Électronique Archives - Page 2 sur 55 - Le Canal Auditif

Critique : Daniel Brandt – Eternal Something

Entre Berlin, Londres et Joshua Tree, l’allemand Daniel Brandt propose son premier projet solo, Eternal Something. Le multi-instrumentiste a enregistré pratiquement tous les instruments sur l’album, avec l’aide de trois acolytes Florian Juncker, Manu Delago et Andreas Voss, qui jouent respectivement du trombone, de la batterie et du violoncelle. Brandt décrit le résultat de leur travail ainsi : « Je voulais créer un son différent, des chansons qui se construisent comme de la dance, mais qui ne donne pas l’impression de musique de club. » Et c’est exactement ce qui s’est produit, un album dansant qui donne l’envie d’arrêter de bouger pour s’asseoir et l’écouter.

Eternal Something brouille les frontières entre les instruments réels et les séquences électroniques dans une esthétique qui peut rappeler le trio new-yorkais Battles. La structure des pièces de Brandt est moins frénétique que ceux des New-Yorkais cependant. Les pièces progressent en intensité par paliers progressifs en passant d’une ambiance à l’autre en un enchaînement très organique. The White of the eye propose d’ailleurs des changements sans failles. Les premières notes donnent l’impression de pénétrer dans une grotte métallique au fur et à mesure que les percussions synthétiques s’installent, on a l’impression d’un rave étrange, inquiétant, mais surtout intrigant. Se rajoutent aux rythmes acides des cordes et des cuivres angoissants, mais la chaleur qui se dégage de ces instruments réels nous permet de ne pas suffoquer complètement.

Les huit pièces sont des paysages sonores uniques, détaillés et complexes. Il n’y a aucune parole durant celles-ci et c’est tant mieux. Ça permet d’apprécier tout le talent technique des musiciens. Chaque écoute révélant des détails de plus. La comparaison est peut-être énorme, mais ça me rappelle les premières fois que j’écoutais Aphex Twin. Notamment les claviers et les percussions de FSG qui semblent être un hommage direct au chat Cheshire de la musique électro britannique.

C’est de la musique électronique pour ceux qui aiment se perdre dans des pièces où prime la complexité. L’album peut sembler dense avec une technique qui est mise à l’emphase, mais Daniel Brandt ne sombre jamais dans une lourdeur excessive. La pièce titre, Eternal Something, est d’ailleurs une synthèse parfaite de l’équilibre qu’arrive à atteindre Brandt. Les cymbales saccadées répondent aux claviers et aux cordes dans un tourbillon étourdissant. Une basse caverneuse rôde tout au long de la pièce. Juste au moment où il pourrait y avoir saturation sonore, la pièce se transforme. C’est la qualité majeure de ce premier opus. Brandt est capable de jouer habilement sur les différentes limites de l’excès. Finalement, il en donne juste assez pour créer un album plus cinématique que dansant.

Éternel? On verra. Mais c’est résolument quelque chose à écouter.

Ma note: 8/10

Daniel Brandt
Eternal Something
Erased Tapes
44 minutes

http://www.eternalsomething.com/

Critique : Pharmakon – Contact

Pharmakon aimerait vous faire croire qu’elle se réinvente avec son nouvel album, Contact. L’artiste new-yorkaise, Margaret Chardiet de son vrai nom, exprime savamment le dégoût, l’horreur et l’isolement par une musique noise industrielle extrêmement efficace, qu’elle parfait depuis l’adolescence. L’énoncé de mission artistique qui accompagne ce nouvel album aimerait nous faire croire que l’intention est cette fois d’exprimer la nécessité d’établir un contact avec l’autre, d’exprimer la communion entre le corps et l’esprit pour transcender les divisions et l’insignifiance de notre existence.

Le message est intéressant, mais ce changement annoncé dans l’intention ne change pas grand-chose au résultat. Pharmakon fait encore une musique noise qui secoue, qui refuse d’être reléguée à l’arrière-plan, qui choque. Et la pochette qui orne le tout ajoute un élément de contact humain au thème habituel de ses pochettes précédentes, soit un tableau présentant Chardiet elle-même dans une situation troublante, quasi-cauchemardesque.

Contact est encore une fois un décharge assez brève mais très intense du noise qui a fait la renommée de Chardiet, et le fait qu’elle se répète un peu n’est pas vraiment un problème tant qu’elle continue à être aussi singulière et puissante. En fait, dans un tel contexte, un tout petit progrès ici et là a plus d’impact qu’une tentative de redéfinition purement théorique. Et l’amélioration ici est dans l’assurance que Pharmakon prend avec l’utilisation de sa voix.

