Folk Archives - Page 2 sur 46 - Le Canal Auditif

Critique : Bonnie Prince Billy – Best Troubadour

Le folkeux états-unien, l’homme qui a arboré de multiples pseudonymes, Will Oldham, alias Bonnie Prince Billy, présentait la semaine dernière un nouvel album titré Best Troubadour; un hommage qui contient 16 relectures d’un des « countrymen » parmi les plus respectés qui soient : Merle Haggard. La légende de la musique country américaine s’est éteint, il y a un peu moins d’un an, et son œuvre a semble-t-il grandement influencé le travail d’Oldham. J’imagine très bien Oldham s’identifier au côté « contestataire » du vétéran. Dans un passé pas si lointain, Bonnie Prince Billy aimait bien prendre, lui aussi, un gros coup de temps à autre. En 2003, ceux qui l’avaient vu sur scène en première partie de Björk au parc Jean-Drapeau avaient pu le constater…

Pour louanger comme il se doit son idole, Oldham a fait appel à une formation nommée The Bonifide United Musicians et s’est adjoint les services de quelques instrumentistes réputés : Matt Sweeney (guitariste qui a joué avec Iggy Pop) et Emmett Kelly (The Cairo Gang), pour ne nommer que ceux-là. Les chansons ont toutes été enregistrées et arrangées au domicile d’Oldham.

Si la musique d’Haggard est pure et dure, l’interprétation qu’en fait Bonnie Prince Billy fait le pont entre la musique country et ce genre fourre-tout que l’on nomme Americana. Le songwriter ne modifie d’aucune façon les structures composées par Haggard, mais le folk assumé, ponctué parfois de cuivres et de flûte traversière, adoucit les intentions primaires de son héros. Pas nécessairement une bonne chose, car, à mon humble avis, Oldham est au mieux quand il gémit sa souffrance sans aucune censure, quand il incarne le parfait loser accoudé à un bar de quartier depuis des heures.

Néanmoins, certains pourraient peut-être apprécier la sensibilité empreinte d’admiration que Bonnie Prince Billy insuffle à tous ces classiques parus entre 1967 et 2011. Bref, Best Troubadour est intéressant, pour celui qui est féru d’histoire de la musique country américaine (dont Haggard constitue l’un de ses indéfectibles piliers), mais c’est loin d’être transcendant, comme si Oldham était trop impressionné par l’œuvre de son idole pour prendre des risques notables.

Il y a bien quelques chansons, ici et là, qui font leur bout de chemin, mais ce n’est pas assez pour que j’ai eu envie d’y revenir. L’interprétation classique de The Fugitive rappelle à quel point Haggard était un singulier « bummeux »; une superbe chanson de fuite et d’excès. Le « shuffle » entendu dans Haggard (Like I’ve Never Been Before) est parfaitement réussi et le penchant jazzistique de I Always Get Lucky With You est amusant, sans plus.

Pas un mauvais disque que ce Best Troubadour, mais ce n’est rien pour écrire à sa mère. Mais bon, dans cette époque où tout ce qui n’est pas « jeune », « in » et « technologique » est considéré comme ringard ou réactionnaire, les nouvelles moutures des classiques d’Haggard méritent d’être entendues. Et s’il y a un artiste dont la mémoire devrait être perpétuée éternellement, c’est bien celle de Merle Haggard.

Ma note: 6/10

Bonnie Prince Billy
Best Troubadour
Drag City
57 minutes

http://www.dragcity.com/artists/bonnie-prince-billy

https://bonnieprincebilly.bandcamp.com/album/best-troubador

Critique : Wilsen – I Go Missing In My Sleep

C’est en défrichant plusieurs pages Bandcamp que je suis tombée sur celle de Wilsen, formation folk pop de Brooklyn, il y a de ça 3 ans déjà. Et maintenant? Après une signature sous la maison de disque montréalaise Secret City Records, la troupe nous propose un premier long jeu titré : I Go Missing In my Sleep. Ils nous proposent un disque de folk doux, ambiant et nocturne. Avec 11 chansons qui respirent l’insomnie et l’incertitude, Wilsen nous offre un album de qualité. Analyse.

Ce trio de Brooklyn nous convie dans une atmosphère éthérée guidée par une instrumentation minimaliste et réconfortante. Dans la première pièce Centipede, la voix de la chanteuse Tamsin Wilson (qui est britannique) nous plonge dans une introspection des plus fragiles qui soient. En jouant sur les effets vocaux et sur la rythmique des batteries, le titre donne le ton à l’ensemble du disque. On s’enligne vers quelque chose de vrai et de sincère. Garden, un peu plus pop, voit se multiplier les facettes sonores des instruments. Les lignes de guitare grattées avec précision, les batteries énergiques et la voix feutrée de Wilson agissent un peu comme une sorte de couchée de soleil. On arrête de se soucier de nos problèmes. On se centralise sur l’instant présent. On contemple et c’est tout. Ça marche aussi bien sur Heavy Steps, si vous voulez mon avis.

