Expérimental Archives - Le Canal Auditif

Critique : Arca – Arca

Alejandro Ghersi est un habitué des productions trash et expérimentales. Après avoir travaillé avec quelques artistes de génie par le passé, et l’on parle ici de gros noms comme Björk, Kanye West, Frank Ocean ou FKA Twigs, il est retourné à la production de contenu solo sous son projet Arca. Après des albums particulièrement sombres, chaotiques et troublants, parfois même violents, dans les dernières années, Arca marque un pas important.

Plus calme et rêveur, l’album se veut une communion avec le personnage Arca et Ghersi lui-même. Se livrant, redécouvrant ses origines vénézuéliennes en chantant en espagnol, Ghersi nous montre un aspect réel et profondément humain de sa production que l’on n’avait jamais encore vu aussi clairement. Principale innovation : l’artiste reprend la place d’honneur de ses productions par le chant, chose qu’il n’avait que rarement faite depuis son adolescence. L’innovation vient donner une vulnérabilité palpable aux chansons de l’album. C’est totalement déroutant lorsque l’on considère les productions monolithiques et plus grandes que nature de Mutant (2015) et Xen (2014), qui s’imposaient avant tout par leur force.

Les pièces d’Arca sont aériennes, cathédralesque même au niveau de l’environnement sonore, à un point où l’on ne peut qu’être sublimé par des moments forts comme Piel, Reverie ou Sin Rumbo. Si ces productions restent résolument contemporaines, des influences classiques s’y intègrent ça et là avec facilité pour accentuer le tout. Quoi demander de mieux dans un album purement romantique comme celui-là? À l’inverse, un Desafio vient embrasser le passé plus pop de l’artiste. Une surprise bienvenue pour détendre un peu l’atmosphère méditative et parfois douloureuse du reste du disque. Ces aspects divers finissent par rendre l’écoute plus facile que ses arides opus précédents. On ne parle pas d’une écoute nécessairement très accessible, mais qui offre du moins une porte d’entrée intéressante à la carrière solo du DJ établi à Londres.

Bref, Arca s’impose réellement comme un essentiel de 2017, mais également de la musique électronique en général. Ghersi est un pionnier qui aura réussi à populariser lentement, mais sûrement, un pan complet de la techno expérimentale qui restait inconnue aux yeux du grand public, sans toutefois se dénaturer. Un exploit qui exige reconnaissance.

Ma note: 9/10

Arca
Arca
XL Recordings
43 minutes

http://www.arca1000000.com/

Critique : Pharmakon – Contact

Pharmakon aimerait vous faire croire qu’elle se réinvente avec son nouvel album, Contact. L’artiste new-yorkaise, Margaret Chardiet de son vrai nom, exprime savamment le dégoût, l’horreur et l’isolement par une musique noise industrielle extrêmement efficace, qu’elle parfait depuis l’adolescence. L’énoncé de mission artistique qui accompagne ce nouvel album aimerait nous faire croire que l’intention est cette fois d’exprimer la nécessité d’établir un contact avec l’autre, d’exprimer la communion entre le corps et l’esprit pour transcender les divisions et l’insignifiance de notre existence.

Le message est intéressant, mais ce changement annoncé dans l’intention ne change pas grand-chose au résultat. Pharmakon fait encore une musique noise qui secoue, qui refuse d’être reléguée à l’arrière-plan, qui choque. Et la pochette qui orne le tout ajoute un élément de contact humain au thème habituel de ses pochettes précédentes, soit un tableau présentant Chardiet elle-même dans une situation troublante, quasi-cauchemardesque.

Contact est encore une fois un décharge assez brève mais très intense du noise qui a fait la renommée de Chardiet, et le fait qu’elle se répète un peu n’est pas vraiment un problème tant qu’elle continue à être aussi singulière et puissante. En fait, dans un tel contexte, un tout petit progrès ici et là a plus d’impact qu’une tentative de redéfinition purement théorique. Et l’amélioration ici est dans l’assurance que Pharmakon prend avec l’utilisation de sa voix.

Je le disais quand j’ai parlé de son album Bestial Burden: c’est par sa voix que Pharmakon s’impose, et ce qu’elle fait avec cet organe sur Contact est un nouveau sommet pour elle. La gamme de bruits qu’elle produit dès le début de l’album avec la chanson Nakedness of Need, plaquée sur les secousses et les ondes assourdissantes provenant de ses instruments, démontre mieux que jamais pourquoi elle reçoit toute cette attention depuis quelques années. Les autres one-person-bands de la scène noise vont devoir manger leurs croutes avant de faire autant d’effet qu’elle.

