Électronique Archives - Page 3 sur 67 - Le Canal Auditif

Critique : Ben Frost – The Centre Cannot Hold

Une collaboration entre Ben Frost et Steve Albini? Pincez-moi, quelqu’un! Si Ben Frost avait l’intention de faire tendre l’oreille de la presse musicale en préparant cet album, il aurait difficilement pu trouver mieux qu’en engageant le misanthrope de Chicago, le réalisateur d’albums qu’il ne faut surtout pas appeler un réalisateur d’albums.

La dernière fois que j’avais entendu parler de quoi que ce soit entre Albini et un musicien électronique contemporain, c’était la fâcheuse, mais comique histoire avec Powell. La réaction méprisante d’Albini à une demande d’autorisation d’échantillonnage a curieusement profité au message anticonformiste de Powell, mais ça ne laissait pas croire pour autant que quelqu’un arriverait un jour à convaincre Albini de prêter son expertise à un projet électronique.

Arrive donc ce nouveau projet de Ben Frost, Australien d’origine établi à Reykjavik et figure majeure de la scène noise et ambient mondiale. L’artiste annonce par communiqué de presse que l’album tient en deux concepts : 1) un exercice de minimalisme visant à exprimer diverses intensités d’un seul ton de bleu, 2) l’idée d’une pièce musicale existante non pas l’espace en général, mais un espace spécifique.

Pour le premier concept, je vais croire Frost sur parole. Les sonorités entendues pourraient bien être bleues. Tant que ça l’inspire, c’est vraiment tout ce qui compte.

Le deuxième concept, celui de sons dans un espace spécifique, est beaucoup plus concret, plus facile à identifier, et nettement dans les cordes d’Albini. En faisant appel à un technicien reconnu pour la qualité de ses prises de son nous donnant l’impression de nous trouver dans la pièce où la musique est produite, Ben Frost incite l’auditeur à porter attention aux échos, aux réverbérations et au positionnement dans l’espace. Les différentes sources sonores ont été envoyées vers divers amplis et haut-parleurs, captées par microphones et immortalisées sur ruban, dans la méthode habituelle du rock.

Point de vue musical, Frost pousse l’exécution plus loin qu’il ne le fait généralement, optant pour des tons rugueux et acidulés la plupart du temps, même dans les passages plus éthérés. Ce qui se démarque pour cet album si on le compare à ses précédents, c’est la façon abrupte qu’ont parfois les bruits de s’enchaîner et de s’interrompre, comme si Frost avait connu des petites difficultés techniques, mais avait choisi de garder ces accidents pour leur élément de surprise. C’est un autre bon album de Frost, une autre intéressante excursion bruyante de sa part, enregistrée d’une façon qui lui sied. Et il vient ajouter une facette surprenante au prestigieux parcours d’Albini.

Ma note: 7/10

Ben Frost
The Center Cannot Hold
Mute
50 minutes

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Critique : Fever Ray – Plunge

En 2009, Karin Dreijer a lancé un premier album sous le pseudonyme de Fever Ray. La moitié du groupe The Knife avait composé la musique alors que la formation était en pause. Rapidement, un engouement s’est formé autour du projet, plusieurs chansons se retrouvant dans des émissions télévisuelles et des films. Une scène magnifique de Les amours imaginaires de Xavier Dolan était rythmée par Keep the Streets Empty for Me tout comme If I Had a Heart dans Lawrence Anyways. Le style minimaliste de Fever Ray se collant à merveille à la cinématographie.

En surprise, Dreijer a lancé Plunge, son deuxième album, le vendredi 27 octobre. Celui-ci arrive une semaine après la sortie du simple To the Moon and Back. On retrouve sur Plunge des trames minimalistes comme sur le précédent. Par contre, c’est plus rythmé et un peu plus fourni. On retrouve moins de trames qui se rapprochent de la transe, troquées pour des mélodies pop. Celles-ci ne sont pas pour autant anodines. Fever Ray transcende la pop pour faire un objet d’art plus obscur et campé dans des zones grises où tout est permis.

