Francophone Archives - Page 3 sur 54 - Le Canal Auditif

Critique : Desjardins (album)

Richard Desjardins est l’un des artistes les plus pertinents, poétiques et forts que le Québec ait connu dans les derniers 50 ans. Un auteur-compositeur-interprète qu’on place dans une catégorie sélecte qui compte de très rares membres dont on pourrait nommer André « Dédé » Fortin. S’attaquer aux chansons de Desjardins, c’est s’attaquer à un monument. Et pour se frotter à des monuments, il faut avoir la couenne solide et surtout, il faut avoir de quoi à dire artistiquement avec les chansons.

Desjardins propose onze nouvelles versions de chansons interprétées par une belle brochette d’artiste. Certains nous offrent des relectures qui méritent de faire le détour. À l’opposé, on se rend compte aussi que du Desjardins, ça ne se chante pas n’importe comment. La charge émotive que l’homme engagé sait injecter à un texte n’est pas anodine ni facile à réinterpréter.

Commençons par les bons coups, parce qu’il y en a des très réussis. L’album s’ouvre sur Avec pas d’casque qui reprend Au pays des calottes avec une bonne dose de joual, de mélancolie et de beauté. L’esthétique country-folk de la formation se colle à merveille au texte qui traduit le mal d’être d’un homme qui ne sent pas qu’il appartient à un milieu. On peut en dire autant de Bernard Adamus qui harnachent Les mammifères. La voix rêche et crue du grand Montréalais qui en a vu d’autres est un véhicule parfait pour la poésie pas polie de Desjardins. Mais de toutes les nouvelles interprétations qu’on nous propose, c’est celle de Klô Pelgag et Philippe Brach qui ressort du lot. Le duo rend Les Yankees avec tout ce qu’il faut de sensibilité et d’intelligence pour traduire la réalité des envahis. Qu’ils soient Mexicains, Troyens, Nigériens ou Québécois. Une version alternative avec une instrumentation intelligente qui prend de plus en plus d’ampleur. Le duo Brach et Pelgag est magnifique, tout simplement.

«Et tout ce monde sous la toile
qui dort dans la profondeur:
« Réveillez-vous!
V’là les Yankees, v’là les Yankees
Easy come, Wisigoths,
V’là les Gringos!»
– Les Yankees

Keith Kouna se débrouille aussi avec Jenny tout comme Koriass qui offre une version rappé de M’as mettre un homme là-dessus. Le problème, c’est que certaines pièces passent carrément à côté de la track. En tête de file, Va-t’en pas interprétée par Safia Nolin. Ce n’est pas un manque de travail de la jeune femme, mais son style languissant et mélancolique fait perdre toute puissance à ce texte. C’est une déchirure interne, un appel à l’aide, un ultime essai pour garder un être cher près de soi alors qu’il cherche à se sauver. La charge émotionnelle n’est pas calme ou nostalgique. Elle est dynamique, nerveuse et perdue dans l’urgence. Après tout, le protagoniste trouve tout ce qu’il peut pour garder son interlocuteur à la maison :

«Va-t’en pas
Dehors y a des orgies d’ennui
Jusqu’au fond des batteries
Va-t’en pas
Dehors j’ai vu un ciel si dur
Que tombaient les oiseaux»
– Va-t’en pas

Malgré leurs bonnes intentions, c’est idem pour Philippe B, Les Sœurs Boulay et Émile Bilodeau qui manquent tous d’un peu de charges émotives. C’est trop gentil, poli et mélodieux pour bien faire entendre ce qui se cache dans les textes de Desjardins. Au moins, Saratoga se débrouille vraiment très bien avec la douce Quand j’aime une fois j’aime pour toujours. Heureusement, personne n’a osé se frotter à …et j’ai couché dans mon char.

Ce n’est vraiment pas facile de s’attaquer à la poésie de Desjardins. Cet album hommage fait parfois mouche, mais passe aussi à côté de la charge émotionnelle qui habite l’œuvre de ce monument. Pis Desjardins, serait sûrement en sacrament qu’on parle de lui en tant que monument, parce que les statues, c’est bon pour les morts pis lui est encore bien vivant.

