Francophone Archives - Page 51 sur 56 - Le Canal Auditif

Moran – Sans abri

Au début du mois d‘octobre, le récipiendaire du prix Gilles-Vignaeult pour meilleur auteur-compositeur en émergence, l’acteur, et le réalisateur pour plusieurs artistes, Moran, lançait sur le marché un album intitulé Sans abri. Le conjoint de Catherine Major, le guitariste Thomas Carbou et le batteur Sly Coulombe se sont adjoints les services du réputé Yves Desrosiers à la réalisation afin de créer un univers musical qui s’apparente à celui de feu Alain Bashung, ou encore plus près de nous, à celui de Fredric Gary Comeau. Que nous réserve Sans abri?

Des textes solidement bien ficelés évoquant le temps qui nous rattrape, les décisions que l’on remet sans cesse au lendemain, les convictions qui se cristallisent au fil des jours qui passent, et ce, dans une langue complètement maîtrisée. Musicalement, les guitares folk et rock se côtoient magnifiquement afin de concevoir une atmosphère, imprimant dans les cœurs, une émotion qui se veut franche et authentique. La voix de Moran, grave et remplie de décombres, vient chapeauter de façon héroïque ces ritournelles de haut niveau.

La réalisation de Yves Desrosiers vient grandement rehausser l’offre chansonnière de Moran, avec des salves de guitares saturées et un climat rock qui accentue l’intensité et la solennité des chansons de Sans abri. Ce disque m’a quelques fois remémoré l’espace sonore enfiévrant l’album Fantaisie Militaire; création phare d’Alain Bashung… et ce n’est pas un mince compliment que j’offre à Moran! Enfin, un songwriter pas tout à fait propre, austère sans être prétentieux, ardent sans devenir irritant, qui a su pondre des morceaux simples, efficacement arrangés et qui atteignent le cœur à tout coup!

Aucune pièce infecte, juste de la grande satisfaction. Parmi les incassables, j’ai retenu la progression d’accord qui conclut en apothéose Donne, la superbe évocation littéraire de la ville de New-York dans Crazy, la quasi tribale aux effluves rock Lovely God, la touchante et abrasive L’idiot et la folk émouvante intitulée Darfour. L’album s’achève noblement avec Ourse, écrite avec l’aide de Catherine Major, la dépouillée Sans-abri, et surtout, avec l’inspirante Mon Pays. En voici un extrait :

« On t’avait dit :
Tes enfants seront instruits, qu’importe le prix,
Tes enfants seront libres, ils pourront agir et
Penser à s’en rendre malade et quand ils seront
Malades, ils seront soignés, voire même guéris,
Qu’importe le prix
Mais t’as pas compris »

L’écoute de ce cadeau musical de Moran m’a rassuré sur la capacité et les aptitudes de certains de mes compatriotes compositeurs à s’émanciper du carcan radiophonique, commercial et formaté de l’industrie du disque québécois. Sans abri est une création franchement intelligible, qui ne se perd pas dans les méandres du racolage et de la séduction à tout prix d’un public de plus en plus épris de conservatisme musical. Avec certitude, je suivrai attentivement l’évolution artistique de cet auteur-compositeur-interprète de talent. Bravo à Moran!

Ma note : 7,5/10

Moran
Sans abri
Kartel Musik
52 minutes

www.moranmusique.com/

Gros Mené – Agnus Dei

Sur la scène musicale québécoise paraissait un disque important… très important! En effet, le bon vieux Fred Fortin, accompagné de son fidèle acolyte Olivier Langevin et du batteur Pierre Fortin relançait le mythique projet Gros Mené. Révélé en 1999, le légendaire Tue ce drum Pierre Bouchard demeure, encore aujourd’hui, une référence en matière de rock lourd et abrasif made in Québec. Voilà que les trois bleuets s’unissent afin de faire frétiller de nouveau le gros poisson en balançant dans les bacs Agnus Dei. À quoi s’attendre après avoir crée un album inoubliable, il y de cela bientôt treize ans?

Encore une fois, le trio Fortin/Langevin/Fortin nous offre un disque de rock québécois d’anthologie. C’est aussi simple que ça! Du gros rock salopé, exécuté de manière irréprochable par des musiciens de qualité supérieur et qui en connaissent passablement sur ce que représente l’essence même du véritable rock’n’roll. Ça déménage, c’est crée sans compromis, avec un enthousiasme juvénile et un plaisir contagieux qui se rend facilement jusqu’à nos oreilles! C’est blues, c’est rock, c’est stoner, ça déborde d’imagination autant dans les structures chansonnières que dans la réalisation.

