Électronique Archives - Page 3 sur 58 - Le Canal Auditif

Critique : Evan Caminiti – Toxic City Music

Evan Caminiti est un compositeur new-yorkais actif depuis une dizaine d’années sur la scène drone noise internationale. Ses quatre premiers albums étaient constitués principalement de performances à la guitare, trafiquées par une série d’effets et de traitements. C’est à partir de Meridian (2015) que la matière synthétique allait prendre le dessus et proposer une palette sonore plus claire, nettoyée d’une partie du bruit blanc qui venait naturellement avec le genre. Caminiti est revenu en mars dernier pour présenter son sixième album, Toxic City Music, et a ramené la guitare dans le procédé compositionnel en la mélangeant avec des échantillons d’enregistrements de rue captés dans les entrailles de New York. Ça donne un mélange de noise atmosphérique et d’électro concret qui grésille et gronde. Selon la profondeur où vous en êtes rendu dans votre exploration urbaine.

Acid Shadow I est la première de trois parties dans laquelle les échantillons réverbèrent lourdement, comme emprisonnés dans un conduit d’aération. Irradiation Halo développe subtilement une mélodie à travers des strates de sons saturés, orchestrés par un panneau électrique rouillé. Joaquin nous fait ramper comme un reptile au sol, les griffes réverbérées sur les poutres en béton.

Possession commence abruptement pour revenir à une atmosphère plus calme d’exploration de tunnel souterrain, effritée parfois par des interférences radiophoniques. NYC Ego conserve une part de bruit et nous fait « chiller » dans son lounge souterrain, verre de martini à la main. Toxic Tape (Love Canal) nous amène plutôt sous l’eau, avec ses mouvements ondulés plus près des harmoniques étouffées que de la distorsion. Acid Shadow II semble s’être enfoncée davantage dans le système de ventilation et s’évanouit parmi les bruits de pattes d’insectes.

La pulsation légèrement rythmique de Toxicity rappelle le train qui passe sur une jonction de rail, répétée en écho dans le réseau de tunnels. On retrouve la sonorité pré-Meridian sur French Cocoon (Mutagen), dont l’accord de guitare électrique sert de noyau à la forme drone post-toute. Acid Shadow III ouvre sur un très long glissando qui fait place à plusieurs échantillons modulés selon la présence et la densité de chacun, et conclue dans le ventre de la fournaise.

Caminiti combine merveilleusement bien les deux genres rassemblés sur Toxic City Music; du noise drone qui oscille comme une composante saturée et de l’électro concret tout près de la matière et de ses bruits parfois aléatoires. C’est un album qui est résolument plus sale que Meridian, et bien qu’il soit aussi précis dans son montage, les différentes formes de bruit blanc laissent moins d’espace aux silences; la respiration est plus lourde, comme asphyxiée par un centre-ville pollué.

Ma note: 7/10

Evan Caminiti
Toxic City Music
Dust Editions
36 minutes

https://dust-editions.bandcamp.com/album/toxic-city-music

Critique : Sufjan Stevens – Carrie & Lowell live

L’album Carrie & Lowell de Sufjan Stevens était d’une beauté à se déchirer le cœur. Un album qui parle de sa mère, de sa mort et de l’immense vide laissé derrière lui par le deuil. Pour célébrer l’album, Sufjan Stevens a fait une des tournées la plus complète et à grand déploiement de sa carrière. Certains chanceux (dont je fais partie) ont pu le voir lors de cette occasion, nous livrer un spectacle puissant, émouvant et magnifique. L’album live nous replonge dans ces représentations alors que la bande à Stevens a enregistré un concert en Caroline du Sud.

Il est à se demander comment vont se traduire les pièces intimes de Carrie & Lowell sur scène. Eh bien, Stevens n’y est pas allé de main morte. Tout en conservant la beauté inhérente et la fragilité qu’on retrouve à l’intérieur de chacune d’elle, il a aussi augmenté certains passages musicaux pour aller plus loin dans l’instrumentation. Un des bons exemples est le décollage électronique qui s’opère dans Should Have Known Better et qui nous transporte alors que Stevens chante :

«Don’t back down, concentrate on seeing
The breakers in the bar, the neighbor’s greeting
My brother had a daughter
The beauty that she brings, illumination »
– Should Have Know Better

On peut en dire tout autant de la fin électronique et puissante de Fourth of July qui prend une tournure intense alors que Stevens nous crie presque : « We’re all gonna die! » Un marasme bruyant prend le dessus avant que le son coupe tout simplement et laisse place au silence. No Shade in the Shadow of the Cross est un autre moment magnifique où Stevens ouvre la porte sur sa fragilité intérieure. Avec sa voix émouvante, il nous susurre presque les mots pendant qu’une simple guitare l’accompagne. Et comme sur l’album, il termine le spectacle avec Blue Bucket of Gold qui obtient une conclusion de presque treize minutes.

