Francophone Archives - Page 2 sur 59 - Le Canal Auditif

Critique : Loud – Une année record

Loud a lâché son Année record en surprise, le 27 octobre passé, alors qu’il était censé paraître le vendredi 10 novembre. Le jeune homme avait déjà fait paraître New Phone cet été, un EP fort réussit qui affichait le virage de sonorités qu’il prenait par rapport à Loud Lary Ajust. Comment ça se passe pour Loud à l’extérieur du trio?

On va se le dire, assez bien, merci! Loud a gardé Ajust à ses côtés et s’est aussi allié à Ruffsound pour la production des trames. Elles sont assez réussies de bord en bord d’Une année record. De plus, Loud brille sous les feux de la rampe. Il aurait pu se sentir un peu perdu sans son acolyte à ses côtés, mais c’est tout le contraire qui arrive. Loud offre des textes intéressants doublés d’un débit nuancé, varié et très efficace.

On se demande un peu la relation entre Loud et Lary Kidd avec la séparation de Loud Lary Ajust au moment où le groupe était au sommet de sa gloire. Loud nous offre quelques réponses :

Ça fait 2-3 ans que j’attends mon boy
Parait qu’il est resté coincer dans le trafic
Depuis que la Volvo a dérapé
Cinq ans in and out en thérapie
Des fois, j’ai l’impression qu’y’a rien appris
But these things they take time
TTTTT

La relation semble être bonne entre les deux, parce qu’à la chanson précédente, Il était moins une, Loud envoie une pique directement à Maybe Watson. Le membre d’Alaclair Ensemble aurait-il insulté son ami? Est-ce qu’on va se retrouver avec une petite guerre de mots dans le rap québécois? Ce serait divertissant, même si l’on est plus partisans de l’amour. Loud aussi, comme le démontre SWG (ft. Lary Kidd).

C’est un peu ce qu’on peut reprocher à Une année record. On passe de sujets pertinents et traités avec originalité à une superficialité totale. Reflet d’une génération? Possible. N’en reste que Hell, What A View accumule les références religieuses et possède une profondeur intéressante. Le prérefrain est aussi particulièrement marquant :

Dans la vie there’s something you gotta know
Tu peux pas changer les hoes en Kent Nagano
Tu peux pas sauver les kids, t’es pas Jean Reno
L’ennemi est parmi nous, parole de parano
Hell, What A View

C’est aussi dans cette même pièce qu’on remarque à quel point Loud a été influencé par Kanye West. Parfois, il peine à se distancier de ses influences. Ça amène de belles choses, dont une fluidité impressionnante dans son débit. Mais ça vient aussi avec les fameux « ha » qui ponctuent et repris ad nauseam depuis quelques années par l’ensemble de la scène rap mondiale. Par contre, Loud réussit là où Yes McCan et Joe Rocca n’ont pas encore trouvé leur voix. Loud fait un rap velouté aux touches mélodieuses et R&B, particulièrement évident sur On my life (ft. 20some et Lary Kidd).

Une année record est un bon album de rap qui fait la job et offre la chance à Loud de prendre toute la place. Honnêtement, ça lui rend service parce qu’il est doué de la plume et derrière le micro. C’est un album qui s’écoute tout seul et qui coule doucement avec de bonnes trames.

Ma note: 7,5/10

Loud
Une année record
Joyride Records
38 minutes

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Critique : Columbine – Enfants terribles

Columbine est une formation de rap française qui compte 8 membres! Chaman, Chaps, Foda C, Lujipeka, Sacha, Sully, Yro et Lorenzo se partagent le micro et offre un rap contemporain qui tout en s’influençant de ce qui se fait aux États-Unis, ne se contente pas d’imiter ce qui s’y passe, il l’adapte. Ceux qui tiennent leur nom de la tuerie de Columbine, événement qui a révélé le mal-être d’une certaine génération, ne sont pas là pour faire dans la langue de bois. Et pourtant, malgré les vulgarités qui habitent leurs textes, c’est surtout les sujets plus sérieux et un regard lucide sur la société qui en ressort.

