Folk Archives - Page 3 sur 46 - Le Canal Auditif

Critique : Father John Misty – Pure Comedy

Voulez-vous savoir, c’est quoi le problème? Josh Tillman va vous le dire, en long et en large, et en plusieurs versions, parfois contradictoires. Après avoir sauté à pieds joints dans une vie de débauche comique avec Fear Fun et après avoir langoureusement embrassé les bouleversements du grand amour avec I Love You, Honeybear, Father John Misty n’embrasse plus que le dégoût du monde et le cynisme qui engloutit absolument tout. Un des rares éclats de joie qui restent dans sa musique provient de l’amusement que Tillman ressent à décevoir un certain type de fan, qui s’intéresse forcément à lui pour les mauvaises raisons, car les humains sont paresseux, sont de mauvais goûts, et ne veulent qu’un divertissement qui les rassure égoïstement dans leurs préjugés et leurs faiblesses.

Le tableau semble un peu lourd? Attendez, ça ne couvre qu’environ deux des chansons de l’album. Et le reste n’est pas plus joyeux.

La misanthropie n’est rien de nouveau pour Tillman. C’est la note dominante de son œuvre jusqu’à présent, en particulier de ses albums sous le nom de J. Tillman. En prenant le pseudonyme de Father John Misty, Tillman trouvait un équilibre captivant entre l’hédonisme et le désespoir, disant en gros : « Nous vivons dans une réalité détraquée, mais j’ai trouvé ce qui me fait du bien, alors allez tous chez le diable. » Pure Comedy se concentre sur les cinq derniers mots de cette phrase et les décline sous toutes sortes de formes.

Tillman imagine des scénarios dystopiques où l’humanité accepte avec bonheur d’être dénaturée si ça signifie que la peur et le stress sont apaisés. Il parle de l’omniprésence — et de l’insignifiance — des opinions en ligne. Et il y a Dieu et Jésus qui sont mentionnés un peu partout, les personnages qui gâchent tout, mais pourraient tout régler (il faut savoir que Tillman a grandi dans un environnement très religieux qu’il a fui dès qu’il l’a pu, et résolument le sujet le tracasse encore).

Bref, le fiel déversé coule dans toutes sortes de directions, parfois contradictoires, parfois sans queue ni tête, parfois aboutissant à des culs-de-sac. Fidèle à lui-même, toujours aussi lucide, malgré le manque d’enthousiasme, Father John aborde les faiblesses de ses nouvelles compositions de front dans l’interminable chanson Leaving LA, dix couplets de logorrhée sans refrain, pendant laquelle il reconnaît que c’est la chanson qui lui coûtera de nombreux fans. Il s’imagine un collégien, écoutant la pièce, se disant : « J’aimais bien ce gars, mais ce qu’il fait maintenant me donne envie de mourir. » Ça montre que rien n’échappe à son cynisme, mais ça montre aussi que l’autodérision corrosive l’emporte cette fois sur la composition.

Je n’ai jamais trouvé que la musique était ce qui était le plus intéressant de FJM, mais j’ai adoré à quel point son style musical convenait parfaitement à son personnage jusqu’ici. Sur Pure Comedy, la musique rappelle encore le rock pépère mélancolique des années 70 vivant dans l’ombre de l’album blanc des Beatles et de la musique de The Band, mais contrairement aux deux albums précédents, il y a ici un manque de variété, une mollesse envahissante généralisée, une uniformité dans les textures.

On ne peut pas nier le talent naturel de Tillman pour écrire des textes séduisants, et sa voix est encore belle à pleurer. Mais on a affaire ici à un album plutôt long — 13 chansons en 74 minutes — où rien de positif n’est exprimé sans être enveloppé au préalable dans le défaitisme, et où l’ensemble de la musique est généralement mou. Quand on y pense, c’est un peu un tour de force de faire un album aussi lourd dans un enrobage aussi léger. Mais ça n’en fait pas un album qu’on aimera revisiter à répétition.

