Francophone Archives - Page 2 sur 56 - Le Canal Auditif

Critique : Nicolet – Hochelaga

Nicolet mettait vendredi en liberté son deuxième album, Hochelaga, trois ans après Le Quatrième. Le montréalais a un style assez particulier, zigzagant constamment à mi-chemin entre le rétro et l’actuel. Ça donne parfois l’impression qu’il est de l’avant-garde du temps de The Smiths. Comme un groupe qui serait la plupart du temps dans le style de ses contemporains, à l’exception de la production futuriste de certains passages. Autant certains sons de synthèse et certaines compositions semblent très nostalgiques, autant certains passages et certaines sonorités sont foncièrement actuels.

Cet arrangement hétéroclite entre le vintage et le nouveau n’est cependant pas sans me laisser perplexe par moments. J’ai tendance à penser qu’il aurait avantage à assumer un côté où l’autre. En considérant que personne n’apprécie les différentes esthétiques de la même façon, le frottement perpétuel des deux côtés ne se fait pas sans égratignures par-ci par-là. Un exemple assez représentatif de l’œuvre serait La Mystification, une pièce très différente lorsqu’on la considère d’une façon ou de l’autre. D’un point de vue rétro, c’est une pièce pop fort intéressante, non sans rappeler la fin des années psychédéliques, avec une forme assez simple, un refrain, etc. Mais justement, le refrain est à la fois le point fort de la pièce et son tendon d’Achille. Il se distingue beaucoup du reste de la pièce par son esthétique plus actuelle — avec des harmonies vocales complexes et une texture plus réverbérée — et quand on regarde la pièce du point de vue du refrain, mieux produit et plus actuel, le reste de l’œuvre semble soudain moins intéressant. Ses synthés sonnent le déjà-vu et son rythme est un tantinet générique. Quand on goûte à des sonorités plus travaillées et plus intéressantes, on a plus le goût de revenir à de vieux sons déjà surutilisés. D’adhérer de manière plus intègre à une esthétique dominante serait une bonne manière de minimiser ce type d’incohérences. Ce n’est probablement pas impossible de faire cohabiter les deux esthétiques, mais c’est certainement risqué. Je ne dis pas que l’esthétique rétro est à éviter, mais bien qu’elle doit être maîtrisée davantage avant de pouvoir se l’approprier artistiquement sans accrocs.

Néanmoins, la composition est à la hauteur de son dernier album, parsemé de progressions intéressantes et de belles mélodies accrocheuses. La production est aussi beaucoup mieux exécutée que dans Le Quatrième, qui était fait maison. Ce dernier était aussi près de deux fois plus court qu’Hochelaga, qui est néanmoins sans longueurs et intéressant du début à la fin. Les sons rétro ainsi que le phrasé du chanteur sont efficaces en soi et bien dans le style quand il y a lieu. À l’opposé, les parties de la production et de la composition qui se veulent plus actuelles le sont tout aussi efficacement. On a dans l’album tout ce qu’on pourrait espérer d’un album de pop : des formes et des rythmes simples et efficaces, une variété bien modérée de styles, quelques vers d’oreilles assez tenaces, des paroles claires et au moins une fois le mot « Doppleganger » mentionné (prérequis intrinsèque en tout album réussi). On passe de Ratio, une pièce rock bien entraînante, à Tempérance, pièce plus calme qui tend plus vers la chanson ou la ballade. On termine avec Il tombe toute la nuit une neige étincelante sur Hochelaga-Maisonneuve, solo-épilogue bien hivernal à la guitare, et ce sans perdre de vue une seconde le fil conducteur flexible qui relie le tout ensemble.

Somme toute, l’album est assez bien réussi. Malgré que la clutch manque parfois d’huile dans les changements de vitesse stylistiques, ça ne brise pas vraiment la fluidité de l’album. Des 43 minutes qui composent l’album, aucune n’est redondante, aucune n’est ennuyante. C’est un bel album avec une belle balance de déhanchement et de hanchement (le contraire de déhanchement). Il ne lui reste plus qu’à définir s’il veut continuer d’explorer le passé ou converger vers l’avenir. Quant à moi, le plus dur sera de choisir, parce qu’il est déjà capable de faire les deux — individuellement.