Enfants terribles est leur deuxième album et les confirme comme étant l’une des voix les plus pertinentes des nouveaux mouvements de rap en France. On peut tracer des liens avec ce qui se faisait chez Loud Lary Ajust au Québec. Les textes sont aussi intelligents que limpides envoyant des images fortes qui parfois semblent choisies pour choquer. Il faut comprendre aussi que la formation emprunte des personnages pour parler de sujets plus troubles.

À part niquer j’vois rien à faire cet après-midi
Sèche mes larmes j’veux me moucher dans ton clitoris
J’me prends en main, j’veux conclure
Te prendre contre le mur
T’es dans le dur
J’suis dans la douceur
J’veux pas finir tout seul
Enfants terribles

Musicalement, ça se défend très bien aussi. Les productions sont léchées sans tomber dans le trop lisse. Talkie-walkie met de l’avant une trame dynamique pendant que le groupe lance ses rimes avec autant de nuances que de personnalité. Dans un mouvement qui trop souvent parle de la prochaine baise, d’y aller d’une pièce plus tournée vers l’amour, c’est toujours rafraîchissant. Encore une fois, on se retrouve un peu dans le même genre d’optique qu’Alaclair Ensemble.

Tout n’est pas rose dans le monde de Columbine. Été triste plonge dans les anxiétés qui peuvent assailler autant les étudiants que le rythme du prolétaire pris entre les obligations et l’envie d’escapade. Le collectif est aussi souvent tourné vers le R & B et infuse ses vers de sensualité comme le démontre éloquemment Temps électrique.

J’suis en avance et toujours à l’heure
Tu sais, j’ai passé trop d’journées tout seul
Viens m’faire un massage, j’ai besoin de douceur
J’aime pas c’qui r’fait surface quand j’me noie dans l’alcool
Les yeux rouges sont derrière les lunettes de soleil
J’ai promis pour la vie, ça durera quelques semaines
Fireworks

C’est un album réussi pour Columbine qui propose du rap original, qui emprunte à ce qui se fait ailleurs sans jamais se dénaturer. Une formation qui est en plein essor et qui sera à surveiller dans les prochaines années. Gageons qu’on s’en reparlera plus tôt que tard.

Ma note: 8/10

Columbine
Enfants terribles
Universal Music
54 minutes

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Critique : Philippe Brach – Le silence des troupeaux

À la réception du nouvel album de Brach, j’ai eu une petite angoisse après avoir décompressé le fichier. Misère… la quétaine Troupeaux est toujours là. En fait, c’est Le silence des troupeaux est plutôt le titre. Mais sur le coup… ça fait peur. J’étais certain que c’était une blague. Une blague qui lui a tout de même valu des places dans des palmarès. Il faut dire que Brach qui fait une toune quétaine, ça clenche encore bien des chansons qu’on retrouve sur les ondes FM. Bref, je retiens mon souffle. Je pèse sur play. Et soudainement, je laisse aller un grand soupir de soulagement alors que les bruits de chevaux sur le champ de bataille prennent la place du simple.

Brach lance son troisième album en carrière intitulé Le silence des troupeaux qui fait suite aux réussis La foire et l’ordre et Portraits de famine. Vous comprendrez que le titre vient avec une certaine critique sociale. Ça ne serait ni la première ni la dernière fois que Philippe Brach nous renvoie bien franchement nos travers par la bouille. La chanson-titre dans sa version du mois de septembre le rappelle une fois de plus. Heureusement, cette nouvelle galette du jeune homme est campée à l’inverse totale. Brach revient avec une approche plus directe et quelques surprises.

