Électronique Archives - Page 3 sur 55 - Le Canal Auditif

Critique : Vitalic – Voyager

Pascal Arbez, alias Vitalic, est un compositeur français de musique électronique que vous avez peut-être découvert avec son simple My Friend Dario, disponible sur son premier album OK Cowboy (2005). C’est tout de même dès La Rock 01 (2001) qu’il s’est fait connaître sur la scène souterraine européenne. Le mélange des rythmes house et techno avec les mélodies disco et synth-wave allait lui permettre de se faire reconnaître parmi tous les « one-hit wonders ». Flashmob (2009) était tout aussi efficace sur la piste de danse, mais avait perdu une partie de son identité en saturant presque tous les sons. Rave Age (2012) refaisait le coup avec du gros acid house surcompressé encore une fois, à la palette sonore un peu trop générique pour se démarquer. Il aura fallu cinq ans à Arbez pour effectuer un retour en force et nous offrir une expérience musicale nommée Voyager.

La guitare reggae ouvre El Viaje sur un air tropical, il fait chaud et tout s’alourdit lorsque le rythme et les claviers wave embarquent après l’introduction. La bombe Waiting for the Stars prend d’assaut la piste de danse pour se déhancher sous la boule disco; David Shaw prête sa voix aux paroles répétitives. Levitation s’éloigne du disco et se rapproche du techno avec les échantillons de voix vocodés et les sons saturés montés en boucles mélodiques. L’arpège synthpop de Hans is Driving sert de base à de l’italodisco au ralenti, avec Miss Kittin comme artiste invitée, et une sonorité qui rappelle Air et Ladytron. Mark Kerr chante/chuchote sur Use it or Lose it, pièce mi-darkwave mi-futurepop qui semble avoir été composée il y a vingt ans; ça a bien vieilli.

Lightspeed fait sourire avec son clavier à la Funky Town et sa forme dance hyper prévisible; on pardonne parce qu’on est en train de danser comme un ado. La première moitié d’Eternity se déploie en accords au piano, les harmonies se développent lentement jusqu’à ce que l’arpège au clavier analogique amène la finale sur un rythme un peu trop plat pour le passage. Nozomi nous ramène une dernière fois dans un club pour suivre les boucles de pulsions et d’oscillations synthétiques sous les flashes de lumière. Sweet Cigarette amène un contraste étonnant avec son rythme lourd, dans le genre de Warm Leatherette au ralenti, durant lequel le chanteur révèle son amour pour la cigarette. Don’t Leave me Now conclue l’album telle une balade 80s, qui aurait pu être la toune cachée qu’on oublie d’écouter.

On retrouve en partie le Vitalic d’origine sur Voyager, les inspirations disco et synth-wave servent souvent de noyau à la structure des pièces, et ça fait un grand bien, surtout après Rave Age. On sent parfois l’effet de copié-collé lorsque la mesure suivante ne développe pas tellement la précédente, ou la saturation de sons de clavier éliminant toutes les subtilités. Avec le territoire actuellement couvert par la musique électro, on aurait pu espérer un peu plus d’exploration sonore de la part d’Arbez, un contraste entre la musique du Future de Moroder et celle d’aujourd’hui. Néanmoins, il a tout ce qu’il faut pour faire vibrer les planchers de danse encore longtemps.

Ma note: 7/10

Vitalic
Voyager
Caroline International
42 minutes

http://www.vitalicvoyager.fr

Critique : Lawrence English – Cruel Optimism

Lawrence English se définit sur son bandcamp non pas comme un musicien ou un compositeur, mais plutôt comme un philosophe de l’écoute. Il ajoute qu’il « remet en question généralement la vie, la mort et tout ce qui se trouve entre. » Prétentieux? Peut-être, mais on peut comprendre l’intensité de ces propos lorsqu’on entend sa musique; difficile d’accès, riche, dense, mais ô combien intéressante si l’on se met à l’écouter attentivement.

