Folk Archives - Page 3 sur 49 - Le Canal Auditif

Critique : Tire le coyote – Désherbage

J’ai connu tous les débordements
Ceux qui vous arrachent les nerfs
Si on les compte en évitements
J’ai contourné cent fois la Terre
Pouvoirs de glace

C’est ainsi que s’entame Désherbage, le quatrième album de Tire le coyote, alias Benoit Pinette. Le Sherbrookois devenu résident de la ville de Québec avait très bien fait avec ses deux derniers albums qui avaient été unanimement célébrés par la critique : Mitan et Panorama. Pour Désherbage, Pinette s’est entourée de ses complices habituels, Shampoing (Benoit Villeneuve) à la guitare, Cédric Martel (Mauves) à la basse et Jean-Philippe Simard aux tambours. On y retrouve aussi Vincent Gagnon aux claviers et Simon Pedneault à la guitare.

Désherbage est un autre album réussi pour Tire le coyote qui continue à creuser le sillon entamé par ses deux albums précédents. Il poursuit certes dans la même veine, mais évite de se répéter. Il faut dire que la force principale de l’album réside dans ses textes poétiques, imagés et d’une beauté assez exceptionnelle. Pinette est un auteur doué, un forgeron des mots qui sait bien taper au bon endroit au bon moment.

On peut à ce sujet parler de sa sublime traduction/reprise de la chanson Video Games de Lana Del Rey qui soudainement incorpore Camus dans le mix. Son interprétation est parfaite, son texte délicieux à tous les égards et le résultat franchement convaincant.

Les chemins sont à faire jusqu’à ton cœur
Je viendrai sous les traits du défricheur
L’amour ne veut plus de tricheur
Chérie, as-tu vu
Le monde est absurde selon Camus
Mais tes pouvoirs me prouvent qu’il ne l’est plus
Le meilleur a devancé sa venue
La méfiance est portée disparue
Jeu vidéo

Benoit Pinette n’a pas peur de mettre à vif des blessures sans non plus tomber dans un pathos surfait. Comment te dire est un bel exemple du mélange de fragilité et de retenue dont il est capable. Ce sont les relations amoureuses qui tiennent le thème central des textes de Tire le coyote, mais toujours traité de façon alternative. Il réussit à contourner les pièges et proposer des approches originales comme sur Toit cathédrale qui grosso modo est un manifeste pour un peu plus de place pour respirer. Elle suit Tes bras comme des murailles qui est exactement le contraire. Celle-ci parle plutôt de réconfort et de compréhension.

On trouve quelques accents plus rock dans la musique de Tire Le Coyote sur Désherbage. À ce titre, la chanson-titre et Fifille sont deux très bons exemples qui font belle figure. Ou encore l’entraînante Les couleurs de notre équipe.

Encore une fois, Tire le coyote nous offre un album de qualité qui regorge de textes plus réussis les uns que les autres. Benoit Pinette possède une plume délicate, poétique et intéressante qui ne se cantonne pas dans les lieux communs. Il sort de l’ordinaire pour créer des images aussi limpides que touchantes. Désherbage est l’un des incontournables de la rentrée.

Ma note: 8/10

Tire le coyote
Désherbage
La Tribu
43 minutes

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Critique : Mon Doux Saigneur – Mon Doux Saigneur

Mon Doux Saigneur lance son premier album qui était très attendu dans l’industrie musicale. Depuis ses premières sorties indépendantes sur Bandcamp, Emerik St-Cyr Labbé séduit les mélomanes qui évoluent pour les médias, les autres artistes et ceux qui gravitent autour du Quai des Brumes. Il faut dire que le jeune homme est un parolier et un compositeur doué. Est-ce que ça se transmet sur son premier album en bonne et due forme?

Oui, totalement. Mon Doux Saigneur arrive avec un folk légèrement crasse qui compte à la fois sur des structures de chansons intelligentes et différentes de ce qui se fait ainsi que des textes qui capturent la poésie des situations quotidiennes. Avec ce premier album, le finaliste des Francouvertes en 2016 prouve que la foi qui avait été placée en lui en valait le coup. Le buzz n’est pas artificiel.

