Électronique Archives - Page 55 sur 60 - Le Canal Auditif

Var – No One Dances Quite Like My Brothers

noonedancesquitelikeAu mois de février dernier, les punks de Iceage faisaient paraître le très solide You’re Nothing. Puisque le meneur et chanteur de la formation, Elias Bender Ronnenfelt n’est pas du genre à chômer bien longtemps; le voilà de retour au sein d’un quatuor nommé Var. En effet, le vociférateur en chef d’Iceage s’est accointé avec trois autres amis danois, Lake Rahbek (Sexdrome), Kristian Emdal (Lower) et Lucas Hojland, afin de nous offrir leur première offrande titrée No One Dances Quite Like My Brothers.

Si Iceage évolue dans un registre musical résolument punk juvénile aux accents «old school», nous ne pouvons en dire autant de Var; même que l’univers sonore préconisé par le groupe se situe pratiquement aux antipodes des guitares abrasives de la bande punk à Ronnenfelt. Au programme, Var nous présente une conception sonore aux ambiances parfois immatérielles combinées à des guitares abrasives placées à l’arrière-plan dans le mix, de même que des fragments sonores issus de la musique électronique, l’ensemble accompagné de synthés fermement new-wave.

Bien entendu, la voix singulière et inharmonieuse de Ronnenfelt se juxtapose parfaitement avec cet électro/new-wave assez champ gauche. Var crée un art musical remémorant parfois Kraftwerk, fréquemment la vieille bande à John Lydon nommée P.I.L, souvent Joy Division, mais toujours en mode empirique. Une conception qui met à l’avant-plan la versatilité et la forte capacité d’adaptation du chanteur Elias Bender Ronnenfelt.

L’album s’amorce avec la glauque Begin To Remember, l’électro-pop bondissante et dissonante The World Fell et la pièce-titre No One Dances Quite Like My Brothers; chanson constituant une sorte de drone électronique minimaliste et répétitif qui engourdit plus qu’il ne surexcite… et c’est loin d’être néfaste. Ça se poursuit avec le rythme bidouillé et la voix caverneuse de Ronnenfelt dans Motionless Duties, l’expérimentation dépouillée intitulée Hair Like Feathers et la martiale et captivante (mélodiquement parlant) Pictures Of Today/Victorial. La lugubre et sombre expédition se termine avec l’instrumental Boy, l’excellent morceau rock Into Distance de même que la très vaporeuse Katla.

Musicalement fort respectable, une approche créative singulière et originale misant énormément sur les ambiances plutôt que sur l’aspect mélodique et qui est superbement appuyé par ce chant désespéré et incantatoire de Ronnenfelt, ce No One Dances Quite Like My Brothers n’est pas dénué d’intérêt. Sans être un disque agissant du début à la fin, nous valorisons l’effort de Var à tenter de sortir des sentiers battus. C’est parfois malhabile, mais ce n’est jamais imbuvable. Par contre, avis aux fanatiques de Iceage, vous pourriez être réellement déconcertés…

Ma note : 7/10

Var
No One Dances Quite Like My Brothers
Sacred Bones Records
32 minutes

sacredbonesrecords.com/releases/sbr088/

!!! – Thr!!!er

220px_WARP236-Packshot_480Le groupe !!! a eu un parcours peu ordinaire. Ses six membres officiels (qui ont été accompagnés par au moins autant de membres temporaires) faisaient autrefois partie de divers groupes post-hardcore dans la région de Sacramento, jusqu’à ce qu’ils découvrent la musique dance et l’ecstasy à la fin des années 1990. Ils ont alors choisi de s’unir et de faire une musique jouée live qui aurait pour but de faire danser un auditoire plus habitué au pogo et au slam. Coup de chance pour le groupe, le dance-punk allait être sur toutes les lèvres vers 2002 et 2003. The Rapture a fait couler plus d’encre à l’époque, et LCD Soundsystem a sans contredit porté la couronne de roi du mouvement, mais !!! a offert de la musique de qualité avec quelques éclairs de génie depuis le départ, et il reste fidèle au poste avec Thr!!!er.

