Folk Archives - Page 3 sur 45 - Le Canal Auditif

Critique : Laura Marling – Semper Femina

La Britannique Laura Marling a une vieille âme. La tonalité de sa voix, la qualité de ses textes, son folk rock référentiel, tout son art vibre comme celui d’une artiste d’âge mûr. Et pourtant, elle n’est âgée que de 26 ans. Et c’est ce qui impressionne le plus chez elle : cette jeunesse qui s’imbrique parfaitement à une indéniable maturité artistique.

J’ai connu Marling grâce au sublime Once I Was An Eagle; disque évoquant autant le jeu de guitare de Jimmy Page (Led Zeppelin) que les ambiances feutrées de Joni Mitchell. En 2015, l’auteure-compositrice-interprète délaissait les sonorités acoustiques pour emprunter un chemin plus rock. Short Movie, enregistré à Los Angeles, portait clairement les stigmates de PJ Harvey. Une autre réussite au compteur déjà garni de Marling.

La semaine dernière paraissait Semper Femina. Réalisé par Blake Mills (Conor Oberst, Weezer, Cass McCombs, etc.), ce nouvel album de Marling marque un retour aux sources qui est en parfaite concordance avec le fait que le disque ait été colligé à Londres. L’Anglaise replonge dans son folk habituel tout en conservant l’aura rock du précédent effort. Une création équilibrée, posée et probablement l’un de ses meilleurs disques, si ce n’est pas son plus achevé.

Pour vous situer, ce Semper Femina alterne entre un folk rock « dylanesque », très années 70, et des chansons mettant en lumière l’efficace « fingerpicking » de cette compétente technicienne. Les subtils arrangements de violons pullulent sans tomber dans une ostentation disgracieuse. On y entend même des ascendants orchestraux évoquant autant Nick Drake que la magnifique Nico; chanteuse mythique du Velvet Underground.

La voix paisible de Marling est donc postée à l’avant-plan dans le mix, sans que ce soit désagréable comme chez certaines productions québécoises datées. Honnêtement, c’est probablement l’un des plus beaux mix qu’il m’ait été donné d’entendre depuis que je rédige des textes pour le compte du Canal Auditif. Combiné aux quelques guitares électriques saupoudrées, çà et là, et à un jeu de basse bluesy, cette nouvelle création est un impératif pour tout amateur de folk qui se respecte.

Toutes ces instrumentations organiques imposent une solennité aux chansons de Marling. Ça pourrait même paraître glacial aux oreilles de certains mélomanes, mais au fil des écoutes, de nombreux trésors sonores font délicatement leur apparition. Il se dégage de cet album une sensualité qui déstabilise et séduit en même temps.

Si vous y mettez le temps, vous apprécierez d’un bout à l’autre ce Semper Femina. Parmi mes moments préférés? L’intervention des cordes frémissantes au beau milieu de Soothing, la très Nick Drake titrée The Valley, la mélancolique Don’t Pass Me By, les dépouillés Wild Once et Nouel ainsi que la valse folk rock Nothing Not Nearly.

Laura Marling épure son art, va à l’essentiel et prend de plus en plus d’assurance. Normalement, à cet âge, et après autant d’albums, on devrait assister à un déficit créatif. C’est tout le contraire qui se passe. D’ici quelques années, elle sera probablement considérée comme un monument de la musique folk britannique. Un disque ravissant.

Ma note: 8/10

Laura Marling
Semper Femina
Indépendant
42 minutes

https://www.lauramarling.com/

Critique : Beyries – Landing

Amélie Beyries lançait la semaine passée son premier album. La jeune femme le fait avec la trentaine bien entamée. C’est surprenant de voir une artiste se lancer ainsi dans un âge où la raison devrait normalement te retenir. Mais Beyries en a suffisamment vu et vécu pour comprendre que la vie ne te laissera pas toujours le temps de faire ce que tu veux quand tu le veux. Un événement est venu tout chambouler en 2008, alors qu’elle était âgée de 29 ans. Un cancer du sein. Une cochonnerie. Il n’y a pas d’âge pour avoir un cancer, mais 29 ans, c’est jeune en torpinouche. C’est à ce moment, qu’elle s’est mise à la composition.