Avec des musiciens comme Drew Arndt et Johnny Simon Jr., le disque vogue vers plusieurs univers musicaux. Oui, on goute à du folk, à de la pop… mais on entend aussi quelques sonorités post-rock. Je vous dirais que c’est à ces moments-là qu’I Go Missing In My Sleep atteint son plein potentiel. Comme la pièce Dusk, par exemple. Tout est nuancé, sans que cela soit souligné au trait gras à l’écoute. Et c’est bien parfait comme ça.

Même si le disque au complet ne lève pas souvent, il fait très bien le travail. Le trio possède plusieurs atouts importants lorsqu’il est question de production qui les mènera loin, sans aucun doute. Et pour toi, cher auditeur… il ne te reste plus qu’à te laisser bercer par toute cette tranquillité et douceur onirique. Ça va te faire du bien.

Ma note: 7,5/10

Wilsen
I Go Missing in my Sleep
Secret City Records
44 minutes

https://www.thisiswilsen.com/

Critique : Canailles – Backflips

Canailles est un groupe à connaître si ce n’est pas déjà fait. La bande lance cette semaine son troisième album intitulé Backflips. Beaucoup de choses ont changé depuis la sortie de Ronds-points en 2014. La formation a vu Dan Tremblay et Jean-Philippe Tremblay quitter le groupe pour être remplacés par Olivier Bélisle et Étienne Côté. Ces brassages datent de l’été 2014, alors les nouveaux ont eu le temps de s’acclimater à la troupe.

Qu’est-ce que Canailles nous propose sur Backflips? Exactement le même genre d’album que les deux premiers. Non que la troupe fait du surplace, mais ils font déjà bien les choses et ça continue sur celui-ci. On y trouve la voix blues de Daphnée Brissette, des guitares folk efficaces et un peu crasses, des banjos délicieux et des harmonies vocales convaincantes. C’est un troisième opus sous le signe de la continuité que nous parachutent les huit musiciens.

La pièce-titre, parue quelques semaines avant le lancement, annonçait déjà un nouvel album le fun pour les oreilles. Les voix féminines du groupe nous envoient un refrain accrocheur qui reste pris dans les neurones :

« j’me sens pas violente, j’me sens pas triste
j’ai pas non plus envie d’faire des backflips
j’voudrais pas être bête
mais j’ai quand même envie de détruire toute
esti que j’me sens ben »
— Backflips

Fidèle à leurs habitudes, le groupe nous verse une chanson de boisson chantée par Erik Evans avec Margarita et une chanson mélodieuse et un peu plus émouvante chantée par Alice Tougas-St-Jak titrée Histoires de fantômes. C’est sûr que la voix la plus marquante du groupe est celle de Brissette. Elle frappe fort avec la chanson Plumage où sa voix éraillée qui semble sortir tout droit du cœur nous déchire :

« J’ai les poches pleines d’amour
Pis j’en échappe de temps en temps
La nuit, ça revole partout
Pis des fois, ça devient glissant
Chu pas ben bonne pour être sage
Mais r’garde mon beau plumage »
— Plumage

Machine à jus offre de belles harmonies vocales, Jachère donne envie de partir sur le pouce tout comme Chu Brûlé sera le genre de chanson qui électrisera les prochains spectacles de la formation.

Canailles n’innove pas particulièrement sur Backflips, mais nous envoie un sapré bon album qui donne envie de se faire aller la vareuse. La formation nous envoie des pièces qui rappellent les fins de soirées arrosées qui se terminent au lever du soleil, celles entre amis qui se terminent par un mal de mâchoire à avoir trop souri.

Ma note: 7,5/10

Canailles
Backflips
Grosse Boîte
32 minutes

https://canailles.bandcamp.com/

Critique : Samuele – Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent

« Comment t’explique à une fille qu’elle est égale aux garçons, quand « jouer comme une fille » c’est d’échapper le ballon » – Égalité de papier

L’album de Samuele provoque déjà une certaine curiosité avec son titre Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent, mais dès la première trame de son manifeste, Égalité de papier, nous tombons amoureux de sa poésie directe et engagée. Il s’agit du premier album officiel de cette jeune auteure-compositrice-interprète qui avait sorti un opus, il y a quelques années, intitulé : Z’album. Sa chanson Le goût de rien m’avait tout de suite séduite en 2011.

Ce tout nouveau bijou musical a été réalisé par Jean-Sébastien Brault-Labbé qui y joue aussi la batterie, Julie Miron y gratte la guitare, Alex Pépin s’occupe la basse, la contrebasse et fait aussi la prise de son. Une équipe réduite qui prouve qu’on n’a pas besoin d‘avoir une dizaine de personnes pour créer un superbe album.

Nous y retrouvons son spoken word suivi de 11 chansons qui se promènent entre délicatesse et poésie, entre rock et blues. D’ailleurs, la pièce Tous les blues résonne comme un bass-drum dans le cœur d’une histoire amoureuse déchue. Un cœur noir qui se vide sur papier et qui s’invente un langage à lui seul. La chanson La révolte nous ramène au printemps érable 2012, ce moment où les carrés rouges se tenaient droit. Nous sentons la déception et la rage de Samuele à travers son histoire de cri de guerre et de roi qui s’effondre. On va se le dire, on aurait tous aimé gagner échec et mat cette année-là… Mais comme parfois, il faut choisir ses batailles, Samuele l’a fait en écrivant cet album avec un style anarchiste poli.

