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Critique : Lydia Ainsworth – Darling of the Afterglow

Lydia Ainsworth lançait dernièrement Darling of the Afterglow, son deuxième album, qui fait suite à Right From Real, paru en 2013. Contrairement à son premier album qui avait été composé dans la solitude de sa chambre à New York, le nouvel opus lui a été écrit à différents endroits à travers l’Amérique du Nord. Une réalité différente qui amène aussi une couleur différente à la musique de la jeune femme qui fait dans l’électro-pop inspirée de Björk, Fever Ray et un peu de Grimes.

Darling of the Afterglow est un sympathique album qui donne encore la mesure de la voix magnifique de Lydia Ainsworth et de sa capacité à créer des compositions intéressantes et mélodieuses. Bien que l’album soit plus lumineux que Right From Real, il reste tout de même dans la même lignée musicale. Ainsworth ne fait pas de bourde mémorable sur la nouvelle galette, mais ne nous surprend pas non plus.

Ses compositions sont intéressantes et mélodieuses, mais très souvent l’un ou l’autre et non l’un et l’autre. Il y a tout de même de belles exceptions. La Fever Ray – esque pièce d’ouverture, Afterglow, fait partie des bons coups de l’album. Le fan de la compositrice suédoise par contre, risque de trouver que les similarités dans les rythmiques et les choix de sonorités, sont un peu trop claires. I Can Feel It All, est une autre pièce qui fait son effet avec son air contagieux. Dans celle-ci, Ainsworth démontre ce dont elle est capable vocalement et c’est tout à fait plaisant pour les tympans.

Sa reprise de Wicked Game, a ça de bon. Elle évite les pièges du maniérisme, chose que Chris Isaak n’a pas su faire. Cela permet d’apprécier la sobriété et l’authenticité de la chanson tout de même assez simple. Certaines chansons par contre, sont franchement décevantes. La sirupeuse What Is It est fade et fait appel aux lieux communs de la pop de bas étage. Est-ce Jessica Simpson ou Lydia Ainsworth qui chante? Et j’exagère à peine. Ricochet pour sa part alterne entre des moments plaisants et un refrain qui sent le macaroni au fromage réchauffé au micro-onde et encore tiède. Bref, c’est en deçà de ce à quoi Ainsworth nous a habitués.

Dans l’ensemble, il y a quelques bons coups sur Darling of the Afterglow, mais aussi beaucoup de référence à des artistes aussi disparates que toujours actifs. Elle nous offre encore quelques bonnes ritournelles de pop audacieuse, mais à de nombreux endroits, elle nous envoie de la pop sirupeuse et complètement sans intérêt.

Ma note: 6,5/10

Lydia Ainsworth
Darling of the Afterglow
Arbutus Records
41 minutes

http://lydiaainsworth.com/

Critique – Emptyset – Borders

Emptyset est un projet électro formé de James Ginzburg et Paul Purgas, fondé en 2005 comme outil de recherche sur la musique expérimentale et l’art conceptuel. Leur premier album homonyme publié en 2009 mettait la barre très haute avec un design sonore et un mixage d’une précision chirurgicale, placé très près des oreilles; comme une forme de minimalisme créé pour défier les tympans. Demiurge (2011), Medium (2012) et Recur (2013) se sont suivis en conservant le même niveau de brutalité et de saturation, en se concentrant sur la rythmique parfois techno, parfois chaîne de montage. Le duo nous revient quatre ans plus tard avec leur cinquième album, Borders, et onze pièces tout aussi crues, enregistrées en direct dans des lieux bien réverbérés

Body se forme d’une note saturée jouée en boucle, accompagnée par un « kick ». On porte attention aux variations de fréquence de filtrage et à la façon dont la réverbération du lieu réagit. Border passe en trois temps, comme une valse industrielle dont le filtrage détermine également la ligne mélodique, des basses aux hautes pour celle-ci. Descent commence par une grosse note, laisse plus d’espace à la distorsion et au feedback; le rythme part ensuite sur quatre temps, à l’oriental, avec un jeu de notes à l’octave. Across sature complètement les oreilles en jouant les notes en double-croche, avec le même niveau de saturation et de distorsion que les précédentes; on prend une petite pause.

Speak contraste heureusement avec la clarté du traitement sonore, on entend les cordes de la « cithare augmentée » à travers les effets et la réverbération. Axis reprend la longue note à partir de laquelle la mélodie se développe rythmiquement, le grésillement de la distorsion et les harmonies résultantes sont superbement bien montées. Sight est étonnamment plus douce, presque atmosphérique, comme une scène finale de confrontation (dans une usine évidemment).

Retrieve retourne à la note solo trafiquée, le filtrage reste pas mal dans les basses et joue surtout sur le niveau de résonance du traitement; on ressent un grondement profond provoqué par la vibration agressive de l’instrument. Ascent débute par quatre « kicks » auxquels répond une corde, pour reprendre momentanément la forme de Body, et retourner à l’action/réaction du « kick » et de la corde. Ground multiplie les notes comme sur Across, et bien que l’intention passe résolument, c’est toujours aussi lourd sur les oreilles. Dissolve fait la même chose, mais sans autant d’effets, on entend davantage les cordes jouées au-dessus du « kick »; l’ajustement rend la somme bien plus équilibrée.