Et parlons-en de la réalisation! Enfin, un disque qui est mixé anormalement avec des guitares parfois trop accentuées, des voix passés au tordeur de la distorsion, des larsens, des conversations humoristiques post prise de son et des claviers discrets; gracieuseté de l’efficace Dan Thouin. Ça sent la bière, le tabac qui fait rire et ça donne le goût de rouler toute la nuit en Mustang ’74, la pédale au plancher! Bref, on est aux antipodes du rock radiophonique mièvre et sans saveur que nous présente inlassablement nos ondes radios québécoises. Un disque, qui en plus, est loin d’être nostalgique de son digne prédécesseur. C’est du Gros Mené plus intelligible mais aussi décapant que la première mouture.

Des bonnes chansons, en voulez-vous? L’excellent riff nerveux d’Agnus Dei, l’électro-rock crotté Vénus, la stoner vitaminée L’amour dans le ROCK, l’entraînante J’garde le fort et le rock de char intitulé St-Prime. Encore? Le dessuintage d’oreille nommé Liminant Ménard, les hommages corrosifs à notre sport national titrés respectivement Bruins et Ovechkin (quel morceau mes amis!), le rock’n’roll aux exhalaisons de chanvre Pote Michel, et la « ride » se termine avec Monstre Marin, qui détient quelques relents des vétérans Melvins. Juste du bon!

Un disque qui m’a jeté littéralement sur le cul! Fred Fortin et Olivier Langevin symbolisent assurément les fiers porte-étendards du rock québécois; et croyez-moi ils feront l’histoire du rock keb. Ils ne seront probablement jamais les heureux lauréats d’un Félix. Ils ne seront jamais parmi les meilleurs vendeurs de ce Québec vieillissant, de plus en plus conservateur et aigri. Ces salopards mériteraient beaucoup mieux… mais tellement mieux! Agnus Dei est tout simplement une grande offrande de rock qui n’a absolument rien à envier aux productions internationales du même acabit. Du gros stock!

Ma note : 8/10

Gros Mené
Agnus Dei
Grosse Boîte
38 minutes

www.grosseboite.com/fr/artists/gros-mene/

L’Indice – Une meilleure personne

Une meilleure personne est le troisième disque de L’Indice, un projet solo signé Vincent Blain. Si l’on connait peu le chanteur derrière le micro, il en va autrement de celui qui est un habitué des studios d’enregistrement. Au cours des dix dernières années, il a, entre autres, sévi sur les albums de Carl-Éric Hudon, Émilie Proulx, Mes Aïeux et Navet Confit.

À l’écoute de ce nouveau disque, on pense justement à Navet Confit (beaucoup), de même qu’au groupe montréalais Miracle Fortress, et aussi, dans une moindre mesure, à la sonorité de Grandaddy, notamment. C’est qu’il y a chez Vincent Blain, alias L’Indice, un amour évident pour le « bidouillage » en tout genre. Si la guitare sert de trame de fond, ou plutôt de ligne directrice, les sons électroniques – et électriques – sont omniprésents sur Une meilleure personne.

Batterie et basse battant la mesure, chœurs et voix en boucle, éléments statiques, clochettes, claviers rugueux, guitares électriques; un amalgame de sonorités est proposé dans cette exploration des relations instrumentales possibles. Dans ce bouillonnement sonore, mais dont la structure et le montage restent tout de même simples, voire dépouillés, la place laissée pour les textes est forcément réduite. La simplicité est donc recherchée, et c’est ce que fait L’Indice. Sur des paroles succinctes, on se retrouve donc dans un univers oscillant entre l’amertume et la peine, entre la tristesse et l’incompréhension.

« Aujourd’hui j’ai changé de corps,
J’ai pris la forme d’une mauvaise personne
Tout l’amour que j’ai brisé pour toujours
Envolé jusqu’au bout de mes jours
À jamais »

Une meilleure personne

Après quelques écoutes, une évidence : c’est du côté des arrangements musicaux que les oreilles s’orientent. Il faut dire que le filet de voix de L’Indice n’est pas l’instrument le plus accrocheur entendu sur les huit chansons d’Une meilleure personne!

Soulignons en terminant que l’album est disponible sous la forme d’un livret sans disque, conçu en collaboration avec Gabrielle Laila Titley. On y retrouve un code de téléchargement, les paroles de chansons, des notes et les illustrations signées par l’artiste en art visuel, à qui l’on doit aussi la pochette du plus récent album du groupe Canailles. Une belle idée.

Ma note : 6,5/10

L’Indice
Une meilleure personne
Poulet Neige
31 minutes

lindicelebonheur.blogspot.ca

Damien Robitaille – Omniprésent

Dans le paysage musical pop québécois, Damien Robitaille fait figure d’objet hétéroclite, bizarrement tourné. On a toujours l’impression que ce charmeur nous chante la pomme, un sourire en coin, à moitié sérieux. Voilà trois ans qu’Homme Autonome est paru et le franco-ontarien, originaire de Lafontaine, rapplique avec son nouvel opus, Omniprésent. Alors que le dernier album tournait autour des sonorités rock, soul et funk, celui-ci détient des arômes de musiques latines avec tout ce que cela comporte de suave et exotique.