Samuele a un parcours très intéressant; déjà une habituée des bars depuis des années, elle a été demi-finaliste au Francouvertes 2015 et elle a remporté la finale du Festival international de la chanson de Granby l’an dernier. Je me souviens l’avoir vu au Quai des Brumes, il y a de ça plusieurs années et je me demandais alors pourquoi cette artiste n’avait pas encore son CD à vendre sur la table de marchandise. Depuis 2011, j’attends d’avoir son album et écouter cette voix chaude et envoutante encore et encore.

Samuele, merci de jouer comme une fille. De prendre le décor. Ne t’excuse jamais.

Ma note : 8/10

Samuele Mandeville
Les filles sages vont au paradis, les autres vont où elles veulent.
InTempo Musique
51 minutes

https://samuelemusique.com/

Critique : Father John Misty – Pure Comedy

Voulez-vous savoir, c’est quoi le problème? Josh Tillman va vous le dire, en long et en large, et en plusieurs versions, parfois contradictoires. Après avoir sauté à pieds joints dans une vie de débauche comique avec Fear Fun et après avoir langoureusement embrassé les bouleversements du grand amour avec I Love You, Honeybear, Father John Misty n’embrasse plus que le dégoût du monde et le cynisme qui engloutit absolument tout. Un des rares éclats de joie qui restent dans sa musique provient de l’amusement que Tillman ressent à décevoir un certain type de fan, qui s’intéresse forcément à lui pour les mauvaises raisons, car les humains sont paresseux, sont de mauvais goûts, et ne veulent qu’un divertissement qui les rassure égoïstement dans leurs préjugés et leurs faiblesses.

Le tableau semble un peu lourd? Attendez, ça ne couvre qu’environ deux des chansons de l’album. Et le reste n’est pas plus joyeux.

La misanthropie n’est rien de nouveau pour Tillman. C’est la note dominante de son œuvre jusqu’à présent, en particulier de ses albums sous le nom de J. Tillman. En prenant le pseudonyme de Father John Misty, Tillman trouvait un équilibre captivant entre l’hédonisme et le désespoir, disant en gros : « Nous vivons dans une réalité détraquée, mais j’ai trouvé ce qui me fait du bien, alors allez tous chez le diable. » Pure Comedy se concentre sur les cinq derniers mots de cette phrase et les décline sous toutes sortes de formes.

Tillman imagine des scénarios dystopiques où l’humanité accepte avec bonheur d’être dénaturée si ça signifie que la peur et le stress sont apaisés. Il parle de l’omniprésence — et de l’insignifiance — des opinions en ligne. Et il y a Dieu et Jésus qui sont mentionnés un peu partout, les personnages qui gâchent tout, mais pourraient tout régler (il faut savoir que Tillman a grandi dans un environnement très religieux qu’il a fui dès qu’il l’a pu, et résolument le sujet le tracasse encore).

Bref, le fiel déversé coule dans toutes sortes de directions, parfois contradictoires, parfois sans queue ni tête, parfois aboutissant à des culs-de-sac. Fidèle à lui-même, toujours aussi lucide, malgré le manque d’enthousiasme, Father John aborde les faiblesses de ses nouvelles compositions de front dans l’interminable chanson Leaving LA, dix couplets de logorrhée sans refrain, pendant laquelle il reconnaît que c’est la chanson qui lui coûtera de nombreux fans. Il s’imagine un collégien, écoutant la pièce, se disant : « J’aimais bien ce gars, mais ce qu’il fait maintenant me donne envie de mourir. » Ça montre que rien n’échappe à son cynisme, mais ça montre aussi que l’autodérision corrosive l’emporte cette fois sur la composition.

Je n’ai jamais trouvé que la musique était ce qui était le plus intéressant de FJM, mais j’ai adoré à quel point son style musical convenait parfaitement à son personnage jusqu’ici. Sur Pure Comedy, la musique rappelle encore le rock pépère mélancolique des années 70 vivant dans l’ombre de l’album blanc des Beatles et de la musique de The Band, mais contrairement aux deux albums précédents, il y a ici un manque de variété, une mollesse envahissante généralisée, une uniformité dans les textures.

On ne peut pas nier le talent naturel de Tillman pour écrire des textes séduisants, et sa voix est encore belle à pleurer. Mais on a affaire ici à un album plutôt long — 13 chansons en 74 minutes — où rien de positif n’est exprimé sans être enveloppé au préalable dans le défaitisme, et où l’ensemble de la musique est généralement mou. Quand on y pense, c’est un peu un tour de force de faire un album aussi lourd dans un enrobage aussi léger. Mais ça n’en fait pas un album qu’on aimera revisiter à répétition.

Ma note: 6/10

Father John Misty
Pure Comedy
Sub Pop
74 minutes

www.fatherjohnmisty.com