Ma note: 7,5/10

Nicolet
Hochelaga
Chivi Chivi
43 minutes

https://nicoletmusique.bandcamp.com

Critique : EMAN X Vlooper – La joie

3 ans plus tard, Eman et Vlooper sont retournés en studio sans la gang de pichassons. Ils nous ont cuisiné une nouvelle galette intime et complexe d’une classe à part, mais est-ce que ça nous étonne?

Un duo, ça prend deux éléments. Pendant que l’un « tout ce qu’il fait dans la vie c’est bla-bla-bla » , l’autre pilote un vaisseau instrumental. Vlooper (RIP NRV loopa?) plonge tête première dans les influences de la vieille école. Échantillonnage de soul et de jazz sont mélangés, puis remélangés, à des solos de synthétiseurs G-Funk. Je n’en parlerai pas trop longtemps, mais la transition veloutée à la fin de La Plage me dresse le poil à chaque fois. On entend tout de même parfois la basse grasse du trap dans Coops ou durant la pièce titre. Les anciens sont respectés, mais ça ne veut pas dire que le rap s’est arrêté en 1996.

Les beats de Vlooper sont de haut niveau, pendant que le crayon d’Eman continue d’écrire une vie douce amère. La langue du MC est charcutée ou incisive pour exprimer un regard franc ou amusé sur les belles bêtises du quotidien. Parfois on l’entend comme père de famille avec un sourire fier:

« Bullet proof de street credit j’promène une poussette ».
La p’tite équipe

Le faux prophète apocalyptique peut s’exclamer aussi :

«J’ai vu la fin du monde dans un crack house Pointe-Saint-Charles
J’ai tellement souvent vu la fin du monde que c’t’affaire
À chaque rayon d’soleil qui perce moi j’ai l’goût d’prendre l’air»
La Plage

Les nombreuses voix d’une vie dense entre la rue, la scène et la famille.

La quantité de lignes marquantes de cet album est hallucinante, mais j’ai de l’affection pour cette petite pointe dirigée au rapjeu actuel dans Lundi:

«Shit money ain’t shit
Si t’es pas capable de dire aux autres c’que tu feel
Mon gars f*#k this Bi%$h
Money ain’t shit
L’intelligence émotionnelle c’est pas dans les livres mon gars».
Lundi

Un bon exemple que la maturité, ça ne rime pas avec plate. « Mononcle Emmanuel est back » et il est à l’aise dans cette game de jeunes.

Je l’annonce, à partir du 25 août, la joie est éternelle. Suffit de la mettre sur replay.

Ma note: 8,5/10

EMAN & VLOOPER
La Joie
Les disques 7e ciel
45 minutes

http://www.7iemeciel.ca/eman-x-vlooper/

Critique : Save Yours – Phoenix

Il y a des nouveaux venus sur la scène hip-hop québécoise et ils ne rentrent pas sur la pointe des pieds. Save Yours c’est le trio composé de Médéric Labrie-Corvec, Jean-Michel Deslippe et Roberto Viglioni qui prennent les alias 36 Farenheit, Mitch Donovan et Roby. Les jeunes hommes arrivent avec beaucoup d’énergie, des rimes intéressantes et beaucoup de personnalités.

Décidément, Save Yours est un héritier d’Alaclair Ensemble et l’on y retrouve beaucoup de clins d’œil au groupe de premier plan. On y trouve aussi des similitudes avec le groupe L’Amalgame. Le trio mélange franglais, vers rappés et couplets chantés avec beaucoup d’adresse pour un premier album. Phoenix ressemble beaucoup plus à une naissance réussie qu’une renaissance quelconque.