Landing est un album surprenant. Ça aurait pu être très conventionnel, mais Beyries évite tous les pièges qui étaient cachés sur le chemin de ce premier record. Landing nous offre un folk pop mélodieux et souvent magnifique. La voix de la jeune femme est à la fois attendrissante, émouvante et en contrôle du début à la fin de la galette.

Quand je dis que ça aurait pu être conventionnel, c’est qu’elle nous joue souvent des tours. Alone qui ouvre la marche commence avec une mélodie assez simple, une guitare et quelques notes de piano. Si c’était resté à ce niveau, la pièce serait passée dans le beurre. Tout le génie de Beyries réside là. Tranquillement, la pièce amasse de la force et les instruments se greffent à la trame. Puis, elle nous envoie un « The sky turns to grey in a minute » avec un peu de réverbération et paf! On tombe dans une envolée magnifique et touchante. Mission accomplie.

Beyries nous démontre sa force d’écriture et de composition avec Soldier, pièce phare de Landing. Son refrain fait penser à Elton John avec ses inflexions de voix si particulière. Amélie Beyries nous chante ça en anglais du début à la fin, mais question de s’éviter les : « en français s’il-vous plaît », elle nous offre l’émouvante J’aurai cent ans. Louis-Jean Cormier y prête main-forte, avec toute l’intelligence musicale et le talent qu’on lui connaît. Les paroles sont signées par l’acteur Maxime Le Flaguais.

On reconnaît beaucoup de similitudes entre ce que Beyries propose et la pop adulte contemporaine des années 70-80. Wondering avec sa partition de piano qui est au centre de la composition, les sonorités de guitares électriques et les percussions à la fois sages et bien exécutées, nous ramène à cette époque. N’allez pas penser que ça sonne dépassé pour autant. Par contre, il est vrai que les textes de Beyries sont relativement simples. On ne se perd pas en poésie. On reste ancré dans un réalisme très clair et limpide.

Amélie Beyries fait bien ça pour un premier album. Elle nous offre une collection de chansons qui sont à la fois touchantes, hyper mélodieuses et assez fédératrices sans non plus tomber dans le fade et beige. Elle en a vécu des choses la jeune femme et nous les livre avec authenticité et contrôle. Elle nous livre plutôt un Landing qui transpire la force de caractère. Comme elle le dit si bien :

«I’m a lady in a mister
Followed my heart and my nature
I couldn’t go further
Cause my name is not Robert

I’m a warrior.»

– The Pursuit of Happiness

Ma note: 7,5/10

Beyries
Landing
Bonsound
36 minutes

https://www.beyriesmusic.com/

Critique : Leif Vollebekk – Twin Solitude

Je ne sais pas si le nom du nouvel album de Vollebekk vient de son observation de la faune montréalaise séparée par la Main. Je ne sais pas non plus (même si je m’en doute) qu’il a adopté le titre pour parler du précipice qui se creuse entre deux cœurs quand la lune ne brille plus et quand la noirceur a pris la place de la lumière dans une chaumière. Une chose est sure avec Vollebekk, ce gars peut te rendre jaloux. Celui que ta blonde (ou ton chum, ne sait-on jamais…) rencontre et que tu te dis : il est beau, il chante bien pis en plus, je suis sûr qu’il sent bon. C’est le type parfait avec de l’âme, qui ne fait même pas semblant d’être un autre.

Twin Solitude est le troisième record de cet expatrié d’Ottawa venu s’installer dans la scène musicale foisonnante de Montréal. North Americana, son précédent, était efficace, bien composé, mais donnait un peu trop l’impression de vouloir ressembler à Ryan Adams. Aujourd’hui, avec Twin Solitude, Vollebekk ne ressemble à personne. Il s’élève de la mêlée et se classe parmi l’élite du folk contemporain de ce monde.

On y retrouve encore les influences de Bob Dylan et Neil Young, mais elles s’incorporent dans un nouveau mélange coloré d’une soul poignante. Penchons-nous d’abord sur le sublime simple Elegy paru dans les dernières semaines. Vollebekk y va d’une voix aussi dynamique que mélodieuse sur une base de piano, basse et batterie simple. L’air est efficace et intoxicant. Une chanson qui traite d’un ancien amour décédé avec toute la fougue et la joie de la jeunesse autant que la maturité de l’homme qui en a vu d’autres.

