Francophone Archives - Page 3 sur 59 - Le Canal Auditif

Critique : Pierre Lapointe – La Science du coeur

Pierre Lapointe est certainement l’un des rares chouchous de la critique et du public tout à la fois. Malgré des compositions qui évitent la paresse générale de la pop radio, une plume qui évite la platitude et le manque de poésie des certaines, Pierre Lapointe et sa pop orchestrale ont trouvé le chemin qu’il fallait pour toucher les mélomanes avertis ou non. Et ce succès s’est transposé en France dans les dernières années. Bref, c’est un peu Pierre Le Conquérant. Sauf… sauf que Punkt n’était pas tellement réussi. Il faut dire que ce n’est pas facile de retoucher au succès et au brio de La forêt des mal-aimés, un album phare des 20 dernières années au Québec. Bref, ce n’est pas facile être génial à chaque fois. Entre temps, il a fait paraître Paris tristesse qui reprenait des pièces des albums précédents plus sobrement, en y ajoutant quelques reprises de chansons bien connues.

Tout ça pour arriver à La Science du cœur, son meilleur album depuis La Forêt des mal-aimés. Sans faire du surplace, Lapointe revient à ce qui a fait son succès, de la pop orchestrale intelligente, émouvante et peuplée d’une poésie luxuriante. Pierre Lapointe nous parle évidemment de tribulations amoureuses avec tristesse, nostalgie et surtout avec un optimisme en fond. Musicalement, on trouve des essais intéressants qui passent des pièces langoureuses à l’utilisation de cuivres punchés.

Parlons-en de ces fameux cuivres qui viennent nous donner quelques bons chocs sur Mon prince charmant qui nous laisse aussi quelques belles lignes de poésie où les allitérations se font généreuses et même si ça tombe parfois dans la simplicité lexicale, ça reste diablement efficace. Parmi les meilleurs coups de La science du cœur, on doit absolument parler de l’un des simples parus dans les dernières semaines, Sais-tu vraiment qui tu es. Cette dernière possède une mélodie intoxicante, une ligne de basse simple, mais tout simplement délicieuse et des montées de cordes magnifiques. Sur Punkt, on avait un peu l’impression que Lapointe se lançait dans tous les sens en essayant des nouvelles avenues musicales. Cette fois-ci, il ose autant, mais la proposition d’ensemble est plus cohérente. Ainsi la pièce Alphabet avec ses cordes qui imposent le respect et soutiennent Pierre Lapointe qui nous dicte un texte qui prend les allures de poésie automatique et qui passe par toutes les lettres de l’alphabet.

Pierre Lapointe est toujours capable de nous émouvoir avec des pièces où il est seul au piano. Sa voix et ses mains font tout le travail sur la sublime et touchante Le retour d’un amour.

Suis-je con, suis-je mal
Ou suis-je déloyal
Suis-je nouvellement aveugle
Ou ai-je retrouvé la vue
C’est le retour d’un amour
Que je croyais perdu
La nouvelle page d’un livre
Que je croyais avoir lu
Autour les amours se pendent
Le nôtre renaît de ses cendres
Le retour d’un amour

Notons aussi la dynamique et mélodieux Zopicone qui gagne l’oreille rapidement avec sa trame convaincante. Ou encore Une lettre, un aveu d’amour et de tendresse, d’un amour qui est parti au loin. Une chanson pour les amants esseulés, loin de ce qui a déjà été. Une sorte de pansement pour les cœurs qui saignent. Bref, c’est pas mal beau.

La science du cœur est certainement le meilleur album de Pierre Lapointe depuis La forêt des mal-aimés qui restera dans la classe des albums intouchables de la musique québécoise. Rivaliser avec son propre succès, ce n’est pas aisé pas plus que se réinventer et tenter de nouvelles avenues. Pourtant Lapointe refuse de faire du surplace. Cela nous assure des bonnes compositions pour des années à venir. C’est une promesse rassurante dans un monde qui laisse parfois coi d’horreur.

Ma note: 8,5/10

Pierre Lapointe
La science du coeur
Audiogram
36 minutes

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Critique : Dany Placard – Full Face

Dany Placard lançait tout récemment son dixième album en carrière. Le temps a passé rapidement pour le musicien devenu réalisateur très convoité. Depuis, Santa Maria paru en 2014, Placard a réalisé des albums de Laura Sauvage, Louis-Philippe Gingras et Francis Faubert. Bref, il ne s’est pas non plus pogné le beigne. On dirait que Santa Maria et Démon Vert étaient les deux dernières escales americana dans la discographie de Placard, du moins pour l’instant. Il arrive avec un Full Face au rock bien pansu et à la plume toujours aussi authentique et adroite.