Je le disais quand j’ai parlé de son album Bestial Burden: c’est par sa voix que Pharmakon s’impose, et ce qu’elle fait avec cet organe sur Contact est un nouveau sommet pour elle. La gamme de bruits qu’elle produit dès le début de l’album avec la chanson Nakedness of Need, plaquée sur les secousses et les ondes assourdissantes provenant de ses instruments, démontre mieux que jamais pourquoi elle reçoit toute cette attention depuis quelques années. Les autres one-person-bands de la scène noise vont devoir manger leurs croutes avant de faire autant d’effet qu’elle.

Ma note: 8,5/10

Pharmakon
Contact
Sacred Bones
32 minutes

https://pharmakon.bandcamp.com/

Critique : Jacques Greene – Feel Infinite

Jacques Greene est un DJ et producteur de musique montréalais. Celui-ci s’est forgé une réputation enviable à l’internationale grâce à ses remix d’artistes connus tout comme ses compositions originales. On y retrouve un mélange de R&B, d’house, de hip-hop, de dance et de techno. Greene possède une oreille et un goût prononcé pour les mélodies efficaces. Ce qui fait qu’il s’assure que les airs soient intoxicants. Est-ce que c’est toujours efficace?

La réponse est indéniablement oui. Feel Infinite est efficace d’un bout à l’autre de la galette. Ça donne envie de danser, même assis sur une chaise. On a l’impression de passer à travers une liste de lecture construite pour faire danser des gens lors d’une soirée dans un club. D’ailleurs, Greene étant DJ, il semble qu’il ait incorporé ce qu’il a pu observer dans le cadre de son travail dans ses compositions. Le résultat est tout à fait convaincant.

C’est peut-être un premier album pour Greene, mais il semble déjà bien en contrôle. I Won’t Judge, le démontre avec ses variations bien calibrées et son rythme entraînant. On peut en dire autant de la chanson-titre qui se construit par étape avant de se lancer dans un rythme intoxicant qui donne envie de se dandiner le popotin comme si on était à Ibiza. On peut en dire tout autant de Real Time avec ses séquences, sa ligne de basse atypique qui est supportée par un drum machine qui est somme toute efficace. C’est un peu ça le truc de Greene. Il place une section rythmique souvent assez simple qu’il entoure avec des échantillons inventifs. C’est donc à la fois contagieux et surprenant pour les oreilles.

Greene possède quelques collaborateurs qu’il chérit. Parmi ceux-ci, on note How To Dress Well qui vient faire son tour dans True. Alors que son dernier album laissait un peu à désirer, ici, on le retrouve dans la forme de ses meilleurs moments. Jacques Greene fait sortir le meilleur de How To Dress Well. True est une chanson nuancée, au refrain convaincant et à la trame riche et efficace. Afterglow est une autre chanson qui vaut le détour sur Feel Infinite avec ses percussions très intéressantes.

C’est un premier album totalement réussi pour le producteur montréalais Jacques Greene. L’album est convaincant et donne envie de passer une soirée dans un club en sa compagnie. D’ailleurs, il fait régulièrement des prestations, c’est à ne pas manquer.

Ma note: 8/10

Jacques Greene
Feel Infinite
Lucky Me Records
37 minutes

https://jacquesgreene.com/

Critique : Fink – Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1

Cela fait presque dix ans que Fin Greenwall a échangé les platines de DJ qui l’occupaient, pour une bonne vieille guitare acoustique, sur laquelle il composait déjà en secret depuis longtemps, et cela pour le meilleur. Depuis, le fondateur du trio Fink s’est imposé comme un songwriter de talent et quasi incontournable sur la scène folk. Avec des premiers albums présentant une musique acoustique lo-fi et minimale, pour aller ensuite vers des sonorités plus produites et pop, Fink a su en dix ans établir un son et une signature particulière que certains ont même souhaité s’accaparer (le monsieur a écrit pour Amy Winehouse, John Legend, Bonobo et Banks).

Fin Greenwall revient en mars 2017 avec un album qu’il définit comme un projet parallèle, publié sous le nom de Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1. La lecture du titre dévoile les intentions du musicien de partir en excursion dans un domaine particulier et trop galvaudé : le blues.

L’album s’ouvre sur Cold Feet, un premier morceau qui brouille les pistes et sert de manifeste au projet. Alors que l’on y retrouve le traitement classique de la voix chez Fink par « overdub », accompagné d’un chœur, les guitares sont plus rêches et rondes, en provenance directe de Chicago. Le morceau se déroule dans un murmure général qui le rapproche comme souvent de la musique ambient, preuve qu’il ne délaisse pas son savoir-faire même dans la recherche de nouvelles sonorités.

