Électronique Archives - Page 3 sur 64 - Le Canal Auditif

Critique : Odesza – A Moment Apart

Le duo américain Odesza s’est taillé une place de choix dans la scène musicale électronique grâce à leurs deux premiers albums intitulés Summer’s Gone et In Return. Ils mélangent habilement les influences électroniques et pop pour créer des chansons taillées sur mesure pour la piste de danse. Voici qu’ils lançaient le 8 septembre leur troisième album titré A Moment Apart.

Harrison Mills et Clayton Knight sont un phénomène. Ils emplissent les salles de spectacle plus vite que leurs ombres. Encore une fois, nous en avons eu un bel exemple avec la tournée qui s’arrêtera à Montréal les 17 et 18 novembre. Il a fallu peu de temps pour qu’une salle comme le Metropolis (2 300 de capacité) se remplissent au maximum de sa capacité, forçant le promoteur, Evenko, à ouvrir une deuxième soirée. Mais qu’est-ce qui les rend si attirants alors qu’ils ne jouent même pas à la radio commerciale?

Eh bien, Odesza a trouvé le moyen d’adapter ce que Moby avait mis de l’avant au début des années 2000 et de perfectionner le style. A Moment Apart fera tourner les yeux à certains mélomanes qui y trouveront trop d’éléments convenus et à la limite quétaines par moment. Mais Mills et Knight ont su perfectionner une recette qui mélange les mélodies de la musique pop avec des trames électroniques bien construites. Higher Ground sur laquelle chante Naomi Wild ou encore Line of Sight sur laquelle chante WYNNE et Mansionair sont de bons exemples de leur talent pour allier les deux. On sent tout de même un peu trop l’influence de Moby sur Late Night et Meridian qui ressemble beaucoup à Porcelain de Moby dans le traitement des voix par rapport à la musique.

Malgré ces quelques similitudes qui nous rappellent que nous ne sommes jamais vraiment à l’abri de nos influences, A Moment Apart est très réussi. Across the Room sur laquelle chante Leon Bridges fait belle figure, même si on pense encore un peu à Moby (est-ce que je vous ai parlé des similitudes avec Moby?). La plus aérienne Just A Memory sur laquelle chante Regina Spector fait le travail. On peut en dire autant de l’entraînante Show Me qui est cadencée avec minutie.

Dans l’ensemble, malgré les terrains convenus sur lesquels s’aventure Odesza, il est difficile de ne pas taper du pied et dodeliner de la tête. On comprend mieux pourquoi le duo joue à guichet fermé partout où il passe. Et malgré ces mélodies qu’on a déjà entendues ailleurs, les trames sont si bien construites qu’il est difficile de leur en tenir rigueur. Ce n’est peut-être pas la musique la plus intellectuelle sur le marché, mais c’est parfait pour aller se perdre dans une foule et danser jusqu’à la déshydratation.

Ma note: 7/10

Odesza
A Moment Apart
Foreign Family Collective
60 minutes

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Critique : Pierre Kwenders – Makanda at the End of Space, the Beggining of Time

José Louis Modabi, alias Pierre Kwenders, lance son deuxième album intitulé Makanda at the End of Space, the Beggining of Time. Le Canado-Congolais avait déjà bien fait avec Le Dernier empereur bantou paru en octobre 2014. Alors que son premier centrait surtout ses efforts de compositions sur une musique électro franchement canadienne et québécoise, Makanda se rapproche de son Congo natal.

Pierre Kwenders puise beaucoup plus dans la rumba congolaise et la soul africaine champ gauche pigeant un peu chez William Onyeabor. La filiation avec ce dernier reste mince malgré tout, Kwenders propose une musique très actuelle dans le son et les compositions. Makanda at the End of Space, the Beggining of Time est foncièrement sensuel, travaillé avec minutie et franchement réussi.