!!! avait commencé avec un esprit un brin révolutionnaire et politique, mais ce feu s’est amoindri au fil des albums. Il se fait remplacer depuis Myth Takes en 2007 par un plus simple esprit de fête. Si vous aimez danser en rêvant de renverser un gouvernement, !!! n’est plus le groupe de la situation, mais la populeuse formation n’en a que faire. La bande du chanteur Nic Offer s’applique dorénavant à deux tâches presque semblables: reproduire live la musique house basée sur les échantillonnages de funk et disco, ou créer des pièces funk et disco dignes d’être samplées par des musiciens de house. Le groupe s’acquitte merveilleusement de ces tâches, mais ne fait guère plus.

Ce qui avait fait de !!! un groupe hors pair, c’était la vigueur et la variété de ses chansons. Thr!!!er n’est pas très long et garde à peu près le même ton du début à la fin. Trois ans après le précédent Strange Weather, Isn’t It?, on était en droit de s’attendre à quelque chose de plus peaufiné. C’est beaucoup plus facile d’atteindre la cible quand on se donne des objectifs plus modestes, mais il faut admettre que le groupe fait encore mouche. Thr!!!er est très entraînant sans être trop léger ou idiot, et quand c’est ce qu’on a envie d’entendre, c’est beaucoup plus qu’assez.

Ma note : 7/10

!!!
Thr!!!er
Warp
40 minutes

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Phoenix – Bankrupt!

phoenix-bankrupt-294Voilà un disque fort attendu! Le quatuor français Phoenix lance aujourd’hui la suite du monstrueux succès Wolfgang Amadeus Phoenix; et ça s’intitule ironiquement Bankrupt!. Réalisé à Paris en 2012, ce cinquième album studio a été mixé par Philippe Zdar de Cassius. Quatre grosses années ont passé, voilà que la formation, qui avait remporté le Grammy du meilleur album indépendant en 2010, revient à la charge. Phoenix est un groupe qui allie intelligemment divers styles musicaux; une mixture accessible, et disons-le commerciale, de soft-rock, de synth-pop, de musique classique et électronique exécutée de façon rock.

Alors ce Bankrupt!? Bien franchement, voilà une conception sonore qui a constitué une heureuse surprise pour nos oreilles. Au programme, des structures chansonnières innovatrices et suaves à la fois, des sonorités eighties merveilleusement bien incorporées et amalgamées à un soft-rock qui normalement aurait dû nous rebuter. Une création moins festive que la précédente, qui met l’accent sur la performance vocale du chanteur Thmoas Mars et qui captive l’auditeur du début à la fin.

Phoenix nous présente un travail (et ça paraît que ces musiciens ont sérieusement besogné) méticuleux, orfévré, intelligent et exécuté avec une dextérité qui honore le groupe. Moins fédérateur que le précédent effort, ce Bankrupt! gagne en crédibilité grâce à ces synthés glorieux, ces ambiances factices et ces couches de vernis synthétique qui parfois font sourire… mais de pur plaisir.

Curieusement, il n’y a pas nécessairement de grandes chansons au menu, mais ce léger faux pas est largement compensé par une réalisation astucieuse qui met les différents sédiments de claviers à l’avant-plan. Un disque qui s’écoute du début à la fin sans aucun moment ennuyeux et soporifique. De l’excellente pop grand public… et il n’y a pas de honte à apprécier un disque à la portée de tous de cette qualité.

Ça démarre avec l’imparable simple titré Entertainment; morceau le plus rock de Bankrupt!. Par la suite, Phoenix enchaîne avec les solides The Real Thing, S.O.S In Bel-Air (changement de rythme jouissif), et la synth-pop Trying To Be Cool. Survient la chanson titre Bankrupt! qui, avec sa longue envolée remémorant Mike Oldfield!?!, se transmute en un folk artificiel émouvant. Superbe! Puis, l’album perd quelque peu de son entrain en fin de parcours, mais qu’à cela ne tienne, les Français réussissent à nous charmer avec quelques ritournelles bien tournées : la percussive Drakkar Noir, l’enfantine mais opérante Bourgeois et la cadencée Oblique City.