En plus de nous interpréter chacune des pièces de Carrie & Lowell, Stevens offre aussi des versions très réussies de Vesuvius et Futile Devices tirées de l’excellent The Age of Adz. La première possède toute la force de la pièce originale avec des moments de claviers qui semblent venir de l’espace et une partie percussive complexe. Le tout pour entourer les chants choraux passionnés qui deviennent mantra. La deuxième est tout le contraire, plongeant dans la fragilité et l’intimité. C’est beau et enveloppant. Une troisième pièce se glisse sur l’album live. Une reprise de Hotline Bling de Drake sur laquelle Gallant vient faire un tour de chant.

C’est un album live réussi pour Sufjan Stevens qui a trouvé une façon de transformer des pièces intimes et touchantes en un party. Si l’album pleure l’absence des morts, la version live célèbre le fait d’être en vie!

Ma note: 7,5/10

Sufjan Stevens
Carrie & Lowell Live
Asthmatic Kitty
89 minutes

http://sufjan.com/

Critique : Nite Jewel – Real High

Quelque temps après les sorties de Liquid Cool et Nite-Funk, Nite Jewel, appelée Ramona Gonzalez, nous propose un nouveau disque qui s’intitule Real High, paru via l’étiquette Gloriette Records. D’ailleurs, on retrouvera des contributions de Julia Holter, Dâm-Funk (avec qui elle a collaboré sur l’EP Nite Funk) et Droop-E. Règle générale, le disque est plutôt bien fait et donne le goût de sillonner les rues pendant ces nuits chaudes d’été. Suffit le froid, on est d’accord là-dessus.

On lance le bal avec In The Nite. Chanson qui fait claquer des doigts instantanément. Pourquoi? En raison de ces petites sonorités électro-pop pétillantes qui vont faire lever la chanson assez rapidement. Toujours dans la catégorie 7up, on apprécie 2 Good 2 Be True, autre titre ensoleillé qui te fera faire quelques grouillades. Pas besoin de téquila ici. On s’entend, vous danserez dès les premières notes. Jewel possède cette manière de construire et de déconstruire des ambiances musicales dynamiques et énergiques. Les lignes de basse sont poussées très loin, les arrangements vocaux sont aériens et c’est très plaisant à entendre. De plus, les percussions sont sous la direction de Rene W. Solomon, une pièce incontournable de l’album. Ça se poursuit avec The Answer qui peut faire lever n’importe quelle fête que tu auras à ton agenda cette semaine. Sans oublier When I Decide (It’s Alright) avec la voix de Julia Holter en choriste. La chimie s’opère très bien entre les deux artistes. Ensuite, on plonge dans un son un peu plus soul avec la piste-titre Real High. Tout est plus lent et lancinant. C’est magnifique.

Cependant, ce qui achale un peu avec Real High est que la proposition reste linéaire. Ça manque un peu d’audace et de variété, je vous dirais. On a cette impression que les arrangements électroniques reviennent souvent aux mêmes endroits dans les chansons… Je vais être franche avec vous, le contenu en soi demeure bien sage en rétrospective. On aurait aimé plus de pépites gazéifiées! Dommage!

Quoi qu’il en soit, Real High de Nite Jewel manque peut-être un peu de peaufinage, mais reste un petit plaisir efficace en électro-pop à se procurer pour les amoureux du genre. À écouter près de la piscine ou sur la route en plein soleil estivale.

Ma note: 6,5/10

Nite Jewel
Real High
39 minutes
Gloriette Records

http://www.nitejewel.com/

Critique : Gorillaz – Humanz

Le groupe Gorillaz était attendu de pied ferme! Le projet multidisciplinaire de Damon Albarn qui dépeint quatre personnages de bande dessinée n’avait rien lancé depuis les deux albums de 2010 : The Fall et Plastic Beach. Entre temps, Albarn a été passablement occupé avec un album solo, un retour de Blur avec The Magic Whip et plusieurs aventures musicales dont un album de son projet centré sur la musique africaine. Bref, l’Anglais ne chômait pas.

Gorillaz revient avec un autre album qui porte l’empreinte indélébile du hip-hop, du soul et du R&B. Fidèle à son habitude, Albarn a pigé des collaborations avec une multitude d’artistes actuels aux voix pertinentes. Humanz est un album correct qui n’accouche jamais d’une chanson marquante comme celles qui ont fait l’engouement pour le projet. Ne vous attendez pas à trouver un Clint Eastwood, un Tomorrow Comes Today ou un Feel Good Inc. Les nouvelles pièces sont parfois intéressantes, mais n’arrivent jamais au niveau fédérateur des créations passées du groupe.

