Expérimental Archives - Le Canal Auditif

Critique : Thor & Friends – The Subversive Nature of Kindness

Si vous connaissez déjà Thor Harris, c’est probablement pour l’une de deux raisons : soit vous l’avez vu torse nu, crinière au vent, frappant vibraphones, timbales et cloches au sein du groupe Swans, soit vous l’avez vu expliquer comment bien frapper un nazi dans une courte et instructive vidéo sur Twitter. (Bon, peut-être l’avez-vous découvert au sein de Shearwater ou de Hospital Ships, mais c’est moins probable, avouez-le.)

Sous ses airs de guerrier se cache en fait un type sensible qui a profité de l’attention qu’il a reçue pour sensibiliser les gens à la dépression, qui l’afflige comme elle afflige des millions d’autres personnes, et pour promouvoir la cause gauchiste au Texas, son État de résidence. C’est ce côté sensible de sa personnalité, plus que son image de tapocheur de percussions et d’antiracistes, qui éclaire le mieux son projet musical Thor & Friends.

Le groupe est à la base un trio de percussionnistes formé de Harris et des xylophonistes Peggy Ghorbani et Sarah Gautier, accompagnés de nombreux invités à court terme qui ajoutent violon, batterie, égoïne et autres didgeridoos. Il ne faut pas s’attendre à une fidèle déclinaison de Swans et de Shearwater, mais il y a tout de même des ressemblances dans l’esprit : un désir de transcendance, un appétit pour le moment musical qui place les musiciens en transe et modifie momentanément la sensation du temps qui passe.

La plupart des pièces de cet album sont basées sur des motifs percussifs et mélodiques somme toute assez simples, mais agrémentées d’harmonies inattendues et dans des textures recherchées. Il y a des bruits de synthés ici et là, quelques bruits de bouche et de gorge, et des bruits plus difficiles à cerner semblant provenir d’instruments à vent dont l’anche est fendillée ou ayant passé par des tubes de PVC. Bref, le résultat obtenu a l’air de résulter d’une ambiance où aucun son n’est rejeté d’emblée.

Le revers de cette approche décontractée et ouverte, c’est que certaines pièces sont un peu brouillonnes, et que la réalisation à la va-comme-je-te-pousse ne rend pas justice à l’ensemble. C’est en général charmant, enjoué et original, mais ça reste trop léger ou plat pour obtenir l’effet de transcendance escompté. Les sons du projet sont tout de même recommandés pour quiconque se sent fatigué par le conformisme ambiant.

Ma note: 7/10

Thor & Friends
The Subversive Nature of Kindness
Living Music Duplication
38 minutes

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Critique : Martin Lizotte – Ubiquité

Dans la description du projet sur son site web, Martin Lizotte écrit la chose suivante : « D’un écran à l’autre, on veut être partout à la fois, bien souvent aux dépens du moment présent qui nous coule entre les doigts. » Ubiquité est un peu la réponse à cela, un moment de respiration à travers la folie quotidienne entre deux projections de nous-mêmes en ligne, entre ces rôles qu’on revêt du bout des doigts. Bien sûr, je vous écris tout cela devant un écran pendant que mon Facebook est ouvert et mon téléphone n’est pas trop loin. Comme quoi les paradoxes sont souvent les situations les plus riches et savoureuses.

Martin Lizotte a fait paraître Pianolitudes en 2014 qui lui a valu de nombreuses critiques élogieuses. On découvrait en quelque sorte un peu plus le pianiste. Pour Ubiquité, il a répété la formule qui avait déjà fait ses preuves : on le retrouve au piano avec Mathieu Désy et sa basse polyphonique à ses côtés. C’est minimaliste et ça verse dans la musique classique contemporaine. Ubiquité est entièrement instrumentale et nous porte à travers des tableaux d’un calme et d’une beauté bien appréciable. C’est le genre d’album qui fera ses meilleurs moments par un froid dimanche de janvier, quand la neige tombe et qu’on refuse de s’aventurer à l’extérieur, préférant les lainages et un bon thé.

La douce Comète est particulièrement tempérée et belle avec sa mélodie qui se développe tranquillement alors que la Désy s’occupe d’envoyer quelques notes plus lourdes. La chanson-titre se développe aussi lentement, mais avec un peu plus d’énervement. La basse est rythmée pendant que le piano aussi prend son temps pour prendre sa place. Phare ailé pour sa part prend d’abord une route sombre avant de soudainement s’emporter comme dans un rêve. Les crescendos et déscrescendos de Lizotte nous invitent à la rêverie en pleine journée, à laisser nos esprits divaguer en sa compagnie.

Étant donné les chemins de compositions qu’il prend, l’esprit à tendance à divaguer de la musique et se perdre dans les méandres de la contemplation et de la réflexion. Pendant ce temps, on égare Lizotte avant d’y revenir deux chansons plus loin. Est-ce mal? Non. Mais particulier. Ubiquité n’est pas un album qu’on écoute dans un seul trait. C’est le genre qu’il faut écouter de nombreuses fois pour en saisir toutes les subtilités.