Quand un bon disque pop rassembleur se montre le bout du nez, il ne faut pas faire la fine bouche. Même si ce genre musical ne constitue pas nécessairement ce que nous préférons, il ne faut pas se gêner de rendre hommage à un travail artistique cohérent et consistant. De la pop d’envergure crée par des musiciens compétents et imaginatifs qui possèdent le talent de brouiller habilement les pistes sans perdre l’auditeur. Un plaisir coupable!

Ma note : 7/10

Phoenix
Bankrupt!
Glassnotes
41 minutes

www.wearephoenix.com

The Knife – Shaking The Habitual

The-Knife-Shaking-The-HabitualQu’est-ce que la musique pop? Si on fait l’exercice de l’étirer, de la découper, de la maquiller, de la tordre et de la déformer, jusqu’où peut-on pousser la chose avant qu’elle devienne autre chose que de la musique pop? Voilà une des nombreuses interrogations que provoquera l’écoute de Shaking The Habitual, le troisième album officiel de The Knife.

Le duo frère-sœur suédois avait fait quelques ridules en 2003 avec Deep Cuts, un bon petit album de pop électro ténébreuse, mais c’est quand sa musique a pris une tournure plus sombre et antagoniste avec l’album Silent Shout en 2006 que le groupe s’est vraiment fait remarquer. Et cette première transition vers une musique plus difficile n’était que la pointe de l’iceberg. Shaking The Habitual vient montrer à quel point The Knife veut repousser les limites de son art et se mettre constamment au défi de progresser.

Sept ans se sont donc écoulés depuis Silent Shout, mais ce n’était pas sept années de silence radio total. Karin Dreijer, la moitié féminine du duo, a lancé un excellent album sous le nom Fever Ray en 2009, et le duo a concocté une trame sonore pour un opéra, le controversé Tomorrow, In A Year, en 2010. Cette dernière œuvre avait été critiquée pour ses expérimentations hésitantes et pour les ponts que The Knife coupait avec son passé. Le duo semblait vouloir se renouveler, sans vraiment savoir encore ce qu’il voulait devenir.

Arrive enfin Shaking The Habitual, qui reprend certaines des approches de Tomorrow, In A Year. On peut parler ici d’un album progressif dans le sens propre du terme, pas dans le sens qui a cristallisé autour du rock pompeux des années 1970. Ne cherchez pas de refrains dans ces chansons, excepté dans la répétition de certaines phrases. Les deux Dreijer laissent les idées progresser et leur donnent libre cours, que ces idées s’étirent sur une minute, sur quatre ou sur dix. Je ne me souviens pas d’avoir entendu un groupe essentiellement pop lancer un premier simple de plus de neuf minutes comme Full Of Fire. Le geste pourrait sembler simplement provocateur, et honnêtement une chanson plus courte et donc plus digestible comme Without You My Life Would Be Boring ou Wrap Your Arms Around Me aurait probablement fait l’affaire, mais à l’écoute de l’album on comprend que Full Of Fire était non seulement un bon simple, mais le meilleur énoncé de mission que le duo pouvait présenter. C’est un des points d’entrée les plus invitants de l’album, avec ses passages hypnotiques et ses beats qui font accélérer le rythme cardiaque, mais sa durée et son intensité un peu maniaque préviennent l’auditeur de ce qui l’attend sur le reste de l’album.

The Knife utilise une impressionnante panoplie de sonorités sur Shaking The Habitual, du steel drum – leur sonorité de prédilection – aux chants d’oiseaux, en passant par les ondes sinusoïdales et les ressorts de matelas frottés avec un archet. Il en résulte une ambiance imprévisible et déstabilisante. Les tons et les rythmes sont très variés d’une chanson à l’autre, les rythmes soutenus se partageant l’album également avec les marches funéraires et les tableaux abstraits et bruyants sans rythmes discernables.