Les morceaux s’enchaînent bien, et le mélange entre les sonorités blues soutenues par un harmonica (Hard to see you happy) un chœur de gospel (Little Bump), la guitare slide (Boneyard), ou encore des effets de distorsion fonctionne tout à fait avec le style original de Fink. Toujours dans une forme de retenue, avec les lignes très minimales, une tessiture de voix qui n’est jamais dans l’effort ou la prouesse, Fink se glisse aisément dans les tonalités du blues américain des années 60.

Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1 est une tentative audacieuse, celle d’une expédition d’un musicien folk vers le domaine si farouche du blues. L’album nous évite l’embarras de tous ceux qui tentent de se renouveler avec des sonorités traditionnelles empruntées à un autre domaine que le sien (coucou le naufrage des Mumford and Sons dans leur dernier EP tourné vers la musique subsaharienne), et c’est bien remarquable!

Sans renier des traits et qualités de leur musique, Fin Greenwall et ses deux comparses nous offrent une parenthèse tournée vers l’Amérique en tourment. Ils ne s’oublient pas en route et démontrent la malléabilité des genres à l’époque d’une industrie musicale qui vous décrit par mots clés dans les moteurs de recherches.

Ma note: 7/10

Fink
Fink’s Sunday Night Blues Club, Vol. 1
R’COUP’D / Ninja Tune Records
41 minutes

https://www.finkworld.co.uk/

Critique : Soft Error – Mechanism

Soft Error est le résultat de la collaboration entre le compositeur hollywoodien Rupert Cross et le DJ anglais Tim Paris. La sortie de leur premier album en janvier est un heureux événement qui démarre l’année 2017 du bon pied. Mechanism est un merveilleux vol plané au-dessus de plaines et montagnes sonores, avec vue sur le vaste horizon. Lorsqu’on apprend que le tout a été enregistré à Reykjavik, il y a des liens qui se font et l’on se retrouve tout à coup à flotter dans un bain thermal, avec Soft Error en trame de fond. Pour se faire, il y a du piano, des cordes, des synths analogiques, des basses monophoniques et quelques références musicales tout à fait adorables.

Silberblick ouvre l’œuvre calmement sur une suite d’accords au piano, le ton est contemplatif, les pulsions synthétiques viennent rythmer le mouvement et le tout s’intensifie d’un coup grâce à une masse harmonique bien dense. La basse monophonique de Hyena, avec sa sonorité de jeu vidéo 8-Bit, met la base à une trame sci-fi, comme une visite guidée de station spatiale; les longs glissandos aux cordes étirent le temps et nous font sentir en apesanteur. You Caught Up prend le virage hard rock; grosse basse et grosse batterie qui fait curieusement penser à Orion de Metallica (1986). Southend After Everyone Has Left nous invite dans une scène de rêve éveillé; la trame de synth ambiant 80s accompagne une mélodie au piano qui semble inspirée de Danny Elfman. L’atmosphère sci-fi revient sur Turncoat; la boucle en délai entoure un mince bourdonnement jusqu’à ce que le rythme vienne solidifier la forme et accentue les différentes vitesses d’oscillation des synths. Magnifique.

Motorbath fait taper du pied avec son petit groove post-punk, enveloppé par un accord de guitare rockabilly très réverbéré (évidemment), et intensifié par une mélodie au piano électrique trafiqué. Bad Habits ouvre sur une boucle arpégée en écho, et sert de base rythmique à un développement lent dans lequel les sonorités se dédoublent pour former une finale symphonique. Les percussions un peu Jungle et le violon solo de Ridges donnent une impression de proximité qui fait contraste avec le vol d’oiseau de la pièce précédente. La pulsion à la basse et le souffle mélodique élève l’expérience sonore à un niveau astral. Everybody Runs conclut l’album avec un rythme post-punk qui donne envie de se lever et danser en sautant comme dans un film de John Hughes.

Mechanism propose une rencontre réussie entre la musique dance et la trame sonore de film. Les références au post-punk, new wave, musique de chambre, musique symphonique, sonorités 8-Bit et 80s teintent chaque pièce comme une scène différente du scénario. La palette sonore est riche et une seule écoute ne suffira certainement pas pour en découvrir toutes les subtilités.

Ma note: 8/10

Soft Error
Mechanism
Village Green
46 minutes

http://www.softerrormusic.com