Folk Archives - Page 4 sur 50 - Le Canal Auditif

Critique : Mon Doux Saigneur – Mon Doux Saigneur

Mon Doux Saigneur lance son premier album qui était très attendu dans l’industrie musicale. Depuis ses premières sorties indépendantes sur Bandcamp, Emerik St-Cyr Labbé séduit les mélomanes qui évoluent pour les médias, les autres artistes et ceux qui gravitent autour du Quai des Brumes. Il faut dire que le jeune homme est un parolier et un compositeur doué. Est-ce que ça se transmet sur son premier album en bonne et due forme?

Oui, totalement. Mon Doux Saigneur arrive avec un folk légèrement crasse qui compte à la fois sur des structures de chansons intelligentes et différentes de ce qui se fait ainsi que des textes qui capturent la poésie des situations quotidiennes. Avec ce premier album, le finaliste des Francouvertes en 2016 prouve que la foi qui avait été placée en lui en valait le coup. Le buzz n’est pas artificiel.

« J’ai jamais dit que j’étais lucide
J’ai jamais dit que j’étais sauvage
J’ai jamais dit que j’étais sénile
J’ai jamais dit que j’étais un mirage
J’ai jamais dit que j’allais sauver le monde
J’ai jamais dit que j’allais pas sauver le monde
J’ai jamais dit que j’allais sauver le monde
J’ai jamais dit que j’allais pas sauver ton monde»
Le Courant

Le Courant ouvre l’album homonyme et nous percute par sa progression qui chante du tout au tout en plein milieu. Oubliez les refrains faciles, Mon Doux Saigneur tisse des toiles poétiques avec ses mots qui évite les terrains convenus. Déjà, Primitif nous indiquait qu’on pouvait s’attendre à des chansons de qualités et ça ne se dément pas sur ce premier album. Ne pensez pas pour autant qu’il reste emprisonné dans ses sonorités folk, Poff poff rentre au poste avec un rock contagieux et entraînant.

Pour la plupart, les chansons qui se retrouvent sur l’album sont des compositions qu’on a peu entendues avant. Il y a cependant une exception, Ici-bas, une chanson qu’il traîne avec lui depuis un bon bout de temps. Par contre, sa version ici est délicieuse, ralentie et rendue plus lourde. Une chanson qui parle de la grève de 2012 (des étudiants québécois) qui a marqué une génération au fer rouge. Une génération qui a compris que l’établissement n’était pas là pour lui faciliter la vie ou encore se pencher sur ses préoccupations.

« Envoyez la boucane
Envoyez les bombes
On trouvera ben une façon de se rendre
Envoyez les gros pits
Avec les répercussions
On s’agitera dans la ville jusqu’au dernier son»
Ici-bas

Musicalement, on reconnaît une filiation avec ce que propose Bernard Adamus, mais aussi un Philippe B pour les pièces plus tranquilles. Dans les textes, ça donne parfois l’impression de la folie des textes des chansons de Robert Charlebois souvent signé par Mouffe. Bref, c’est du gros stock.

C’est un premier album tout à fait réussi pour Émerik St-Cyr Labbé qui est entourée de solides musiciens: David Marchand (Eliza, Zouz), Étienne Dupré (Caltâr-Bateau, Jesse Mac Cormack), Mandela Coupal-Dalgleish, Eliott Durocher (Caltâr-Bateau) et les deux réalisateurs Tonio Morin Vargas (Bernard Adamus) et JB Pinard (Pandacide, Fire/Works). Une sortie attendue qui ne décevra pas les mélomanes.

Ma note: 8/10

Mon Doux Saigneur
Mon Doux Saigneur
Grosse Boîte
39 minutes

Site web

Critique : Catherine Leduc – Un bras de distance avec le soleil

Dans Urban Dictionnary (ben oui), on décrit l’expression anglophone « slow burn » comme étant « une attirance pour quelqu’un qui n’est pas instantanée, mais se développe avec le temps » ou, « le processus de se sentir attiré par quelqu’un sur une longue période de temps. » Moi, mon slowburn de l’été, c’est le plus récent album de Catherine Leduc, intitulé Un bras de distance avec le soleil, un foutu bel album contemplatif, poétique, un brin « druggy », teinté de rock psychédélique, avec un son seventies loin d’être nostalgique. Avec cet album, les yeux rêveurs, Leduc regarde droit vers le futur.

