Folk Archives - Page 2 sur 47 - Le Canal Auditif

Critique : Fleet Foxes – Crack-Up

Fleet Foxes a été un groupe capital dans la renaissance folk au milieu des années 2000; renouveau qui a donné à naissance à quelques inepties « à la Lumineers ». Ces aberrations accentuent encore plus l’importance de l’œuvre de la bande à Robin Pecknold. 6 ans après la parution de l’adulé Helplessness Blues, les « renards flottants » sont de retour avec une nouvelle parution intitulée Crack-Up. Réalisé par Pecknold, et son acolyte de toujours, Skyler Skjelset, ce nouvel album a été enregistré dans plusieurs studios, dont le légendaire Electric Lady Studios à New York. Le mixage a été confié à l’incontournable Phil Ek (The Black Angels, Father John Misty, The Walkmen), un proche de la formation.

Les fans connaissent parfaitement la signature sonore de Fleet Foxes : des voix célestes qui confèrent un je-ne-sais-quoi de « spirituel » à la musique du quintette. Cette fois-ci, Pecknold nous propose des chansons plus tortueuses qui pourront paraître plus difficiles d’approche aux premières écoutes. Toutes ces baisses d’intensité et changements brusques prennent tout leur sens au fil des auditions. En plus des structures plus labyrinthiques et du ton plus confidentiel qui caractérise ce Crack-Up, on assiste à une bonification des arrangements. L’arrivée impromptue d’une section de cordes, dans des moments minutieusement choisis, l’utilisation accrue du piano et les percussions plus présentes (la batterie, entre autres) donnent énormément de relief aux chansons de Pecknold. Avec Crack-Up, Fleet Foxes devient un groupe complet, ne pariant plus seulement sur la luxuriance vocale.

Et après autant d’années à l’écart, la musique du groupe n’a pas pris une seule ride. Un exploit en ce qui me concerne, compte tenu du foisonnement folk auquel on a assisté au cours des 10 ou 15 dernières années… abondance qui n’a pas toujours été concluante, à mon humble avis. En creusant ce disque, on constate que Pecknold et ses acolytes créent une musique aussi intemporelle qu’inventive dans un genre qui, disons-le, est souvent conservateur et un peu pépère. Fleet Foxes fait de la musique qui cicatrise, qui ralentit le rythme et qui fait du bien à l’âme.

Crack-Up est bien sûr une création qui s’écoute d’un seul trait, du début à la fin, et qui est bourrée de moments frémissants. Dans I Am All That I Need / Arroyo Seco / Thumbprint Scar, on ne peut qu’être touché par cette alternance entre l’interprétation toute en retenue, quasi monastique, de Pecknold et la déflagration folk qui s’ensuit. La pianistique Kept Woman fait frissonner. Et que dire de la pièce de résistance de ce Crack-Up : l’épique Third of May / Ōdaigahara, sans conteste la plus grande chanson du catalogue de Fleet Foxes. Une épopée folk qui constitue une sorte de « best of » de tout ce que sait faire la formation.

Crack-Up est la confirmation que Fleet Foxes est le plus grand groupe folk de notre époque. Sans atteindre totalement les hauts standards d’Helplessness Blues, le nouvel album vient se positionner tout juste à ses côtés et c’est déjà gigantesque comme réalisation. Ils sont tout simplement les grands maîtres du folk baroquisant. Un groupe unique.

Ma note : 8/10

Fleet Foxes
Crack-Up
Nonesuch Records
55 minutes

http://fleetfoxes.co/tour

Critique : Alt-J – Relaxer

Alt-J lance Relaxer, son troisième album en carrière suite au succès critique d’An Awesome Wave qui a même été décoré du Mercury Prize en 2012 et This Is All Yours au succès moins étincelant, mais qui démontrait que le groupe cherchait à explorer une nouvelle contrée sonore. Le trio anglais allait-il une fois de plus surprendre les mélomanes avec de nouvelles aventures?