« J’ai jamais dit que j’étais lucide
J’ai jamais dit que j’étais sauvage
J’ai jamais dit que j’étais sénile
J’ai jamais dit que j’étais un mirage
J’ai jamais dit que j’allais sauver le monde
J’ai jamais dit que j’allais pas sauver le monde
J’ai jamais dit que j’allais sauver le monde
J’ai jamais dit que j’allais pas sauver ton monde»
Le Courant

Le Courant ouvre l’album homonyme et nous percute par sa progression qui chante du tout au tout en plein milieu. Oubliez les refrains faciles, Mon Doux Saigneur tisse des toiles poétiques avec ses mots qui évite les terrains convenus. Déjà, Primitif nous indiquait qu’on pouvait s’attendre à des chansons de qualités et ça ne se dément pas sur ce premier album. Ne pensez pas pour autant qu’il reste emprisonné dans ses sonorités folk, Poff poff rentre au poste avec un rock contagieux et entraînant.

Pour la plupart, les chansons qui se retrouvent sur l’album sont des compositions qu’on a peu entendues avant. Il y a cependant une exception, Ici-bas, une chanson qu’il traîne avec lui depuis un bon bout de temps. Par contre, sa version ici est délicieuse, ralentie et rendue plus lourde. Une chanson qui parle de la grève de 2012 (des étudiants québécois) qui a marqué une génération au fer rouge. Une génération qui a compris que l’établissement n’était pas là pour lui faciliter la vie ou encore se pencher sur ses préoccupations.

« Envoyez la boucane
Envoyez les bombes
On trouvera ben une façon de se rendre
Envoyez les gros pits
Avec les répercussions
On s’agitera dans la ville jusqu’au dernier son»
Ici-bas

Musicalement, on reconnaît une filiation avec ce que propose Bernard Adamus, mais aussi un Philippe B pour les pièces plus tranquilles. Dans les textes, ça donne parfois l’impression de la folie des textes des chansons de Robert Charlebois souvent signé par Mouffe. Bref, c’est du gros stock.

C’est un premier album tout à fait réussi pour Émerik St-Cyr Labbé qui est entourée de solides musiciens: David Marchand (Eliza, Zouz), Étienne Dupré (Caltâr-Bateau, Jesse Mac Cormack), Mandela Coupal-Dalgleish, Eliott Durocher (Caltâr-Bateau) et les deux réalisateurs Tonio Morin Vargas (Bernard Adamus) et JB Pinard (Pandacide, Fire/Works). Une sortie attendue qui ne décevra pas les mélomanes.

Ma note: 8/10

Mon Doux Saigneur
Mon Doux Saigneur
Grosse Boîte
39 minutes

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Critique : Catherine Leduc – Un bras de distance avec le soleil

Dans Urban Dictionnary (ben oui), on décrit l’expression anglophone « slow burn » comme étant « une attirance pour quelqu’un qui n’est pas instantanée, mais se développe avec le temps » ou, « le processus de se sentir attiré par quelqu’un sur une longue période de temps. » Moi, mon slowburn de l’été, c’est le plus récent album de Catherine Leduc, intitulé Un bras de distance avec le soleil, un foutu bel album contemplatif, poétique, un brin « druggy », teinté de rock psychédélique, avec un son seventies loin d’être nostalgique. Avec cet album, les yeux rêveurs, Leduc regarde droit vers le futur.

J’avais pourtant essayé de le digérer en quelques jours, en quelques semaines. Je l’ai étrenné longtemps, dans de longues marches dans Montréal, mais on dirait que cet album, je voulais le garder pour moi. Pas qu’il est indigeste, bien au contraire. Il est touffu, généreux, dense, ces 9 chansons contenant autant de petites merveilles entre prog, folk aux tendances acides, et rock de seventies. Ça se situe entre la dream-pop de Beach House, la pop/rock glauque et sombre de Timber Timbre et du dernier Jimmy Hunt. On est loin des ritournelles que l’on connaissait de son premier duo Tricot Machine, disons.