On salue le travail de réalisation que Tendai Baba Maraire (Shabazz Palaces) a effectué sur Makanda. D’ailleurs, l’autre moitié du duo apparaît sur la chanson-titre qui mélange les langues dans les paroles et les styles dans la musique. Des percussions africaines sur lesquelles des chœurs féminins se plaignent presque, un rap simple, mais efficace Palaceer Lazaro et une petite guitare à mi-chemin entre le blues et le rock. Ça fonctionne très bien. On est content d’y retrouver aussi la réussie Woods of Solitude parue en avril dernier sur laquelle la voix de Kwenders donne l’impression d’un doux velours légèrement mélancolique.

Ce qui ressort de Makanda, c’est que Pierre Kwenders s’est fait sensuel. Et pas à peu près. Tout d’abord, il livre une chanson qui est digne d’être la trame d’un film porno des années 70 avec Sexus Plexus Nexus. N’allez pas croire qu’elle est mauvaise. Il faut du talent pour livrer dans la même chanson, une guitare avec du wah-wah, une grosse basse cochonne et du saxophone sans jamais tomber dans le pastiche quétaine. C’est un tour de force réussi. Et ça n’arrête pas là. Kwenders transpire les hormones sur la sensuelle Zonga, un duo avec Tanyaradzwa. J’ai beau ne pas comprendre les paroles, j’ai comme l’impression que cette histoire se termine sous les couvertures. À ces deux chansons se rajoute RendezvousKwenders invite la reine de son cœur à se faire une date à Paris. Rien de moins.

D’un bout à l’autre, ça fonctionne pour Pierre Kwenders sur Makanda qui invite aussi Kae Sun sur La La Love. Si Le Dernier empereur bantou était plaisant pour les oreilles, Kwenders se permet d’aller beaucoup plus loin sur Makanda. Il n’a pas peur de s’aventurer dans des zones moins faciles et usuelles de la musique, particulièrement pour le Québec. Le résultat est une salve de grooves infectieux et de ritournelles qui nous restent en tête. Makanda veut dire « force » en tshiluba, on peut dire que ça va très bien comme nom à l’album.

Ma note: 8,5/10

Pierre Kwenders
Makanda at the End of Space, the Beggining of Time
Bonsound
47 minutes

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Critique : Bjørn Torske & Prins Thomas – Square One

Le producteur Bjørn Torske et le DJ Prins Thomas, alias Thomas Moen Hermansen, sont deux vétérans de l’électro norvégien qui font partie de la même scène que les artistes Hans-Peter Lindstrøm, Todd Terje, Röyksopp, et plusieurs autres! Bien qu’ils n’aient pas collaboré depuis plus de vingt ans, Torske et Thomas ont publié Square One en juillet dernier. Les retrouvailles ont généré une sorte de nu-disco rythmé aux percussions tribales, coloré avec du space rock et du post-punk. Le mélange est très réussi, et bien qu’il y ait des passages plus denses, celui-ci reste plutôt discret et atmosphérique.

On U ouvre sur une onde dans les basses fréquences liant un kick et une caisse claire à une basse électrique, le groove est super bon et varie subtilement jusqu’à ce que l’orgue enchaîne les accords et complète la trame post-punk. Le rythme tribal de Arthur succède avec des percussions réverbérées comme dans une caverne, les claviers oscillent et scintillent pour mener à un segment très entrainant. 12 Volt revient au post-punk teinté de rock expérimental et laisse beaucoup d’espace aux traitements et effets sonores, qui la rendent plus planante que les deux premières pistes. K16 del 1 revient à une structure rythmique tribale et des percussions africaines absolument irrésistibles. La boucle électronique prend forme progressivement pour mener à une partie un peu plus sombre menée par un solo de trompette jazz.

Le rythme de Steinrongt est plus lent, plus lourd, avec des percussions qui se déplacent entre le rapprocher et l’éloigner. La boucle se développe sur des effets de filtrage et un petit solo de synthétiseur analogique particulièrement space. Kappe tre accélère le tempo à la batterie, conserve la synthèse sci-fi et ponctue les segments avec le piano. Le rythme se densifie autour du clavier scintillant qui bondit entre les accords, sur un air festif. Arthur’s Return reprend le timbre scintillant de la deuxième piste pour accentuer la partie ambiante de la mélodie. Les sons s’éloignent lentement, s’assoupissant sur leur dernière réverbération.