Ma note: 8,5/10

Pharmakon
Contact
Sacred Bones
32 minutes

https://pharmakon.bandcamp.com/

Critique : Lawrence English – Cruel Optimism

Lawrence English se définit sur son bandcamp non pas comme un musicien ou un compositeur, mais plutôt comme un philosophe de l’écoute. Il ajoute qu’il « remet en question généralement la vie, la mort et tout ce qui se trouve entre. » Prétentieux? Peut-être, mais on peut comprendre l’intensité de ces propos lorsqu’on entend sa musique; difficile d’accès, riche, dense, mais ô combien intéressante si l’on se met à l’écouter attentivement.

La photo de couverture de son dernier album, Cruel Optimism, est à ce niveau admirablement choisie : une sorte de monolithe triangulaire transperçant le ciel et flottant dans des couches nuageuses. Du brouillard inquiétant dans les oreilles, quelle belle image pour représenter la musique d’English.

Ce dernier nous projette dès la première seconde dans une tempête sonore inondée d’une basse pulsée avec la pièce Hard Rain. Comme une soudaine pluie glaciale en plein été, ce sont cinq minutes frénétiques où il vaut mieux profiter de l’averse plutôt que d’aller se mettre à l’abri. Ça rappelle le récent travail de Tim Hecker sur ses albums Love Streams et Virgins. L’exaltation cède sa place à la quiétude dans le second morceau parfaitement intitulé The Quietest Shore. On peut voir la brume qui se déplace tranquillement sur la rive. Après un certain temps, une église se matérialise, alors que le son de ses cloches retentit au loin. C’est incroyable à quel point une musique peut être visuelle…

Plutôt que de travailler seul comme sur ses albums précédents, l’Australien, fondateur de l’étiquette Room40, a plutôt décidé de collaborer avec une multitude d’artistes, tels que Thor Harris et le guitariste Norman Westberg, tous deux du groupe Swans. Intéressant. Cependant, le travail des musiciens invités s’est quelque peu évaporé dans le mix et la production d’English. Impossible d’entendre une violoncelliste jouer dans Object of Projection ou bien un contrebassiste dans Negative Drone. Par contre, les voix humaines sont facilement discernables dans les morceaux Requiem For a Reaper/Pillar of Cloud et Crow. Ceux-ci sont tout à fait somptueux et se succèdent après l’irritant Hammering a Screw, le seul que l’on pourrait qualifier de superflu.

On ne peut pas écouter l’album d’une oreille inattentive. Cruel Optimism est une expérience en continu où les pièces, indissociables les unes des autres, s’enchainent sans temps mort. Abstraites et vaporeuses, elles sont comme des nuages qui prennent différentes formes selon la personne qui les regarde.

Au final, les moments les plus réussis sont sans doute les plus calmes, mais ils sont peu nombreux. L’album ressemble alors à son tumultueux prédécesseur Wilderness of Mirrors, et ce, même si ce philosophe de l’écoute prétend avoir fait quelque chose de nouveau.

Ma note: 7/10

Lawrence English
Cruel Optimism
Room40
39 minutes

http://www.lawrenceenglish.com/

Critique : Xiu Xiu – Forget

Ça fait depuis le début des années 2000 que Xiu Xiu, mené par Jamie Stewart, génère un torrent d’indie rock malaisant. Plus que l’abondance de sa musique cependant, c’est la sensibilité unique de Stewart qui le rend intimidant pour bien des auditeurs. Xiu Xiu ne fait pas qu’accorder une place à la laideur et à l’inconfort, il en fait ses sujets de prédilection, les plaçant sur un piédestal pour mieux les scruter avec un enthousiasme clinique et froid. Sa perspective est si dénuée de compromis que quand je l’entends utiliser des éléments musicaux invitants, je le soupçonne de les utiliser sarcastiquement, pour exposer ce qu’ils ont de simpliste, et pour exposer du coup ma propre vulnérabilité. C’est « sick », j’en suis conscient, mais c’est l’énorme force de Stewart.

Je comprends donc aisément quiconque a été intéressé par Xiu Xiu puis a fini par s’en distancier. C’est un groupe exigeant. Pas reposant. Et de moins en moins prévisible, si l’on se fie à son œuvre récente. Il y a eu des albums-concept noise, des trames sonores, des albums de reprises, et l’an dernier une réinterprétation fort intéressante de la bande originale de Twin Peaks. Stewart et ses acolytes touchent à un éventail de plus en plus large de musique et semblent particulièrement inspirés et rafraîchis sur ce nouvel album, le premier long jeu de Xiu Xiu entièrement original depuis Angel Guts en 2014.