Les textes sont une fois de plus tournés en majorité vers les relations amoureuses et intimes. Dreijer conserve l’ambiguïté des genres qu’on retrouve chez The Knife. Le climax de la chanson To the Moon and Back est un bon exemple avec ses paroles crues :

First I take you then you take me
Breathe some life into a fantasy
Your lips, warm and fuzzy
I want to ram my fingers up your pussy
— To the Moon and Back

Musicalement, Fever Ray continue de s’aventurer dans des zones marginales où le staccato occupe une grande place. Dès les premières notes Wanna Sip qui ouvre l’album, on retrouve ces rythmes hachurés si caractéristiques du projet. Certaines pièces retombent un peu dans l’univers sonore du précédent opus, notamment la lente et progressive Falling. Andersson trouve constamment des manières de chanter qui installe un effet d’étrangeté. En variant sa voix et ses intonations, on a l’impression d’écouter un spectre légèrement inquiétant.

Lorsqu’il est question de chansons qui se collent un plus à de la pop, on compte A Part of Us qui est mélodieuse à souhait. Encore une fois, on ne parle pas d’une pop pure. Ce ne sont que les mélodies qui le sont. Un peu à la manière de Grimes sur Visions. Red Trails pour sa part offre une tournure originale au son de Fever Ray. L’air est facile d’approche alors que musicalement, une boîte de rythme et un violon font le travail. C’est totalement convaincant.

Fever Ray a peut-être mis 8 ans à lancer un nouvel album, mais elle réussit sa rentrée. Non seulement, elle conserve les aspects qu’on aimait du premier album, mais elle pousse plus loin la facture en essayant de nouvelles avenues. C’est fait avec bon goût et audace. C’est un album qui mérite le détour.

Ma note: 8/10

Fever Ray
Plunge
Mute Records
48 minutes

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Akousma XIV – Ondes lumineuses – 25 octobre 2017

Xavier Madore ouvrait la quatrième soirée (la première à l’Usine C), sous le thème des ondes lumineuses (en référence à Licht de Stockhausen). Gagnant du JTTP 2017, Madore a spatialisé Les loges de la suite, une nouvelle composition montée à partir d’échantillons et de pulsions articulées rythmiquement. Le phrasé faisait penser à un fou qui manipule une tirelire remplie de tout sauf de la monnaie, trame déformée par des coupures et des étirements sonores, trafiqués par des effets de filtrage et de réverbération. La progression est très intéressante, jusqu’à ce que la pièce se termine un peu trop facilement sur une séquence saturée, donnant une impression d’interruption qui laisse les oreilles sur leur faim. Après avoir particulièrement apprécié Récit D’un Presqu’aller-retour (gagnant du JTTP 2015, présenté à AKOUSMA XII), Les loges de la suite est tout aussi captivante, mais est passée rapidement comme l’aperçu d’une nouvelle composition.

La Norvégienne d’origine britannique, Natasha Barrett, donnait suite avec He slowly fell, and transformed into the terrain (2016), pièce ambisonique composée sur quarante-neuf canaux (comparativement à deux en stéréophonie) et parfaitement adaptée à l’orchestre de haut-parleurs installé à l’Usine C. La trame suit un personnage cherchant l’équilibre pendant sa chute d’un carrousel de foire abandonné vers un sol couvert de feuilles mortes et de neige fondante. La pièce se déploie en tourbillons de souffles et de sifflements, spatialisés de façon à se déplacer comme des coups de vent à travers la salle, enveloppant le public comme s’il se trouvait au milieu d’une foire aspirée par une tornade.

Le quintette de cuivre avec batterie, Magnitude6, faisait exception à la formule acousmatique habituelle en proposant une performance avec instruments acoustiques (cinq cuivres et une batterie) de la pièce SN1314 (2016) d’Alain Dauphinais. Bien que l’œuvre soit inspirée d’une supernova passée près de la Terre en 1314, il n’y avait pas vraiment d’impression de lévitation d’ordre stellaire, mais plutôt d’ordre océanique, comme un sous-marin à vapeur qui génère des vibrations métalliques ponctuées d’impacts de tuyauterie. L’effet de réverbération à convolution reproduisait efficacement l’acoustique d’une cathédrale et permettait ainsi de laisser s’évaporer les notes jouées et les percussions frappées.