La photo de couverture de son dernier album, Cruel Optimism, est à ce niveau admirablement choisie : une sorte de monolithe triangulaire transperçant le ciel et flottant dans des couches nuageuses. Du brouillard inquiétant dans les oreilles, quelle belle image pour représenter la musique d’English.

Ce dernier nous projette dès la première seconde dans une tempête sonore inondée d’une basse pulsée avec la pièce Hard Rain. Comme une soudaine pluie glaciale en plein été, ce sont cinq minutes frénétiques où il vaut mieux profiter de l’averse plutôt que d’aller se mettre à l’abri. Ça rappelle le récent travail de Tim Hecker sur ses albums Love Streams et Virgins. L’exaltation cède sa place à la quiétude dans le second morceau parfaitement intitulé The Quietest Shore. On peut voir la brume qui se déplace tranquillement sur la rive. Après un certain temps, une église se matérialise, alors que le son de ses cloches retentit au loin. C’est incroyable à quel point une musique peut être visuelle…

Plutôt que de travailler seul comme sur ses albums précédents, l’Australien, fondateur de l’étiquette Room40, a plutôt décidé de collaborer avec une multitude d’artistes, tels que Thor Harris et le guitariste Norman Westberg, tous deux du groupe Swans. Intéressant. Cependant, le travail des musiciens invités s’est quelque peu évaporé dans le mix et la production d’English. Impossible d’entendre une violoncelliste jouer dans Object of Projection ou bien un contrebassiste dans Negative Drone. Par contre, les voix humaines sont facilement discernables dans les morceaux Requiem For a Reaper/Pillar of Cloud et Crow. Ceux-ci sont tout à fait somptueux et se succèdent après l’irritant Hammering a Screw, le seul que l’on pourrait qualifier de superflu.

On ne peut pas écouter l’album d’une oreille inattentive. Cruel Optimism est une expérience en continu où les pièces, indissociables les unes des autres, s’enchainent sans temps mort. Abstraites et vaporeuses, elles sont comme des nuages qui prennent différentes formes selon la personne qui les regarde.

Au final, les moments les plus réussis sont sans doute les plus calmes, mais ils sont peu nombreux. L’album ressemble alors à son tumultueux prédécesseur Wilderness of Mirrors, et ce, même si ce philosophe de l’écoute prétend avoir fait quelque chose de nouveau.

Ma note: 7/10

Lawrence English
Cruel Optimism
Room40
39 minutes

http://www.lawrenceenglish.com/

Critique : Jean-Michel Jarre – Oxygène 3

2016 marquait le quarantième anniversaire d’Oxygène, le troisième album de Jean-Michel Jarre, qui l’a propulsé sur la scène internationale; et la sortie d’Electronica II : The Heart of Noise, la deuxième partie de son ambitieux projet de collaboration avec des artistes du milieu électronique. À mon grand étonnement, il fermait également l’année en décembre dernier avec un nouvel album en lien avec Oxygène, savamment nommé Oxygène 3, et offrant cette fois-ci les parties 14 à 20.

J’étais très enthousiaste à la sortie d’Oxygène 7-13 (1997), et étais prêt à apprécier les belles harmonies et mélodies de la suite lorsque j’ai réalisé qu’il n’y avait rien à faire. Le sujet avait été couvert et la sonorité semblait faire abstraction de l’évolution de l’électro depuis 76. C’est un peu la même chose avec Oxygène 3; on a l’impression d’écouter une visite guidée au musée de l’original, mélangé à des maquettes non utilisées sur Electronica I et II. On se console malgré tout avec une qualité de production à la hauteur du maître.

L’accord synthétique rythmé ouvre la partie 14 comme un hymne techno 90s, avec une petite touche rétro analogique. La boucle mélodique se répète et s’épaissit de claviers en délai, mais peine à amener le thème plus loin. La partie 15 conserve le souffle, s’amincit par la suite avec un clavier réverbéré et un jeu rythmique de pulsions bruitées; on s’attend à ce que ça reparte avec plus d’intensité, mais il faut plutôt se contenter de reprendre le début. La partie 16 démarre sur une séquence italodisco, approfondie ensuite par des sons ambiants aux teintes fluo 80s.