Robitaille sait se réinventer. Seule chose, qui elle, ne se dément pas, c’est le fait que c’est avec le sourire en coin que l’homme nous chante ses mélodies aux couleurs chaudes. De quoi réchauffer les cœurs avec l’automne froid qui arrive à grands pas. Évidemment, les textes du gentleman tournent majoritairement autour de l’amour. Pourtant, un autre thème vient se pointer le bout du nez : la fuite. «Dans les dernières années, j’ai croisé plein de gens qui me disaient. Heille, t’es partout! Je t’ai vu hier à la télé! Je t’ai entendu tantôt à la radio. Pendant ce temps-là, moi, je n’étais jamais à la maison. J’étais toujours sur la route» dit Robitaille. Et cela transparaît dans des les textes d’Omniprésent, chanson titre de l’album et sur Au pays de la liberté.

Pour enregistrer ce nouvel opus, le franco-ontarien a voyagé jusqu’en Floride, cherchant la chaleur nécessaire à sa nouvelle offrande. On peut dire mission accomplie! Serpents et échelles, Quelles sont les chances? et Exotique! sont de dignes représentants de la couleur latine déversée sur les textes bien tournés du sympathique chanteur. Ceci étant dit, il ne perd en rien de son côté funk et de son sens de l’humour, tous les deux étant à l’honneur dans Ta maman m’amadoue : «Ta maman m’amadoue et ton papa s’en fout.» Une ritournelle qui nous met le sourire aux lèvres de la même façon que Mot de passe le faisait sur l’album précédent. Belle bénévole fait aussi figure de belle petite ritournelle qui vous inspirera le bonheur et la joie de vivre contagieuse du chanteur.

Bref, Damien Robitaille nous arrive avec un nouvel album égal à ce que l’on peut attendre de lui. Une galette pop, joyeuse, un brin inventive qui s’écoute plutôt bien un après-midi tranquille à la maison. Bonne écoute!

Ma note : 7/10

Damien Robitaille
Omniprésent
Audiogram
41 minutes

damienrobitaille.com/omnipresent3.html

Yann Perreau – À genoux dans le désir

Cinquième album pour Yann Perreau. Si l’auteur-compositeur-interprète avait déjà laissé une place importante à d’autres que lui sur ses disques précédents (Richard Desjardins, Dédé Traké, Arthur H), jamais il ne s’était abstenu à ce point d’y mettre sa plume. À genoux dans le désir se veut un exercice d’aliénation, alors que les paroles proviennent de la poésie de Claude Péloquin. Pigeant dans une boîte de trois cent textes inédits fournis par le poète, Yann Perreau a pu, à sa guise, raturer, couper, inverser et modifier les vers. Cette appropriation des mots, le chanteur en fait un enjeu vital : après tout, à la fin de l’écoute de À genoux dans le désir, on doit se retrouver devant un album portant sa signature sentimental.

« Tu es sauvage et fabuleuse
Tes jambes dressées comme deux cobras
J’ai ce sourire qui ne ment pas
Diablesse en exile dans la jungle de l’amour
Les arbres t’applaudissent de tous leurs oiseaux
Je ne touche plus à terre, je décolle avec eux
Mes deux yeux dans ton corps merveilleux
Je fais du surplace comme un grand saumon bleu »

Ce sourire qui ne ment pas

Oui, ces paroles sont de Claude Péloquin, mais c’est évident qu’elles appartiennent aussi à l’univers de Perreau, là où la gent féminine (avec la recherche identitaire) en est le centre d’intérêt.

D’ailleurs, les femmes prennent sur ce disque une très grande place, tant dans l’imaginaire que dans la réalisation : Lisa LeBlanc, Catherine Major, Marie-Pier Veilleux, Ariane Moffatt, Elisapie Isaac, Marie-Pierre Arthur, Eleni Mandell, Ines Talbi et Salomé Leclerc y sont en effet entendues.

Avant l’écoute, on a eu une petite crainte de se retrouver devant un disque de « duo » à la sauce Jean-Pierre Ferland. Mais finalement rien de tel ici : les femmes se font discrètes, effacées même, se limitant à accompagner la voix de Perreau. Elles apportent cependant une touche intéressante aux textes parfois crus et directs de Péloquin. Soulignons que ce dernier prend le micro sur la dernière plage du disque et offre un poème au titre évocateur de Au bord du petit lac avec femme fontaine.

Côté musical, il n’y a que Yann Perreau pour nous offrir une ligne directrice si floue sans que cela en affecte, dans une trop grande mesure du moins, notre sensibilité auditive. Rock doux, pop à la limite du bonbon, puis duo piano-voix avant de terminer avec des arrangements dignes d’une discothèque… tout ça sur un disque d’une durée de trente-sept minutes. Franchement, de tout pour tous les goûts!

Ma note : 6,5/10

Yann Perreau
À genoux dans le désir
Bonsound
37 minutes

www.yannperreau.com