La soirée continuait après l’entracte, avec la diffusion d’Oktophonie (1991) de Karlheinz Stockhausen (1928-2007), qui est en fait l’acte 2 de l’opéra Dienstag aus Licht, le « mardi » de son œuvre monumentale Licht (1977-2003), avec ses sept opéras correspondant chacune à un jour de la semaine. À travers la titanesque trame de soixante-dix minutes composée sur huit canaux (d’où le nom), Oktophonie superpose les strates synthétiques avec les voix, les cuivres et les percussions pour raconter le conflit entre l’archange Michel et Lucifer. L’expérience auditive de l’œuvre est difficile à résumer, mais peut certainement être qualifiée de marquante, à savoir qu’elle peut autant provoquer des frissons de génie que des engourdissements d’ennui. Par exemple, la ligne à la basse assure parfaitement la part dramatique du thème, mais la longueur des segments peut laisser une impression d’étirement qui déjoue complètement le sens de l’anticipation et fait disparaître la dynamique de tension et détente. Heureusement, Stockhausen ne laisse personne indifférent, et la diffusion d’Oktophonie a reconfirmé cette vérité.

Critique : Rostam – Half-Light

Pour Rostam Batmangli, simplement Rostam en solo, ancien membre de Vampire Weekend, le premier album Half-Light arrive après bien plus qu’une présence dans le band d’art rock New Yorkais. Batmangli a laissé sa marque en tant que producteur un peu partout dans la pop internationale en travaillant avec Frank Ocean, Haim, Solange, Charli XCX, Diplo et Carly Rae Japsen, entre autres… Son expérience à la production paraît énormément pour sa première galette dont toutes les subtilités s’affirment au fil des écoutes. Malgré une carrière déjà bien établie, l’énergie vorace du premier album d’un jeune musicien se fait entendre sur Half-Light. Éclectisme et structure sont les mots d’ordre.

L’énergique Sumer entame le projet. On y reconnaît tout de suite un instrument caractéristique de la bande new-yorkaise que Rostam a apporté avec lui en studio : les clavecins. Rapidement, l’instrument baroque vient rythmer avec frénésie nos émotions. On ne sait pas trop si c’est de la musique de chambre électronique ou une ballade pop qui s’envole.

Pour le Tatch Show, quelques violons, la voix un peu éraillée de Rostam et quelques modulations électroniques, c’est tout ce dont on a besoin pour arriver à une pièce émotive. Les demi-tons vocaux grincent apportant des textures à l’instrumental minimaliste. Sur fond de synthétiseur cillant, Rostam raconte comment la lumière le berce tel un océan au rythme apaisant. Une poésie simple, qui se marie parfaitement aux percussions entremêlées de cordes de toutes sortes.

Les influences perses sont fortes sur Woods qui veut nous montrer la facette positive cachée positiviste de ce genre provenant du Moyen-Orient. La section de percussion est doucement répétitive pour faire bouger le corps sans mouvement brusque. Au courant de cette transe subtile, les violons s’exclament comme des oiseaux alors que Rostam décrit une forêt aux allures mystiques.

Les mélanges et les sauts entre les diverses influences font d’Half-Light une tapisserie où les nombreux détails s’agencent avec facilité. Malgré le foisonnement, il a y assez de silences entre tous les éléments pour que notre oreille ne soit pas agacée. Une seule chanson est à oublier résolument, la chaotique When : pourquoi exprimer la paranoïa et la folie de façon si indigeste? Malgré ce petit accroc, les mélodies accrochent rapidement l’esprit nous donnant l’envie d’accompagner le chanteur lors d’envolées puissantes comme celle de Rudy. Entre sa pop sucrée et ses étranges ambiances vaporeuses, Rostam ne cherche pas son identité musicale, il la possède déjà entièrement.

Ma note: 7,5/10

Rostam
Half-Light
Nonesuch Records
52 minutes

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Critique : Émilie Payeur – Feux de joie

Émilie Payeur est une harsh-bruiteuse minimaliste en série, relâchée il y a quelques années par les couloirs sombres et reclus de la faculté de musiques électroacoustiques de l’UdeM. Notamment, tiers des Dead Squirrels, elle a à son actif depuis peu un troisième album solo nommé Feux de Joie qui assume beaucoup plus explicitement l’inspiration minimaliste, harsh-noise et industrielle de sa musique.