Heart’s on fire ‘n’ so is the page
Everybody round here’s telling me to act my age – I’m trying .
Things are only revealed in the life that is given oh
To be free from the body when all else is forgiven.
Rain outside’s blowing in the curtains nothing is revealed but nothing is for certain.
As I recall you was drinking from the sanctuary wine.
Well don’t worry baby, we’ll find all of our lost time.
— Elegy

Les chansons poignantes sont reines sur Twin Solitude. Vancouver Time qui ouvre l’album est empreint d’une certaine nostalgie. All Night Sedans est douce sans bon sens. Michigan prend une approche à la guitare alors qu’East of Eden ressort la guitare électrique. Cette dernière est particulièrement belle et évoque les routes trop longues et trop plates. L’album se termine sur la magnifique Rest, où Vollebekk couche sa voix sur une trame construite avec une harpe et ce que je suspecte être un mélange de haut bois et de saxophone, mais c’est vraiment incertain. Une chose est sure, c’est très beau.

En conclusion, c’est un excellent album. Le genre de record qui te redonne foi en l’humanité. Une galette qui te fait vivre des émotions. Leif Vollebekk ne se trompe pas sur Twin Solitude et te donne envie de réparer des pots cassés, de te coller doucement à un autre être humain dans le froid de février pour te rappeler qu’on a tous un petit cœur qui bat. C’est à ton tour de te faire plaisir. Écoute Leif te chanter de belles ritournelles et profite de ces moments de douceur.

Ma note: 8/10

Leif Vollebekk
Twin Solitude
Secret City Records
51 minutes

http://www.leifvollebekk.com/

Critique : Tim Darcy – Saturday Night

Principalement connu pour son rôle de chanteur et guitariste du groupe post-punk Ought, Tim Darcy ne cesse de multiplier les projets parallèles depuis quelque temps. Après sa collaboration avec Charlotte Cornfield et un album franchement bizarroïde avec l’improvisatrice sonore Andrea-Jane Cornell, le voici qui arrive avec un premier disque solo, Saturday Night, aux accents folk-rock et americana.

La voix de Darcy, avec son côté un peu désinvolte à la David Byrne, est bien sûr un des principaux éléments caractéristiques du rock fiévreux et engagé d’Ought. Mais elle s’exprime ici avec un peu plus de liberté, explorant des contrées que le chanteur d’origine américaine, mais Montréalais d’adoption ne pourrait pas se permettre avec son groupe. On le découvre en folk-garage sur la chanson Tall Glass of Water, en country sur Joan Pt 1, 2 et même en crooner sur Still Waking Up, sans oublier son versant sombre sur la balade mystérieuse What’d You Released?

Les pièces de Saturday Night ont été enregistrées sur une période de six mois qui a coïncidé avec les séances de Sun Coming Down, le deuxième album d’Ought sorti en 2015. Musicalement, les deux projets s’abreuvent à des influences différentes, même si l’on reconnaît les guitares dissonantes et la pulsation lourde d’Ought sur la pièce-titre. Le plus grand contraste réside dans le ton, moins pessimiste ici, ce qui donne des rythmiques plus légères, presque dansantes. Le son est volontairement sale, granuleux, et semble sorti d’une autre époque. On pense au Velvet Underground pour le folk lo-fi et à Syd Barrett pour l’esthétique brouillonne…

La poésie de Darcy, elle, demeure énigmatique. Sur Tall Glass of Water, il se fait philosophe en interrogeant l’auditeur :

« If at the end of the river
There is more river
Would you dare to swim again?
– Tall Glass of Water »

Puis, il y répond par l’affirmative. Plusieurs des textes de l’album semblent d’ailleurs traversés par cette thématique de l’eau et d’un courant intérieur qui coulerait en nous, sur lequel nous n’avons pas toujours de prise. Le ton est plus personnel que chez Ought, moins engagé.