Ma note: 6/10

Father John Misty
Pure Comedy
Sub Pop
74 minutes

www.fatherjohnmisty.com

Critique : Timber Timbre – Sincerely, Future Pollution

Un des aspects qui rend Timber Timbre si intéressant est le refus catégorique de faire du surplace. Alors que Creep On Creepin’ On était généralement assez noir et rythmé, Hot Dreams prenait déjà une approche un peu plus folk et majestueuse. Voici qu’avec Sincerely, Future Pollution le groupe incorpore des claviers des années 80 dans leur son. On pourrait croire qu’ils font pour être à la mode et pourtant, la formation les déforme et les utilisent avec intelligence et originalité. Il est impossible de se plaindre.

Grifting est sans doute le meilleur exemple du génie de Mathieu Charbonneau aux claviers. Il nous envoie des sonorités semi-funk, semi-motown passées à travers un filtre. C’est délicieux pour les oreilles. Encore plus lorsqu’on tombe dans un calme plat avec de longues notes vaporeuses pendant le refrain. La dichotomie entre les deux atmosphères est parfaite et tissée d’une main de maître. Sewer Blues, le premier extrait, nous plongeait déjà dans une atmosphère plus sombre qui se retrouve à quelques endroits sur Sincerely, Future Pollution. C’est une teinte qui colle à la peau à merveille à Timber Timbre. La voix de Taylor Kirk est faite sur mesure pour ce genre de situation. De plus, le refrain de la chanson est un peu plus léger et d’une efficacité hors pair. C’est même un peu sexy, cette trame-là, mais également dangereux. Comme Basic Instinct… mettons.

Dans les chansons plus atmosphériques de l’album, Velvet Gloves & Spit est particulièrement réussie. On y trouve une basse (jouée par Simon Trottier?) avec un son tout droit sorti d’une pièce de David Bowie, une batterie d’Olivier Fairfield, comme à son habitude simple, mais ô combien efficace. La chanson-titre pour sa part, nous offrent des sonorités bizarres. Timber Timbre sont les champions de l’atmosphère bizarre et le démontre avec éloquence. Skin Tone est un autre bon exemple. La chanson oscille entre les sonorités légères des cloches, des claviers funk, une basse hachurée et accrocheuse ainsi qu’un riff de guitare porteur. Une chanson instrumentale, à l’instar de Bleu Nuit.

Sincerely, Future Pollution réaffirme ce qu’on sait déjà, Timber Timbre, c’est des solides. Plus séquoias qu’épinettes noires, le groupe nous démontre son savoir-faire dans un album qui fait plaisir aux oreilles du début à la fin. On pourrait apposer sur leurs albums une petite étiquette : valeur sûre, que ça ne serait pas exagéré.

Ma note: 7,5/10

Timber Timbre
Sincerely, Future Pollution
41 minutes
Arts & Crafts

http://www.timbertimbre.com/

Critique : Mount Eerie – A Crow Looked at Me

Comment aborder un album comme A Crow Looked at Me? On peut difficilement le décrire comme un album, c’est plutôt le journal intime, en forme de chansons, d’un gars qui traverse le pire moment de sa vie.

Phil Elverum, alias Mount Eerie, alias le gars des Microphones, a été en couple avec la bédéiste, poète et musicienne Geneviève Castrée (née Geneviève Gosselin à Loretteville) pendant 13 ans, de 2003 à son décès d’un cancer du pancréas en juillet 2016. Le couple avait alors un enfant, une petite fille de 18 mois. A Crow Looked at Me présente les réflexions d’Elverum dans les mois, les semaines et littéralement les jours qui ont suivi cette bouleversante cassure dans sa vie.

Les aspects musicaux de l’album ressemblent aux automatismes d’un gars qui compose et enregistre compulsivement sa musique depuis 20 ans. Les vers sont mi-parlés, mi-chantés, sans mélodie nette, et les rares motifs ou répétitions proviennent des mots, ou semblent des réflexes qui reçoivent un minimum d’attention. La matière première ici est la douleur et le deuil, pas les notes et les rythmes.

