Folk Archives - Page 2 sur 49 - Le Canal Auditif

Critique : The Barr Brothers – Queens of the Breakers

The Barr Brothers jouit d’une bonne réputation, et ce, depuis leur album homonyme paru en 2011. Le trio de Brad et Andrew Barr complété par Sarah Pagé à la harpe, avait fait paraître un Sleeping Operator bien réussi en 2014. Depuis, plusieurs choses se sont passées : les frères Barr ont notamment joué sur l’excellent Ultramarr de Fred Fortin alors que Sarah Pagé a fait paraître Dose Curves en septembre dernier.

La formation arrive avec un Queens of the Breakers surprenant. On peut dire que c’est sans doute leur meilleur en carrière. Le principal point faible des deux sorties précédentes était le manque de vagues dans l’ensemble. Les pièces avaient un ton toujours assez doux qui manquait de moments d’excitations, lorsque collé les unes aux autres. Sur Queens of the Breakers, les vagues sont présentes tout comme de l’instrumentation de grande qualité, des mélodies poignantes, des moments musicaux magnifiques et une audace qui va bien au trio.

You Would Have to Lose Your Mind a été le premier simple que The Barr Brothers a fait paraître. En soi, c’est déjà un geste assez osé. La chanson est pleine d’une harpe aussi belle que répétitive qui nous pousse vers la transe. La guitare possède un son blues juste assez crotté pour faire plaisir, Brad chante une mélodie poignante avec une justesse qui frappe direct dans le mile. La formation invite aussi Lucius, un groupe de Brooklyn, à les rejoindre sur la superbe Defibrilation qui ouvre Queen of the Breakers. Les voix s’alternent et se complètent avec un naturel désarmant. La montée est aussi progressive que bien dessinée avant que le duo de Jess Wolfe et Holly Laessig nous percute avec la beauté dont elles seules sont les maîtresses et les gardiennes.

Les petites douceurs qui ont fait la réputation des Barr Brothers ne sont certainement pas non plus évacuées au complet. Song That I Heard câline les oreilles avec gentillesse et nuance. Mais ce n’est pas ce qui frappe sur Queens of the Breakers. Le trio nous surprend avec une chanson-titre rythmée, enjouée qui fait un peu penser à du R.E.M et autres grands de la chanson américaine. Tout ça en gardant entièrement leur personnalité. On doit lever notre chapeau. Tout ça avant que le gros blues crasse de It Came to Me fasse taper du pied avec entrain. On est aussi surpris par la direction que prend Kompromat et encore une fois, sa mélodie hyper efficace.

C’est un Queens of the Breakers totalement réussit pour The Barr Brothers. Le trio se réinvente sans gêne et les compositions qui en ressortent sont certaines de leurs plus réussies à date. Nous savions déjà que la bande était bourrée de talent, on constate maintenant qu’ils savent l’utiliser avec audace et intelligence. Ce n’est pas anodin de s’aventurer hors des sillons qu’on a déjà creusés derrière soi. Et le trio a osé.

Ma note: 8/10

The Barr Brothers
Queens of the Breakers
Secret City
51 minutes

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Critique : Chad VanGaalen – Light Information

Les fans de Chad VanGaalen ne reculent devant aucune hyperbole pour parler de ce musicien de Calgary, allant même jusqu’à utiliser le mot « génie ». Une critique digne de ce nom doit éviter ce genre de lourd dithyrambe, mais on peut tout de même rester flatteur tout en le décrivant assez fidèlement. VanGaalen tend vers ce que bien des mélomanes considèrent comme un idéal : indépendant, prolifique, immédiatement reconnaissable, intemporel. Un peu comme un Neil Young de sa génération – et pas simplement parce qu’il joue de la guitare en chantant d’une voix chevrotante.

Depuis ses premiers enregistrements, regroupés sur son premier album Infiniheart en 2005, la méthode de VanGaalen n’a guère changé. Ses chansons sont enregistrées de façon artisanale, principalement seul mais parfois avec des collaborateurs, et peuvent généralement être interprétées dans une formule homme-orchestre guitare-harmonica-grosse caisse-voix. L’homme crée ses propres pochettes d’albums, réalise ses vidéoclips, lance ses albums sur sa propre maison de disque et a touché de près ou de loin à la musique de collègues pas piqués de vers (enregistrement de groupes comme Women, Preoccupations et Alvvays, réalisation de plusieurs clips, dont mon préféré de Metz).

