Électronique Archives - Page 60 sur 66 - Le Canal Auditif

Tricky – False Idols

tricky-false-idol-may-2013La semaine dernière, le musicien britannique âgé de 45 ans, maintenant résident à Paris, nommé Adrian Thaws (de son nom de scène Tricky), lançait son dixième album intitulé False Idols. Ce pilier du trip-hop détient un grand disque à son actif, paru il y de cela dix-huit ans déjà, titré Maxinquaye. Le trip-hop constitue un mélange de rock, de hip-hop, d’électro et de soul. Ce genre musical a connu son heure de gloire au milieu des nineties alors que Tricky et Portishead représentaient les figures de proue de ce mouvement.

Si Portishead s’est magnifiquement affranchi de ce style tombé quelque peu en désuétude, avec le superbe Third, on ne peut en dire autant de Tricky qui malheureusement, s’est contenté de surfer sans grande conviction sur cette recette musicale. Est-ce que Tricky, sur ce False Idols, démontre un renouveau créatif? Pas vraiment, mais Thaws y va assurément de son meilleur effort depuis un bon bout de temps.

Sans réinventer la roue, on sent chez le créateur une reconquête de sa griffe sonore, un pas en avant qui met à l’avant-plan les textes sombres du vétéran couchés sur cette musique à l’apparence simple et épurée. Quelques invités viennent pousser la note avec le musicien : entre autres, Francesca Belmonte, Fifi Rong et Peter Silberman de la formation The Antlers, dans une relecture de Parenthesis, morceau qui apparaît sur l’album Burst Apart des New-Yorkais.

Toujours ces rythmes électros lourds, ce dépouillement au niveau des arrangements qui accentue le penchant léché de cette musique, ces duos dominés majoritairement par ces voix féminines qui camouflent ce chant enroué et murmuré si distinctif de Tricky, de même que ces guitares nuancées et ces harmonies vocales lascives. L’artiste nous présente une œuvre austère, menaçante et réconfortante à la fois.

En contrepartie, nous avons eu la nette impression d’écouter un album localisé dans un no man’s land esthétique; comme si ce False Idols semblait anachronique et actuel simultanément. Qu’à cela ne tienne, notre homme nous propose quelques morceaux de qualité : le clin d’œil à ce Gloria interprété par Patti Smith sur Horses titré Somebody’s Sins, la sinistre Valentine, l’orchestrale et mélancolique Nothing’s Changed, la très TV On The Radio titrée Is That Your Life, l’excellent simple Does It et l’arabisante Passion Of The Christ.

Ce n’est peut-être pas une énorme production, mais sur ce False Idols, Tricky fait la preuve qu’il a encore quelque chose à exprimer artistiquement parlant et même s’il ne parvient toujours pas à se renouveler, nous pouvons affirmer que sur cette offrande l’Anglais livre la marchandise. Les admirateurs du créateur le redécouvriront avec grand plaisir. Pour ce qui est des autres, vous pourriez rester de marbre.

Ma note : 6,5/10

Tricky
False Idols
False Idols
45 minutes

www.trickysite.com

Baths – Obsidian

5974-obsidianLa semaine dernière, Will Wissenfeld, alias Baths, faisait paraître Obsidian. Âgé de 24 ans seulement, le talentueux musicien avait largué Cerulean en 2010; création qui avait reçu l’approbation d’un grand nombre de critiques. La musique dispensée par Wissenfeld est un savant mélange d’électronica et de pop, bonifié par de somptueuses cordes, des pianos et des claviers adroitement exécutés; mais ce qui caractérise l’œuvre de Baths est sans contredit l’utilisation de percussions inventives et singulières. En effet, le créateur adore les rythmes marginaux incluant crayons, échantillonnages de voix et claquements de ciseaux.

Sur Obsidian, Wissenfeld nous présente un opus plus mélancolique que le précédent effort. Une tentative qui met à l’avant-plan la voix haut perchée et les aptitudes mélodiques supérieures de Baths. Plus épuré, des textes hermétiques, un malaxage pertinent synthétique/classique incluant ces fameux rythmes inhabituels, ce Obsidian prend de l’ampleur au fur et à mesure des auditions.