Borders n’est pas l’album le plus facile qu’Emptyset nous ait offert jusqu’à maintenant. Le fait de se concentrer sur un instrument à cordes augmenté, un « kick » et du traitement sonore joué en direct ajoute à l’impact de chaque pièce, mais nécessite un volume d’écoute bien plus élevé pour prendre tout son sens. On en perd un peu en subtilité et en tours de magie effectués en studio. Malgré cela, une fois que l’on apprécie la démarche autant que le résultat, Borders devient une jolie trame noise minimaliste de l’ère industrielle.

Ma note: 7,5/10

Emptyset
Borders
ThrillJockey
30 minutes

http://emptyset.org.uk/

Critique : Mathieu Lamontagne & Emmanuel Toledo – Paysages éclectiques

Mathieu Lamontagne (un gars de Québec connu sous le nom d’Arbee) et Emmanuel Toledo (un gars de Helsinki) collaborent ensemble depuis quelques années (2013) en composant des trames électros ambiantes particulièrement bien produites. À part leur savoir-faire technique, Belle Chemise (mai 2016) m’avait beaucoup plu pour son équilibre entre les trames de fond plus abstraites et les développements mélodiques. L’humeur était contemplative, au sommet d’une montagne avec vue sur l’océan. Paysages éclectiques (2017), paru en janvier dernier, nous réinvite dans ces lieux aux horizons lointains, où la réverbération ne semble pas vraiment avoir de fin. On se rend en fait jusque dans l’espace, à flotter parmi les astres, sur des trames se déployant en fondu enchaîné.

Il est cinq heures du matin, et il n’y a personne Sur la route à part une pièce du même nom qui joue à la radio. Un échantillon inversé sert de respiration à la boucle ambiante bien réverbérée. Trouver sa voie approfondie l’approche ambiante en s’appuyant sur les mêmes quelques notes et tangue paisiblement, ancrée au bord de la mer. Les instruments à vent de Déjouer les intrigues mettent en place une tension qui évolue tout doucement avec les passages dissonants. Anagogie joue au loin avec ses strates synthétiques très réverbérées; le jeu d’accords prend la direction ambient avec ces changements fondus.

Les ondes sinusoïdales de Point de vue saturent rapidement les oreilles. Le piano prend place et ponctue l’effet d’assourdissement en succédant les accords de façon rythmique. La question de la temporalité échange le piano pour l’orgue et donne une impression de messe électro, avec le bourdonnement scintillant qui passe latéralement et la mince couche bruitée placée subtilement à l’avant. Approche picturale nous amène en apesanteur dans l’espace, près des vagues de radiations solaires; mélange d’interférences et de notes de piano perdues. Anthropique reste dans le vide de l’espace en combinant les sonorités réverbérées et saturées au clavier; développées en trame méditative. Aummmm.

Récifs reprend lentement son souffle pendant que le piano subit des modifications numériques; la mélodie garde sa distance au point d’être parfois imperceptible. Intermède ramène la musique près des oreilles, les deux se trouvent enfin dans la même pièce et permet de mieux apprécier les harmonies. Anticipation se lève comme un vent de désert, avec les notes transportées sur de grandes distances; quelque part entre l’ambient et le new age. Leitmotivs prend la forme d’une musique de chambre avec ses instruments rapprochés, et conclut de façon plus intime.

Paysages éclectiques nous annonce clairement le thème de l’album, et bien qu’il réussisse à nous faire voyager dans des espaces éloignés, on le fait en sécurité et sans trop de surprises. La palette sonore est moins éclectique que les lieux proposés, et ça se ressent après quelques écoutes. Néanmoins, la composition et l’interprétation au piano et aux claviers sont superbes et mettent en perspective ce détail caché quelque part dans le paysage.

Ma note: 7/10

Mathieu Lamontagne & Emmanuel Toledo
Paysages éclectiques
Indépendant
52 minutes

https://arbee.bandcamp.com

https://eeem.bandcamp.com

Critique : Arca – Arca

Alejandro Ghersi est un habitué des productions trash et expérimentales. Après avoir travaillé avec quelques artistes de génie par le passé, et l’on parle ici de gros noms comme Björk, Kanye West, Frank Ocean ou FKA Twigs, il est retourné à la production de contenu solo sous son projet Arca. Après des albums particulièrement sombres, chaotiques et troublants, parfois même violents, dans les dernières années, Arca marque un pas important.

Plus calme et rêveur, l’album se veut une communion avec le personnage Arca et Ghersi lui-même. Se livrant, redécouvrant ses origines vénézuéliennes en chantant en espagnol, Ghersi nous montre un aspect réel et profondément humain de sa production que l’on n’avait jamais encore vu aussi clairement. Principale innovation : l’artiste reprend la place d’honneur de ses productions par le chant, chose qu’il n’avait que rarement faite depuis son adolescence. L’innovation vient donner une vulnérabilité palpable aux chansons de l’album. C’est totalement déroutant lorsque l’on considère les productions monolithiques et plus grandes que nature de Mutant (2015) et Xen (2014), qui s’imposaient avant tout par leur force.