Placard aurait « jeté aux poubelles » un album complet avant de sortir les guitares électriques, ploguer les amplis pis se laisser aller dans un trip réussi. Si une chose n’a pas changé sur ce nouvel album de Placard, c’est sa plume franchement authentique, au point où ça fait mal par moment.

Je mets mon full face buddé
Pis enfin je serai seul
Je fais du vacarme pour te faire peur
Même si le calme pis la noirceur
Veulent se coller sur moi comme un plaster
Full Face

Une des thématiques qui revient à plusieurs occasions sur Full Face, c’est l’idée de solitude. Est-ce que Placard se sentait pris avec le monde? Comme dans Sleeping Bag? En tout cas, il nous revient pour nous exprimer son voyage intérieur qui lui a permis de revirer de bord sa démarche. Parce qu’une chose est sûre, ce n’est pas facile de passer d’un folk à l’américaine bien développé pis livrer un rock avec des touches de psychédélisme comme sur La Confesse. Est-ce que ce serait l’aventure Laura Sauvage qui lui a donné envie d’essayer de nouvelles affaires? Le temps qui fait son œuvre?

C’est un tournant qu’on pouvait voir venir déjà sur Santa Maria, où certaines pièces sortaient un peu du cadre folk. Ce renouveau lui sourit. Placard a l’air d’avoir l’inspiration dans le tapis. Mon amour était plus fort que ce qu’on voit dans les vues est une magnifique chanson mélancolique aux cordes magnifiquement arrangées par Gabriel Desjardins. La force du barde aura toujours été son interprétation incarnée dans laquelle on ressent la douleur sans tomber dans le larmoiement. Placard est un gars sensible et ça paraît dans sa voix quand il nous chante ses vers.

Pour toi
J’aurais marché
Pour toi
Je me serais perdu

Manon t’auras jamais su
Que mon amour était plus fort
Que ce qu’on voit d’in vues
Mon amour était plus fort que ce qu’on voit dans les vues

Ça ne s’arrête pas là. Vince et sa guitare acoustique mélodieuse et son rythme lent et appuyé sent la compassion pour un ami qui a mal viré. Cette fois, c’est Louis-Philippe Gringras qui s’occupe des sombptueux arrangements. Payer tes bills arrive plutôt avec un rythme entraînant qui fait taper du pied. Une pièce qui parlera au travailleur culturel (ou pas mal n’importe qui, qui s’acharne pour peu de ressources pécuniaires) qui pourra se retrouver dans les paroles de Placard qui te conseille de « finir la job demain ». C’est simple, mais ô combien efficace comme tournure! En prime, Placard nous envoie quelques moments des suspensions magnifiques avant de replonger dans un rock qui déménage à souhait. Il finit sur une note intime et mélancolique avec Virer d’bord. Une très belle façon de terminer un record réussi.

Mission plus qu’accomplie pour Dany Placard avec Full Face. Ce n’est pas facile de s’aventurer dans de nouvelles avenues musicales, surtout quand ton avenue musicale précédente fonctionne bien. Dany Placard démontre son intelligence musicale, sa créativité et son audace avec Full Face. Du très beau travail!

Ma note: 8/10

Dany Placard
Full Face
Simone Records
41 minutes

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Critique : Maude Audet – Comme une odeur de déclin

Maude Audet avait été une belle découverte en 2015 lorsqu’elle avait fait paraître le bien appréciable Nous sommes le feu. Elle a commencé à tourner et petit à petit, son nom a fait jaser dans le milieu. Son folk mélancolique et généralement assez sombre est un genre de mélange de Cat Power, Blonde Redhead et Feist. Et ça fonctionne bien.

Comme une odeur de déclin est un digne successeur à Nous sommes le feu. Maude Audet rapplique avec des textes de qualité. Il faut dire qu’elle a été épaulée par la talentueuse Erika Soucy pendant la création. Les mots qui en découlent sont magnifiquement poétiques, mais dans la simplicité. Audet évite de se perdre dans les dédales des images qui à s’empiler deviennent floues. Elle nous présente une proposition claire, achevée qui ne lésine pas sur la beauté.

