Expérimental Archives - Page 3 sur 6 - Le Canal Auditif

Critique : Fabrizio Rat – The Pianist

Fabrizio Rat est un pianiste et compositeur italien établi en France depuis quelques années. Il a fait paraître des albums comme membre de Magnetic Ensemble et de Cabaret Contemporain ainsi qu’en solo avec deux EPs sortis dans la dernière année, La Machina (2016) et Technopiano (2017). Rat fait partie d’un mouvement grandissant de musiciens de formation classique qui utilisent les instruments acoustiques comme base à de la musique électronique. Dans le cas de The Pianist, son premier album solo, Rat utilise un piano préparé (dont certaines cordes sont « pimpées » pour sonner différemment), une boîte à rythmes et un synthétiseur analogique pour nous proposer des pistes technos teintées d’acid house et de EBM.

Lupu démarre sur une boucle formée d’un duo tonique/tierce en passant rapidement du mineur au majeur, et ponctue en même temps avec la quarte et la tierce à l’octave. Le kick techno et la ligne de basse acid house solidifient le rythme. La pièce devient dynamique et entrainante bien qu’un peu trop linéaire sur le plan mélodique. Michelangeli ouvre similairement sur deux notes en quarte avec leurs bémols, placées en arpège descendant comme un flot qui coule sur une pulsation techno. On remarque davantage les harmoniques créées par les impacts des marteaux sur les cordes préparées; une deuxième mélodie accompagnée par une trame de fond étouffée. Le rythme-jungle de Horowitz s’intensifie pendant que le piano tourne autour d’un accord de septième de dominante à demi diminuée, genre. La résolution à mi-chemin fait apparaître un fa dissonant qui joue à la fausse note. Gould paraît plus lente au début, roulant également sur un accord de septième de dominante à demi diminué, mais joué à deux mains cette fois-ci; le rythme s’alourdit ensuite jusqu’à ce que la pièce s’engouffre dans les effets.

Aimard repart sur une trame techno plus dense qui supporte un jeu presque frénétique sur deux notes, en duo avec leur tierce; un quatuor qui change de séquence à mi-chemin sur le même genre de trame de fond étouffée entendue plus tôt. Pollini commence autrement avec une séquence de basse analogique acid house. La rythmique légèrement salie laisse tout de même de l’espace à l’accord diminué dont la tierce oscille entre le majeur et le mineur. Argerich part sur un duo tonique/tierce et une belle palette d’harmoniques réverbérant au-dessus d’un rythme EBM, la note grave et les contretemps sont particulièrement les bienvenus. Rubinstein ralentit le tempo et revient à la septième dominante à demi diminuée; les scintillements aigus contrastent avec l’onde analogique dissimulée dans les basses pour conclure dans une atmosphère sous-marine.

The Pianist se démarque par son concept original de piano préparé joué au-dessus de rythmes électroniques et de lignes de basse analogiques. Cette grande qualité est néanmoins mise au défi par un niveau de répétition tel que certaines pièces s’en retrouvent aplaties. Il y a peu (ou pas) de résolutions aux tensions créées par le piano, et bien que les harmoniques soient très intéressantes. Leur subtilité ne s’accorde pas toujours avec les rythmes survoltés. Ceci dit, The Pianist reste un excellent concept qui s’apprête probablement mieux dans un boiler room que dans une écoute de chambre.

Ma note: 6,5/10

Fabrizio Rat
The Pianist
Blackstrobe Records
38 minutes

http://www.fabriziorat.com

Critique : White Suns – Psychic Drift

Après avoir poussé le noise-punk au-delà des limites de la terreur sonore pendant quelques années, le groupe White Suns présentait à la mi-juin son nouvel album Psychic Drift, et la formation new-yorkaise continue sur la trajectoire qui se dessinait avec l’album Totem paru en 2014.

Si Totem avait été enregistré en tant que trio qui utilisait encore guitares et batterie, ses moments les plus forts résidaient dans des passages de bruits d’origine nébuleuse et dans les récits cauchemardesques du chanteur Kevin Barry. Le groupe se produit d’ailleurs à l’occasion depuis au moins 2013 en tant que duo n’utilisant que rubans, boîtes à rythmes, micros et effets. Sur cette lancée, donc, White Suns a enregistré Psychic Drift en tant que duo, comme dans sa version live occasionnelle. Le virage ne sort donc pas de nulle part, et si une partie de moi aimerait plus d’explosions de noise rock ici et là, l’approche légèrement plus atmosphérique a tout pour convenir à ce que la formation était déjà en train de devenir.

Psychic Drift ne comprend que quatre pistes, plutôt longues, et l’album nous plonge dès le départ dans ce qui est probablement la pièce la plus accomplie de White Suns jusqu’à présent : la captivante Korea. Le texte semble décrire la détresse d’un personnage perdu en terrain hostile, laissé pour mort, se cachant dans des tunnels sous une route. Qu’on prenne ce texte au propre ou au figuré, l’angoisse est palpable et est reflétée dans le tableau musical qui l’accompagne.