J’avais pourtant essayé de le digérer en quelques jours, en quelques semaines. Je l’ai étrenné longtemps, dans de longues marches dans Montréal, mais on dirait que cet album, je voulais le garder pour moi. Pas qu’il est indigeste, bien au contraire. Il est touffu, généreux, dense, ces 9 chansons contenant autant de petites merveilles entre prog, folk aux tendances acides, et rock de seventies. Ça se situe entre la dream-pop de Beach House, la pop/rock glauque et sombre de Timber Timbre et du dernier Jimmy Hunt. On est loin des ritournelles que l’on connaissait de son premier duo Tricot Machine, disons.

Puis, après l’avoir compris et contenu dans mes oreilles une bonne partie de l’été, je pouvais enfin le partager. Ma première brulure, ça a été avec la magistrale Tes sommets sont mes montagnes avec sa montée lente. L’artiste nous chante:

« Ma peau pâle réclame l’ombre
La tienne ou celle d’un autre
Je suis ton creux de vague
Tes sommets sont mes montagnes »
Tes sommets sont mes montagnes

Elle nous le livre avec la voix confidente que l’on lui connait, avec des effets psychédéliques en plus.

« Ton point de vue
Spectaculaire
Il me tente
Mais je pense que j’aurais le vertige
Je sais que j’aurais le vertige »
Tes sommets sont mes montagnes

Vers qu’elle chante à l’infini jusqu’à la fin de la pièce. Tout ça en un 8 minutes de pur bonheur, entremêlant guitare, claviers, dans un mood très relaxe. Je vous mets au défi de ne pas être enivré par cette pièce. Moi, à chaque fois, je tombe dans la lune et je me perds. C’est fou.

Il y en a bien sûr plein d’autres qui brûlent lentement, comme Good Eye, qui ouvre l’album de belle façon, les chansons Anticosti, La fin ou le début, et Le temps séparé. C’est le genre d’album qu’il faut écouter de bout à l’autre pour en comprendre les nuances, les détours et toute sa topographie. La seule chose qu’on pourrait lui reprocher est le petit manque de diversité et de rythme, qui pourrait rendre l’auditeur peu patient ennuyé rapidement.

Au final, le duo formé de Leduc et de son partenaire des débuts, Matthieu Beaumont, manie les arrangements et la réalisation en partageant la même vision, même équipe qui nous avait donné son premier solo, Rookie, il y 3 ans. Synthétiseurs aux sonorités originales, basses bien présentes, guitares tantôt vaporeuses tantôt distordues, on sent que le couple a travaillé les différents arrangements de façon rigoureuse afin d’amalgamer une palette de sons les plus riches et inusités que possibles.

On écoute Un bras de distance avec le soleil avec la volonté d’entendre la suite rapidement. C’est si bon que ça — et pas dans trois ans, s’il vous plaît! Et en attendant, on souhaite que sa vision puisse faire des petits dans le paysage musical québecois.

Ma note: 8/10

Catherine Leduc
Un bras de distance avec le soleil
Grosse Boîte
39 minutes

http://catherineleduc.ca/

Critique : Aliocha – Eleven Songs

Aliocha Schneider est à la fois un chanteur et comédien ayant joué dans des séries québécoises, dont Tactik et Les Jeunes Loups. La musique fait partie de ses passions depuis très longtemps. C’est en rencontrant Jean Leloup en 2012 que les choses vont changer. Audiogram le signe et après un EP paru en 2016, voici qu’il envoie son premier album intitulé Eleven Songs.

