Expérimental Archives - Page 6 sur 6 - Le Canal Auditif

Critique : Age Coin – Performance

Age Coin est un projet électro-industriel formé de Kristian Emdal et Simon Formann, deux membres de la scène underground danoise, bien ancrée à Copenhague. Leur premier album, Perceptions (2013), comportait deux pièces industrielles dont l’atmosphère s’apparentait à un conduit d’aération dans un bunker scandinave. C’était sombre et froid et n’avait pas vraiment de lien avec leur passé post-punk.

À l’écoute de leur deuxième album Performance, sorti en janvier sur Posh Isolation, on remarque tout de suite une différence dans le montage des pièces, plus courtes et nombreuses que sur Perceptions. Le duo a profité de l’occasion pour mettre en perspective leurs débuts drone et noise et se rapprocher du IDM et du techno. Ils conservent donc une part de froideur électronique, mais lui donne également une part de chaleur humaine avec ses passages interprétés, dans lesquels il y a une intention, un geste qui donne du groove aux séquences numériques.

Le bourdonnement lointain, la basse dubstep et les percussions réverbérées d’Esprit ouvrent grandes les portes de l’usine dans laquelle se déroulera l’album. Raptor accélère le rythme et propose un profil mélodique plus développé, quelque part entre du house et du IDM. La palette d’échantillons agrémente superbement bien le rythme et lui ajoute un côté croustillant, et givré.

Domestic I marque une pause avec son ambiance mécanique accompagnée d’un violoncelle; ça se rapproche de l’improvisation et de la musique mixte. La pièce conserve son étrangeté jusqu’à la fin et détonne par son ton expérimental. Damp reprend la balle au bond envoyée par Raptor avec sa structure tribale texturée par des échantillons métalliques. La progression est excitante, particulièrement à partir du kick ponctué par un échantillon d’expiration.

Monday donne suite à Esprit avec son flow dubstep, les textures bruitées claquent à proximité et créent un contraste avec la basse oscillante; pendant que les percussions réverbérées nous gardent bien placés au milieu de la chaine de montage. Comme la première, Domestic II a l’effet d’un interlude, moins expérimental, mais aussi près de la musique mixte avec une prestation au piano trafiquée par de la distorsion et du noise de mauvaise connectique. Protein termine l’album de façon plus dense, comme du IDM à la frontière du techno, avec une petite intention jazz dans les contretemps.

J’ai trouvé Performance bien plus captivant que son prédécesseur, non pas parce que leur côté drone et noise soit moins intéressant, mais bien parce qu’ils ont ajouté une trame complète de rythmes à l’avant qui déplace la trame ambiante vers l’arrière. L’autre aspect très plaisant à écouter est la spatialisation, superbement bien exécutée, du clic collé sur l’oreille droite à l’impact dans le fond de l’entrepôt manufacturier. Les fans d’Egyptrixx et Objekt vont adorer, si ça peut vous donner une idée.

MA NOTE : 8/10

Age Coin
Performance
Posh Isolation
32 minutes

http://poshisolation.net/products/age-coin-performance-lp-pre-order

Critique : The DRX – Throughout Within

The DRX est un projet musical mené par Dan Romans. Celui-ci fait partie depuis un bon bout de temps de la scène underground new-yorkaise et son projet à travers les années a compté sur des collaborateurs actifs dans différentes formations en vues : Kayo Dot, Buke & Gase et Psalm Zero. The DRX propose du rock/métal d’avant-garde où la musique classique se frotte sans arrêt au Black et au Death Metal. C’est un alliage qui se fait assez facilement, le métal ayant toujours été le cousin le plus près de la musique orchestrale.

Dans Throughout Within, Romans nous envoie plusieurs pièces épiques sur lesquelles il chante avec une fragilité émotionnelle claire et limpide. On y retrouve une panoplie d’instruments traditionnellement réservés aux orchestres : la clarinette, le bugle, le violoncelle et autres. Ces instruments ne sont pas là pour accompagner la trame principale, mais prennent part active dans la construction des chansons.

Un bon exemple est la chanson The End of Avoiding Consequence. La guitare électrique et les saxophones sont également présents dans le tapis sonore du refrain. Cela crée une base solide et puissante pour les chœurs qui font exploser le tout avec des envolées contrôlées entrecoupées de la voix de Romans. Ce dernier semble soudain seul et d’autant plus vulnérable. C’est très réussi. Monsters Wearing Nice Ties qui ouvre Throughout Within s’entame sur une simple guitare, des synthétiseurs et la voix du chanteur. Le tout est très beau et se termine dans une orgie de son lorsque les instruments se multiplient et que le chœur vient faire son tour.

Par moment, les trames de The DRX ont cette même portée que les psaumes catholiques lors de la messe. Ils sont puissants, entraînants et invoquent le mystique. En contrepartie, on trouve aussi des pièces à la brutalité sans équivoque comme la sombre Ancient Life et ses chants gutturaux. Il réitère sur la magnifique Eyes of Myself qui possède une mélodie de saxophone très réussie. Les chansons excèdent presque toutes la marque des cinq minutes, ce qui n’est pas très habituel non plus.