Dès Back Up, sur laquelle ils sont rejoints par Romy, on remarque la solidité du groupe qui nous rappe pas la même chose que tout le monde. Non, ils nous parlent d’enregistrement et de problématiques de musiciens :

«Hey no matter what you do, boy better save that
No matter what you do, boy better save that
Quand tu ball sur chaque track, boy better save that
Fais pas confiance à ton drive, boy fais toujours tes back up

J’aurais donc dû, j’aurais donc dû
Faire attention à mon drive, le patnais répond pu
J’aurais donc dû faire des backup
J’aurais donc dû faire des backup »
Back Up

Non seulement Roby se laisse aller à quelques vers ici et là sur Phoenix, mais il signe aussi les trames qui sont réussies. On peut parler de la mélodieuse Parapluie et l’efficace Dis One. Cette dernière est assez réussie sauf qu’à certains moments la troupe commence à se prendre pour KNLO en faisant le même genre d’inflexions vocales que le MC de Québec a perfectionné avec les années.

C’est le principal point qui fatigue sur Phoenix, les inspirations qui restent trop présentes dans leur livraison. C’est quand même très pardonnable parce que c’est un album de rap très réussi. Farenheit 36 et Mitch Donovan sont capables de s’adapter à des différents rythmes avec une aisance appréciable. On part de pièce avec beaucoup de puissance pour atterrir avec une Colomba très déposée et ça fonctionne.

Vraiment, c’est une belle découverte que ce Phœnix de Save Yours. C’est définitivement un groupe de rap qu’on continuera à suivre de près!

Ma note: 7,5/10

Save Yours
Phoenix
Indépendant
34 minutes

https://saveyours.bandcamp.com/releases

Critique : Catherine Leduc – Un bras de distance avec le soleil

Dans Urban Dictionnary (ben oui), on décrit l’expression anglophone « slow burn » comme étant « une attirance pour quelqu’un qui n’est pas instantanée, mais se développe avec le temps » ou, « le processus de se sentir attiré par quelqu’un sur une longue période de temps. » Moi, mon slowburn de l’été, c’est le plus récent album de Catherine Leduc, intitulé Un bras de distance avec le soleil, un foutu bel album contemplatif, poétique, un brin « druggy », teinté de rock psychédélique, avec un son seventies loin d’être nostalgique. Avec cet album, les yeux rêveurs, Leduc regarde droit vers le futur.

J’avais pourtant essayé de le digérer en quelques jours, en quelques semaines. Je l’ai étrenné longtemps, dans de longues marches dans Montréal, mais on dirait que cet album, je voulais le garder pour moi. Pas qu’il est indigeste, bien au contraire. Il est touffu, généreux, dense, ces 9 chansons contenant autant de petites merveilles entre prog, folk aux tendances acides, et rock de seventies. Ça se situe entre la dream-pop de Beach House, la pop/rock glauque et sombre de Timber Timbre et du dernier Jimmy Hunt. On est loin des ritournelles que l’on connaissait de son premier duo Tricot Machine, disons.

Puis, après l’avoir compris et contenu dans mes oreilles une bonne partie de l’été, je pouvais enfin le partager. Ma première brulure, ça a été avec la magistrale Tes sommets sont mes montagnes avec sa montée lente. L’artiste nous chante:

« Ma peau pâle réclame l’ombre
La tienne ou celle d’un autre
Je suis ton creux de vague
Tes sommets sont mes montagnes »
Tes sommets sont mes montagnes

Elle nous le livre avec la voix confidente que l’on lui connait, avec des effets psychédéliques en plus.

« Ton point de vue
Spectaculaire
Il me tente
Mais je pense que j’aurais le vertige
Je sais que j’aurais le vertige »
Tes sommets sont mes montagnes

Vers qu’elle chante à l’infini jusqu’à la fin de la pièce. Tout ça en un 8 minutes de pur bonheur, entremêlant guitare, claviers, dans un mood très relaxe. Je vous mets au défi de ne pas être enivré par cette pièce. Moi, à chaque fois, je tombe dans la lune et je me perds. C’est fou.