Lizotte fait bien sur Ubiquité. C’est un digne successeur à Pianolitudes. Ça ne remet pas en cause le genre musical, mais ça donne de très belles ritournelles nuancées qui se déploient avec grâce. Si vous aimez les pièces qui pigent dans la tradition de la musique pianistique, vous aurez du plaisir en compagnie de Martin Lizotte.

Ma note: 7/10

Martin Lizotte
Ubiquité
Duprince
43 minutes

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Critique : Labelle – Univers-Île

Labelle incarne bien le métissage. Dans tous les sens du terme. Ce jeune français est né d’une mère bretonne et d’un père réunionnais qui a quitté son île de l’océan Indien pour la SNCF… Disons qu’il y a plus exotique comme exil. N’empêche que Labelle s’est imprégné et de l’électro français de Jean-Michel Jarre et de la musique maloya issue de l’île. Après des études en musique à Paris, des soirées à faire le DJ derrière les plaques tournantes, Labelle a finalement quitté la France pour l’Île de la Réunion, où il a retrouvé les rythmes qui lui étaient déjà chers.

Qu’est-ce que ça donne? Des trames d’une grande richesse qui flirte avec le R&B et les rythmes percussifs résolument efficaces des musiques anciennes. Ce mélange à la fois de musique primale et de tissu sonore complexe et travaillé donne des résultats franchement efficaces. Univers-Île est un album varié, nuancé qui offre une panoplie de délicatesses pour les oreilles. Tout ça en donnant envie de taper du pied.

Labelle verse parfois dans un genre qui se rapproche de l’électro-pop et du R&B. L’exemple le plus clair de tout ça est l’excellente Benoîte sur laquelle Nathalie Natiembé chante dans une langue qui ressemble beaucoup au créole, que l’on comprend être la langue des insulaires. Ça fonctionne très bien. Kou D’zèl y va plutôt d’une approche plus mystique musicalement parlant. À travers les sonorités qui rappellent les chants et les percussions tibétaines, Zanmari Baré chante avec une voix qui donne légèrement dans le trémolo.

Labelle démontre une bonne palette sonore sur Univers-Île grâce à sa capacité à créer autant des pistes dansantes que mélodieuses. Et parfois même les deux à la fois. Dans ce registre, Éveil est un exemple de pièce entraînante magnifique. Babette opte pour un rythme plus cru et direct qui appelle aux pas de danses tribales. C’est contagieux à donner envie de se dandiner, peu importe où l’on se trouve. Les délicatesses qui rappelle Pantha Du Prince se retrouvent sur Playing At the End of the Universe. On y retrouve le même soin donné aux détails sonores qui se découvrent au fil des écoutes. Le genre de petits détails qui fait franchement plaisir.

Labelle est une belle découverte à faire, si ce n’est déjà fait. Son univers métissé rappelle parfois un peu Ibeyi, mais en enlevant les harmonies vocales et en ajoutant beaucoup de soin aux trames. Les pièces d’électro maloya font leur chemin facilement jusqu’aux tympans et risque fortement de vous charmer.

Ma note: 8/10

Labelle
Univers-Île
Infiné Musique
47 minutes

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Akousma XIV : Ondes libres – 28 octobre 2017

Samedi dernier, Byron Westbrook ouvrait la dernière soirée du festival sur le thème des ondes libres avec quatre compositions, débutant par Surface Variants I (2017), nouvelle création développée à partir du système modulaire Buchla 200, une merveille de la synthèse analogique. La trame oscillante à la palette sonore claire et épurée était suivie de trois pièces tirées de son dernier album Body Consonance, sortit il y a deux semaines sur Hands in the Dark Records. Ritual Geometry/Sympathetic Bodies bouillonnait de fréquences analogiques jusqu’à ce qu’un segment plus planant progresse à travers ses effets de filtrage, pour ensuite retrouver une certaine rythmique dans le dernier segment. La vitesse d’oscillation de Dance in Free Fall était beaucoup plus rapide et dynamique, se déplaçant en arpèges frénétiques au-dessus d’une onde plus linéaire. Fireworks Choreography retournait à la trame progressive, mettant en place une ligne de basse autour de laquelle se développaient des accords, accentuant les vitesses d’oscillation jusqu’à ce que la finale particulièrement intense donne un frisson de satisfaction auditive.

Patrick Saint-Denis honorait parfaitement le thème de la soirée avec Wave, une performance qui fait halluciner des sons dans l’espace. Équipés de deux capteurs placés sur ses avant-bras, l’activité électrique des muscles et les mouvements des bras lui permettaient de manipuler la matière première comme si elle était en suspension devant lui. Le résultat sonore s’apparentait d’abord au theremin, avec un jeu entre les gestes chorégraphiés et les vitesses d’oscillation et de lecture des ondes générées. Le deuxième segment nous projetait dans le futur avec la voix de Saint-Denis captée au microphone, découpant la phrase « so this is only a sound » et la manipulant comme de l’air scratch. La performance est captivante, l’instrument est ingénieux et ça donne envie d’en avoir un pour explorer toutes ses possibilités.

