Électronique Archives - Page 2 sur 58 - Le Canal Auditif

Critique : Jamiroquai – Automaton

Les débuts acid jazz/funk du groupe britannique Jamiroquai (jam + iroquois) que l’on retrouve sur l’excellent Emergency on Planet Earth (1993) démontrait dès leur premier album un talent fou pour le groove, la progression mélodique et les textes engagés (défenses des droits des Premières Nations). L’ajout progressif d’éléments R&B et soul allaient les propulser sur la scène internationale avec Travelling Without Moving (1996); il était tout simplement impossible de ne pas avoir entendu Virtual Insanity au moins une fois durant l’année suivante. Le virage vers le disco pop de Synkronized (1999) a supposément déçu plusieurs fans de la première heure, tandis que les nouveaux venus comme moi trouvaient la combinaison parfaite, du moins jusqu’à A Funk Odyssey (2001). Après ça, Jay Kay (alias Jason Luis Cheetham) a eu un trip soft rock sur Dynamite (2005) et un trip house sur Rock Dust Light Star (2010), deux albums plus exploratoires, qui se cherchaient un peu finalement. Sept ans plus tard, le groupe nous revient avec leur huitième album, Automaton, et un retour à ce qu’ils maîtrisent le mieux; du funk, du disco et du R&B revisités au goût du jour.


 

Shake It On fait vibrer le plancher de danse avec son beat 70s et ses éléments disco et funk. Le club s’illumine rendu au refrain chanté avec des voix féminines chorales et tout le monde qui bouge dans une chorégraphie synchronisée. L’arpège au clavier ouvre Automaton sur une base techno, la rythmique du couplet est incroyablement efficace, le refrain part ensuite en fusée comme un hymne pop, avec la grosse boule qui tourne au-dessus de la piste. Cloud 9 baisse la tension d’un cran avec du R&B rétro, genre Michael Jackson fin 70s; un bel hommage s’il en est un. Superfresh crée un superbe groove disco avec la basse rythmée à l’octave et la guitare jouée en contretemps.

Hot Property assure la suite sous forme de nu-disco et de funk, avec des sons de clavier en paillette et une mélodie enjouée. Something About You revient au R&B et à une atmosphère romantique 70s, avec jeans serrés et déhanchements prononcés. Summer Girl continue dans la veine disco, il fait chaud sur la promenade, paire de patin à roulettes vintage, lunettes soleil et brise océanique en sus. La basse électrique ouvre Nights Out In The Jungle accompagnée par les percussions, et mettent en place une rythmique funk irrésistible, ponctuée par Kay à la voix.

Dr. Buzz revient au disco de fin de soirée qu’on danse rapproché dans toute sa sensualité. We Can Do It détone un peu par sa simplicité, mais la performance est tout de même réussie. Vitamin combine un rythme rapide et précis comme base à une mélodie légère et vaporeuse, les percussions et le solo de cuivre intensifient la séquence jusqu’à la reprise du refrain. Carla conclut sur du disco rock répété en boucle, en faisant progresser les harmonies jusqu’au fade out traditionnel.

Automaton est de loin l’album le plus intéressant de Jamiroquai depuis A Funk Odyssey, et fait même de l’ombrage aux deux albums précédents. C’est une question de goûts évidemment, mais le groupe est probablement un des mieux placés sur la planète pour insuffler de la vie au disco, au funk et au R&B, et le fait de s’être éparpillé sur d’autres genres pendant deux albums commençaient à faire douter de cette notoriété. Nous sommes rassurés, Jamiroquai sait toujours comment nous faire danser, sans se casser la tête à vouloir tout réinventer.

Ma note: 7/10

Jamiroquai
Automaton
Virgin EMI
57 minutes

http://www.jamiroquai.com

Critique : Jlin – Black Origami

Jlin est une productrice et DJ originaire de l’Indiana. Elle avait été remarquée en 2015 avec la sortie de son album Dark Energy qui avait été encensé par la critique. Elle revient en 2017 avec un deuxième album intitulé Black Origami et qui reprend le flambeau là où elle l’avait laissé avec le précédent opus.

Jlin crée des trames aux univers uniques qui utilisent la répétition et les sons percussifs avec une rapidité hors du commun. Ce sont aussi des compositions qui sont difficiles d’approche et qui demanderont encore des mois à décortiquer. Chaque écoute révèle un nouveau son qui était passé inaperçu ou une nuance qu’on avait échappée. Ce n’est pas une écoute à faire de manière distraite. Jerrilynn Patton nous demande toute notre attention de la première à la dernière note de Black Origami.

Les pièces s’emboîtent les unes dans les autres. La fin de Black Origami se fond dans le début d’Enigma qui voit un échantillon de voix prendre beaucoup de place entre des tambours syncopés. De même, la fin d’Enigma nous transporte jusqu’à la naissance de Kyanite qui reprend le côté percussif de la dernière et un certain travail d’échantillonnage vocal tout en le traitant franchement différente. Moins dynamique, il ponctue efficacement la trame.

Jlin est aussi capable de produire des compositions vaporeuses. Elle le fait habilement sur Holy Child qui inspire une cérémonie religieuse avec son atmosphère solennelle et les échantillons de voix aigüe qui flotte dans les airs. Même son de cloche du côté de la douce Calcination qui rappelle un peu ce que fait Millimetrik à Québec. Jlin est compositrice futée et démontre ce qu’aurait pu être l’EDM si les compositeurs s’étaient donné la peine. Elle réutilise les sons typiques à ce courant, mais de manière totalement différente.