The DRX fait belle figure avec son particulier, mais ô combien appréciable Throughout Within. Le fan de métal aventureux y trouvera un album intéressant qui flirte avec les codes de la musique baroque comme ceux du Death et du Black Métal. Ça demande une certaine ouverture d’esprit et un investissement de soi, mais ça vaut le coup.

Ma note: 7,5/10

The DRX
Throughout Within
Nefarious Industries
58 minutes

http://danromans.com/

Critique : Loscil – Monument Builders

L’album Sea Island de Loscil, sorti en 2014, pouvait sembler long et ennuyant pour certains. Monument Builders, son plus récent paru en décembre dernier, est complètement l’opposé. Court, excitant et riche en émotions, il s’agit d’un des meilleurs disques ambiants de 2016 selon beaucoup de palmarès, incluant le mien.

Sa particularité réside dans la forte présence d’éléments percussifs alors que les opus précédents de Scott Morgan (l’unique homme derrière Loscil) en comptent très peu. La chanson Deceiver est la seule exception, sereine pièce qui comprend toutes les caractéristiques losciliennes (parce que oui, il a maintenant droit à son propre adjectif, après avoir fait une dizaine d’albums, et ce, sans compter de nombreuses collaborations): lent tempo, une note ou deux d’un synthétiseur qui appuie bien les temps et qui crée une ambiance cinématographique; celle d’un excellent drame où l’espoir semble se confondre avec le deuil.

L’ouverture nommée Drained Lake donne un ton hargneux à l’album. Les premières secondes sont comme un vent qui souffle dans un long tuyau oublié en haute Sibérie. Une sorte de respiration de la nature, jusqu’à ce que le rythme chamboule tout. Saveur dub comme dans le meilleur d’Andy Stott, prélude à l’ambiance macabre, rythmée. C’est une angoisse évolutive qui se termine en paisible résolution.

La deuxième piste, Red Tide, confirme l’agressivité inédite de l’artiste. Son début surprend: une basse rapide, intense, arpégée et exacerbée. Au fil des changements d’accords, la superposition d’éléments se fond dans une accumulation. L’oreille s’habitue et se laisse transporter; cette rudesse devient un prétexte, un vecteur de l’originelle beauté loscilienne! Le timbre organique d’un cor français vient se joindre au tout jusqu’à la fabuleuse finale.

Après l’écoute exhaustive des 38 minutes de l’album, même s’il s’agit du plus court de l’artiste, on ressort épuisé par la richesse des textures et la montagne russe auditive. D’autant plus qu’on ne peut faire abstraction aux propos dénonciateurs de l’œuvre : le tragique film que Scott Morgan nous décrit musicalement est celui de la détérioration de notre planète causée par l’homme. Anthopocene est le titre le plus révélateur à cet égard.

Finalement, l’album concept fait preuve d’une incroyable cohésion. Sa production semble bâclée à la première écoute, mais il n’en est rien, tout est parfaitement calculé. L’utilisation d’éléments « glitch » y est d’ailleurs pour beaucoup: plusieurs fois je me suis demandé en l’écoutant si mon lecteur de disque faisait défaut. Eh bien non, ce sont des erreurs contrôlées qui approfondissent les rythmes et le propos de l’album. La voix humaine surgit ici et là au fil de ces incertitudes jusqu’à ce qu’elle se perde et se dissolve dans cette finale aux accents de fin du monde.

Ma note: 8,5/10

Loscil
Monument Builders
Kranky
38 minutes

http://www.loscil.ca/

Critique : Xarah Dion – FUGITIVE

Xarah Dion compose et produit de la musique électronique sur la scène montréalaise depuis plus de dix ans. Vous l’avez peut-être croisé à La Brique ou entendue en duo avec Marie Davidson dans Les Momies de Palerme et leur album Brûlez ce cœur (2010), publié sur Constellation. Pendant que Davidson et Pierre Guerineau développaient un son plus rock avec Essaie Pas, Dion prenait la direction wave avec son EP Nouveau Zodiaque (2013), suivi de son premier album Le Mal Nécessaire (2014). La structure musicale 80s était claire dès le début et sert très bien à la poésie de Dion; les mouvements lents et dramatiques contrastent bien avec les passages plus rythmés et froids, la voix angélique plane et redescend parfois sur terre pour murmurer sa peine. Pas besoin de changer la recette quand elle fonctionne; FUGITIVE (2016), publié l’automne passé sur Visage Musique, marque un pas en avant en détaillant davantage les différentes formes de wave, et en faisant ressortir une sonorité restée subtile jusqu’à présente : du EBM, voire même un peu de new beat belge.

MTL KO débute l’album sur un arpège synthétique à la sonorité rétro et un beat techno sec; Dion chante doucement, perchée au-dessus de la masse numérique; l’entrée en matière est réussie. Fugitive assure solidement la suite; bien que le premier mouvement soit discret, on monte le volume rendu au refrain pendant que la jeune femme récite les paroles comme une confession/condamnation. Dysphorie démarre assez doucement, et devient plus robuste une fois la basse ajoutée, genre EBM début 80s, mais avec une voix féminine mi-parlée mi-rythmée, contrainte par la structure rigide de la pièce.