La partie 17 flirt avec le techno romantique et sa touche de house, style îles Baléares en plissant les yeux pour regarder le soleil se coucher à l’horizon. La partie 18 est comme un interlude new age, le thème musical est joli et marque une pause à l’effet d’autopastiche. Un arpège au clavier ouvre la partie 19, les harmonies se développent graduellement jusqu’à ce qu’un synthé mielleux guide le mouvement plutôt mélodieux. La partie 20 conclut sur un orgue à la tonalité dramatique, et progresse très lentement sur un accord majeur dans une atmosphère new age de libération spirituelle. On se sent effectivement libéré lorsque ça se termine.

Oxygène 3 a beau avoir un lien avec la première partie, il n’amène pas le thème bien plus loin que la deuxième partie avait tenté de le faire. Après les deux albums Electronica, Jarre est revenu en solo avec une vision particulièrement conservatrice de la musique électronique. Compléter une trilogie d’une façon aussi prévisible m’a frustré, d’autant plus que Jarre vient de passer deux ans à collaborer avec des artistes qui n’hésitent pas à regarder vers l’avant. Ceci dit, les fans inconditionnels réussiront certainement à y trouver leur compte.

Ma note: 5,5/10

Jean Michel Jarre
Oxygène 3
Columbia Records
40 minutes

http://jeanmicheljarre.com

Critique : Automat – Ost West

Jochen Arbeit, Achim Färber et Georg Zeitblom ont fondé le projet électro allemand Automat en 2011, en offrant un mélange de dub et d’électro atmosphérique comme trame sonore au thème des migrations humaines. Ils ont publié leur premier album éponyme en 2014, avec Lydia Lunch, Genesis Breyer P-Orridge et Blixa Bargeld comme invités. Ils ont continué avec Plusminus, l’accent étant mis sur l’esthétique rétro analogique nous rapproche de Kraftwerk, mais mélangé avec du dub; un pur délice. Le trio est revenu en novembre dernier avec le dernier chapitre de leur trilogie sur les migrations, Ost West, et un sens du mouvement irrésistible.

Ost s’ouvre sur une arpège de basse analogue; le rythme acoustique trip-hop donne le tempo pendant que la masse synthétique se développe comme un solo jazz. Fabrik der Welt commence par avoir un effet sur la main et fait monter le volume après seulement quelques secondes d’écoute. La base techno de la signature rythmique est incroyablement groovy, et n’a même pas besoin de changer tellement les variations sont efficaces. On tape du pied jusqu’à la fin, guidé par les échantillons trafiqués, comme des réverbérations d’annonces de station de métro.

Pour sa part, Tränenpalast ralentit la cadence sous une forme trip-hop/post-rock, et épaissit la sauce avec une couche d’effets sonores rétro colorée; ça se conclut de façon expérimentale. Yuko calme davantage les oreilles, collées dans le fond d’un sofa dans une soirée lounge; la boucle se déploie lentement, accompagnée par la guitare et les échantillons de voix. Puis, West propose une fabuleuse structure électro funk et donne envie de sortir un « yeah! » en faisant une steppette de pieds à la James Brown.

Europa donne suite à Fabrik der Welt en terme de cadence irrésistible, de contretemps funk qui font se déhancher, et de répétition techno pop; n’oubliez jamais les clappements de main, c’est rassembleur et d’une étonnante efficacité. Tempelhof revient à une base dub, lente et réverbérée à volonté; la mélodie se manifeste par fragments, relégués en écho derrière la batterie. Transit conserve une part de dub et y ajoute des percussions tribales; plus lourde, la pièce sert de trame à une danse autour d’un feu.

