accord qui conclut en apothéose Donne, la superbe évocation littéraire de la ville de New-York dans Crazy, la quasi tribale aux effluves rock Lovely God, la touchante et abrasive L’idiot et la folk émouvante intitulée Darfour. L’album s’achève noblement avec Ourse, écrite avec l’aide de Catherine Major, la dépouillée Sans-abri, et surtout, avec l’inspirante Mon Pays. En voici un extrait :

« On t’avait dit :
Tes enfants seront instruits, qu’importe le prix,
Tes enfants seront libres, ils pourront agir et
Penser à s’en rendre malade et quand ils seront
Malades, ils seront soignés, voire même guéris,
Qu’importe le prix
Mais t’as pas compris »

L’écoute de ce cadeau musical de Moran m’a rassuré sur la capacité et les aptitudes de certains de mes compatriotes compositeurs à s’émanciper du carcan radiophonique, commercial et formaté de l’industrie du disque québécois. Sans abri est une création franchement intelligible, qui ne se perd pas dans les méandres du racolage et de la séduction à tout prix d’un public de plus en plus épris de conservatisme musical. Avec certitude, je suivrai attentivement l’évolution artistique de cet auteur-compositeur-interprète de talent. Bravo à Moran!

Ma note : 7,5/10

Moran
Sans abri
Kartel Musik
52 minutes

www.moranmusique.com/