Électronique Archives - Page 55 sur 58 - Le Canal Auditif

Autechre – Exai

a0269273_1858334Le duo techno britannique Autechre n’a jamais été un groupe facile. Malgré des racines dans le hip hop et l’électro américain, Autechre n’a jamais eu la réputation d’être particulièrement enjoué, dansant ou festif. Même au sein du label Warp aux côtés d’artistes comme Aphex Twin, Squarepusher et Speedy J au début des années 1990, Autechre faisait figure de tronches avant-gardistes, motivés par la volonté de faire évoluer la forme bien plus que par celle de faire remuer les popotins.

Il en a été ainsi tout au long de la longue trajectoire du duo depuis ses origines en 1987. Sa musique n’est jamais simple ni facile d’approche, et c’est encore plus le cas depuis l’album Quaristice en 2008. Autechre enfile dorénavant de microscopiques variations de textures sonores sur des thèmes musicaux abstraits. Les rythmes sont squelettiques et parfois si syncopés qu’ils en semblent défigurés, et ils sont développés eux aussi en multiples variations et textures. Peu d’importance est accordée aux dynamiques et aux progressions vers un moment émotionnellement palpable. L’approche n’a rien de mal en soi, et peut être esthétiquement satisfaisante en petites doses. C’était le cas pour Quaristice et pour l’album qui l’a suivi, Oversteps. Sur Exai, par contre, la plupart des chansons durent plus de six minutes, et certaines s’approchent dangereusement du quart d’heure. L’album lui-même dure deux heures. C’est un peu long pour contempler de constantes fioritures abstraites sans culmination ni résolution.

Les titres qu’Autechre choisit pour ses chansons sont une assez bonne analogie à sa musique. Prenez par exemple Prac-F, Spl9 ou T Ess Xi, des enchaînements de caractères choisis pour l’effet de juxtaposition, mais ne contenant aucun sens au-delà de celui que l’auditeur choisit d’y accorder.

Les obsédés de synthés armés de beaucoup de patience trouveront quelque chose à adorer dans Exai. Le reste du public restera exactement où Autechre veut qu’il soit: très loin.

Ma note : 5,5/10

Autechre
Exai
Warp
120 minutes

//www.autechre.ws/exai/

Matmos – The Marriage Of True Minds

homepage_large.a76d58cbDepuis ses origines en 1995, Matmos se consacre principalement à la transformation du bruit en musique. Entre les mains du duo, l’exercice est une science autant qu’un art. Après des débuts où tous les bruits étaient potentiellement utilisables, le groupe formé de Drew Daniel et de M.C. Schmidt s’est mis à encadrer ses expérimentations dans des concepts parfois très stricts ou saugrenus (sons tirés de diverses chirurgies esthétiques, ou uniquement d’instruments de musique anciens). Et règle générale, les résultats sont au moins intéressants, voire fascinants.

L’approche purement samplée risquait cependant de faire du duo un vestige du tournant du millénaire, et on sentait qu’il souhaitait brasser les cartes depuis environ 2007. L’album Supreme Balloon était une volte-face intéressante où Matmos tirait un trait sur l’échantillonage et clamait haut et fort n’avoir utilisé aucun microphone lors de sa production. L’album a été suivi par presque cinq ans de remix, de commandes spéciales et de collaborations, comme si Matmos peinait à trouver l’idée qui le stimulerait assez pour pondre un nouvel album en bonne et due forme.

En fait, la formation suivait laborieusement un filon depuis plusieurs années, une lubie qui lui permet de puiser ses idées auprès de cobayes consentants. Une cinquantaine de sujets se sont prêtés au jeu: les yeux couverts par deux moitiés de balle de ping-pong et les oreilles branchées sur du bruit blanc, ils devaient tenter de percevoir télépathiquement ce que Daniel et Schmidt avaient en tête pour leur prochain album. Les paroles, les sons et les descriptions qu’ont offerts ces sujets sont ce qui sert de matériel de base à The Marriage Of True Minds.

Matmos est clairement galvanisé par ce concept farfelu. Loin de fuir le ridicule inhérent à l’expérience, le groupe le prend à bras le corps et se laisse porter dans des territoires variés et ludiques, des rythmes soutenus de Tunnel et de Very Large Green Triangles aux tapisseries sonores flirtant avec la musique concrète de Ross Transcript en passant par les visions cauchemardesques d’ESP (une réinterprétation très, très libre d’une chanson des Buzzcocks). On sent Matmos totalement inspiré par le processus, ouvert à toutes les possibilités, ce qui se solde par l’album le plus éclectique et enjoué du duo depuis A Chance To Cut Is A Chance To Cure.