Les trois pièces qui suivent et qui complètent l’album réduisent l’intensité de quelques crans. Étant donné le changement de méthode derrière cet album, le calme relatif qui s’installe dans certains passages des trente minutes suivantes n’est pas tout à fait surprenant. Ces assemblages mi-agités mi-calmes ne sont pas sans intérêt, mais sans un brin d’ossature pour lier le tout, les bruits s’enchaînent de façon un peu arbitraire. Si ce n’était pas de la voix et des textes de Berry, on perdrait facilement le fil, et passer à l’arrière-plan n’est pas dans les habitudes ni dans ce qui a été la mission de White Suns à ses débuts, alors ça fait un peu drôle. Tout de même, si vous appréciez la bonne musique de fêlés, il y a du fun à avoir ici.

Ma note: 7/10

White Suns
Psychic Drift
The Flenser
40 minutes

http://theflenser.com/white-suns-psychic-drift/

Critique : Chuck Johnson – Balsams

La musique dite « ambiante » est souvent conçue à partir d’instruments électroniques (claviers, séquenceurs, etc.), sauf à quelques rares exceptions. Le compositeur et musicien folk, Chuck Johnson, résidant de la ville d’Oakland en Californie, fait partie de ces « anormalités ». La plupart de ses créations, disques ou trames sonores de films, sont créées à partir d’une simple guitare, électrique ou acoustique, ou encore avec son instrument de prédilection : la « slide-guitar ».

En 2013, l’artiste a fait paraître le très folk-bleusy Crows In The Basilica et en 2015, sa suite logique, intitulée Blood Moon Boulder, était révélée. Au début du mois de juin dernier, Johnson récidivait avec une nouvelle création intitulée Balsams qui voit l’artiste se distancier de ses deux premières productions afin d’épouser une certaine exploration cosmique. Dès les premières auditions, les connaisseurs de Brian Eno reconnaîtront la patte de l’icône de la musique ambiante. Les références à l’album Appollo (Atmospheres & Soundtracks) – disque paru en 1982 – sur lequel a participé le révéré Daniel Lanois, sont assez manifestes, sans que ce soit dérangeant.

Johnson réussit à transporter l’auditeur dans une zone vaporeuse en l’escortant dans un lieu calme, situé parfaitement entre la voûte céleste et les routes poussiéreuses du désert du Nevada; un disque aussi terre à terre que dans les vapes. Avec un simple clavier positionné à l’arrière-scène et de multiples couches de « slide-guitar », Johnson nous convie à un voyage contemplatif aussi moderne qu’anachronique; un pied dans l’ici et maintenant et l’autre dans un univers immatériel qui apaise.

Évidemment, comme toute production issue de ce genre musical, la culture du « single » et de l’extrait prometteur est inexistante. Pour bien apprécier ce Balsams, il faut prendre le temps, il faut même l’arrêter (plus d’une fois si possible) afin de bien s’immerger dans ce périple éthéré. De l’introduction de la pièce Calamus, évoquant un orgue d’église, au country vaporeux de morceaux comme Riga Black et Labrodirate Eye, en passant par l’émouvante Balm Of Gilead, vous aurez dans les oreilles l’un des meilleurs albums de musique ambiante de l’année, sinon le meilleur.

En ces temps incertains, où l’hyperactivité cérébrale et le narcissisme atteignent de nouveaux sommets, la musique de Johnson survient comme un baume lénifiant qui soumet obligatoirement l’auditeur à une pause contemplative… et il y a beaucoup de mes semblables qui en auraient grandement besoin. Vous êtes en vacances ? Vous n’en pouvez plus de jouer le rôle de « la poule pas de tête » ? Balsams est la potion sonore tout indiquée pour recharger vos batteries.

Ma note: 8/10

Chuck Johnson
Balsams
Vin Du Select Qualitite
41 minutes

http://www.chuckjohnson.net/

Critique : The Melvins – A Walk With Love & Death

Les Melvins sont infatigables. Une fois de plus, la bande à Buzzo garde le rythme en faisant paraître un nouvel album intitulé A Walk With Love & Death. Le groupe américain avait fait paraître Basses Loaded en 2016 et de cette initiative aux basses fréquences lourdes et groovy, ils ont gardé Steven McDonald. Cet impressionnant album double est en partie album en bonne et due forme (les 9 premières chansons) et en partie une bande originale d’un court métrage portant le même nom (les 14 suivantes).

Quoi faire de tout ça? Eh bien, c’est une question qu’après plusieurs écoutes, on se pose toujours. La moitié intitulée Death nous offre du Melvins correct. C’est efficace, bien écrit et intéressant, mais pour le fan qui connaît un tant soit peu la discographie du duo Crover/Buzzo, il n’y a pas de titres qui surprendront. On est dans les mêmes eaux où baigne le groupe depuis Nude With Boots avec quelques variantes. Malgré le manque de réinvention pour un album de Melvins, ça reste des compositions solides aux atmosphères riches.