Les habitués n’ont aucune raison de s’attendre à une réinvention avec Light Information, mais ce n’est pas forcément une faiblesse. On a droit au bon vieux VanGaalen mélodique bric-à-brac, avec la même maîtrise pour l’image parfois repoussante (la pièce Host Body, dans laquelle il parle d’une infestation de parasites qui pondent leurs œufs dans son corps et prennent le contrôle de la population), parfois bouleversante (la sublime Pine and Clover, au sujet d’une femme incapable de s’arrêter à une seule identité).

J’avais adoré Shrink Dust, son album précédent en 2014, pour l’intense émotion qui y était exprimée et surtout pour les nouveaux sommets que VanGaalen atteignait dans ses arrangements et ses harmonies. J’ai donc brièvement résisté à ce Light Information un peu plus énergique, plus près du pop-rock et du rock de garage, moins émouvant. La résistance n’a pas duré. Le refrain d’une pièce comme Old Heads, par exemple, est carrément irrésistible, et procure un point de ralliement entre diverses bizarreries, de l’instrumentale ambiante Prep Piano and 770 au noise garage de Golden Oceans en passant par le folk-synthé très efficace de You Fool.

Le monde de Chad VanGaalen change tout le temps un peu, mais reste reconnaissable entre tous, un monde fabriqué à la main où chaque élément est déformé juste comme il faut.

Ma note: 7,5/10

Chad VanGaalen
Light Information
Sub Pop
39 minutes

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Critique : The Rural Alberta Advantage – The Wild

Originaire de Toronto, The Rural Alberta Advantage a, à mon avis, été dans les dernières années un assez bon ambassadeur du son indie rock canadien sur plusieurs plans. Depuis le lancement de leur premier EP en 2006 à leur nomination aux Polaris en 2011 pour l’album Departing, le trio a su conserver une personnalité qui lui est propre et en même temps assez universelle, comme bien des artistes de chez Paper Bag Records. Le départ d’Amy Cole en 2016 et son remplacement par Robin Hatch aura toutefois laissé planer des doutes sur l’adaptation du band et la direction que sa signature sonore si caractéristique allait prendre.

Ce qui a toujours principalement marqué chez le Rural Alberta Advantage, c’est l’intimité et l’émotion brute qui ressort de chacune des chansons. Si The Wild se démarque par un effort d’arrangements et d’enrobage plus important que ses prédécesseurs, ce constat n’en reste pas moins vrai. On ressent un peu le même sentiment de sublime à l’écoute des chansons du groupe qu’en se retrouvant seul devant certains miracles de la nature. Le tout demande une certaine introspection face à une émotion qui ne se partage que difficilement même si elle nous enrobe totalement.

Mais ce n’est pas tout d’être beau. Si le cœur est gagné facilement par la parution, qu’en est-il de la tête? Objectivement, ce n’est pas le meilleur album de la formation canadienne. Le son de l’indie-rock s’est fortement modifié et réactualisé dans les dernières années, après un virage très pop vers 2010. Malheureusement, The Rural Alberta Advantage n’a pas vraiment réussi à surfer sur la vague et on sent encore des relents un peu vieillots sur certaines chansons. Si les Lumineers et les Mumford & Sons de ce monde ont connu des beaux jours, il faut avouer qu’ils sont aujourd’hui loin de leurs popularités des dernières années. Et on sent pourtant le son « folk » popifié et rassembleur de ces groupes dans la nouvelle parution des Canadiens. C’est particulièrement frappant sur Brother. On le constate au fur et à mesure que le côté alternatif qui buchait, qu’on retrouvait sur l’excellent Mended With Gold, s’éloigne, au cœur de la sortie. Ici, quelques pièces restent tapageuses, dont la très forte Beacon Hill, qui ouvre l’album, ou Wild Grin, mais on laisse maintenant une plus grande place à des sonorités un peu plus country en milieu d’album. Est-ce une mauvaise chose? Pas nécessairement. Mais le côté plus aérien fait peut-être ressortir un peu plus les défauts de l’opus. Après un départ rapide, tout en puissance, on se surprend à chercher un peu de substance entre deux ballades. Un hit qui ressortirait du lot pour réellement nous accrocher, sans toutefois en trouver à tout coup.