Puis, après l’avoir compris et contenu dans mes oreilles une bonne partie de l’été, je pouvais enfin le partager. Ma première brulure, ça a été avec la magistrale Tes sommets sont mes montagnes avec sa montée lente. L’artiste nous chante:

« Ma peau pâle réclame l’ombre
La tienne ou celle d’un autre
Je suis ton creux de vague
Tes sommets sont mes montagnes »
Tes sommets sont mes montagnes

Elle nous le livre avec la voix confidente que l’on lui connait, avec des effets psychédéliques en plus.

« Ton point de vue
Spectaculaire
Il me tente
Mais je pense que j’aurais le vertige
Je sais que j’aurais le vertige »
Tes sommets sont mes montagnes

Vers qu’elle chante à l’infini jusqu’à la fin de la pièce. Tout ça en un 8 minutes de pur bonheur, entremêlant guitare, claviers, dans un mood très relaxe. Je vous mets au défi de ne pas être enivré par cette pièce. Moi, à chaque fois, je tombe dans la lune et je me perds. C’est fou.

Il y en a bien sûr plein d’autres qui brûlent lentement, comme Good Eye, qui ouvre l’album de belle façon, les chansons Anticosti, La fin ou le début, et Le temps séparé. C’est le genre d’album qu’il faut écouter de bout à l’autre pour en comprendre les nuances, les détours et toute sa topographie. La seule chose qu’on pourrait lui reprocher est le petit manque de diversité et de rythme, qui pourrait rendre l’auditeur peu patient ennuyé rapidement.

Au final, le duo formé de Leduc et de son partenaire des débuts, Matthieu Beaumont, manie les arrangements et la réalisation en partageant la même vision, même équipe qui nous avait donné son premier solo, Rookie, il y 3 ans. Synthétiseurs aux sonorités originales, basses bien présentes, guitares tantôt vaporeuses tantôt distordues, on sent que le couple a travaillé les différents arrangements de façon rigoureuse afin d’amalgamer une palette de sons les plus riches et inusités que possibles.

On écoute Un bras de distance avec le soleil avec la volonté d’entendre la suite rapidement. C’est si bon que ça — et pas dans trois ans, s’il vous plaît! Et en attendant, on souhaite que sa vision puisse faire des petits dans le paysage musical québecois.

Ma note: 8/10

Catherine Leduc
Un bras de distance avec le soleil
Grosse Boîte
39 minutes

http://catherineleduc.ca/

Critique : Aliocha – Eleven Songs

Aliocha Schneider est à la fois un chanteur et comédien ayant joué dans des séries québécoises, dont Tactik et Les Jeunes Loups. La musique fait partie de ses passions depuis très longtemps. C’est en rencontrant Jean Leloup en 2012 que les choses vont changer. Audiogram le signe et après un EP paru en 2016, voici qu’il envoie son premier album intitulé Eleven Songs.

On remarque chez Aliocha rapidement un gros penchant pour la musique d’Elliott Smith. En fait, Eleven Songs est un peu un mélange de ça et de Don McLean qui chante le classique American Pie. C’est d’un côté un folk relativement mélancolique qui incorpore un peu d’éléments rock, mais d’un autre ce sont aussi des chansons aux constructions pop, accessibles qui ne quittent jamais les sentiers battus.

As Good As You donne une bonne idée de ce qui nous attend sur Eleven Songs. Aliocha sait fabriquer des mélodies efficaces qui flattent les oreilles. C’est enregistré avec beaucoup de soins et les arrangements sont très efficaces. La petite touche de claviers vintage habille les compositions à merveille, parfois un peu plus blues, The Start et Jamie comme preuve à l’appui. Sa voix s’y marie à merveille. Pour un si jeune homme, Aliocha possède l’âme profonde et ça transparaît dans son interprétation qui est toujours très juste.

