Électronique Archives - Page 2 sur 67 - Le Canal Auditif

Critique : Autumns – Suffocating Brothers

Autumns est le projet solo du compositeur irlandais Christian Donaghey, qui a commencé à faire du post-punk il y a quatre ans, nous amenant à Terrible Tuesday (2014) et Blonde (2015), deux EP relativement joyeux à côté de Das Nicht (2016). Cette troisième publication était tellement plus sombre, mélangeant de l’industriel et du noise avec ce qui reste de post-punk. C’est dans cet ordre d’idée qu’il a complété Suffocating Brothers, son premier album paru en septembre, qui retourne visiter les débuts de la musique industrielle avec le même sens de l’exploration sonore en tête.

I Never Noticed That You Left ouvre sur une atmosphère de film d’horreur rétro avec un son de clavier réverbéré suivi par un kick sec de machine à rythme. Ça fait penser à du vieux Front Line Assembly jusqu’à ce qu’une séquence de synthèse analogique complète la palette sonore avec sa touche EBM. Female Model confirme le retour au début des années 80s avec une basse électrique et une batterie répétitives accompagnées par une guitare électrique jouée façon shoegaze et des voix trafiquées répétées. La combinaison rappelle les débuts de Bauhaus et The Sisters of Mercy. Forgotten Hangings ouvre sur un échantillon en forme d’alarme qui se répète au-dessus d’un bourdonnement tournant en boucle. Les percussions et les voix trafiquées s’évadent latéralement à partir des effets d’écho. La répétitivité commence à prendre le dessus lorsque la bête se réveille enfin à mi-chemin avec sa guitare et ses percussions trempées dans de la distorsion industrielle.

No More Luxury fait sourire en passant de la forme lourde et lente au synthpop léger à la séquence rythmique un peu exagérée. Du moins, jusqu’à ce que la synthèse analogique arpégée ajoute de la masse autour de la structure. La longue exploration à la guitare électrique apporte un peu de variation au montage, mais ça devient rapidement prévisible. La ligne de synthétiseur dissonant enveloppe les bruits de coutellerie sur Focused Youth, créant une atmosphère de cuisine cauchemardesque lacérée par certains passages saturés. Limit Experience revient au post-punk façon balade mélancolique, dont la ligne mélodique va clairement plus loin que les pièces précédentes, même s’il n’y a pas de dénouement comme tel.

Le vrombissement d’avion Bomber mélangé aux trompettes déploie Faceless quelque part au-dessus du territoire ennemi, probablement la pièce la plus captivante de l’album. Left Alone commence par les bruits ambiants réverbérés et la voix traitée en écho, pour ensuite laisser des filaments coupants de notes s’étirer l’une à la suite de l’autre pour étendre la tension jusqu’à ce qu’elle s’évapore. Le kick frénétique de Heaven’s Reward Fallacy crée une saturation derrière laquelle la guitare électrique et la voix étirent également leurs cordes en une masse sonore qui fond douloureusement. I Watched Life conclut de façon un peu plus alcoolisée en restant prise dans l’introduction, le premier couplet n’arrivant malheureusement jamais.

Pour le meilleur et pour le pire, Suffocating Brothers révèle un élan créatif relativement rare, similaire à celui de Cabaret Voltaire ou Throbbing Gristle en ce qui a trait au rock expérimental de la fin 70 s, des effets utilisés sur la voix, du rythme machinal et des explorations à la guitare électrique. Pour le meilleur, parce que Donaghey réussit parfaitement à recréer l’esthétique des débuts de la musique industrielle, et pour le pire, parce que celle-ci est si fidèle qu’elle ne propose pas de nouvelles teintes pour se démarquer du courant original.

MA NOTE: 6,5/10

Autumns
Suffocating Brothers
Clan Destine Records
54 minutes

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Critique : Vessels – The Great Distraction

Vessels est un projet anglais formé en 2005 qui ont commencé par publier un premier album plutôt rock progressif intitulé White Fields and Open Devices (2008) ainsi qu’un deuxième album plutôt post-rock nommé Helioscope (2011). On s’en doute, Vessels est apparu sur mon radar à partir de Dilate (2015), troisième album sur lequel le groupe changeait de direction pour incorporer davantage d’ingrédients analogiques et électroniques à leur fondation rock. Ils étaient de retour en septembre dernier avec The Great Distraction, un quatrième album respectant leur expérience en post-rock mélangé à des inspirations technos et house.