Reste que l’album est ponctué de bons moments. Pensons ici aux chansons Selfish Dream ou Letting Go, à la force des harmonies vocales de Nils Edeloff et Robin Hatch ou à la réalisation aérée et subtile. Mais au final, avec un album qui se veut aussi fort que The Wild, il faut avouer que l’on parle plus au cœur qu’à la tête. Sans doute que cette parution réussira quand même à élargir la base de fans du groupe et que les chansons ressortiront très bien en concert, je n’ai aucun doute de ce côté-là. Mais je reste tout de même un peu sur ma faim après quelques écoutes.

Ma note: 6,5/10

The Rural Alberta Advantage
The Wild
Paper Bag Records
33 minutes

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Critique : Dany Placard – Full Face

Dany Placard lançait tout récemment son dixième album en carrière. Le temps a passé rapidement pour le musicien devenu réalisateur très convoité. Depuis, Santa Maria paru en 2014, Placard a réalisé des albums de Laura Sauvage, Louis-Philippe Gingras et Francis Faubert. Bref, il ne s’est pas non plus pogné le beigne. On dirait que Santa Maria et Démon Vert étaient les deux dernières escales americana dans la discographie de Placard, du moins pour l’instant. Il arrive avec un Full Face au rock bien pansu et à la plume toujours aussi authentique et adroite.

Placard aurait « jeté aux poubelles » un album complet avant de sortir les guitares électriques, ploguer les amplis pis se laisser aller dans un trip réussi. Si une chose n’a pas changé sur ce nouvel album de Placard, c’est sa plume franchement authentique, au point où ça fait mal par moment.

Je mets mon full face buddé
Pis enfin je serai seul
Je fais du vacarme pour te faire peur
Même si le calme pis la noirceur
Veulent se coller sur moi comme un plaster
Full Face

Une des thématiques qui revient à plusieurs occasions sur Full Face, c’est l’idée de solitude. Est-ce que Placard se sentait pris avec le monde? Comme dans Sleeping Bag? En tout cas, il nous revient pour nous exprimer son voyage intérieur qui lui a permis de revirer de bord sa démarche. Parce qu’une chose est sûre, ce n’est pas facile de passer d’un folk à l’américaine bien développé pis livrer un rock avec des touches de psychédélisme comme sur La Confesse. Est-ce que ce serait l’aventure Laura Sauvage qui lui a donné envie d’essayer de nouvelles affaires? Le temps qui fait son œuvre?

C’est un tournant qu’on pouvait voir venir déjà sur Santa Maria, où certaines pièces sortaient un peu du cadre folk. Ce renouveau lui sourit. Placard a l’air d’avoir l’inspiration dans le tapis. Mon amour était plus fort que ce qu’on voit dans les vues est une magnifique chanson mélancolique aux cordes magnifiquement arrangées par Gabriel Desjardins. La force du barde aura toujours été son interprétation incarnée dans laquelle on ressent la douleur sans tomber dans le larmoiement. Placard est un gars sensible et ça paraît dans sa voix quand il nous chante ses vers.

Pour toi
J’aurais marché
Pour toi
Je me serais perdu

Manon t’auras jamais su
Que mon amour était plus fort
Que ce qu’on voit d’in vues
Mon amour était plus fort que ce qu’on voit dans les vues

Ça ne s’arrête pas là. Vince et sa guitare acoustique mélodieuse et son rythme lent et appuyé sent la compassion pour un ami qui a mal viré. Cette fois, c’est Louis-Philippe Gringras qui s’occupe des sombptueux arrangements. Payer tes bills arrive plutôt avec un rythme entraînant qui fait taper du pied. Une pièce qui parlera au travailleur culturel (ou pas mal n’importe qui, qui s’acharne pour peu de ressources pécuniaires) qui pourra se retrouver dans les paroles de Placard qui te conseille de « finir la job demain ». C’est simple, mais ô combien efficace comme tournure! En prime, Placard nous envoie quelques moments des suspensions magnifiques avant de replonger dans un rock qui déménage à souhait. Il finit sur une note intime et mélancolique avec Virer d’bord. Une très belle façon de terminer un record réussi.