L’album est comme une continuation logique de Deadline, son dernier opus, par rapport à Table des Matières, son premier. Dans ce dernier, sa musique était centrée sur une influence explicitement électroacoustique, certainement tributaire de ses études dans le domaine, bien qu’elle utilisait beaucoup d’objets sonores non loin du noise. Dans son deuxième, la scission avec les articulations « classiques » de l’électro est évidente par grands moments, et on voit apparaître beaucoup de citations directes. Ce en quoi Feux de Joie est une suite logique. On est maintenant majoritairement loin du paradigme électroacoustique pour se rapprocher davantage du noise, d’un art encore plus abstrait de par sa singularité.

Bien que sa musique soit parfois agitée, comme dans la bien imagée Handle With Care, l’esthétique générale est assez minimaliste, non pas au sens d’un Philip Glass mais plutôt d’un Steve Reich. Les pièces sont toutes assez longues et se développent le plus souvent très lentement. Elle use beaucoup d’ostinatos ou de pédales qui nous font prendre conscience des micrométamorphoses timbrales. Payeur fait évoluer le tout de façon assez musicale, utilisant beaucoup la répétition pour mieux exploiter ou pour donner plus d’impact à la transformation et, ultimement, à la terminaison.

Le rythme est majoritairement absent de l’œuvre de la Montréalaise, et ce depuis ses débuts. En fait, il est souvent présent, mais rarement au sens auquel on est habitués de le reconnaître. Il se présente plus comme une idée de cyclicité globale que comme un moteur explicite de son œuvre. Nous le déduisons de son travail de boucles ou d’ostinatos, comme dans Please Use Next Door, mais rarement est-il partagé par tous les différents objets sonores, comme dans Push Hard Knock Loud. C’est ici un autre détachement intéressant de sa musique par rapport à ses travaux antérieurs ou même à l’électroacoustique qui, généralement, tend à se détacher du rythme en toute connaissance de cause.

Certains petits hics se glissent çà et là dans l’œuvre par contre. En général, les pièces ressemblent souvent plus à des improvisations ou à des versions live qu’à un travail studio (d’où, entre autres, la coupure nette avec l’esthétique électroacoustique, qui offre le plus souvent un montage net et perfectionniste). Souvent, on peut presque voir les manipulations qui sont apportées à la musique, et bien que ça puisse avoir une dimension intéressante, c’est ici plus au détriment d’autres aspects de l’œuvre qu’autre chose. C’est le cas, par exemple, au niveau du travail de spatialisation; alors que le minimalisme de la disposition statique des objets sonores dans l’espace est bien justifié par la musique dans une pièce comme Robots in Rowboats. On ne peut en dire autant pour Handle With Care et 2 for 1, pièces essentiellement monophoniques malgré les mouvances du son.

Ce qui semble être un petit manque de postproduction se fait voir aussi dans l’étendue spectrale de ses œuvres qui se concentre beaucoup sur les fréquences moyennes-hautes. Les basses fréquences ne sont pas absentes, mais elles sont généralement traitées en plan secondaire (comme dans Please Use Next Door). Autant je comprends que son style présuppose un tel arrangement du contenu fréquentiel, autant mes oreilles ne peuvent faire autrement que se fatiguer rapidement. Il y aurait certainement un moyen de ménager différemment le tout pour avoir un contenu moins dérangeant — et donc moins distrayant à l’écoute. Même que de pouvoir écouter sa musique un peu plus fort sans craindre la corruption du canal auditif rendrait certainement l’expérience plus immersive.

Il est intéressant d’observer le détachement progressif de Payeur envers ses influences ou ses autres projets, car c’est exactement ce que cet album suggère, depuis son premier opus. Bien qu’elle commence tranquillement à orbiter autour de la même esthétique depuis son dernier opus, on a encore avec Feux de Joie du contenu intéressant, assez unique et surtout provocateur qui a beaucoup de potentiel – mais qui pourrait facilement devenir redondant.

Ma note: 7/10

Émilie Payeur
Feux de Joie
Jeunesse Cosmique
59 minutes

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