Mobilise ouvre sur des percussions house guidées par un kick techno, les éléments s’accumulent en suivant une boucle jusqu’à ce que le segment de clavier oscillant établisse la ligne mélodique. La rythmique se densifie pendant que la sonorité ambiante devient progressivement scintillante, irradiante; la masse s’évapore ensuite pour laisser la place à une séquence arpégée de basse analogique. Le rythme rebondissant de Deflect the Light mène à la voix du chanteur des Flaming Lips, Wayne Coyne, qui interprète les paroles derrière un effet aérien, donnant l’impression de flotter au-dessus de la structure dance rock. Position s’entame tout en textures avec une boucle rythmique riche en échantillons, avec une attention particulière à des extraits de voix joués à différentes vitesses, créant un groove très intéressant. Ça dure ainsi pendant un moment, jusqu’à ce qu’un rythme bien plus lourd et saturé fasse ressortir les éléments percussifs, évoluant en variant le niveau d’intensité de la mélodie.

Radiart commence également sur une boucle rythmique ponctuée par une impulsion dans les basses, la complexité des contretemps évolue en parallèle à la ligne mélodique, de laquelle on ressent l’effet de pompage généré par le kick fantôme. La structure techno house se renouvelle légèrement en jouant sur sa densité, mais la répétitivité de celle-ci conserve fragilement l’intérêt jusqu’à une conclusion qui ne dénoue rien. Deeper In A Sky met de l’avant la structure rythmique tout en laissant de l’espace à la voix de Katie Harkin, ajoutant une teinte à la fois délicate et sombre, proposant un équilibre entre un rythme fixé au sol et une ligne mélodique aérienne, planante. Glower ouvre d’abord sur des échantillons de voix passant en écho au-dessus d’une trame ambiante, un excellent groove électro-funk se développe autour de séquences analogiques arpégées, prenant une légère pause avant de reprendre sous une forme IDM avec un solo de synthétiseur saturé joué en legato qui mène à une finale irrésistible.

La séquence de simili-piano électrique réverbérée ouvre Trust Me en compagnie d’un charleston, avec échantillons de voix assignés au clavier et joués rythmiquement en prime. Vincent Neff (Django Django) guide la pièce à la voix de façon pop charismatique, comme un mélange très réussi de Bob Moses et Clark, rien de moins. L’oscillation analogique de Everyone Is Falling évolue progressivement en densité et en nombre de notes pour servir d’interlude, complété par une voix répétant le titre de la pièce. Radio Decay commence tout en échantillons, cachant une ligne mélodique qui se déploie à travers une structure IDM /trip hop, utilisant le rythme comme voile sonore. La partie percussive enveloppe les instruments sur plusieurs couches de respirations rythmiques, jouant avec le niveau de densité, mais sans vraiment amener la pièce plus loin. John Grant conclut à la voix sur Erase the Tape, avec un effet de vocodeur et un déploiement mélodique qui ressemble à une prière dans une chapelle; mais dynamisé par des percussions qui deviennent presque frénétiques vers la fin.

La grosse différence entre Dilate et The Great Distraction est évidemment la collaboration avec trois chanteurs et une chanteuse, proposant quatre pièces plus près de l’électro-pop que de l’atmosphérique abstrait. Les pièces instrumentales proposent des progressions rythmiques à essouffler les oreilles tellement il y a de textures et d’événements temporels à savourer, pendant que les lignes mélodiques se font plus calmes et servent de toile de fond suspendue par-dessus les structures technos et house.