Il y en a bien sûr plein d’autres qui brûlent lentement, comme Good Eye, qui ouvre l’album de belle façon, les chansons Anticosti, La fin ou le début, et Le temps séparé. C’est le genre d’album qu’il faut écouter de bout à l’autre pour en comprendre les nuances, les détours et toute sa topographie. La seule chose qu’on pourrait lui reprocher est le petit manque de diversité et de rythme, qui pourrait rendre l’auditeur peu patient ennuyé rapidement.

Au final, le duo formé de Leduc et de son partenaire des débuts, Matthieu Beaumont, manie les arrangements et la réalisation en partageant la même vision, même équipe qui nous avait donné son premier solo, Rookie, il y 3 ans. Synthétiseurs aux sonorités originales, basses bien présentes, guitares tantôt vaporeuses tantôt distordues, on sent que le couple a travaillé les différents arrangements de façon rigoureuse afin d’amalgamer une palette de sons les plus riches et inusités que possibles.

On écoute Un bras de distance avec le soleil avec la volonté d’entendre la suite rapidement. C’est si bon que ça — et pas dans trois ans, s’il vous plaît! Et en attendant, on souhaite que sa vision puisse faire des petits dans le paysage musical québecois.

Ma note: 8/10

Catherine Leduc
Un bras de distance avec le soleil
Grosse Boîte
39 minutes

http://catherineleduc.ca/

Critique : Alpha Toshineza – Jazz Inuit

Alpha Toshineza est un rappeur francophone qui habite Winnipeg au Manitoba. Comme beaucoup de gens d’origine congolaise, Toshineza s’est retrouvé en Europe. Il a grandi au Luxembourg et rappe depuis les années 90. Installé au Canada depuis 2014, il a créé sa propre maison de disque, Jazz Inuit qui est aussi le nom de cet album paru à la toute fin de 2016.

Que dire de ce Jazz Inuit? Il a surtout d’Inuit le nom, on n’y retrouve pas de liens avec les communautés du Nord Canadien. Mais entre peuples opprimés, les liens sont faciles à tirer. Alpha Toshineza laisse tomber un album qui oscille entre rap « old school » et des productions plus modernes. Sa verve est organique et ses constructions d’images sont généralement bien tissées.

Yakuza est un exemple de ces trames qui nous rappelle les années 90. C’est un smooth jazz sur lequel Alpha Toshineza vogue avec une rapidité qui coule naturellement dans l’oreille. Ne laisse pas tomber ce rêve rappelle plutôt des productions à la Kanye West qui échantillonne de vieux tubes. En l’occurrence, c’est We’re Almost There de Michael Jackson. I Don’t Know fait de la place à Selci qui chante sur le refrain alors que Toshineza nous envoie des mots avec une bonne cadence.

Jazz Inuit n’est pas parfait par contre. Parfois, les images ou les propos manquent de nuances. Visionnaire, par exemple, se retrouve dans une situation paradoxale parce qu’il appelle les visionnaires de partout, se plaçant au-devant de tout ça. Pourtant, tout ça est couché sur, et de loin, la production la moins intéressante de l’album. C’est une trame simple qui peine à se distancier des trames entendues cent fois pendant les années 90. De plus, il y a un certain côté adorateur du Christ qui tombe à plat. À se retourner toujours vers la figure christique, il fait tourner en rond son propos. Alpha Toshineza esquisse parfois des images qui se font court-circuiter par un dévoilement trop direct de son propos.

Malgré ces quelques écueils, Alpha Toshineza offre un Jazz Inuit qui tient la route et qui nous fait découvrir un talent francophone du Manitoba. Il faut les célébrer, ils ne sont pas nombreux. Est-ce que Toshineza collaborera avec Shawn Jobin? Ce serait bien que les rappeurs de l’Ouest canadien se serrent les coudes. On est content aussi de voir qu’il semble y avoir une faune active et en plein essor.

Ma note: 6,5/10

Alpha Toshineza
Jazz Inuit
Jazz Inuit
39 minutes

https://alphatoshineza.bandcamp.com/album/jazz-inuit-lp