J’avais assisté à la présentation de Vacuum Phase Transition : an Exploration of Metastability par France Jobin en août dernier, assis en indien au parterre du Métropolis. L’expérience avait été presque méditative, bien que la salle ne soit pas tout à fait adaptée à ce genre de résonance, mais l’orchestre de haut-parleurs installé à l’Usine C était au rendez-vous après l’entracte avec F Orbital, nouvelle création de Jobin, une trame atmosphérique immersive qui nous fait sentir en état d’apesanteur.

Tristan Perich concluait la soirée et la programmation officielle du festival avec une présentation live de son dernier album Noise Patterns (2016). Divisée en six parties, l’œuvre utilise les limites de la résolution 1-bit à partir du bruit blanc, avec une approche minimaliste et expérimentale qui met la matière première en avant-plan. Après avoir écouté l’album, l’expérience live est tout aussi satisfaisante, quoique tout aussi exigeante pour les oreilles.

Akousma XIV – Ondes lumineuses – 25 octobre 2017

Xavier Madore ouvrait la quatrième soirée (la première à l’Usine C), sous le thème des ondes lumineuses (en référence à Licht de Stockhausen). Gagnant du JTTP 2017, Madore a spatialisé Les loges de la suite, une nouvelle composition montée à partir d’échantillons et de pulsions articulées rythmiquement. Le phrasé faisait penser à un fou qui manipule une tirelire remplie de tout sauf de la monnaie, trame déformée par des coupures et des étirements sonores, trafiqués par des effets de filtrage et de réverbération. La progression est très intéressante, jusqu’à ce que la pièce se termine un peu trop facilement sur une séquence saturée, donnant une impression d’interruption qui laisse les oreilles sur leur faim. Après avoir particulièrement apprécié Récit D’un Presqu’aller-retour (gagnant du JTTP 2015, présenté à AKOUSMA XII), Les loges de la suite est tout aussi captivante, mais est passée rapidement comme l’aperçu d’une nouvelle composition.

La Norvégienne d’origine britannique, Natasha Barrett, donnait suite avec He slowly fell, and transformed into the terrain (2016), pièce ambisonique composée sur quarante-neuf canaux (comparativement à deux en stéréophonie) et parfaitement adaptée à l’orchestre de haut-parleurs installé à l’Usine C. La trame suit un personnage cherchant l’équilibre pendant sa chute d’un carrousel de foire abandonné vers un sol couvert de feuilles mortes et de neige fondante. La pièce se déploie en tourbillons de souffles et de sifflements, spatialisés de façon à se déplacer comme des coups de vent à travers la salle, enveloppant le public comme s’il se trouvait au milieu d’une foire aspirée par une tornade.

Le quintette de cuivre avec batterie, Magnitude6, faisait exception à la formule acousmatique habituelle en proposant une performance avec instruments acoustiques (cinq cuivres et une batterie) de la pièce SN1314 (2016) d’Alain Dauphinais. Bien que l’œuvre soit inspirée d’une supernova passée près de la Terre en 1314, il n’y avait pas vraiment d’impression de lévitation d’ordre stellaire, mais plutôt d’ordre océanique, comme un sous-marin à vapeur qui génère des vibrations métalliques ponctuées d’impacts de tuyauterie. L’effet de réverbération à convolution reproduisait efficacement l’acoustique d’une cathédrale et permettait ainsi de laisser s’évaporer les notes jouées et les percussions frappées.

La soirée continuait après l’entracte, avec la diffusion d’Oktophonie (1991) de Karlheinz Stockhausen (1928-2007), qui est en fait l’acte 2 de l’opéra Dienstag aus Licht, le « mardi » de son œuvre monumentale Licht (1977-2003), avec ses sept opéras correspondant chacune à un jour de la semaine. À travers la titanesque trame de soixante-dix minutes composée sur huit canaux (d’où le nom), Oktophonie superpose les strates synthétiques avec les voix, les cuivres et les percussions pour raconter le conflit entre l’archange Michel et Lucifer. L’expérience auditive de l’œuvre est difficile à résumer, mais peut certainement être qualifiée de marquante, à savoir qu’elle peut autant provoquer des frissons de génie que des engourdissements d’ennui. Par exemple, la ligne à la basse assure parfaitement la part dramatique du thème, mais la longueur des segments peut laisser une impression d’étirement qui déjoue complètement le sens de l’anticipation et fait disparaître la dynamique de tension et détente. Heureusement, Stockhausen ne laisse personne indifférent, et la diffusion d’Oktophonie a reconfirmé cette vérité.