Dès la première pièce, la collaboration du rappeur et danseur « queer » Enyce Smith brouille les cartes et me fait me poser toutes sortes de questions. Est-ce que Stewart pense que les rimes vulgaires, colériques et sans profondeur de Smith sont un ajout intéressant à sa musique? Est-ce plutôt un contrepoids à sa propre propension à être si dramatique? Est-ce une façon de secouer son auditoire cisgenre hétérosexuel? L’album se termine à l’opposé par un monologue infiniment plus touchant de l’artiste trans « homocore » Vaginal Davis, une description monocorde d’une personne déracinée, traitée comme un objet, maltraitée, maintenant de peine et de misère une façade de plaisir. Stewart tente-t-il de trouver ce qui unit diverses sortes de malaise et de marginalisation? Et pourquoi la pochette présente-t-elle le mot arabe pour « oublier » (Forget) en rose sur bleu poudre? Stewart veut déranger, résolument, mais déranger qui?

Je ne trouve pas de réponses claires dans cette mare de métaphores, mais quand un artiste provoque de telles questions tout en créant une musique captivante, je lui accorde volontiers le bénéfice du doute. Et musicalement, Xiu Xiu n’a jamais couvert autant de terrain, et avec autant de maestria, qu’avec Forget. Comme sur ses premiers albums, Xiu Xiu rappelle encore le synthé-pop et le post-punk des années 80, mais les exercices de bruit et d’ambiance que Stewart a menés depuis quelques années viennent grandement enrichir ce que produit son groupe.

Comme je disais, Xiu Xiu est un groupe exigeant. Son meneur Jamie Stewart semble être exigeant envers lui-même aussi, et 15 ans après son premier album, il ne montre aucun signe d’être à bout de forces ou à court d’idées.

Ma note: 8,5/10

Xiu Xiu
Forget
Polyvinyl Records
44 minutes

http://www.xiuxiu.org/

Critique : Age Coin – Performance

Age Coin est un projet électro-industriel formé de Kristian Emdal et Simon Formann, deux membres de la scène underground danoise, bien ancrée à Copenhague. Leur premier album, Perceptions (2013), comportait deux pièces industrielles dont l’atmosphère s’apparentait à un conduit d’aération dans un bunker scandinave. C’était sombre et froid et n’avait pas vraiment de lien avec leur passé post-punk.

À l’écoute de leur deuxième album Performance, sorti en janvier sur Posh Isolation, on remarque tout de suite une différence dans le montage des pièces, plus courtes et nombreuses que sur Perceptions. Le duo a profité de l’occasion pour mettre en perspective leurs débuts drone et noise et se rapprocher du IDM et du techno. Ils conservent donc une part de froideur électronique, mais lui donne également une part de chaleur humaine avec ses passages interprétés, dans lesquels il y a une intention, un geste qui donne du groove aux séquences numériques.

Le bourdonnement lointain, la basse dubstep et les percussions réverbérées d’Esprit ouvrent grandes les portes de l’usine dans laquelle se déroulera l’album. Raptor accélère le rythme et propose un profil mélodique plus développé, quelque part entre du house et du IDM. La palette d’échantillons agrémente superbement bien le rythme et lui ajoute un côté croustillant, et givré.

Domestic I marque une pause avec son ambiance mécanique accompagnée d’un violoncelle; ça se rapproche de l’improvisation et de la musique mixte. La pièce conserve son étrangeté jusqu’à la fin et détonne par son ton expérimental. Damp reprend la balle au bond envoyée par Raptor avec sa structure tribale texturée par des échantillons métalliques. La progression est excitante, particulièrement à partir du kick ponctué par un échantillon d’expiration.

Monday donne suite à Esprit avec son flow dubstep, les textures bruitées claquent à proximité et créent un contraste avec la basse oscillante; pendant que les percussions réverbérées nous gardent bien placés au milieu de la chaine de montage. Comme la première, Domestic II a l’effet d’un interlude, moins expérimental, mais aussi près de la musique mixte avec une prestation au piano trafiquée par de la distorsion et du noise de mauvaise connectique. Protein termine l’album de façon plus dense, comme du IDM à la frontière du techno, avec une petite intention jazz dans les contretemps.

J’ai trouvé Performance bien plus captivant que son prédécesseur, non pas parce que leur côté drone et noise soit moins intéressant, mais bien parce qu’ils ont ajouté une trame complète de rythmes à l’avant qui déplace la trame ambiante vers l’arrière. L’autre aspect très plaisant à écouter est la spatialisation, superbement bien exécutée, du clic collé sur l’oreille droite à l’impact dans le fond de l’entrepôt manufacturier. Les fans d’Egyptrixx et Objekt vont adorer, si ça peut vous donner une idée.

MA NOTE : 8/10

Age Coin
Performance
Posh Isolation
32 minutes

http://poshisolation.net/products/age-coin-performance-lp-pre-order