Certains verront peut-être un défaut dans le fait que l’album dépende d’une description de son concept pour être vraiment apprécié. C’est une critique valable, et j’aimerais bien qu’il soit possible de remonter dans le temps pour que je puisse réécouter l’album sans explication sur le processus, juste pour voir s’il se défend aussi bien. Cela dit, ce que j’entends ici avec tout le contexte, c’est un album d’une intelligence, d’une vivacité et d’un humour peu communs.

Ma note: 8/10

Matmos
The Marriage of True Minds
Thrill Jockey
50 minutes

//vague-terrain.com

Sébastien Tellier – My God Is Blue

Sebastien-Tellier-My-God-is-Blue_portrait_w858À la fin du mois de janvier, My God Is Blue de Sébastien Tellier atterrissait de ce côté-ci de l’Atlantique. L’auteur-compositeur-interprète français, très proche du duo Daft Punk, arrivait avec un album coulé dans cette sensualité qui le caractérise depuis Sexuality, son denier opus. Alors que dans le passé, il s’est inquiété de la politique, en 2008 (réélection de Sarkozy), il a déclaré : «seul le cul m’intéresse». Depuis, celui qui sait manier la guitare comme très peu, compose des pièces qui laissent beaucoup de place à l’électro, à la pédale wah-wah et aux rythmes cochons.

Et sur My God Is Blue, Tellier poursuit sur sa lancée, accouchant d’un album qui porte très bien son nom. Il faut dire aussi qu’il est un compositeur hors pair, capable de tisser des tubes plus grand que nature. Il fait une grande place aux cordes sur cette galette, ce qui a pour effet de magnifier les arrangements déjà composés pour des amphithéâtres. Polyglotte, Tellier se concentre cette fois-ci sur le français et l’anglais principalement, bien que les mots sont loin d’être sa principale préoccupation. Considérez l’album comme une œuvre musicale d’abord et avant tout.

Le disque s’ouvre sur Pépito Bleu qui avec ses cordes, ses chœurs et ses claviers donne le ton à la galette. Ainsi, Tellier s’affirme dans toute sa splendeur. Les pièces Sedulous et Cochon Ville dans lesquelles la guitare wah-wah prédomine, se rapprochent sensiblement de la musique disco; particulièrement la deuxième. D’un autre côté, Tellier laisse voir la subtilité dont il est capable sur Magical Hurricane. Avec simplement une guitare acoustique, quelques petites sonorités ici et là, et sa voix éthérée, Tellier présente une pièce ensorcelante. Et Mayday, sonne comme une mauvaise chanson d’électro-pop et pourtant, grâce au talent du compositeur français, l’envie de lancer ses haut-parleurs aux poubelles ne vient jamais faire son tour!

Bref, voilà un bon album intelligent qui, malgré quelques longueurs, de même que le côté pompeux de la musique de Tellier, est plus qu’intéressant! Avec ses rythmes ancrés dans une sensualité certaine et l’intelligence des arrangements, le compositeur français nous fait voyager à travers My God Is Blue en nous rappelant que l’amour prévaut.

PS : La vidéo est 18 ans et plus. Gâtez-vous!

Ma note : 7.5/10

Sébastien Tellier
My God Is Blue
Record Makers
47 minutes

www.alliancebleue.com/home

Toro Y Moi – Anything In Return

toro12Toro Y Moi est le nom de scène de Chazwick Bundick, originaire de la Caroline du Sud. Faisant dans l’électro-pop, le jeune compositeur en est déjà à son troisième album en trois ans, plus ou moins. On peut décrire sa musique comme faisant partie de la «chillwave», mouvement qui mise sur les processeurs d’effets, l’échantillonnage, les boucles et les lignes mélodiques très simples et marquantes. On peut facilement faire un rapprochement avec Neon Indian et Washed Out, ce dernier étant un ami proche.

Anything In Return est collé sur le style musical «chillwave», alliant des synthétiseurs ronds et généreux, des boucles qui hantent et surtout des mélodies vocales prenantes et une sensualité omniprésente. Avec son électro-pop flirtant avec le R&B mais avec une inflexion plus rock, Bundick nous attire rapidement dans son monde teinté de soleil et où les soucis semblent s’envoler comme une bulle d’eau savonneuse dans les airs, et ce, malgré les thèmes abordés qui font souvent référence aux problèmes amoureux.