MA NOTE: 7,5/10

Vessels
The Great Distraction
Different Recordings
60 minutes

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Critique : Pessimist – Pessimist

Pessimist est le projet solo de l’anglais Kristian Jabs, actif sur la scène drum & bass londonienne depuis 2010 avec des simples sur vinyles et des EP numériques. Comme bien des courants de musique électronique qui ont traversé les décennies, le drum & bass a été appelés à incorporer d’autres ingrédients pour se renouveler. C’est dans ce contexte que Jabs s’est démarqué en allant vers une esthétique industrielle assez froide dans laquelle les rythmes de chaine de montage vont à la rencontre des contretemps d&b. Son premier album éponyme publié en juillet dernier sur Blackest Ever Black propose exactement cela, tout en bifurquant à l’occasion vers une forme plus techno ou house.

Le bruit de lecture de table tournante sert de fil conducteur à la pièce Intro et ses pulsions réverbérées au loin. Bloom établit une superbe ponctuation entre le kick profond et les percussions, placés devant la trame d’un tunnel rempli d’échos de roues de train frottant les rails. Ça reste plutôt calme jusqu’à ce que le segment big beat rendent la séquence plus dansante. Grit commence de façon tout aussi souterraine et se solidifie ensuite sur un beat EBM élémentaire, mais très satisfaisant; les contretemps viennent compléter la séquence sur un ton tribal irrésistible.

La dissonance scintillante de Spirals lévite loin au-dessus des pulsions dans les basses fréquences, pendant que le rythme se développe à partir d’une balle de tennis de table bondissante montée en boucle. Glued prend forme à partir de fragments réverbérés qui se rapprochent et se clarifient jusqu’à ce qu’une boucle rythmique funk nous téléporte sur une piste de danse en 1990. L’interlude War Cry marque une courte pause avec des bruits perdus dans un réseau de tunnels, disparaissant progressivement par l’éloignement de leurs échos.

Peter Hitchens ouvre sur un rythme industriel plus agressif basé sur un kick saturé et des percussions métalliques; les contretemps placés en break beat complètent bien la séquence, qui reste très entraînante malgré sa prévisibilité. No Matter What souffle plutôt lentement par rapport à la vitesse de jeu du charleston. Les percussions additionnent les impacts de façon tribale jusqu’à la conclusion en forme de scie circulaire. Through The Fog embarque tout de suite après sur une séquence vingt-cinquième anniversaire de break beat, la ligne de basse apporte un peu de profondeur et d’ombre à la boucle, mais ça ne va pas plus loin musicalement. Outro conclut sur d’autres fragments réverbérés égarés dans l’espace, laissant place au silence.

Pessimist propose un genre de drum & bass plutôt sombre et froid, qui emprunte à l’occasion au big beat, hard house ou au techno. On ressent la scène souterraine londonienne vibrer sous les impacts des kicks et les poutres en acier refléter les percussions aiguës à travers l’usine désaffectée. L’atmosphère générale est donc réussie et camoufle bien la simplicité de certaines séquences et leur effet de copier/coller prévisible.

MA NOTE: 6,5/10

Pessimist
Pessimist
Blackest Ever Black
51 minutes

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Critique : Technical Kidman – Bend Everything

Presque deux ans jour pour jour après la sortie de Something Stranger on the Horizon, Technical Kidman revient avec un nouvel album: Bend Everything. Le trio qui affectionne la musique électronique bruyante, souvent brutale et agressive, ne semblait avoir rien perdu de leur énergie avec la parution du premier simple intitulé Mercedes. Le groupe a été passablement occupé dans les derniers temps, signant même la musique de Youngnesse de Projets Hybris présenté au OFF.T.A.

Pour ce deuxième album, le groupe a fait confiance, et avec raison, au talentueux Radwan-Ghazi Moumneh (Jerusalem In My Heart). L’alliance fonctionne et Bend Everything sonne comme une tonne de briques. Ça permet aussi de rendre justice à la hargne dont est capable Technical Kidman. Alors que sur le premier album, le groupe s’attaquait à la publicité et la société de consommation, cette fois, c’est vers eux-mêmes que le groupe a tourné le regard.

Ça donne des résultats passablement convaincants et des trames avec une bonne dose de sons agressifs. Constructions est particulièrement éloquente lorsqu’il s’agît de mettre de l’avant de la brutalité. Mathieu Arsenault ne passe pas par quatre chemins lorsqu’il déverse son fiel dans le micro. Mais voilà, l’agressivité se dissipe pour laisser rapidement la place à la souffrance sur Bend Everything. À ce moment, on sent le groupe se refermer sur lui-même et adoucir les rythmes ou bien les rendre plus abstraits et plus expérimentaux. Cela comporte une partie d’essais agréables.