S’il faut en croire le communiqué de presse accompagnant la sortie de l’album, les chansons de Saturday Night ont été écrites sur plusieurs années et il aura presque fallu convaincre Darcy de la pertinence de les enregistrer. Il en résulte parfois certaines ruptures de style entre les chansons plus abrasives, comme l’instrumentale First Final Days, et les balades acoustiques à la Found My Limit. Choix conscient ou non, les titres accrocheurs se retrouvent en début de disque, alors que la face B est plus expérimentale, avec pour fil conducteur une ambiance intimiste.

Si les amateurs d’Ought n’avaient pas à être convaincus du talent de Darcy, on en découvre ici toute l’étendue, avec une force et une maturité étonnante pour un auteur-compositeur de cet âge. Saturday Night se révèle être un album intemporel qui réussit à faire le pont entre la poésie romantique d’un Morrissey et les guitares rutilantes des Strokes. Une des plus belles propositions en ce début d’année…

Ma note: 8/10

Tim Darcy
Saturday Night
Jagjaguwar
36 minutes

https://www.facebook.com/timdarcymusic/

Critique : Ludovic Alarie – L’appartement

Je vais commencer cette critique comme ça : la pièce Comme un rêve est un délice. UN DÉLICE!

Maintenant, qu’en est-il de la globalité de L’appartement de Ludovic Alarie, deuxième album solo pour ce jeune auteur-compositeur-interprète de grand talent? Je dirais qu’il s’agit d’un album honnête, doux, romantique, maladroit juste assez pour sonner authentique, agréable. Mais il manque un oumpf, on passe à travers les pièces sans relever la tête d’une autre tâche. Pourtant, la démarche est remarquable : enregistrer un album avec des pièces peu pratiquées, en une seule prise, pour rester le plus près du brut, du vrai. L’appartement ne sonne pas improvisé, peut-être un brin inachevé, mais dans ce qu’il y a de beau là-dedans.

Avec L’appartement, Ludovic Alarie laisse encore une fois une grande place à la guitare et sa voix éthérée, presque monocorde. Adèle Trottier-Rivard (choriste pour Louis-Jean Cormier, entre autres) brille sur la majorité des pièces, sa voix réconfortante soutenant celle d’Alarie. On espère d’ailleurs entendre un jour un album solo de la chanteuse. Sur la pièce Dernière danse, les voix d’Alarie et de Trottier-Rivard se marient en une jolie harmonie.

Revenons à la pièce qui sort du lot : Comme un rêve. Procédés simples ici de répétition, « J’ai tant voulu être avec toi/Comme un rêve/Je me souviens de toi », qu’on chante une dizaine de fois comme un mantra, avec douceur et désir. C’est juste parfait. L’album prend ensuite un peu de tonus avec Voyageurs. Les paroles parlent d’amour et de ses difficultés : « Trop souvent/On a eu peur/De se perdre/Trop souvent/On a eu peur/De partir ensemble ».

« Je ne veux plus t’entendre/À travers mes mots/Ton nom/Est trop fort » ouvre Chanson pour Suzanne. Cette ligne témoigne des talents de paroliers de Ludovic Alarie, qui écrit aussi en anglais au sein de la formation The Loodies. Trois pièces entièrement musicales se trouvent sur l’album, Transition 1 et Transition 2 et la très jolie et parfaitement nommée Berceuse, un solo pour guitare et bruit de circulation automobile impromptu, qui clôt les dix morceaux. Sur L’appartement, la musique (et la voix murmurée) sert de plat de résistance, les paroles comme un à côté bien réussi. Il faut dire qu’Alarie s’est bien entouré pour l’album l’enregistrement de l’album. Warren C. Spicer (qui signait la réalisation du premier album) et Matthew Woodley (Plants and Animals) ainsi que Mishka Stein (Patrick Watson) ont accepté le jeu. Le musicien joue d’ailleurs régulièrement avec Plants and Animals, un groupe pourtant bien loin de sa musique.

Bon disque de folk et de pop feutrée, L’appartement s’écoute à merveille en bruit de fond comme en écoute attentive. Manque juste un peu de sel.

Ma note: 7/10

Ludovic Alarie
L’appartement
Coyote Records
37 minutes

https://ludovicalarie.bandcamp.com/