À l’écoute de Relaxer, la réponse est évidente. Oui. Alt-J explore de plus en plus à travers différents paysages musicaux, des textures variées et des énergies diverses. Cependant, toute cette exploration nous laisse avec un drôle de sentiment. Le trio se lance dans tous les sens et on termine l’écoute un peu en déroute, se questionnant sur la direction qu’il tentait de prendre. La plupart du temps, ça ressemble aux couleurs des deux albums précédents. Pourtant, à quelques reprises, il défriche de nouveaux terrains à coup de cuivres comme sur l’accrocheuse In Cold Blood.

C’est un peu ceci qui frappe, malgré le nombre restreint de chansons, Alt-J essaie beaucoup de nouvelles choses sur Relaxer. Ce n’est pas une chose négative en soi, mais l’ensemble manque terriblement de cohésion. Ceci donne des frictions surprenantes entre le calme de leur adaptation d’House of the Rising Sun, une version à la fois magnifique et radicalement différente de la lecture de The Animals. Mais voilà, sur l’album, elle est suivie de Hit Me Like That Snare de loin la chanson la plus rock’n’roll du répertoire d’Alt-J.

Malgré l’incongruité, certaines chansons sont très efficaces, prises individuellement. 3WW, qui ouvre la galette, commence en douceur pour éclater au refrain. Ellie Roswell de Wolf Alice mélange sa voix à celle de Newman et ça fonctionne très bien. In Cold Blood dont je vous parlais plus tôt possède une mélodie très efficace qui n’est pas sans rappeller An Awesome Wave.

«01110011
Crying zeros and I’m hearing 111s
Lifeless back slaps the surface of the pool
Pool, killer, killer, pool, pool, killer
Kiss me »
– In Cold Blood

Deadcrush, avec sa trame qui possède un gros groove, fait aussi belle figure. Joe Newman y va de nombreuses modulations vocales comme lui seul sait les faire. Pleader qui ferme la marche sur Relaxer, a aussi un petit quelque chose de sympathique et une mélodie de guitare atypique et bien tournée.

Dans l’ensemble, Relaxer est intéressant, mais part tellement dans tous les sens que c’est une drôle d’écoute en tant que tout. Le manque de cohésion et certaines pièces qui sonnent un peu le déjà vu plombent l’aile d’Alt-J. On est loin de la charge magnifique qu’était An Awesome Wave, mais on ne se retrouve pas non plus devant un objet sans intérêt. Bref, c’est correct. Sans plus.

Ma note: 6,5/10

Alt-J
Relaxer
Infectious Music / Atlantic Records
39 minutes

http://www.altjband.com/

Critique : Orloge Simard – Beuvez tousjours, ne mourez jamais

Parfois, le hasard fait bien les choses. En fin de semaine, avec des amis, on a regardé Slap Shot en version québécoise. On a écouté Paul Newman nous dire des obscénités à faire rougir les tenants de la propreté et les sbires du politiquement correct. Bref, c’était vulgaire et nous avions tous la même réflexion : on a tellement fait de chemin. Il faut comprendre que le film est une parodie d’une réalité pas beaucoup plus propre des ligues professionnelles de hockey dans les années 70-80. Ce qui fait qu’on ne peut s’empêcher de pouffer de rire lorsque Newman dit des choses comme : « Quesque t’as échangé contre ça, un jackstrap plein de marde? »

Pourquoi ce préambule? Parce qu’à l’écoute de l’album Beuvez tousjours, ne mourez jamais du chansonnier saguenéen Orloge Simard, on est devant le même genre de procédé. Le jeune auteur-compositeur-interprète nous en met plein les tympans en empilant les vulgarités dans une poésie à cheval entre l’absurde et la critique sociale. Par contre, lorsqu’on décide de prêcher par vulgarité et vers sensationnels, encore faut-il essayer de nous passer un message.

Parfois, Olivier « Orloge » Simard nous présente des réalités qui existent en dehors de la norme comme sur Fabrice Bouchard, l’histoire d’un dealer qui n’est pas patient avec les dettes. Il nous envoie aussi par moment une critique de ceux qui refusent le port du condom :

«Eurk! Un condom, c’est collant, c’est gommant, c’est d’la marde, c’est tellement inconfortable tabarnak»
– Eurk! Un condom

Bon, il y a dans ceci une critique qui peut sembler bien, mais les phrases vulgaires volent le show. Et c’est bien malheureux, parce qu’à force de se faire balancer des gros mots dans les oreilles, ça donne envie de décrocher. Ce qui pourrait sans doute fâcher une nonne ou ta tante qui a tout manqué de la musique post-Michel Louvain, ne fera pas rougir la plupart des jeunes gens d’aujourd’hui. On est très loin des épineuses questions abordées par Philippe Brach comme l’avortement.