Ces morceaux électro-pop spacieux nous immergent dans un univers mélancolique et légèrement éthéré. Voilà un musicien pratiquant un style musical pouvant être considéré comme étant austère et froid, mais Wissenfeld crée des chansons redoutablement frissonnantes, touchantes et captivantes. Les premières écoutes pourraient être complexes et exigeantes tant les compositions offertes par Baths sont d’une singularité pop rarement entendue. Cependant, votre persévérance sera largement récompensée.

Le périple dans le monde désarmant de Baths débute avec la syncopée Worsening, l’entraînante Miasma Sky, la pianistique et orchestrale Ironwroks et la très new-wave Ossuary. En milieu de parcours, le brillant instrumentiste y va avec une Incompatible magnifiquement déconstruite, une No Eyes captivante de même qu’une Phaedra quasi tribale, agrémentée d’un piano accentuant la tristesse prodiguée par cette pièce. Ça se conclut avec un piano cadencé qui propulse vers un rythme carré tout simplement jouissif titré No Past Lives (chanson indétrônable de ce disque), l’étonnamment abrasive Earth Death et la remuante Inter.

Si, comme nous, vous en aviez assez de ces productions en toc, abusant abondamment des sonorités factices issues des eighties, cette œuvre pourrait sérieusement vous réconcilier avec ces textures sonores. Intelligemment assemblé, accessible, inventif, authentique et original, ce Will Wissenfeld, avec ce Obsidian, vient de frapper un grand coup. Passionnés d’électro-pop ingénieux, c’est par ici qu’il faut tourner la tête!

Ma note : 7,5/10

Baths
Obsidian
Anticon
44 minutes

www.bathsmusic.com

Mount Kimbie – Cold Spring Fault Less Youth

mount-kimbie-cold-spring-fault-less-youth-press-300Mount Kimbie est un duo électro anglais, originaire du sud de Londres, formé en 2008. Après un premier album bien reçu de la critique en 2010, voilà que Dominic Maker et Kai Campos reviennent à la charge avec Cold Spring Fault Less Youth. Faisant ce qu’on appelle un post-dubstep, ce qui veut dire que la basse est beaucoup moins présente pour laisser plus de place aux sonorités plus légères. On peut facilement créer des liens avec James Blake. Par ailleurs, le duo entretient des liens rapprochés avec Blake qui est un ami proche.

Avec cet album, Mount Kimbie prouve que les deux musiciens formant le groupe, sont d’excellents compositeurs et qu’ils sont de fiers représentants du post-dubstep. Cold Spring Fault Less Youth ne possède pas la même sensibilité qu’un Overgrown de James Blake mais au point de vue strictement musical, les deux sont très près d’une égalité. Musicalement, trois exceptions sonores font leur apparition. En premier lieu, deux chansons dans lesquelles apparaît un autre artiste de la scène musicale londonienne nommé King Krule qui du haut de ses 19 ans offre des paroles rappées et nonchalantes qui collent à merveille à la musique de Mount Kimbie. En deuxième lieu, la première piste de l’album titré Home Recording.

So Many Times, So Many Ways offre un des beaux moments de la galette avec son intro qui passe d’un pas de course pour ensuite se déverser dans un riff de basse répétitif et intoxicant. La batterie jazz vient rehausser le tout à merveille. D’ailleurs, le duo n’hésite pas à emprunter des éléments jazz qu’il vient amalgamer à leur musique. Cela donne de beaux résultats. Parfois, ils se font très électro comme dans la sympathique Lie Near, morceau qui démontre leur propension pour les percussions non conventionnelles. On retrouve le même plaisir en écoutant Sullen Ground où le rythme d’une percussion étrange vient battre la mesure. La palme bizarroïde de l’album revient à Blood And Form avec la voix placée derrière dans le mix, l’ensemble additionné de claviers aux intensités variables, ce qui donne un impact étrange au morceau.