Square One mélange les thèmes des retrouvailles et du nouveau départ pour créer une atmosphère qui fait taper du pied. La performance semi-improvisée apporte un groove supplémentaire à la partie rythmique, développée intuitivement, et qui joue très bien avec le niveau d’anticipation. Ça fait ressortir une forme jazz dans laquelle la mélodie reste discrète, avec une ligne de basse et quelques accords pour s’orienter. On peut y porter toute son attention en écoute de chambre, mais l’album sert bien mieux de trame de fond aux retrouvailles et discussions animées.

MA NOTE: 7/10

Bjørn Torske & Prins Thomas
Square One
Smalltown Supersound
43 minutes

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Critique : LCD Soundsystem – American Dream

Le 2 avril 2011, James Murphy et sa bande donnaient leur dernier spectacle devant un Madison Square Garden plein à craquer. Le groupe se séparait après ce que Murphy appelait un party qui a duré 10 ans. Les fans avaient le cœur brisé. Je me souviens à l’époque, connaissant peu le groupe, j’étais allé avec La Brute du Rock à la projection de Shut Up and Play the Hits, un docu-concert sur cette ultime soirée. Je me rappelle avoir pleuré à chaude larme lorsque James Murphy, après le concert, dépose son micro pour la dernière fois dans l’endroit où était entreposé l’équipement. Laisser aller un projet aussi important, ce n’est pas facile.

Les premiers signes que ce n’était pas forcément la fin sont arrivés en décembre 2015 lorsque Christmas Will Break Your Heart est parue. Puis, James Murphy a annoncé que le groupe se formait à nouveau pour quelques dates dont Coachella. Un an et demi a passé depuis et American Dream, le premier album depuis This Is Happening en 2010, nous parvient.

La rouille ne semble avoir aucune emprise sur la formation. James Murphy a rapatrié les mêmes compagnons qui avaient participé aux derniers moments du groupe. Nancy Whang (The Juan MacLean), Gavin Russom, Pat Mahoney (Museum of Love) et Al Doyle (Hot Chip) retrouvent leur place aux côtés du brillant New Yorkais. American Dream semble avoir été créé dans la collégialité en plus d’être le dernier à être enregistré dans les studios originaux de DFA qui ont déménagé. De plus, il possède très peu de défauts et c’est en partie dû aux 18 mois qu’il a fallu pour accoucher de ce petit bijou de musique dance alternative.

James Murphy possède toujours ce côté mélancolique, on le remarque particulièrement sur Oh Baby et la pièce-titre. Cette dernière nous offre une bonne dose de synthétiseurs imposants et scintillants. James Murphy continue de faire part dans ses paroles de ses préoccupations émotionnelles et les questions qui l’inquiètent. Le tout sur des trames riches et construites avec minuties.

On retrouve sur American Dream plusieurs sonorités surprenantes qui ajoutent à l’expérience. Le synthé moyen-oriental d’Other Voices rappelle quasiment les pièces d’Omar Souleyman, mais en beaucoup plus champ gauche. Il fait même appel à Nancy Whang directement avant qu’elle n’entame :

«This is what’s happening and it’s freaking you out
I’ve heard it, heard it
And it sounds like the nineties
Who can you trust
And who are your friends
Who is impossible
And who is the enemy »
Other Voices

James Murphy ne s’est pas gêné d’aller dans des sonorités plus rock. Un peu à l’instar des premiers albums, les guitares sont parfois distorsionnées, bruyantes et énervées. L’excellente Emotional Haircut est un excellent exemple. Elle surprend par sa dynamique survoltée pour LCD Soundsystem. Ça bouge, ça déménage et c’est parfait comme ça. Tonite est aussi un succès à se faire brasser le popotin, même si cette fois, ce sont les sonorités électros qui envahissent les oreilles. James Murphy est en pleine forme et use d’une voix plus déclamée que mélodieuse comme il sait si bien le faire. Ça fonctionne.