Ce n’est pas désastreux, mais trop de choqueries gratuites, ce n’est comme pas assez. Le problème, c’est aussi au niveau de la musique qu’il se trouve. Orloge Simard nous présente un mélange de Colocs et de Cowboys Fringants ajouté d’un peu de prog qui manque un peu de couleur. C’est très bien exécuté, les musiciens sont solides, mais ce ne sont pas les compositions les plus originales.

Orloge Simard présente un deuxième album qui poursuit dans cette idée d’« aucuncadrisme » qui sert malheureusement trop souvent à livrer des phrases-chocs qui flashent bien et qui font parler d’elles, mais qui sont une fin en soi. Et c’est là que c’est un peu dommage, les chansons ratent leur cible puisqu’elle n’incite pas à une réflexion sur cesdites vulgarités. Contrairement à Mononc’ Serge qui nous incite fortement à nous poser des questions, on se trouve un peu à se demander à quoi réfléchir après l’écoute. Tout de même, Simard est habile avec les mots, ça se sent dans son écriture et il est doué pour construire des images limpides. Au point où je me suis demandé à plusieurs reprises si c’est moi qui était à côté la track.

Ma note: 5,5/10

Orloge Simard
Beuvez tousjours, ne meurez jamais
Indépendant
52 minutes

https://orlogesimard.bandcamp.com/

Critique : Sufjan Stevens – Carrie & Lowell live

L’album Carrie & Lowell de Sufjan Stevens était d’une beauté à se déchirer le cœur. Un album qui parle de sa mère, de sa mort et de l’immense vide laissé derrière lui par le deuil. Pour célébrer l’album, Sufjan Stevens a fait une des tournées la plus complète et à grand déploiement de sa carrière. Certains chanceux (dont je fais partie) ont pu le voir lors de cette occasion, nous livrer un spectacle puissant, émouvant et magnifique. L’album live nous replonge dans ces représentations alors que la bande à Stevens a enregistré un concert en Caroline du Sud.

Il est à se demander comment vont se traduire les pièces intimes de Carrie & Lowell sur scène. Eh bien, Stevens n’y est pas allé de main morte. Tout en conservant la beauté inhérente et la fragilité qu’on retrouve à l’intérieur de chacune d’elle, il a aussi augmenté certains passages musicaux pour aller plus loin dans l’instrumentation. Un des bons exemples est le décollage électronique qui s’opère dans Should Have Known Better et qui nous transporte alors que Stevens chante :

«Don’t back down, concentrate on seeing
The breakers in the bar, the neighbor’s greeting
My brother had a daughter
The beauty that she brings, illumination »
– Should Have Know Better

On peut en dire tout autant de la fin électronique et puissante de Fourth of July qui prend une tournure intense alors que Stevens nous crie presque : « We’re all gonna die! » Un marasme bruyant prend le dessus avant que le son coupe tout simplement et laisse place au silence. No Shade in the Shadow of the Cross est un autre moment magnifique où Stevens ouvre la porte sur sa fragilité intérieure. Avec sa voix émouvante, il nous susurre presque les mots pendant qu’une simple guitare l’accompagne. Et comme sur l’album, il termine le spectacle avec Blue Bucket of Gold qui obtient une conclusion de presque treize minutes.

En plus de nous interpréter chacune des pièces de Carrie & Lowell, Stevens offre aussi des versions très réussies de Vesuvius et Futile Devices tirées de l’excellent The Age of Adz. La première possède toute la force de la pièce originale avec des moments de claviers qui semblent venir de l’espace et une partie percussive complexe. Le tout pour entourer les chants choraux passionnés qui deviennent mantra. La deuxième est tout le contraire, plongeant dans la fragilité et l’intimité. C’est beau et enveloppant. Une troisième pièce se glisse sur l’album live. Une reprise de Hotline Bling de Drake sur laquelle Gallant vient faire un tour de chant.