Toro Y Moi ouvre la danse avec Harm In Change où le rythme captive avant même que la voix coulante de Bundick aborde ses premières notes. L’ouverture de la création a de quoi laisser sous le charme de l’artiste américain. L’ensemble se poursuit avec Say That qui donne envie de se déhancher au son de cette voix vaporeuse agrémentée de boucles provenant d’une voix féminine. Une particularité intéressante de Bundick est qu’il ne fait jamais l’erreur de mettre sa voix trop à l’avant dans le mix. So Many Details en est un bon exemple, où à certains moments, sa voix se fond avec le bruit des synthétiseurs. Rose Quartz fait rapidement penser à certaines pièces de Saint-Germain et que dire de la quasi disco Studies dans laquelle la voix haut perchée rappelle certains chanteurs des années 70, mais en version plus contemporaine et franchement, disons-le, moins agressante.

Au final, Anything In Return plaira aux amateurs d’électro-pop mais probablement aux fans de R&B, et enfin, à tous ceux qui ont l’oreille musicale dégourdie. Toro Y Moi démontre l’étendue de son talent sur cette galette envoûtante et «groovy» à souhait… Et si vous cherchiez ce premier album de 2013, sur lequel vous pourriez échanger des liquides corporels en bonne compagnie, vous l’avez désormais!

Ma note : 7.5/10

Toro Y Moi
Anything In Return
Carpark Records
52 minutes

www.toroymoi.com/

Tim Hecker and Daniel Lopatin – Instrumental Tourist

Tim Hecker n’est pas particulièrement connu pour ses collaborations. Il a fait de nombreux remixes et du travail de réalisation, mais à part un album avec Aidan Baker du duo Nadja, il a plutôt l’habitude de nous présenter la musique électronique expérimentale qu’il compose seul. Et on peut se fier à la qualité de cette musique comme on peut se fier au signal horaire du CNRC pour régler sa montre. Il était donc un peu surprenant d’apprendre en novembre qu’il participait à un album en collaboration avec Daniel Lopatin (alias Oneohtrix Point Never). Il s’agit du premier album d’une série de collaborations improvisées lancée par la maison de disques Software de Lopatin lui-même.

Lopatin s’est attiré des éloges avec Replica l’an dernier et Returnal en 2010, des albums où des vrombissements de vieux synthés sont empilés jusqu’au plafond, agrémentés de quelques échantillonnages. Personnellement, je ne suis pas un grand fan. Ses timbres sonores sont habituellement d’une beauté glaciale, mais l’absence quasi-totale de dynamisme fait penser au cliché new age du type qui s’est endormi sur son clavier.

L’approche improvisée d’Instrumental Tourist vient avec une petite faiblesse et une grande force. D’abord, la faiblesse: toute improvisation est inégale de nature. Si Hecker et Lopatin étaient de vieux partenaires, ils sauraient se lire et s’anticiper l’un l’autre, mais ce n’est pas le cas. Quand la sauce ne prend pas, comme dans les pistes GRM Blue I & II et Ritual For Consumption, on trouve le temps long.

La force, maintenant: cette collaboration révèle à quel point Hecker et Lopatin ont des sonorités complémentaires. Hecker est souvent un peu dense et difficile d’approche; Lopatin est souvent mièvre et manque d’un peu de mordant. La plupart des compositions ici, notamment Uptown Psychedelia, Intrusions, Grey Geisha et Vaccination No 2, offrent un bel équilibre entre la beauté lugubre de Lopatin et les assauts sonores de Hecker. Les progressions et les variations entre les deux styles sont parfois fluides, parfois brusques et subites, mais dans les deux cas l’effet peut être satisfaisant. Même une pièce moins équilibrée comme Vaccination (For Thomas Mann), clairement portée par Lopatin, arrive à charmer malgré un motif mélodique qui s’étire un peu en longueur.

Mon petit fantasme au sujet de cet album, c’est que les collaborateurs aient secrètement échangé leurs identités; que ce soit Hecker ici qui joue les textures molles, et que ce soit Lopatin qui vienne foutre un bruyant bordel. C’est peu probable, mais ça me fait ricaner dans mon coin.

Ma note : 8/10

Tim Hecker and Daniel Lopatin
Instrumental Tourist
Software
54 minutes

www.softwarelabel.net/release/instrumental-tourist