Les pièces d’Arca sont aériennes, cathédralesque même au niveau de l’environnement sonore, à un point où l’on ne peut qu’être sublimé par des moments forts comme Piel, Reverie ou Sin Rumbo. Si ces productions restent résolument contemporaines, des influences classiques s’y intègrent ça et là avec facilité pour accentuer le tout. Quoi demander de mieux dans un album purement romantique comme celui-là? À l’inverse, un Desafio vient embrasser le passé plus pop de l’artiste. Une surprise bienvenue pour détendre un peu l’atmosphère méditative et parfois douloureuse du reste du disque. Ces aspects divers finissent par rendre l’écoute plus facile que ses arides opus précédents. On ne parle pas d’une écoute nécessairement très accessible, mais qui offre du moins une porte d’entrée intéressante à la carrière solo du DJ établi à Londres.

Bref, Arca s’impose réellement comme un essentiel de 2017, mais également de la musique électronique en général. Ghersi est un pionnier qui aura réussi à populariser lentement, mais sûrement, un pan complet de la techno expérimentale qui restait inconnue aux yeux du grand public, sans toutefois se dénaturer. Un exploit qui exige reconnaissance.

Ma note: 9/10

Arca
Arca
XL Recordings
43 minutes

http://www.arca1000000.com/

Critique : Clark – Death Peak

Clark, comme dans le britannique Christopher Stephen Clark, nous épate depuis le début de sa carrière musicale avec une approche du courant IDM qui se renouvelle (presque) à chaque album. On s’entend, il y en a eu des meilleurs que d’autres. Comme sa bombe homonyme publiée en 2014, greffée à ma liste d’écoute jusqu’à ce qu’Andy Stott réussissent enfin à la déloger deux semaines plus tard avec son sublime Faith in Strangers. Depuis il y a eu The Last Panthers (2016), sa première trame sonore de série télévisée, projet réussi, mais un peu discret à côté de son travail habituel. Heureusement, le compositeur est de retour cette année avec Death Peak, une autre bombe qui joue à merveille avec l’anticipation, et qui prend le temps de planer dans les nuages avant de tomber sur la piste de danse.

Spring But Dark ouvre sur un chœur échantillonné et des pulsions synthétiques cuivrées par l’effet de réverbération. Butterfly Prowler prend d’assaut la piste avec son arpège au clavier enveloppé par une succession de boucles rythmiques dont la combinaison change aux quatre mesures; légèrement prévisible, mais très satisfaisant. Peak Magnetic reprend l’arpège central entouré de boucles mélodiques, d’abord en introduction ambiante et ensuite en hymne house jusqu’au point où tout le monde lève les bras dans les airs pour toucher à la lumière.

Boom! Le début de Hoova explose dans les haut-parleurs avec son gros rythme, sa toile de cliquetis et un son de synthé qui se plaint comme un ogre numérique. La mitraillette techno industrielle fait sourire avec sa séquence 90s, mais on pardonne rendu au bridge, qui reprend la ligne mélodique de Peak Magnetic pour la terminer plus doucement. Slap Drones ouvre sur une base house avec une teinte tropicale, genre Îles Baléares. La palette sonore est bien colorée et passe du techno à l’industriel naturellement en prenant le temps de faire taper du pied. Le clavecin d’Aftermath surprend au début, le déploiement harmonique nous ramène dans un paysage nordique avec la neige qui tombe et le soleil qui se couche, rideaux.

Catastrophe Anthem continue dans la trame sonore avec un rythme ralenti et une structure mélodique qui rappelle un classique de The Cure. Le chœur d’enfants élève ça au niveau de la communion céleste, en contraste au synthé sursaturé, et explose finalement sur des accords de claviers distorsionnés. Living Fantasy amène la scène suivante, comme une variation du thème musical formé de nouvelles boucles et arpèges. Un U.K. assure la suite de façon tribale, et passe à une séquence atmosphérique quelque part entre Giorgio Moroder et Vangelis tout en conservant le kick du début. Le crescendo harmonique se volatilise rendu au passage expérimental, qui gronde comme un rave dissout dans du acid, fondu dans une chaudière industrielle. La ligne mélodique revient lentement pour terminer en harmonie.

J’avoue être un grand fan de la musique clarkienne, et Death Peak renouvelle cette appréciation encore une fois. J’ai le sourire collé au visage et des frissons durant certains passages tellement l’album est bien monté. La constance dans les changements aux quatre mesures parait parfois un peu trop, mais la somme va bien au-delà de ce détail. Clark a su tirer profit de The Last Panthers pour apporter un côté introspectif à ses nouvelles pièces, qui oscillent entre la communion tribale dans un party rave et la communion solitaire quelque part en randonnée dans un décor nordique. Bravo.

Ma note: 9/10

Clark
Death Peak
Warp
43 minutes

https://throttleclark.com