C’est un album live réussi pour Sufjan Stevens qui a trouvé une façon de transformer des pièces intimes et touchantes en un party. Si l’album pleure l’absence des morts, la version live célèbre le fait d’être en vie!

Ma note: 7,5/10

Sufjan Stevens
Carrie & Lowell Live
Asthmatic Kitty
89 minutes

http://sufjan.com/

Critique : Philippe B – La grande nuit vidéo

Trois ans après le célébré Ornithologie, la nuit, Philippe B nous présente cette semaine La grande nuit vidéo. Un cinquième album solo qui pige dans le langage et l’imaginaire du cinéma, la pop américaine des années 70, les soirées « Netflix and chill » en couple et surtout l’essai L’Espèce fabulatrice de la romancière albertaine Nancy Huston, dont est tiré le thème principal de ce nouvel album : notre rapport à la fiction à travers le prisme du couple au quotidien. D’où vient cette projection fictive qui, par exemple, pousse des amoureux à se blottir sous les couvertes pour… regarder d’autres couples s’entredéchirer dans leurs fictions préférées? Que peut-on apprendre sur nos relations par la fiction que l’on consomme?

C’est le genre de réflexion que nous propose monsieur B au fil de cette grande nuit vidéo. Un panorama sans complaisance des départs incertains, grands vertiges et petits doutes propres à l’amour-brasier qui s’est transformé, fonction du temps, en nouvel épisode « qu’on fera jouer demain ».

Musicalement, l’artiste se tient généralement dans ses terres, le texte bien à l’avant-plan, campé sur cette voix de raconteur, toute en proximité, qui fait l’essentiel du travail mélodique. Les épisodes sont, le plus souvent, bien dépouillés : il s’y présente souvent seul, guitare ou piano sous les doigts. L’affaire est toujours intime, une tradition chez lui, mais s’ajouteront ici et là jusqu’à seize musiciens aux cordes dans des élans orchestraux qui campent aussi bien l’interlude que l’épilogue (Le Monstre du lac Témiscamingue, Les disparus).

L’addition la plus lumineuse de ce nouvel effort, cependant, est celle de Laurence Lafond-Beaulne, du duo Milk & Bone. Curieusement, malgré la longue feuille de route menant à ce cinquième album, voici les trois premières collaborations chantées en bonne et due forme pour Philippe B – un arrimage que l’on souhaite bien voir se reproduire. La chimie est irrésistible et donne lieu à quelques-uns des meilleurs moments de l’album, dont Sortie/Exit et Rouge-gorge, cette dernière déjà immortalisée par un sublime vidéo signé Raphaël Ouellet. À voir et à entendre!

Coup de cœur également pour la belle sensibilité folk sur Interurbain, sorte de lettre envoyée à cet ami d’enfance qui passe ses jours sur le « lac au Témis », alors que l’auteur « trouve l’amour… à taverne Chez Baptiste ». Bien des plumes marient le mal du pays et la bonhomie de feu de camp en tombant dans le ringard. C’est justement le grand talent de Philippe B de savoir parler de l’anecdotique en le rendant familier, en surlignant dans nos épisodes quotidiens cette chaleur qu’on prend trop rapidement pour acquise.

Dans cet exercice de réflexion sur la fiction et le couple, c’est la maturité et le bon angle de réflexion qui font de La grande nuit vidéo une œuvre particulièrement réussie, et un des meilleurs albums de chanson parut au Québec cette année. L’amour dans sa mécanique quotidienne, brutalement ordinaire, est un sujet trop souvent mal abordé, guetté par le piège de la nostalgie teintée sépia qui tourne à vide. Un piège qu’évite avec brio Philippe B, qui encore une fois démontre l’étoffe de ces grandes plumes qui savent captiver, trouver l’image qui fait mouche. Dans son cas, la recette est fort simple : sincérité, intelligence, et cette touchante vulnérabilité du gars, tout nu, qui cherche ses lunettes.

Coups de cœur : Sortie/Exit, Rouge-gorge, Interurbain, La grande nuit vidéo

Ma note: 8,5/10

Philippe B
La grande nuit vidéo
Bonsound
41 minutes

http://www.philippeb.ca/