Comment alors parler d’un tel album dans le contexte d’une critique d’album? Qui oserait donner une note à une telle chose? « Je donne un 9 sur 10 à ta douleur, Phil. » Ce serait d’une morbide indécence. Reste qu’A Crow Looked at Me a quelque chose d’un événement artistique majeur qui mérite qu’on en parle abondamment. Elverum a toujours été un habile poète en plus d’être un musicien difficile à cerner. C’est un peu le plus black métal des chanteurs indie folk, plongeant sans hésiter dans le pessimisme crasse et les thèmes morbides, mais ces tics du passé semblent soudainement minces et faux. Elverum l’annonce d’entrée de jeu, dans les premières secondes de l’album : « La mort est réelle. Quelqu’un est là, puis ne l’est plus. Ce n’est pas pour en faire des chansons ou de l’art. » La brisure est totale, mais Elverum n’a pas d’autres moyens de vivre avec qu’en en faisant des chansons.

Les textes sont bourrés d’observations et de descriptions de ce que vit Elverum, entrelacées d’une poésie très simple et très juste. On assiste au courage – ou au désespoir, c’est selon – qui pousse Elverum à tout raconter de ce qu’il ressent. Quiconque a vécu un deuil intense reconnaîtra la douleur, la recherche désespérée de signes et de continuité dans l’absence insensée d’un être cher, et l’horreur qui accompagne la réalisation que l’oubli et le temps gagneront un peu plus de terrain chaque jour.

Un avertissement, pour finir : A Crow Looked at Me vous fera pleurer et vous rendra mal à l’aise. C’est une expérience éprouvante et intime qui pourrait sembler de la torture pour certains. Oui, l’écoute s’apparente à ralentir en passant proche d’un accident de la route. Mais ce n’est pas juste bouleversant, c’est une création fascinante qui fait apprécier le fait d’être encore vivant, pour l’instant.

Il n’y aura pas de note pour cet album

Mount Eerie
A Crow Looked at Me
P.W. Elverum & Sun
42 minutes

http://www.pwelverumandsun.com/

Critique : The Blaze Velluto Collection – Weatherman

Blaze Velluto a accompagné plusieurs groupes sur scène, dont Call Me Poupée et Ponctuation. Cependant, dans la dernière année et demie, et peut-être plus, il travaille sur son propre projet. Il nous avait déjà livré un premier Ep intitulé Weatherman (demo). Voici que le reste nous arrive dans ce LP aux accents country, folk et rock. Tout ça se mélange dans un délicieux amalgame aux sonorités rétro.

Weatherman est un excellent premier album de Blaze Velluto sur lequel il livre des pièces pleines d’âme. Entre americana et psychédélisme, il présente une approche fermement ancrée dans le passé, mais aussi furieusement contemporaine. Le travail derrière la table de mixage de Guillaume Chiasson (Ponctuation, Jesuslesfilles, Solids) y est pour beaucoup. Le côté « crotté » des chansons, à la manière de Bernard Adamus vient bonifier ses riffs.

Mathilda nous lance en beauté avec sa mélodie intoxicante, ses doux chœurs et son riff country entrainant nous convainquent avec moins de deux minutes d’écoute. C’est le genre de chanson qui gagne le cœur immédiatement. Et ça continue en force avec Morning Dew qui donne l’impression d’être transporté dans un « Road Movie » ou qui nous donne l’envie d’être sur la route du Midwest américain avec le soleil qui plombe sur nos crânes pendant qu’on bat la route farouchement. Le duo vocal avec Kathleen Roy est tout simplement parfait. Elle n’est pas seule à prêter ses talents aux chansons de Blaze Velluto. Alexandre Beaulieu (Les indiens), Jean-Étienne Colin-Marcoux (De la Reine, Le Pantoum), Ken Fortrel et Poupée de Call Me Poupée sont tous à un moment ou un autre sur la galette. J’en passe plusieurs, mais une armée d’artistes a mis l’épaule à la roue pour aider Blaze Velluto à accoucher de ce Weatherman.