On retrouve les textes engagés de Philippe Brach. La peur est avalanche est particulièrement réussie dans le genre :

Il y aurait un pour cent de tâches de pédos récidivistes
Qui se promènent en public partout sauf dans les églises
Pis ça, c’est le révérend qui me la dit, même si ses sources sont étanches
La peur est avalanche.
La peur est avalanche

Par la suite, Brach nous prend par la main pour nous mener dans un jam bruyant et lourd où le solo de guitare prend de la place comme dans une chanson de Queens of the Stone Age. C’est délicieux pour les oreilles. Le malheur amoureux tient encore une place de choix dans les thèmes de Philippe Brach. Dès La fin du monde, deuxième chanson de l’album, où l’amour se vit au temps d’Hiroshima avec une fatalité certaine annoncée. Rebound est aussi loquace dans ce terreau :

J’t’en train d’essuyer ton refus
Ça fait un maudit beau dégât
La dernière fois qu’on s’est vu
Le bon goût m’a vomi dans les bras

L’oiseau vient de cogner su’a fenêtre
Y a le cœur ben plus gros que la tête
Y va battre de l’aile un bout
Pis se câlicer de toute.
Rebound

Pakistan arrive avec une douce mélodie qui est empreinte d’une nostalgie indéniable. Une couleur qu’on retrouve étampée un peu partout sur Le silence des troupeaux. Peut-être qu’il nous fait rire à une occasion, lorsque le chœur d’enfants nous surprend avec ses airs de cantique de Noël doublé d’un message beaucoup plus trash destiné aux adultes. La guerre (expliquée aux adultes) est une chanson non seulement remplie d’espoir qui se transforme en champ de bataille, mais touchante lorsqu’on a dépassé le fou rire initial. En fait, il n’y a absolument rien de drôle avec celle-ci. Qu’un constat que l’humain est souvent cruel et idiot. S’il y a un seul défaut à la galette, c’est sa courte durée. On aurait pris une ou deux chansons de plus. Mais bon, on ne va pas non plus se plaindre le ventre plein non plus.

C’est vraiment un retour réussi pour Philippe Brach qui nous envoie un Silence des troupeaux à la hauteur de son talent. C’est touchant, c’est mélancolique et c’est acerbe. Son meilleur à ce jour? Certainement son plus audacieux et sa production la plus impressionnante. On y retrouve de nombreux moments orchestrés et magnifiques.

Ma note: 8/10

Philippe Brach
Le silence des troupeaux
Spectra musique
30 minutes

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Critique : Oktoplut – Le démon normal

Oktoplut est le groupe le plus captivant à suivre actuellement sur la scène rock queb. Rien de moins. Mathias et Larry, sonnent à deux comme six, savent passer du stoner/sludge au punk et à l’alternatif sans jamais négliger un sens mélodique certain, le crescendo épique et la métaphore somptueuse. Avec la sortie de son deuxième LP, Le démon normal, Oktoplut réaffirme avec grande assurance la formule présentée sur Pansements en 2014, tout en continuant d’explorer différentes zones d’ombres comme il l’a fait sur La sorcière de roche l’an dernier.

Alors que Pansements était un pot-pourri d’influences et de style livré avec l’assurance d’un groupe qui n’a rien à prouver, Le démon normal est plus concis, plus cohérent. Il est aussi l’œuvre d’un duo qui veut amener son projet à niveau supérieur. Après trois années de tournées intensives, durant laquelle les gars n’ont jamais cessé de composer, l’urgence punk des débuts se canalise ici en éthique de plus longue haleine. Mais ça ne veut pas dire que le groupe s’assagit. Les premières notes de Héros ou ennemi vous en détromperont en lever de rideau : une efficace fronde punk rock qui rappelle la belle époque des Vulgaires machins mais avec en prime les puissants riffs de Mathias.

C’est donc sur les chapeaux de roues que s’ouvre Le démon normal. Le tempo ralentit certes à quelques moments, comme sur Errer, mais sans jamais entraver la trame générale de l’album. C’est d’ailleurs lors de ces moments plus lents qu’Oktoplut se détache le plus du catalogue de Pansements. Les montées mélodiques du refrain d’Errer et de Océan 2 en particulier sont la preuve que l’exercice qu’a été La sorcière de roche allait laisser une marque sur le son et la démarche de composition du groupe.

Les textes de ce Démon normal contribuent aussi largement à l’appréciation du disque et à sa cohérence stylistique. Les textes de Larry abordent sans gêne et avec lucidité les parts d’ombres qui nous habitent : l’alcoolisme, la surconsommation, le déni et ces mauvaises décisions que l’on prend par orgueil.