Si on peut reprocher une chose à Mount Kimbie, c’est d’abandonner trop rapidement les mélodies opérantes, comme à la conclusion de Break Well. Les deux chansons avec King Krule demeurent les deux pièces les plus marquantes. Un bon album qui laisse entrevoir que James Blake n’est pas le seul à pratiquer ce genre musical avec talent. Par contre, Blake est supérieur au niveau de la fragilité et de la sensibilité exprimées, ce qui n’est malheureusement pas le cas pour Mount Kimbie.

Ma note : 7.5/10

Mount Kimbie
Cold Spring Fault Less Youth
Warp Records
43 minutes

www.mountkimbie.com/

Champion – °1

Cover_Champion_Degree1Maxime Morin, mieux connu sous le nom de DJ Champion, arrive cette semaine avec son troisième album studio qui fait suite à Resistance paru en 2009. Si bien des choses peuvent se passer entre deux créations, certainement que Morin lui en a constaté l’ampleur. Voilà sa première offrande depuis qu’il s’est remis d’une leucémie qu’il a combattue en 2010. Évidemment, une expérience aussi marquante laisse des traces et on sent autant l’artiste que l’individu a changé.

°1, déjà par son titre, constitue une affirmation d’authenticité sentie. Dès la première note de l’opus, celle d’un piano très solennel qui fait sentir que ce ne sera pas ce à quoi Morin nous a habitués. Puis les cordes viennent s’en mêler de même que les cuivres et l’on se rend compte rapidement que les instruments traditionnels seront très présents. Peut-être est-ce là une belle analogie avec la rémission? Un moment où la vie prend un nouveau sens. La beauté extrême de cette première piste, 40#@%&!, laisse difficilement indifférent, comme si l’électro avait laissé une certaine place à ces orchestrations organiques et de cette mélancolie musicale naît une certaine lumière.

La deuxième piste confirme ce qui s’annonçait avec la première, mais avec un retour de l’électro et la voix de Pierre-Philippe Côté qui habite avec adresse cet hybride de rythmes électro et de cordes. On retrouve tout de même le Champion que l’on connaissait avec Every New NowFab de Random Recipe vient rapper sur un loop de guitare et un ensemble de cordes. On peut noter aussi l’immense Half A Mile qui fait sérieusement penser à une chanson de générique d’ouverture d’un film de James Bond avec sa mélodie intoxicante, ses cuivres chauds et sa guitare qui fait résonner ses notes avec éclat. Le premier simple, No Love Enough vient captiver avec ses rythmes cadencés et sa mélodie entraînante. Les quatre dernières pièces surprennent et se différencient de l’ensemble. °356 – Ain’t Got a Friend in Town est triste à souhait et les trois degrés subséquents sont tout aussi hétéroclites. C’est loin d’être inintéressant!

De l’ensemble se dégage une maturité nouvelle pour le compositeur qui a su changer l’épreuve vécue en matière et la noirceur en lumière, car malgré la mélancolie omniprésente sur l’album, on perçoit une catharsis, celle d’un homme qui a fait face à la leucémie et qui a eu gain de cause sur elle. Les fans de Champion trouveront peut-être difficile à digérer l’omniprésence des instruments orchestraux, ceci étant dit, les amoureux de musique y trouveront toute une nouvelle palette sonore. Un disque auquel vous devez donner sa chance, car Morin s’est surpassé et bien que Chill ‘Em All était aussi un album marquant, °1 est un tour de force audacieux et authentique.

Ma note : 8.5/10

Champion
°1
Bonsound
66 minutes

www.djchampion.ca/

Daft Punk – Random Access Memories

random-access-memoriesDaft Punk. Juste entendre le nom donne des palpitations. Ses premiers 12 pouces étaient le summum du cool, Homework a changé des vies, Discovery était ce qu’on peut nommer sans exagérer un chef-d’œuvre, et Human After All prouvait que malgré quelques signes de fatigue, Daft Punk était encore supérieur à ses nombreux imitateurs. Enfin, l’album Alive 2007 et la tournée qu’il documentait ont redéfini ce qu’un spectacle de musique électronique pouvait être et ont clairement servi de modèle aux populaires productions scéniques d’artistes comme Skrillex et Rusko.