L’arpège en boucle du simili clavecin ouvre Dérive sur un ton lourd; qui devient plus léger ensuite avec la voix aérienne réverbérée et la basse particulièrement belle. Le Dédale ralentit le rythme et se développe en balade dark wave, en prenant le temps de créer une atmosphère de rituel fantastique. Anhédonie donne suite à Dysphorie avec son rythme étanche et sa poésie mi-parlée mi-chantée, comme le témoignage d’un séjour à l’asile.

L’instrumentale Station ressemble à une pièce italo disco en accéléré, avec son rythme répétitif et ses synthétiseurs scintillants. Cap Tourmente fait croiser les arpèges au-dessus de la basse rythmée à l’octave, contrastant avec la voix aiguë de Dion. Le pont marque une petite pause en contretemps et laisse ensuite le refrain élever la pièce au niveau d’hymne de soirée synth wave. La Voie Intérieure conclut comme une histoire racontée avant de s’endormir, les paupières se ferment et l’album se termine.

Bien que FUGITIVE ait un thème dramatique, avec passages tragiques, le support musical fait des références plutôt adorables à du vieux new/dark/cold wave, ça allège le propos et permet de danser comme un ange déchu. Le coup de cœur vient sans doute de la combinaison des deux; une âme torturée qui plane au-dessus d’un Roland TR-808 est curieusement charmant, et devrait plaire aux mélomanes qui se demandent ce qu’aurait donné Remission (Skinny Puppy) si Mylène Farmer avait chanté dessus. Genre. Style.

MA NOTE: 7,5/10

Xarah Dion
FUGITIVE
Visage Musique
42 minutes

http://xarahdion.com

Critique : Avec le soleil sortant de sa bouche – Pas Pire Pop, I Love You So Much

Avec le soleil sortant de sa bouche commence l’année en nous offrant l’héritier de Zubberdust! paru en 2014. Le groupe de kraut-funk avait reçu sa part d’éloges avec son album précédent qui allait des rythmes dansants à des explosions de joie et quelques mélodies qui accrochent l’oreille et font taper du pied. Leur musique, bien qu’elle soit expérimentale, n’est pas suffisamment obscure pour que le néophyte se sente dépassé. Est-ce que la tendance se maintient sur Pas Pire Pop, I Love You So Much?

Malgré son nom qui pourrait donner l’impression que le quatuor a l’intention de devenir une formation qui fait le Centre Bell, elle n’hésite toujours pas à expérimenter et faire des essais. On retrouve aussi ce goût pour la mélodie accessible même si celle-ci est entourée de sonorités inhabituelles. Pas Pire Pop, I Love You So Much est un album marginal comme Zubberdust! et tout aussi plaisant pour les oreilles. Les rythmes circulaires qui deviennent hypnotiques occupent toujours une grande place alors que la distorsion est un tantinet plus présente dans les guitares. C’est bien plaisant pour les tympans.

À l’instar du premier album, la construction du deuxième tourne autour de grandes pièces segmentées en mouvements. Alizé et Margaret D. Midi moins le quart. Sur la plage, un palmier ensanglanté remporte tout d’abord la palme (oui, oui, je l’ai fait) du titre le plus flyé à date en 2017. Entre les chants dans une langue inventée qui rappellent certains maniérismes moyen-orientaux avec la voix criarde et la distorsion qui fait son apparition régulièrement, le premier mouvement est agréable et surprenant. La suite se lance dans des variations très réussies sur le même riff avant qu’on atteigne le troisième mouvement où tout s’emporte dans un mélange de sonorités enveloppantes et bruyantes.

La deuxième grande artère qui traverse l’album est Tourner incessamment dans l’éclatement euphorique de soi — Road Painting Ahead qui met à l’avant-plan des cuivres et des sonorités de synthétiseurs bien intéressantes. La mélodie instrumentale est rythmée et donne rapidement envie de taper du pied. Malgré leur marginalité frappante, ASSB sait pêcher le tympan efficacement. Le troisième mouvement met encore l’accent sur les sonorités bruyantes et sur une distorsion à propos. Ça se termine dans un cinquième mouvement assez dansant à la batterie franchement délicieuse, simple, répétitive et efficace.

La dernière pièce maitresse est Trans-pop express qui exploite un riff de guitare mélodieux habillé par des sons parasites. Avec les chants qui sont de long « ah », ça amène une impression d’immensité et de puissance avant de basculer dans un rock quasi pop. Une transition qui se fait tout même sans heurt.

Avec le soleil sortant de sa bouche est un bel ovni montréalais. Le quatuor fera plaisir aux amateurs de musique instrumentale telle que Maserati et dans une certaine limite ceux qui aiment Trans Am. C’est moins rock, mais beaucoup plus éclaté comme univers. ASSB fait bien les choses et offre un deuxième album tout aussi plaisant que le premier.

Ma note: 7,5/10

Avec le soleil sortant de sa bouche
Pas Pire Pop, I Love You So Much
Constellation Records
43 minutes

http://cstrecords.org/avec-le-soleil-sortant-de-sa-bouche/