Tout de même, certaines pièces valent le détour. Commençons par le début. C’est le jeune Vince Staples qui ouvre Humanz avec l’excellente et contagieuse Ascension. La pièce entraînante offre le refrain le plus efficace du nouvel album alors que Staples nous répète :

« The sky’s falling, baby
Drop that ass ‘fore it crash»
– Ascension

La relax Andromeda offre aussi quelques moments de douce mélodie auxquels participe D.R.A.M.. Pusha-T et Mavis Staples proposent pour leur part une réussie Let Me Out. Entre le chant soul de Staples, les rimes habiles de Pusha-T et les chants éthérés d’Albarn sur une trame influencée des courants contemporains de hip-hop, Gorillaz frappe dans le mile. Damon Albarn n’a pas peur d’explorer des recoins plus obscurs de la musique et le fait sur Hallelujah Money avec Benjamin Clementine. La pièce est un hymne gospel qui flotte dans les cieux dédiés aux nouveaux dieux pécuniaires. Évidemment, le tout est livré avec une bonne touche de sarcasme. C’est très réussi. Étonnamment, la pièce la plus entraînante de l’album est chantée par Jehnny Beth (Savages) qui se fait aller les cordes vocales sur une pièce d’électro-dance dans We Got The Power.

À l’écoute, on a tout de même l’impression que plusieurs chansons sont plus fades que ce qui aurait pu sur papier se passer. Malgré une mélodie vocale efficace, la collaboration avec Popcaan intitulée Saturn Barz est un peu tiède. La collaboration avec De La Soul, Momentz, ne lève jamais vraiment non plus. Carnival dans laquelle chante Anthony Hamilton ne décolle guère plus. On peut en dire tout autant de Submission une collaboration avec les capables Kelela et Danny Brown. Le passage de ce dernier se fait en vitesse, on en aurait pris d’avantage. La mélancolique et éthérée Busted and Blue qui fait toute la place à Albarn est une pâle copie des excellentes pièces qu’il nous a livrées sur Everyday Robots.

Humanz n’est pas un mauvais album. Mais c’est aussi en deçà des attentes. Prenant en considération les projets de Damon Albarn dans les dernières années, on s’attendait à un peu plus de panache. Il est talentueux et nous l’a prouvé à maintes reprises. On aurait préféré être emporté une fois de plus par son génie. Certaines pièces resteront, mais l’ensemble laisse un peu sur sa faim.

Ma note: 6,5/10

Gorillaz
Humanz
Warner Bros.
49 minutes

http://www.gorillaz.com/

Critique : Lydia Ainsworth – Darling of the Afterglow

Lydia Ainsworth lançait dernièrement Darling of the Afterglow, son deuxième album, qui fait suite à Right From Real, paru en 2013. Contrairement à son premier album qui avait été composé dans la solitude de sa chambre à New York, le nouvel opus lui a été écrit à différents endroits à travers l’Amérique du Nord. Une réalité différente qui amène aussi une couleur différente à la musique de la jeune femme qui fait dans l’électro-pop inspirée de Björk, Fever Ray et un peu de Grimes.

Darling of the Afterglow est un sympathique album qui donne encore la mesure de la voix magnifique de Lydia Ainsworth et de sa capacité à créer des compositions intéressantes et mélodieuses. Bien que l’album soit plus lumineux que Right From Real, il reste tout de même dans la même lignée musicale. Ainsworth ne fait pas de bourde mémorable sur la nouvelle galette, mais ne nous surprend pas non plus.

Ses compositions sont intéressantes et mélodieuses, mais très souvent l’un ou l’autre et non l’un et l’autre. Il y a tout de même de belles exceptions. La Fever Ray – esque pièce d’ouverture, Afterglow, fait partie des bons coups de l’album. Le fan de la compositrice suédoise par contre, risque de trouver que les similarités dans les rythmiques et les choix de sonorités, sont un peu trop claires. I Can Feel It All, est une autre pièce qui fait son effet avec son air contagieux. Dans celle-ci, Ainsworth démontre ce dont elle est capable vocalement et c’est tout à fait plaisant pour les tympans.

Sa reprise de Wicked Game, a ça de bon. Elle évite les pièges du maniérisme, chose que Chris Isaak n’a pas su faire. Cela permet d’apprécier la sobriété et l’authenticité de la chanson tout de même assez simple. Certaines chansons par contre, sont franchement décevantes. La sirupeuse What Is It est fade et fait appel aux lieux communs de la pop de bas étage. Est-ce Jessica Simpson ou Lydia Ainsworth qui chante? Et j’exagère à peine. Ricochet pour sa part alterne entre des moments plaisants et un refrain qui sent le macaroni au fromage réchauffé au micro-onde et encore tiède. Bref, c’est en deçà de ce à quoi Ainsworth nous a habitués.

Dans l’ensemble, il y a quelques bons coups sur Darling of the Afterglow, mais aussi beaucoup de référence à des artistes aussi disparates que toujours actifs. Elle nous offre encore quelques bonnes ritournelles de pop audacieuse, mais à de nombreux endroits, elle nous envoie de la pop sirupeuse et complètement sans intérêt.

Ma note: 6,5/10

Lydia Ainsworth
Darling of the Afterglow
Arbutus Records
41 minutes

http://lydiaainsworth.com/