Je comprends donc que beaucoup de monde considère Random Access Memories comme un autre chef-d’œuvre. C’est un réflexe conditionné. J’ai voulu y croire moi aussi.

La vaste et habile opération de promotion qui annonçait Random Access Memories depuis plusieurs semaines laissait présager un vibrant hommage au disco des années 1970 et à la musique pop des années 1980. Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo allaient, nous disait-on, se ressourcer à leurs inspirations pour réengager la musique électronique sur une nouvelle voie. Je serais sûrement moins déçu si on nous avait fait miroiter quelque chose de plus humble. Que le duo veuille utiliser des techniques de studio traditionnelles, qu’il n’avait jamais utilisées, et exprimer quelque chose de plus concret et de plus personnel que dans ses créations précédentes, c’est tout à fait valable. Qu’on me présente ça comme quelque chose de révolutionnaire et d’une grande importance, ça sent l’égocentrisme et la complaisance.

Accordons à Daft Punk qu’ils font sur cet album des choses qu’ils n’avaient jamais osé faire par le passé. Ils ont enregistré avec des musiciens virtuoses qui ont participé à certains des plus célèbres enregistrements des années 1980. Étant donné le passé house de Daft Punk, c’est un virage courageux et ambitieux, mais ça les amène aussi sur le terrain beaucoup plus vaste de la musique non électronique. La présence de Nile Rodgers quémande des comparaisons à Chic, mais on y entend aussi des comparaisons beaucoup moins flatteuses (à Alan Parsons Project, à Michael MacDonald, voire au vieux pop disco français type Patrick Juvet). Et si Thomas et Guy-Manuel n’ont rien de mieux à chanter que la sentimentalité mièvre et simpliste de Game of Love et de Within, je préfère de loin entendre les mots “around the world” répétés 150 fois.

Certaines pièces de l’album arrivent à faire ce qu’on nous avait suggéré, soit s’inspirer de l’ère disco pour faire quelque chose de neuf et de résolument Daft Punk. Les deux pièces chantées par Pharrell Williams (Get Lucky et Lose Yourself To Dance) sont légères, pétillantes et ensoleillées; la collaboration avec Panda Bear, Doin’ It Right, trouve un juste milieu entre Daft Punk et Animal Collective, même si la mélodie s’essouffle un peu vite; Touch est le morceau le plus ambitieux de l’album et ne tombe pas à plat, digne des opéras rocks dont il s’inspire, avec un Paul Williams touchant malgré une voix aussi chevrotante que celle d’un bouc; et Contact est de la grosse bombe qui clôt l’album en nous montrant ce que Daft Punk aurait fait s’il s’en était tenu à ses vieilles habitudes et à ses forces (notons que la première version de cette chanson remonte à 2002).

Je terminerai par Giorgio by Moroder, dans laquelle j’entends à la fois le meilleur et le pire de Daft Punk version 2013. Évidemment que Daft Punk peut faire un bon pastiche de Moroder, il en a fait plusieurs. La réalisation hors pair et les musiciens de talent produisent une intéressante nouvelle réinterprétation de Moroder, du moins jusqu’à ce que la direction des musiciens perde tout sens de la mesure. Les fioritures de batteries et le solo de guitare sont de mauvaises idées qui auraient gagné à être révisées et réduites. Il me vient l’image de Dirk Diggler et Reed Rothchild, défoncés sur la cocaïne, persuadés qu’ils tiennent une chanson fantastique, dans Boogie Nights. Bangalter et de Homem-Christo ont une technique irréprochable et peuvent se payer tous les trips, mais ce qui leur manque le plus en ce moment est un sens de l’autocritique.

Ma note : 6,5/10

Daft Punk
Random Access Memories
Columbia
75 minutes

www.randomaccessmemories.com/