On remarque chez Aliocha rapidement un gros penchant pour la musique d’Elliott Smith. En fait, Eleven Songs est un peu un mélange de ça et de Don McLean qui chante le classique American Pie. C’est d’un côté un folk relativement mélancolique qui incorpore un peu d’éléments rock, mais d’un autre ce sont aussi des chansons aux constructions pop, accessibles qui ne quittent jamais les sentiers battus.

As Good As You donne une bonne idée de ce qui nous attend sur Eleven Songs. Aliocha sait fabriquer des mélodies efficaces qui flattent les oreilles. C’est enregistré avec beaucoup de soins et les arrangements sont très efficaces. La petite touche de claviers vintage habille les compositions à merveille, parfois un peu plus blues, The Start et Jamie comme preuve à l’appui. Sa voix s’y marie à merveille. Pour un si jeune homme, Aliocha possède l’âme profonde et ça transparaît dans son interprétation qui est toujours très juste.

Là où Eleven Songs laisse un peu sur sa faim, c’est sur le peu de risque des compositions. Tout est très formaté pour rentrer dans des standards bien établis. C’est bien fait certes, mais sans prise de risque, son folk reste un peu trop lisse. L’autre point où ça achoppe pour Aliocha, c’est dans l’immense place que prend Elliott Smith dans ses influences. On sent qu’il a de la difficulté à se détacher complètement des artistes qui l’ont marqué. Sarah est un bon exemple de ces sonorités reconnaissables.

Malgré ces quelques petits écueils, Eleven Songs est un album qui coule naturellement et qui s’écoute bien. Ses mélodies sont convaincantes et la qualité des pièces est non négligeable. Pour un premier album, Aliocha démontre beaucoup de maturité.

Ma note: 6,5/10

Aliocha
Eleven Songs
Audiogram
34 minutes

https://www.audiogram.com/fr/artiste/aliocha

Critique : Chuck Johnson – Balsams

La musique dite « ambiante » est souvent conçue à partir d’instruments électroniques (claviers, séquenceurs, etc.), sauf à quelques rares exceptions. Le compositeur et musicien folk, Chuck Johnson, résidant de la ville d’Oakland en Californie, fait partie de ces « anormalités ». La plupart de ses créations, disques ou trames sonores de films, sont créées à partir d’une simple guitare, électrique ou acoustique, ou encore avec son instrument de prédilection : la « slide-guitar ».

En 2013, l’artiste a fait paraître le très folk-bleusy Crows In The Basilica et en 2015, sa suite logique, intitulée Blood Moon Boulder, était révélée. Au début du mois de juin dernier, Johnson récidivait avec une nouvelle création intitulée Balsams qui voit l’artiste se distancier de ses deux premières productions afin d’épouser une certaine exploration cosmique. Dès les premières auditions, les connaisseurs de Brian Eno reconnaîtront la patte de l’icône de la musique ambiante. Les références à l’album Appollo (Atmospheres & Soundtracks) – disque paru en 1982 – sur lequel a participé le révéré Daniel Lanois, sont assez manifestes, sans que ce soit dérangeant.

Johnson réussit à transporter l’auditeur dans une zone vaporeuse en l’escortant dans un lieu calme, situé parfaitement entre la voûte céleste et les routes poussiéreuses du désert du Nevada; un disque aussi terre à terre que dans les vapes. Avec un simple clavier positionné à l’arrière-scène et de multiples couches de « slide-guitar », Johnson nous convie à un voyage contemplatif aussi moderne qu’anachronique; un pied dans l’ici et maintenant et l’autre dans un univers immatériel qui apaise.

Évidemment, comme toute production issue de ce genre musical, la culture du « single » et de l’extrait prometteur est inexistante. Pour bien apprécier ce Balsams, il faut prendre le temps, il faut même l’arrêter (plus d’une fois si possible) afin de bien s’immerger dans ce périple éthéré. De l’introduction de la pièce Calamus, évoquant un orgue d’église, au country vaporeux de morceaux comme Riga Black et Labrodirate Eye, en passant par l’émouvante Balm Of Gilead, vous aurez dans les oreilles l’un des meilleurs albums de musique ambiante de l’année, sinon le meilleur.