Les yeux ouverts, le cœur à l’envers
Elle fait surface, la honte est prompte
Mon bien-être il est fugace et pu en place
Le calme pivote

Mais ces thèmes se rattachent tous métaphoriquement à celui du naufrage de soi et de l’abandon à des forces plus grandes que soi. À ce titre, le triptyque Océan est le cœur du Démon normal, la pièce-fleuve en trois mouvements par laquelle on arrive à décoder le message global du disque. Océan 1, 2 et 3 sont un tour de force d’écriture et de composition et sont un ovni plus que bienvenue dans le rock québécois.

Pour les amateurs du groupe floridien Torche, Oktoplut répète le coup avec Fragments, très maîtrisé clin d’œil à Letting Go de la bande à Steve Brooks.

Bref, Le démon normal est un puissant retour pour Oktoplut, un disque qui contribuera sans aucun doute à élargir son public. Et les gars ont de quoi être fier, ils ont bel et bien livré un album phare.

MA NOTE: 8,5/10

Oktoplut
Le démon normal
Slam disques
42 minutes

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Critique : Thierry Bruyère – Rêver plus fort

Thierry Bruyère est actif depuis quelques années sur la scène montréalaise. Il avait lancé un premier album en 2012 titré Le sommeil en continu. Puis, il a participé à l’émission La Voix avant de revenir avec l’EP Deux planètes en février 2016. Voilà qu’un an et demi plus tard, il lance son deuxième album titré Rêver plus fort. Encore une fois, il s’est associé à Navet Confit pour la réalisation et les arrangements de l’album.

C’est un pari qui rapporte. Parce que Rêver plus fort est un album pop fort réussi qui conserve les influences tirées de Bashung et Dumas alors que parfois, il se fait un peu plus lourd. Ça rappelle le Weezer de l’album bleu avec sa lourdeur ultra-mélodieuse et passablement mélancolique. Rêver plus fort est un album de pop qui ne tombe pas dans les pièges du convenu et de la redite. C’est accessible, mais fait avec panache et intelligence.

Avec sa voix légèrement feutrée et sur le souffle qui parfois rappelle Laurence Nerbonne (mais en beaucoup plus grave forcément), il nous chante la mélancolie du célibat et des amours compliqués avec éloquence. La chanson-titre est un bel exemple qui met en relief la quête de l’amour sous les lumières tamisées des bars. Quand l’avion se pose prend une tournure plus positive. Cette dernière était déjà présente sur l’EP Deux planètes et c’est avec plaisir qu’on la retrouve ici. D’ailleurs, elle n’est pas seule issue de la sortie précédente, Nos excuses à nos parents s’y retrouve aussi. Celle-ci, chante plutôt la révolution qui rappelle les événements de la grève étudiante de 2012.

Notre colère est une bouteille
À l’océan
Et la marée atteint toujours
Les continents

Nos excuses, nos excuses
À nos parents
On préfère la souffrance
Au silence
Nos excuses à nos parents

Et le Weezer dans tout ça? C’est généralement par moment, lorsque les guitares se font plus crasses et plus distorsionnées. Par contre, Le jour où nous auront cessé d’exister arrive avec ses gros sabots et ses riffs délicieusement gras. Soudainement, la voix de Bruyère se fait plus lancinante, quasiment grunge. Ça lui va très bien. À l’opposée, l’aérienne et mélodieuse Même quand il pleut rappelle les atmosphères de Dumas du Cours des jours. Ça fonctionne tout autant. Polyvalence semble être son deuxième nom.

C’est franchement réussi pour Thierry Bruyère sur Rêver plus fort. Il a énormément muri en tant que créateur depuis son premier album et il a gagné en confiance. Il faut dire que Navet Confit n’a pas froid aux yeux et la paire est habile à créer de la pop qui ne fait aucun compromis au niveau de l’audace et de l’intelligence.

Ma note: 7,5/10

Thierry Bruyère
Rêver plus fort
Les disques de la cordonneries
49 minutes

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