À la longue par contre, ce mouvement qui commence avec Offices, qui retient encore une partie de rythme plus poignant, se poursuit dans la marginale Radiate puis dans une certaine lenteur sur la chanson-titre. On remarque des petits parallèles à tracer avec Fever Ray, sans jamais toucher aux mélodies pop qui nous retiennent dans les chansons. Puis, Current in the Vein continue dans le même sens avec une pièce progressive qui en soi n’est pas déplaisante, mais qui continue de nous faire sombrer dans un monde sombre et plutôt hermétique. Ce qui est dommage, c’est que les chances de décrocher sont très grandes et ça demande un effort de rester en compagnie du trio.

Technical Kidman n’est pas connu pour faire du surplace et sur Bend Everything, le groupe continue d’explorer et de faire des essais. Dans l’ensemble, c’est bien réussi. Si seulement cette descente dans le noir n’était pas aussi hermétique! Peut-être que ça donnerait une chance à l’auditeur de rester dans le trip. Je dis tout ça, mais en même temps, on est très loin d’un album raté. Technical Kidman fait bien les choses et ose… et on les respecte énormément pour ces mêmes raisons.

Ma note: 6,5/10

Technical Kidman
Bend Everything
Indépendant
38 minutes

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Critique : Labelle – Univers-Île

Labelle incarne bien le métissage. Dans tous les sens du terme. Ce jeune français est né d’une mère bretonne et d’un père réunionnais qui a quitté son île de l’océan Indien pour la SNCF… Disons qu’il y a plus exotique comme exil. N’empêche que Labelle s’est imprégné et de l’électro français de Jean-Michel Jarre et de la musique maloya issue de l’île. Après des études en musique à Paris, des soirées à faire le DJ derrière les plaques tournantes, Labelle a finalement quitté la France pour l’Île de la Réunion, où il a retrouvé les rythmes qui lui étaient déjà chers.

Qu’est-ce que ça donne? Des trames d’une grande richesse qui flirte avec le R&B et les rythmes percussifs résolument efficaces des musiques anciennes. Ce mélange à la fois de musique primale et de tissu sonore complexe et travaillé donne des résultats franchement efficaces. Univers-Île est un album varié, nuancé qui offre une panoplie de délicatesses pour les oreilles. Tout ça en donnant envie de taper du pied.

Labelle verse parfois dans un genre qui se rapproche de l’électro-pop et du R&B. L’exemple le plus clair de tout ça est l’excellente Benoîte sur laquelle Nathalie Natiembé chante dans une langue qui ressemble beaucoup au créole, que l’on comprend être la langue des insulaires. Ça fonctionne très bien. Kou D’zèl y va plutôt d’une approche plus mystique musicalement parlant. À travers les sonorités qui rappellent les chants et les percussions tibétaines, Zanmari Baré chante avec une voix qui donne légèrement dans le trémolo.

Labelle démontre une bonne palette sonore sur Univers-Île grâce à sa capacité à créer autant des pistes dansantes que mélodieuses. Et parfois même les deux à la fois. Dans ce registre, Éveil est un exemple de pièce entraînante magnifique. Babette opte pour un rythme plus cru et direct qui appelle aux pas de danses tribales. C’est contagieux à donner envie de se dandiner, peu importe où l’on se trouve. Les délicatesses qui rappelle Pantha Du Prince se retrouvent sur Playing At the End of the Universe. On y retrouve le même soin donné aux détails sonores qui se découvrent au fil des écoutes. Le genre de petits détails qui fait franchement plaisir.

Labelle est une belle découverte à faire, si ce n’est déjà fait. Son univers métissé rappelle parfois un peu Ibeyi, mais en enlevant les harmonies vocales et en ajoutant beaucoup de soin aux trames. Les pièces d’électro maloya font leur chemin facilement jusqu’aux tympans et risque fortement de vous charmer.

Ma note: 8/10

Labelle
Univers-Île
Infiné Musique
47 minutes

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