En ces temps incertains, où l’hyperactivité cérébrale et le narcissisme atteignent de nouveaux sommets, la musique de Johnson survient comme un baume lénifiant qui soumet obligatoirement l’auditeur à une pause contemplative… et il y a beaucoup de mes semblables qui en auraient grandement besoin. Vous êtes en vacances ? Vous n’en pouvez plus de jouer le rôle de « la poule pas de tête » ? Balsams est la potion sonore tout indiquée pour recharger vos batteries.

Ma note: 8/10

Chuck Johnson
Balsams
Vin Du Select Qualitite
41 minutes

http://www.chuckjohnson.net/

Critique : Jeff Tweedy – Together At Last

Semble-t-il qu’au cours des prochains mois, le meneur de Wilco, Jeff Tweedy, s’apprêterait à lancer quelques albums « unplugged », revisitant ainsi son vaste répertoire ? Que ce soit avec ce grand groupe qu’est Wilco ou dans les nombreux projets auxquels il a participé, les chansons de Tweedy prennent désormais une place importante dans l’histoire de la musique américaine.

En 2014, le père de famille s’était uni à son fils Spencer (batteur de formation) afin de nous présenter Sukirae; un disque en dent-de-scie qui comportait quand même son lot de bonnes chansons. L’année dernière, avec Wilco, Tweedy récidivait avec Schmilco; un disque correct où la plupart des pièces avaient été composées durant les sessions d’enregistrements de l’excellent Star Wars (2015). Voilà que le songwriter faisait paraître la semaine dernière Together At Last qui constitue un premier balayage de l’éloquente carrière du vétéran.

On retrouve donc Tweedy, seul avec sa guitare acoustique, parfois accompagné d’un harmonica, qui interprète certains de ses classiques avec toute l’authenticité et l’intégrité qu’on lui connaît. Tout est là, la magnifique voix chevrotante du bonhomme ainsi que son jeu de guitare rythmique précis. Cela dit, ce disque est destiné exclusivement aux purs et durs de Tweedy. Le mélomane qui voudrait découvrir l’œuvre de Wilco au travers cette création trouvera probablement le temps long. Même si le vétéran est un compositeur et parolier de haut niveau, sans les arrangements inventifs de son groupe, ces chansons pourraient paraître élémentaires aux oreilles du mélomane, néophyte de la formation américaine.

Néanmoins, d’entendre des merveilles comme, par exemple, Via Chicago ou Ashes Of An American Flag dans leurs plus simples appareils a permis à l’admirateur que je suis de redécouvrir l’indéniable talent d’auteur qui habite Tweedy. Comment résister à des perles comme : « I wonder why we listen to poets, when nobody gives a fuck. » (Ashes Of An American Flag), ou encore : « I dreamed about killing you again last night and it felt alright to me. » (Via Chicago) ? Tout ça, dans un enrobage totalement minimaliste. Ces chansons-là, même s’ils sont superbement bonifiés par la musique de Wilco, se tiennent toutes seules; une preuve irréfutable du talent du vétéran.

D’autres moments intéressants sont également à souligner. Je pense entre autres à la version de Muzzle Of Bees (chanson assez complexe du répertoire de Wilco) qui a été bien retravaillée pour l’occasion et à I Am Trying To Break Your Heart, tirée de l’album Yankee Hotel Foxtrot (2002), qui est également une réussite. Un seul bémol pour I’m Always In Love dont la version révélée sur l’album Summerteeth est nettement plus pertinente.

Essentiel, ce Together At Last ? Pas du tout. Et pour être bien honnête avec vous, on aurait très bien pu s’en passer, mais le fan fini de Wilco (et de l’oeuvre de Tweedy) prendra son pied à l’écoute des petites perles de ce grand auteur-compositeur-interprète états-unien. Un album à écouter un dimanche après-midi contemplatif, un brin nostalgique, avec une petite frette entre les mains.

Ma note: 6,5/10

Jeff Tweedy
Together At Last
dBPM Records
38 minutes

http://wilcoworld.net/