C’est si dur de te voir sombrer
Te voir couler
Dans les bas-fonds
De ta tête
La montagne s’est couchée sur toi
De tout son poids
J’ai beau creuser
Je t’y perds
La montagne

Gallaway Road, le premier simple paru de l’album nous annonçait que Maude Audet était de retour avec sensiblement la même proposition artistique. C’est encore une fois plutôt mélodieux, plutôt mélancolique et toujours un peu sombre. Par contre, on remarquait rapidement les moyens d’enregistrements qui n’étaient pas les mêmes. Certains titres de Comme une odeur de déclin en profite, notamment la magnifique Dans le ruisseau sur laquelle Antoine Corriveau vient subtilement appuyer Audet de sa voix caverneuse. Corriveau n’est pas le seul musicien talentueux à mettre la main à la pâte : Marie-Pierre Arthur officie à la basse, Robbie Kuster (Patrick Watson) à la batterie, Joe Grass (Patrick Watson, The Barr Brothers) à la guitare, Marianne Houle (Antoine Corriveau) aux cordes toujours aussi spectaculaires et Ariane Moffatt derrière le piano en plus d’occuper la fonction de réalisatrice.

Si cette équipe du tonnerre fait une excellente job de livraison musicale, la réalisation est un peu trop lisse. En fait, c’est là qu’on en perd un peu par rapport à Nous sommes le feu. Comme Maude Audet possède une voix douce, que ses mots sont aussi coulants et doux, le côté lisse de la musique devient de trop. On s’ennuie des surprises du record précédent. Ce n’est pas assez pour dire que l’ensemble est raté, mais résolument, ça fonctionnait mieux quand c’était un peu plus éclaté au niveau des arrangements.

Ça ne rend pas la chanson Leo (Ferré?) moins belle pour autant! Nos lèvres retournées avec ses chœurs fantomatiques est une autre belle composition qui fait de la place à une guitare électrique dégourdie lors du refrain.

C’est un deuxième album réussi pour Maude Audet qui offre un folk à saveur rock peuplé de mots habiles et poétique à souhait. Un album qui arrive à point avec l’automne et ses couleurs orangées qui ne tarderont pas d’emplir les arbres.

Ma note: 7/10

Maude Audet
Comme une odeur de déclin
Grosse Boîte
33 minutes

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Critique : PONI – Album Complet

PONI lançait son deuxième record simplement titré Album complet. Celui-ci fait suite à l’album homonyme paru en 2014. PONI, c’est l’alliance de Nicolas Beaudoin (ex-Buddy McNeil & The Magic Mirrors, Laura Sauvage), Nicolas Gosselin (Deux pouilles en cavales), Jonathan Bigras (La moitié des projets musicaux québécois, dont Laura Sauvage, Galaxie, Samito et un ex-Guenilles), Simon Gauthier (ex-Guenilles, Deux pouilles en cavale) et l’ajout de Dave Bilodeau (Dave Chose, Faudrait Faire la Vaisselle).

Est-ce l’ajout d’un nouveau membre qui a changé le son du groupe? Est-ce tout simplement les aventures musicales des membres dans les dernières années qui les ont amenés à aborder Album complet différemment? Il est difficile de le dire, mais une chose est sûre, le son de PONI a changé. Oui, il y a encore des guitares rock et de la lourdeur, mais il y a aussi beaucoup plus de travail de composition. Par moment, comme dans le riff de guitare de Premier mai, on retrouve le son qui avait charmé sur le premier album, mais dans l’ensemble on est ailleurs.

Certes on est ailleurs. Est-ce que cet ailleurs est déplaisant? Pantoute. Album complet est une solide galette de rock avec des touches de psychédélisme et un mélange d’influences que les membres du groupe ont pris le temps de digérer avant de les injecter dans leur musique. Désert qui ouvre l’album est en soi une petite perle de rock. C’est à la fois bruyant et planant.

Perdu dans le désert j’ai tous les pouvoirs et
aussi celui de tout « décrisser »
La lueur de feu au loin ne brûle pas et demain
n’arrivera jamais.
La tempête à mes poignets a soudé des éperons
bien effilés.
Effrayé je suis qu’à n’penser à ma sortie
du désert.
Désert

Voilà le texte complet de la chanson qui est entrecoupée de moments magnifiques de musique, d’un violoncelle, de la ligne de basse simple, mais parfaite de Simon Gauthier et d’une progression atypique et drôlement réussie. Parlons-en de la basse! C’est rarement l’instrument sur lequel on met l’accent quand on parle d’un album, mais les licks de Simon Gauthier sont pas mal toutes parfaites à travers l’album. Phoenix est un autre bon exemple. PONI a toujours été particulièrement doué lorsqu’il s’agit de créer des mélodies accrocheuses qui évoquent les moments enfumés. Il le démontre encore une fois avec BOOZE.