American Dream est un retour plus que réussi pour LCD Soundsystem. Si certains observateurs ont soulevé des inquiétudes face aux raisons qui ont poussé le groupe à revenir (après tout, ils roulent sur un pavé d’or), la qualité de l’album devrait dissiper ce qui reste d’inquiétudes. James Murphy est encore un créateur inspiré et intelligent dans les chemins qu’il prend pour arriver à ses fins. American Dream est un tantinet plus pop que les précédents, mais c’est fait avec un bon goût éclatant.

Ma note: 8.5/10

LCD Soundsystem
American Dream
Columbia Records
69 minutes

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Critique : EMA – Exile in the Outer Ring

Erika M. Anderson, anciennement de Gowns, lançait récemment son troisième album solo. En 2014, elle avait fait paraître le réussi The Future’s Void et on la retrouve qui présente un album qui s’inscrit dans la linéarité du précédent. Elle offre un électro-folk qui inclue des éléments de drone et de musique plus expérimentale.

EMA n’est pas le genre à écrire un album simplement pour écrire un album. La jeune femme originaire du Dakota du Sud a décidé d’ici lancer un brûlot politique qui décrit une certaine frange de la société. EMA voulait humaniser le « white trash » américain qui scande des slogans antisémite et raciste. N’allez pas croire pour autant qu’elle cautionne les agissements ou les idées de ces groupuscules extrémistes. Elle s’est inspirée du film This Is England qui met à jour les profondes blessures des gens qui se réfugient dans des groupes du genre, tel que La Meute au Québec. Bref, EMA s’adresse peut-être à ses compatriotes, mais on peut aussi prendre quelques notes pendant qu’on y est.

Elle a affirmé que c’est son album le moins mainstream et certainement le plus politique à date. Elle n’a pas tort. Même si EMA a toujours abordé la chose politique d’une façon ou d’une autre dans ses albums, elle n’en a jamais fait le cœur de la création. Elle prend cette haine qui habite certains individus et la renvoie dans ses textes comme dans I Wanna Destroy :

« We got no meaning, no gleaming, no proof
We’re arbitrary, we’re temporary, we are the kids from the void »
I Wanna Destroy

Elle n’en profite pas non plus faire le procès de tout un chacun. Elle choisit parfois de se plonger dans la peau de la personne pour exprimer son désarroi comme le fait 33 Nihilistic and Female. Cette pièce qui n’est pas sans rappeler par moment l’esthétique sonore des débuts de Marilyn Manson, permet à EMA de coucher une impasse sur une trame bruyante à souhait où le drum machine et son écho est l’une des rares choses qui structure l’ensemble.

La clé d’écoute de l’album dans son ensemble se retrouve sur Where the Darkness Began qui explique ce sentiment de détresse qui se transforme en violence face à des cibles extérieures alors que la blessure est intérieure. Outre ce texte direct par rapport au voyage qu’elle nous fait prendre sur Exile in the Outer Ring, EMA réussi à éviter les pièces qui moralise ou disent trop ouvertement ce dont elle traite.

C’est dans l’ensemble réussi pour EMA, même si parfois, les trames sont un tantinet brouillonnes. Breathalyzer est un bon exemple : un son de drone, un drum machine avec écho plutôt simplet et quelques effets de synthés pour meubler tout ça avec Anderson qui chante par-dessus. Ça manque un peu de variété dans les compositions et les sonorités utilisées pour celle-ci. À l’exception de Down and Out qui est une bouffée d’air frais à travers tout ça. Par contre, ça contribue à nous emporter dans ce sous-sol délabrer et déprimant dans lequel EMA nous invite.

Ma note: 7,5/10

EMA
Exile in the Outer Ring
City Slang Records
42 minutes

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