Bien qu’il y ait une certaine abstraction dans la musique d’Automat, on y trouve un thème qui va au-delà du dub et du techno, relatif au côté nomade des humains, de leur mobilité, des migrations et des transports qui se sont développés en conséquence. Ça donne un tout homogène qui groove bien plus que les deux précédents albums, et qui accompagne à merveille un trajet en métro. À écouter quotidiennement pour donner du rythme à votre routine.

MA NOTE: 8,5/10

Automat
Ost West
Bureau B
43 minutes

http://www.automatmusik.de

Entrevue avec Valaire

Il y a plusieurs concerts intéressants qui se donneront dans le cadre de Montréal en Lumière. L’un de ceux-là est celui de Valaire. La formation électro-jazz-funk revient sur scène à Montréal après avoir lancé Oobopopop en septembre dernier. LP Labrèche s’est entretenu avec Luis Clavis pour parler des derniers mois, du spectacle qui arrive et de la vie!

L’an dernier, le groupe avait offert une prestation inusitée qui combinait le film Elvis Gratton et leur musique. Cette année, c’est autour de leur plus récent opus que se concentrera leur approche. « C’est la continuité du show qu’on a lancé avec l’album. À Montréal, on avait juste fait un spectacle dans un bar, histoire de faire un lancement plus intime. On voulait mettre le party dans les places où on jouait. » Ce spectacle plus intime, la formation l’a amené dans quelques bars de la province. Maintenant, la bande se sent prête à passer à une autre étape, celle des plus grandes scènes. Après le Club Soda le 1er mars, la formation amènera son spectacle en région pour ensuite se préparer pour l’Europe et les festivals cet été. « On va ressortir quelques vieilles tounes parce qu’à date, on se concentrait sur les nouvelles chansons. »

Pour ce nouveau spectacle, ils ont de nouveau collaboré avec Brigitte Poupart. « Elle était partie à New York pendant six mois. Dès qu’elle est revenue, on l’a appelé et on a commencé à travailler sur le spectacle. » Cette relation entre le groupe et la metteure en scène date de 2010. La chimie passe bien entre les deux et Poupart est une créatrice hors pair. Après leur retour sur scène à Montréal, le groupe ira se promener en Europe. « On a un nouveau booking en Angleterre et on veut les impressionner. On part pour un trois semaines, mais un trois semaines bien rempli. On va faire autant de spectacles qu’on faisait normalement en six semaines, mais en la moitié du temps. Ça sera plus guerrier, mais on aime ça. »

Et si vous vous demandez (moi j’étais encore dans le noir) pourquoi la bande a lâché le « Misteur », eh bien, la réponse est assez simple : « On a fait ça en même temps que le lancement du premier extrait d’Oobopopop. Premièrement, entre nous on s’appelait Valaire depuis des années parce que le « Misteur » était un nom qui nous venait de Cégep en spectacle. On était tanné aussi que les gens charcutent le nom. C’était aussi un petit vent de fraîcheur pour nous. » Il existe même un vidéo de Marc Arcand qui défonce le « Misteur », mais est incapable de détruire le Valaire. Pour le voir, c’est par ici.

Oobopopop sonnait plus ensoleillé que Bellevue, et Clavis l’explique avec le processus de création. « La tournée de Bellevue, c’était un spectacle plus froid. On avait envie de ramener du soleil. On est parti en Louisiane ensemble en février dernier. On y a vu pas mal de spectacles qui nous ont inspiré l’utilisation des cuivres sur l’album. C’était vraiment la meilleure façon de composer. On créait la semaine et on allait voir des spectacles la fin de semaine. Par la suite, ça s’est fait naturellement pour l’enregistrement. » Parions que ces rayons de soleil se rendront sur scène le 1er mars prochain. Valaire est reconnu pour ses spectacles enlevants et celui du Club Soda risque fortement d’honorer leur réputation.

http://www.montrealenlumiere.com/fr/Programmation/Activite/7111

http://valaire.mu/fr/