Parlant de bruit, c’est ce qui marquera probablement cet album aux oreilles de la plupart des fans de The Knife: le passage du duo des marges de la musique pop aux profondeurs du noise. Des treize pistes sur l’album, quatre sont dédiées entièrement au bruit. Deux sont de courts intermèdes de bruits d’environ une minute, mais l’une des deux autres est Old Dreams Waiting To Be Realized, un immense enchaînement de textures s’étalant sur plus de 19 minutes en plein centre de l’album. Même si la pièce sera rebutante pour bien des gens et sera probablement “skippée” la plupart du temps, il faut souligner le témérité du geste. Et même si je ne me considère pas comme un expert, j’ai entendu assez de noise dans ma vie pour savoir déceler une composition paresseuse d’une autre plus inspirée. Ici, The Knife nous tient en haleine même en abandonnant la plus infime trace de musique pop. Ce qui aurait facilement pu passer encore une fois pour de la provocation s’avère un exercice vital pour le groupe. Le duo ne veut pas choquer gratuitement, il est simplement à l’écoute de ses propres besoins, et il avait besoin cette fois de faire passer le message par le bruit. Et il le fait brillamment. (La quatrième composition sonore est Fracking Fluid Injection. Plus courte et plus linéaire, elle insiste sur un mariage de bruit et de voix difforme qu’on imagine être la réaction de la croûte terrestre sous l’effet du titre de la pièce.)

On peut dire que nous vivons à une époque fascinante quand une création aussi singulière et exigeante que Shaking The Habitual peut être considérée comme de la musique pop. C’est quoi, la pop, au fond? C’est une musique créée dans le but d’obtenir une réaction positive immédiate. Si elle nous fait ressentir un inconfort flou en même temps, si elle provoque des réflexions intéressantes sur l’identité, la nature de la famille, notre relation à la terre et une variété d’autres sujets, je vois tout ça comme une plus-value. Et quand un album atteint cette cible pas juste de temps à autre, mais à peu près constamment pendant une heure et demie, on parle alors d’un album exceptionnel. J’aimais bien The Knife sans être un fan inconditionnel, mais j’ai cette fois l’impression d’entendre des musiciens qui expriment parfaitement l’expérience humaine en 2013. Du grand art, pour vrai.

Ma note : 9,5/10

The Knife
Shaking the Habitual
Mute/Rabid
96 minutes

theknife.net/

Bonobo – The North Borders

ZEN195Bonobo, de son vrai nom Simon Green, est un compositeur électro anglais connu pour son travail d’échantillonnages éclectiques, appliqués à des compositions denses, aux lignes de basses développées et souvent complexes. Il larguait dans les bacs son cinquième album studio en carrière The North Borders la semaine dernière. Green aime construire sa musique de façon progressive en ajoutant couche après couche pour arriver à ses fins.

Son nouvel opus respecte la recette qui a fait sa renommée: de l’électro lounge où les échantillonnages prennent une place importante et dans lequel les lignes de basses sont très omniprésentes. Glissant à travers ce monde comme un poisson dans l’eau, Bonobo va piger dans les sonorités jazz-fusion afin d’habiller ses compositions. The North Borders s’inscrit dans une continuité pour le DJ et compositeur anglais.

L’excellente First Fires entame la galette, avec un électro glauque où la voix de Grey Reverend prend une place centrale, appuyée au cours de la chanson par des cordes ravissantes et bien senties. On trouve aussi sur l’album une collaboration avec Erikah Badu sur la pièce Heaven For The Sinner. Dans celle-ci, Green laisse de côté sa manière traditionnelle de composer pour quelque chose de moins linéaire et le résultat est franchement intéressant. Sorti de sa zone de confort, Bonobo construit un petit bijou aux rythmes cassant où la harpe colore le fond sonore. Bien que la galette soit généralement plutôt planante, Know You et Emkay se présentent comme deux pièces un peu plus entraînantes. Antenna quant à elle, avec ses rythmes carrés, ainsi que le traitement de certaines sonorités ajoutées fait vaguement penser à Ratatat… très légèrement.

Bref, voilà un The North Borders qui s’inscrit dans la continuité pour le compositeur anglais. Toujours dans cette atmosphère immensément planante et douce, parfaite comme musique de fond lors d’un apéro dans un lieu feutré. Sans réinventer le genre, Bonobo fait bien ce qu’il fait.

Ma note : 7/10

Bonobo
The North Borders
Ninja Tunes
59 minutes

http://bonobomusic.com/