Est-ce que tout est parfait? Pas exactement non plus. Parfois, certaines chansons tombent un peu dans les craques du plancher comme Rewill qui ferme la marche. Ce n’est pas que la chanson est mauvaise, mais le format dans lequel la chanson arrive et la mélodie semblent un peu relâchés par rapport à ce qu’ils nous offrent habituellement.

Dans l’ensemble, c’est quand même l’un des meilleurs albums de rock paru au Québec cette année. En fait, c’est pas mal ce qui s’est fait de plus réussi en compagnie de l’album de Laura Sauvage sur lequel jouent deux de ses membres. Bref, tout ça pour dire qu’ils l’ont l’affaire! Album complet vaut le détour et vous fera passer de beaux moments de rock aux accents psychédéliques.

Ma note: 8/10

PONI
Album Complet
Costume Records
32 minutes

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Critique : Tire le coyote – Désherbage

J’ai connu tous les débordements
Ceux qui vous arrachent les nerfs
Si on les compte en évitements
J’ai contourné cent fois la Terre
Pouvoirs de glace

C’est ainsi que s’entame Désherbage, le quatrième album de Tire le coyote, alias Benoit Pinette. Le Sherbrookois devenu résident de la ville de Québec avait très bien fait avec ses deux derniers albums qui avaient été unanimement célébrés par la critique : Mitan et Panorama. Pour Désherbage, Pinette s’est entourée de ses complices habituels, Shampoing (Benoit Villeneuve) à la guitare, Cédric Martel (Mauves) à la basse et Jean-Philippe Simard aux tambours. On y retrouve aussi Vincent Gagnon aux claviers et Simon Pedneault à la guitare.

Désherbage est un autre album réussi pour Tire le coyote qui continue à creuser le sillon entamé par ses deux albums précédents. Il poursuit certes dans la même veine, mais évite de se répéter. Il faut dire que la force principale de l’album réside dans ses textes poétiques, imagés et d’une beauté assez exceptionnelle. Pinette est un auteur doué, un forgeron des mots qui sait bien taper au bon endroit au bon moment.

On peut à ce sujet parler de sa sublime traduction/reprise de la chanson Video Games de Lana Del Rey qui soudainement incorpore Camus dans le mix. Son interprétation est parfaite, son texte délicieux à tous les égards et le résultat franchement convaincant.

Les chemins sont à faire jusqu’à ton cœur
Je viendrai sous les traits du défricheur
L’amour ne veut plus de tricheur
Chérie, as-tu vu
Le monde est absurde selon Camus
Mais tes pouvoirs me prouvent qu’il ne l’est plus
Le meilleur a devancé sa venue
La méfiance est portée disparue
Jeu vidéo

Benoit Pinette n’a pas peur de mettre à vif des blessures sans non plus tomber dans un pathos surfait. Comment te dire est un bel exemple du mélange de fragilité et de retenue dont il est capable. Ce sont les relations amoureuses qui tiennent le thème central des textes de Tire le coyote, mais toujours traité de façon alternative. Il réussit à contourner les pièges et proposer des approches originales comme sur Toit cathédrale qui grosso modo est un manifeste pour un peu plus de place pour respirer. Elle suit Tes bras comme des murailles qui est exactement le contraire. Celle-ci parle plutôt de réconfort et de compréhension.

On trouve quelques accents plus rock dans la musique de Tire Le Coyote sur Désherbage. À ce titre, la chanson-titre et Fifille sont deux très bons exemples qui font belle figure. Ou encore l’entraînante Les couleurs de notre équipe.

Encore une fois, Tire le coyote nous offre un album de qualité qui regorge de textes plus réussis les uns que les autres. Benoit Pinette possède une plume délicate, poétique et intéressante qui ne se cantonne pas dans les lieux communs. Il sort de l’ordinaire pour créer des images aussi limpides que touchantes. Désherbage est l’un des incontournables de la rentrée.

Ma note: 8/10

Tire le coyote
Désherbage
La Tribu
43 minutes

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