Là où Eleven Songs laisse un peu sur sa faim, c’est sur le peu de risque des compositions. Tout est très formaté pour rentrer dans des standards bien établis. C’est bien fait certes, mais sans prise de risque, son folk reste un peu trop lisse. L’autre point où ça achoppe pour Aliocha, c’est dans l’immense place que prend Elliott Smith dans ses influences. On sent qu’il a de la difficulté à se détacher complètement des artistes qui l’ont marqué. Sarah est un bon exemple de ces sonorités reconnaissables.

Malgré ces quelques petits écueils, Eleven Songs est un album qui coule naturellement et qui s’écoute bien. Ses mélodies sont convaincantes et la qualité des pièces est non négligeable. Pour un premier album, Aliocha démontre beaucoup de maturité.

Ma note: 6,5/10

Aliocha
Eleven Songs
Audiogram
34 minutes

https://www.audiogram.com/fr/artiste/aliocha

Critique : Chuck Johnson – Balsams

La musique dite « ambiante » est souvent conçue à partir d’instruments électroniques (claviers, séquenceurs, etc.), sauf à quelques rares exceptions. Le compositeur et musicien folk, Chuck Johnson, résidant de la ville d’Oakland en Californie, fait partie de ces « anormalités ». La plupart de ses créations, disques ou trames sonores de films, sont créées à partir d’une simple guitare, électrique ou acoustique, ou encore avec son instrument de prédilection : la « slide-guitar ».

En 2013, l’artiste a fait paraître le très folk-bleusy Crows In The Basilica et en 2015, sa suite logique, intitulée Blood Moon Boulder, était révélée. Au début du mois de juin dernier, Johnson récidivait avec une nouvelle création intitulée Balsams qui voit l’artiste se distancier de ses deux premières productions afin d’épouser une certaine exploration cosmique. Dès les premières auditions, les connaisseurs de Brian Eno reconnaîtront la patte de l’icône de la musique ambiante. Les références à l’album Appollo (Atmospheres & Soundtracks) – disque paru en 1982 – sur lequel a participé le révéré Daniel Lanois, sont assez manifestes, sans que ce soit dérangeant.

Johnson réussit à transporter l’auditeur dans une zone vaporeuse en l’escortant dans un lieu calme, situé parfaitement entre la voûte céleste et les routes poussiéreuses du désert du Nevada; un disque aussi terre à terre que dans les vapes. Avec un simple clavier positionné à l’arrière-scène et de multiples couches de « slide-guitar », Johnson nous convie à un voyage contemplatif aussi moderne qu’anachronique; un pied dans l’ici et maintenant et l’autre dans un univers immatériel qui apaise.

Évidemment, comme toute production issue de ce genre musical, la culture du « single » et de l’extrait prometteur est inexistante. Pour bien apprécier ce Balsams, il faut prendre le temps, il faut même l’arrêter (plus d’une fois si possible) afin de bien s’immerger dans ce périple éthéré. De l’introduction de la pièce Calamus, évoquant un orgue d’église, au country vaporeux de morceaux comme Riga Black et Labrodirate Eye, en passant par l’émouvante Balm Of Gilead, vous aurez dans les oreilles l’un des meilleurs albums de musique ambiante de l’année, sinon le meilleur.

En ces temps incertains, où l’hyperactivité cérébrale et le narcissisme atteignent de nouveaux sommets, la musique de Johnson survient comme un baume lénifiant qui soumet obligatoirement l’auditeur à une pause contemplative… et il y a beaucoup de mes semblables qui en auraient grandement besoin. Vous êtes en vacances ? Vous n’en pouvez plus de jouer le rôle de « la poule pas de tête » ? Balsams est la potion sonore tout indiquée pour recharger vos batteries.

Ma note: 8/10

Chuck Johnson
Balsams
Vin Du Select Qualitite
41 minutes

http://www.chuckjohnson.net/