Ma note: 6/10

Artistes variés
Desjardins
117 Records
51 minutes

http://www.117records.ca/

Critique : Canailles – Backflips

Canailles est un groupe à connaître si ce n’est pas déjà fait. La bande lance cette semaine son troisième album intitulé Backflips. Beaucoup de choses ont changé depuis la sortie de Ronds-points en 2014. La formation a vu Dan Tremblay et Jean-Philippe Tremblay quitter le groupe pour être remplacés par Olivier Bélisle et Étienne Côté. Ces brassages datent de l’été 2014, alors les nouveaux ont eu le temps de s’acclimater à la troupe.

Qu’est-ce que Canailles nous propose sur Backflips? Exactement le même genre d’album que les deux premiers. Non que la troupe fait du surplace, mais ils font déjà bien les choses et ça continue sur celui-ci. On y trouve la voix blues de Daphnée Brissette, des guitares folk efficaces et un peu crasses, des banjos délicieux et des harmonies vocales convaincantes. C’est un troisième opus sous le signe de la continuité que nous parachutent les huit musiciens.

La pièce-titre, parue quelques semaines avant le lancement, annonçait déjà un nouvel album le fun pour les oreilles. Les voix féminines du groupe nous envoient un refrain accrocheur qui reste pris dans les neurones :

« j’me sens pas violente, j’me sens pas triste
j’ai pas non plus envie d’faire des backflips
j’voudrais pas être bête
mais j’ai quand même envie de détruire toute
esti que j’me sens ben »
— Backflips

Fidèle à leurs habitudes, le groupe nous verse une chanson de boisson chantée par Erik Evans avec Margarita et une chanson mélodieuse et un peu plus émouvante chantée par Alice Tougas-St-Jak titrée Histoires de fantômes. C’est sûr que la voix la plus marquante du groupe est celle de Brissette. Elle frappe fort avec la chanson Plumage où sa voix éraillée qui semble sortir tout droit du cœur nous déchire :

« J’ai les poches pleines d’amour
Pis j’en échappe de temps en temps
La nuit, ça revole partout
Pis des fois, ça devient glissant
Chu pas ben bonne pour être sage
Mais r’garde mon beau plumage »
— Plumage

Machine à jus offre de belles harmonies vocales, Jachère donne envie de partir sur le pouce tout comme Chu Brûlé sera le genre de chanson qui électrisera les prochains spectacles de la formation.

Canailles n’innove pas particulièrement sur Backflips, mais nous envoie un sapré bon album qui donne envie de se faire aller la vareuse. La formation nous envoie des pièces qui rappellent les fins de soirées arrosées qui se terminent au lever du soleil, celles entre amis qui se terminent par un mal de mâchoire à avoir trop souri.

Ma note: 7,5/10

Canailles
Backflips
Grosse Boîte
32 minutes

https://canailles.bandcamp.com/

Critique : Samuele – Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent

« Comment t’explique à une fille qu’elle est égale aux garçons, quand « jouer comme une fille » c’est d’échapper le ballon » – Égalité de papier

L’album de Samuele provoque déjà une certaine curiosité avec son titre Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent, mais dès la première trame de son manifeste, Égalité de papier, nous tombons amoureux de sa poésie directe et engagée. Il s’agit du premier album officiel de cette jeune auteure-compositrice-interprète qui avait sorti un opus, il y a quelques années, intitulé : Z’album. Sa chanson Le goût de rien m’avait tout de suite séduite en 2011.

Ce tout nouveau bijou musical a été réalisé par Jean-Sébastien Brault-Labbé qui y joue aussi la batterie, Julie Miron y gratte la guitare, Alex Pépin s’occupe la basse, la contrebasse et fait aussi la prise de son. Une équipe réduite qui prouve qu’on n’a pas besoin d‘avoir une dizaine de personnes pour créer un superbe album.

Nous y retrouvons son spoken word suivi de 11 chansons qui se promènent entre délicatesse et poésie, entre rock et blues. D’ailleurs, la pièce Tous les blues résonne comme un bass-drum dans le cœur d’une histoire amoureuse déchue. Un cœur noir qui se vide sur papier et qui s’invente un langage à lui seul. La chanson La révolte nous ramène au printemps érable 2012, ce moment où les carrés rouges se tenaient droit. Nous sentons la déception et la rage de Samuele à travers son histoire de cri de guerre et de roi qui s’effondre. On va se le dire, on aurait tous aimé gagner échec et mat cette année-là… Mais comme parfois, il faut choisir ses batailles, Samuele l’a fait en écrivant cet album avec un style anarchiste poli.