Sober-dellic est un bon exemple de la lourdeur toujours de circonstance du groupe. Un lent riff qui s’énerve à certains moments, de longs solos et une cadence qui donne envie de se faire aller le porte-chapeau. Flaming Creatures est sans doute la chanson la plus typique du groupe et en même temps, il est difficile de ne pas tomber sous le charme de la voix théâtrale de Buzz Osborne. On y trouve aussi What’s Wrong with You, une chanson qui laisse le micro à Steven McDonald. Son rythme vocal nous entraîne dans un univers punk qui laisse un peu sur sa faim.

Passons à la deuxième partie, la fameuse bande originale du court métrage A Walk With Love and Death. Soyons honnêtes, ce n’est d’aucun intérêt pour le mélomane. C’est une suite de discussion en bruit de fond sur lesquelles le groupe ajoute parfois un peu de piano et parfois un peu d’effets électroniques. Ça reste entièrement inintéressant à l’écoute sans avoir accès au dit film. Street Level St Paul est l’exception à la règle avec sa guitare bruyante, mais on est très loin d’une expérimentation longuement réfléchie. On a plutôt l’impression d’écouter un trip de pédale à effet en studio. Ça laisse froid. La vraie question est : mais pourquoi coucher ça sur album?

Enfin, ce Walk With Love & Death manque un peu de panache pour un album de Melvins. Surtout, pourquoi avoir publié la bande originale du film alors que prise hors contexte, elle est d’une platitude totale? Au moins, on peut se consoler avec les 9 chansons qui la précède qui sans nous offrir les œuvres les plus inspirées de Melvins dans les dernières années, comporte quelques bons tubes lourds et plaisants pour les tympans. Mais il est tout de même difficile de ne pas sourire à l’audace des Melvins de publier une telle œuvre.

Ma note: 5,5/10

The Melvins
A Walk With Love & Death
Ipecac Recordings
82 minutes

https://www.facebook.com/melvinsarmy/

Critique : Drew McDowall – Unnatural Channel

L’écossais Drew McDowall est un vétéran de la scène musicale industrielle. Actif dans le milieu punk dès 1978, il collabore avec le groupe Psychic TV durant les années 80 et avec le groupe Coil à partir des années 90. Avec près de quarante ans d’expérience, McDowall fait partie de la première vague de compositeurs qui avaient plus à voir avec l’expérimentation et l’improvisation. Étonnement, ce n’est qu’en 2015 qu’il publie son premier album, Collapse, en proposant des séquences atmosphériques qui progressent lentement et ponctuées par des mouvements plus rythmés aux échantillons d’impacts bétoniques et d’impulsions métalliques. L’histoire continue avec son deuxième album Unnatural Channel, publié en mai dernier, avec une palette sonore qui s’éloigne légèrement de la synthèse analogique pour se rapprocher du rythme trafiqué. La lenteur des passages ambiants contraste savoureusement bien avec l’agressivité des rythmes manufacturiers.

Tell Me The Name s’éveille tranquillement, comme un reptile mécanique pris dans un réseau de tunnels. La masse sonore fluctue en densité selon le nombre d’échantillons réverbérés, et laisse ensuite un rythme plus lourd faire vibrer le sol. Habitat donne suite à l’atmosphère souterraine avec un filtrage plus clair, laissant quelques scintillements métalliques se perdre dans l’espace abandonné. This Is What It’s Like se contorsionne sur elle-même, alimentée par différentes vitesses de vibration et accompagnée par un chuchotement qui nous rappelle que « this is what it’s like sleep deprived ». L’atmosphère cauchemardesque nous fait ramper au sol à la recherche d’une crevasse qui permettrait de continuer la descente en enfer.

Unnatural Channel (Part 1) se développe progressivement comme un enregistrement dans une grotte, captant les mouvements d’insectes et créatures nocturnes. Un rythme de mécanisme industriel prend place et nous mène jusqu’à Unnatural Channel (Part 2), qui développe davantage la rythmique en ponctuant les impulsions électroniques avec les échantillons industriels. L’intensité monte d’un cran à mi-chemin lorsque tous les éléments se réunissent pour former un rythme tribal irrésistible. Recognition prend forme à partir de fragments projetés sur les murs, dédoublés par leurs impacts, accentués par la surface dense et lisse du béton. Unshielded progresse rythmiquement comme un rituel mi-humain, mi-machine, et conclut abruptement comme un mécanisme qui vient d’être débranché.

Unnatural Channel attire l’attention avec ses sonorités captivantes, son atmosphère fascinante de descente en enfer, étage par étage, et son interprétation de la faune souterraine qui nous accompagne durant cette dernière randonnée. À seulement trente-six minutes, on ne sait pas si on a envie d’en redemander ou si la durée de l’expérience est suffisante, mais celle-ci est certainement satisfaisante pour un amateur de musique industrielle expérimentale.

Ma note: 7,5/10

Drew McDowall
Unnatural Channel
DAIS Records
36 minutes

https://drewmcdowall.bandcamp.com