Certaines chansons sont surprenantes comme la psychédélique, rock et entrainante M. Coyote où sur un rythme intoxicant un chœur chante :

« M. Coyote habite dans les bois
il s’aventure à tout petit pas
un drôle de chemin pour venir à la fête
M. coyote s’en vient à la pêche »
— M. Coyote

Il y a quelque chose de beau dans l’approche collective qui n’est pas sans rappeler les Magnetic Zeros. La chanson-titre est tout aussi plaisante pour les oreilles, avec son approche colorée d’un peu de mélancolie.

« Heartache for the weatherman
Heartbreak for the weatherman
Rain drops on the weatherman
Bad weather for the weatherman »
— Weatherman

C’est un excellent premier album que nous envoie par la tête Blaze Velluto avec sa Collection. Ça s’écoute bien et ça donne envie d’être parti en road trip pendant des jours avec le soleil dans les yeux et le bonheur dans le cœur. On lève notre chapeau bien haut aussi à Guillaume Chiasson qui a fait un travail très solide sur la galette. Un artiste à découvrir.

Ma note: 7,5/10

The Blaze Velluto Collection
Weatherman
Indépendant
42 minutes

https://theblazevellutocollection.bandcamp.com/

Critique : Fink – Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1

Cela fait presque dix ans que Fin Greenwall a échangé les platines de DJ qui l’occupaient, pour une bonne vieille guitare acoustique, sur laquelle il composait déjà en secret depuis longtemps, et cela pour le meilleur. Depuis, le fondateur du trio Fink s’est imposé comme un songwriter de talent et quasi incontournable sur la scène folk. Avec des premiers albums présentant une musique acoustique lo-fi et minimale, pour aller ensuite vers des sonorités plus produites et pop, Fink a su en dix ans établir un son et une signature particulière que certains ont même souhaité s’accaparer (le monsieur a écrit pour Amy Winehouse, John Legend, Bonobo et Banks).

Fin Greenwall revient en mars 2017 avec un album qu’il définit comme un projet parallèle, publié sous le nom de Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1. La lecture du titre dévoile les intentions du musicien de partir en excursion dans un domaine particulier et trop galvaudé : le blues.

L’album s’ouvre sur Cold Feet, un premier morceau qui brouille les pistes et sert de manifeste au projet. Alors que l’on y retrouve le traitement classique de la voix chez Fink par « overdub », accompagné d’un chœur, les guitares sont plus rêches et rondes, en provenance directe de Chicago. Le morceau se déroule dans un murmure général qui le rapproche comme souvent de la musique ambient, preuve qu’il ne délaisse pas son savoir-faire même dans la recherche de nouvelles sonorités.

Les morceaux s’enchaînent bien, et le mélange entre les sonorités blues soutenues par un harmonica (Hard to see you happy) un chœur de gospel (Little Bump), la guitare slide (Boneyard), ou encore des effets de distorsion fonctionne tout à fait avec le style original de Fink. Toujours dans une forme de retenue, avec les lignes très minimales, une tessiture de voix qui n’est jamais dans l’effort ou la prouesse, Fink se glisse aisément dans les tonalités du blues américain des années 60.

Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1 est une tentative audacieuse, celle d’une expédition d’un musicien folk vers le domaine si farouche du blues. L’album nous évite l’embarras de tous ceux qui tentent de se renouveler avec des sonorités traditionnelles empruntées à un autre domaine que le sien (coucou le naufrage des Mumford and Sons dans leur dernier EP tourné vers la musique subsaharienne), et c’est bien remarquable!

Sans renier des traits et qualités de leur musique, Fin Greenwall et ses deux comparses nous offrent une parenthèse tournée vers l’Amérique en tourment. Ils ne s’oublient pas en route et démontrent la malléabilité des genres à l’époque d’une industrie musicale qui vous décrit par mots clés dans les moteurs de recherches.

Ma note: 7/10

Fink
Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1
R’COUP’D / Ninja Tune Records
41 minutes

https://www.finkworld.co.uk/