Samuele a un parcours très intéressant; déjà une habituée des bars depuis des années, elle a été demi-finaliste au Francouvertes 2015 et elle a remporté la finale du Festival international de la chanson de Granby l’an dernier. Je me souviens l’avoir vu au Quai des Brumes, il y a de ça plusieurs années et je me demandais alors pourquoi cette artiste n’avait pas encore son CD à vendre sur la table de marchandise. Depuis 2011, j’attends d’avoir son album et écouter cette voix chaude et envoutante encore et encore.

Samuele, merci de jouer comme une fille. De prendre le décor. Ne t’excuse jamais.

Ma note : 8/10

Samuele Mandeville
Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent.
InTempo Musique
51 minutes

https://samuelemusique.com/

Écoute exclusive : Babins – Babins

On vous a parlé du changement de nom de Babins en janvier dernier. La formation a délaissé « Les 8 » et a changé aussi de direction musicale. Ils reviennent avec un son plus mature et travaillé. On retrouve sur ce nouvel album homonyme les quatre pièces de l’EP lancé plus tôt cette année. Pour l’accompagner dans ce virage, le groupe a fait appel au réalisateur Francis Collard (Ariane Moffatt). Les onze titres offrent un pop-rock mélodieux et infectieux sur lequel les cuivres sont chauds et les riffs accrocheurs. En attendant la sortie vendredi, le groupe vous offre de l’écouter en exclusivité ici même!

La formation sera en tournée au Québec dans les prochains mois, dont ces quelques dates qui sont déjà annoncées :

14 avril — Montréal : La Tulipe (Lancement d’album)
10 mai — Québec : l’Anti
11 mai — Sherbrooke : Petite Boîte Noire
12 mai — Trois-Rivières : Nord-Ouest Café
27 mai — Saint-Adolphe-d’Howard : La Chèvre

http://www.babinsmusique.com/

Critique : Vincent Vallières – Le temps des vivants

« Ça l’air que c’est pas à soir qu’on va changer le monde.
Mais tant qu’à être là, call une autre ronde. »
– De bord en bord

 

Pour son septième disque en carrière, Vincent Vallières continue de nous faire marcher au rythme de ses mélodies cadencées. Parfois, le synthétiseur se tait pour laisser place au piano qui nous berce lentement.

L’auteur-compositeur et interprète a fait appel au talentueux multi-instrumentiste et réalisateur François Plante (Plaster) pour fabriquer ces sons et ces trames uniques, ainsi que George Donoso III. L’album ne dure que 32 minutes dans son ensemble, mais est empreint d’authenticité. Les fans de Vallières, retrouveront certains sons et quelques thématiques de son album (selon moi) le plus puissant, Le Repère Tranquille lancé en 2006 tel que l’amitié et l’amour.

C’est dans la chanson Le Pays du Nord que nous retrouvons le titre de l’album. Une description grise de la grande ville froide avec ses passants qui marchent à travers le vide nous donne froid dans le dos. Le refrain de Bad Luck, nous fait chantonner et plier des genoux à répétition avec plaisir. Mon coup de cœur: De bord en bord. Cette chanson un brin souverainiste nous donne envie de faire une longue marche dans notre quartier avec un désir de lever le poing en l’air. Une mélodie entrainante dans les oreilles et un désir de changer le monde.

À notre plus grand bonheur, Vincent Vallières fait encore appel à son acolyte de toujours André Papanicolaou (Into the woods, out of the woods, 2012). Leur voix et leur musique semblent liées pour bien des années encore. Leur solidité musicale ne fait que grandir! La talentueuse Amélie Mandeville prête sa voix à quelques reprises, mais nous ensorcelle dans Au Matin du Lendemain. Il termine son album avec une merveilleuse collaboration de Gilles Vigneault, Loin dans le bleu. Un piano émouvant et des souvenirs fracassés contre un mur. Une courte pièce qui termine son album sur un fil d’Ariane.

L’album est composé de 11 courtes chansons qui nous rappellent que Vallières est un parolier moderne et nous séduit toujours un peu plus avec sa simplicité et son charisme incroyable.

Ma note: 7/10

Vincent Vallières
Le temps des Vivants
Spectra Musique
32 minutes

http://www.vincentvallieres.com/