Mission plus qu’accomplie pour Dany Placard avec Full Face. Ce n’est pas facile de s’aventurer dans de nouvelles avenues musicales, surtout quand ton avenue musicale précédente fonctionne bien. Dany Placard démontre son intelligence musicale, sa créativité et son audace avec Full Face. Du très beau travail!

Ma note: 8/10

Dany Placard
Full Face
Simone Records
41 minutes

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Critique : Maude Audet – Comme une odeur de déclin

Maude Audet avait été une belle découverte en 2015 lorsqu’elle avait fait paraître le bien appréciable Nous sommes le feu. Elle a commencé à tourner et petit à petit, son nom a fait jaser dans le milieu. Son folk mélancolique et généralement assez sombre est un genre de mélange de Cat Power, Blonde Redhead et Feist. Et ça fonctionne bien.

Comme une odeur de déclin est un digne successeur à Nous sommes le feu. Maude Audet rapplique avec des textes de qualité. Il faut dire qu’elle a été épaulée par la talentueuse Erika Soucy pendant la création. Les mots qui en découlent sont magnifiquement poétiques, mais dans la simplicité. Audet évite de se perdre dans les dédales des images qui à s’empiler deviennent floues. Elle nous présente une proposition claire, achevée qui ne lésine pas sur la beauté.

C’est si dur de te voir sombrer
Te voir couler
Dans les bas-fonds
De ta tête
La montagne s’est couchée sur toi
De tout son poids
J’ai beau creuser
Je t’y perds
La montagne

Gallaway Road, le premier simple paru de l’album nous annonçait que Maude Audet était de retour avec sensiblement la même proposition artistique. C’est encore une fois plutôt mélodieux, plutôt mélancolique et toujours un peu sombre. Par contre, on remarquait rapidement les moyens d’enregistrements qui n’étaient pas les mêmes. Certains titres de Comme une odeur de déclin en profite, notamment la magnifique Dans le ruisseau sur laquelle Antoine Corriveau vient subtilement appuyer Audet de sa voix caverneuse. Corriveau n’est pas le seul musicien talentueux à mettre la main à la pâte : Marie-Pierre Arthur officie à la basse, Robbie Kuster (Patrick Watson) à la batterie, Joe Grass (Patrick Watson, The Barr Brothers) à la guitare, Marianne Houle (Antoine Corriveau) aux cordes toujours aussi spectaculaires et Ariane Moffatt derrière le piano en plus d’occuper la fonction de réalisatrice.

Si cette équipe du tonnerre fait une excellente job de livraison musicale, la réalisation est un peu trop lisse. En fait, c’est là qu’on en perd un peu par rapport à Nous sommes le feu. Comme Maude Audet possède une voix douce, que ses mots sont aussi coulants et doux, le côté lisse de la musique devient de trop. On s’ennuie des surprises du record précédent. Ce n’est pas assez pour dire que l’ensemble est raté, mais résolument, ça fonctionnait mieux quand c’était un peu plus éclaté au niveau des arrangements.

Ça ne rend pas la chanson Leo (Ferré?) moins belle pour autant! Nos lèvres retournées avec ses chœurs fantomatiques est une autre belle composition qui fait de la place à une guitare électrique dégourdie lors du refrain.

C’est un deuxième album réussi pour Maude Audet qui offre un folk à saveur rock peuplé de mots habiles et poétique à souhait. Un album qui arrive à point avec l’automne et ses couleurs orangées qui ne tarderont pas d’emplir les arbres.

Ma note: 7/10

Maude Audet
Comme une odeur de déclin
Grosse Boîte
33 minutes

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