Un album opaque, difficile et capricieux de la part de Jlin. Un album qui demande un effort, mais l’auditeur s’en trouve rapidement récompensé par la richesse des trames et lorsqu’on creuse plus loin de la surface, on se surprend à découvrir des mélodies que nous n’attendions pas.

Ma note: 8,5/10

Jlin
Black Origami
Planet Mu
45 minutes

http://planet.mu/artists/jlin/

Critique : Depeche Mode – Spirit

Le groupe britannique Depeche Mode fait partie de l’évolution de la musique électronique depuis bientôt quarante ans avec ses quatorze albums studio ainsi qu’une quantité indécente de simples, de best-of, de vidéoclips et d’albums live. Leurs débuts synthpop des années 80 n’auraient sans doute pas survécu à la vague grunge des années 90 sans l’influence d’éléments blues, country, folk et rock ajoutés à leurs fondations électroniques. Le départ d’Alan Wilder allait accélérer cette transition en laissant Martin Gore seul aux commandes des albums subséquents, confiant la production entière au réalisateur, tout cela pour le meilleur et pour le moins bon (DM ne fait pas de pire).

Après l’implosion annulée du groupe à la mi-90s, le quatuor devenu trio nous offrait Ultra (1997), une sorte de prière satirique en remerciement au fait d’avoir survécu à leur égo. Il faudra Exciter (2001) et Mark Bell (producteur de Björk) pour ramener DM au sommet de leur forme, au point de se démarquer du point de vue de l’audiophile. La trilogie de Playing the Angel (2005), Sounds of the Universe (2009) et Delta Machine (2013), produits par Ben Hillier, avaient une première moitié d’album très solide, mais se dégonflaient généralement à mi-chemin en suite de contes pour s’endormir. Le trio était de retour en mars dernier avec leur quatorzième album, intitulé Spirit (2017), avec James Ford (Simian Mobile Disco) à la production, de la politique dans les textes et une approche musicale quelque part entre Construction Time Again et Ultra.

Going Backwards ouvre en forme de Personal Jesus au ralenti, excellente jusqu’à ce que le texte darwinien un peu moralisateur prenne le dessus. On ressent un mélange de malaise et d’excitation de type « j’écoute le nouvel album de DM. Where’s The Revolution démarre l’album pour vrai avec un rythme alourdi, Gahan clame avec plus de conviction, les harmonies vocales en deuxième partie jouent à un niveau d’hymne rassembleur. The Worst Crime marque (déjà) une première pause, plus lente, avec une guitare rockabilly qui accompagne bien la trame dramatique. Scum joue sur les contretemps avec sa forme hip-hop et Gahan qui fait de l’attitude comme s’il venait de la rue; très bien joué même s’il n’est pas fâché pour vrai.

You Move ressuscite le DM sensuel à la rythmique qui fait déhancher le bassin de façon suggestive, avec un homme de 55 ans qui chante «I like the way you move for me tonight»; pas le même genre de sexy que sur Songs of Faith and Devotion. Cover Me nous fait oublier ça avec une atmosphère planante dont la deuxième moitié fait évoluer le rythme avec ingéniosité. On retrouve la complainte de Gore (un thème récurrent) sur Eternal, accompagné d’une trame à la teinte circassienne et au clown triste; très cute. Le rockabilly revient sur Poison Heart, version chanson d’amour des années 50, avec Gore en accompagnement vocal.

So Much Love nous ramène au post-punk, au rythme industriel et au refrain en chœur, simple et efficace. Poorman fait penser à un « work song » de bluesman, avec un clin d’œil à un album sur le temps de la construction (encore). La balade de stade No More (This Is The Last Time) revisite le passage de DM du côté obscur du synthpop et sonne comme un last call de soirée au Passeport. Gore conclut tout en trémolo sur Fail, fidèle à sa poésie teintée de mélancolie.

Quand ça fait trente ans que tu écoutes un groupe, il y a un niveau d’appréciation qui n’a pas le choix de se rendre jusque dans les plus petits détails de chaque pièce, de chaque album. DM conserve ce souci du détail sur Spirit, et bien que le mixage n’accote pas Exciter, c’est probablement l’album le plus homogène et équilibré depuis, avec une deuxième moitié qui réveille les sens au lieu de les endormir.

Ma note: 7/10

Depeche Mode
Spirit
Columbia Records
50 minutes

http://www.depechemode.com

Critique : Ouri – Superficial

La DJ Ouri lance son premier album intitulé Superficial. Celle qui collabore régulièrement avec CRi est l’une des rares productrices de musique électronique. Ce milieu dominé par les hommes encore aujourd’hui commence à faire une place aux jeunes femmes qui ont une approche différente. La Montréalaise le démontre avec panache sur ce premier opus.

Contrairement à son titre, Superficial ne fait pas qu’effleurer la surface. Ouri nous livre 8 pièces qui suintent la sensualité, particulièrement lorsqu’Odile Myrtil se met de la partie et prête sa voix. Left Me est une ode qui évoque les coins sombres, illuminés de rouge où les corps se frôlent, lorsque les lèvres se rapprochent graduellement avant connecter dans un moment de suprême lascivité. C’est un sentiment qui est omniprésent sur Superficial.

Ouri nous livre tout de même des pièces un peu plus agressives, qui rappellent celle de son EP Maze paru en mai 2015. En tête de file, on retrouve la rythmée Jungle qui donnent envie de prendre le plancher de danse d’assaut avec sa trame qui gagne en puissance au fur et à mesure que les secondes s’égrènent. Un sentiment qui se transporte dans la suivante, Distracted When You’re Dancing qui joue sur une grande présence de claviers, et un habillage moins obscur que dans les autres pièces. Cette fois, les sons transpirent la lumière et l’énergie.

En fait, ce sentiment soudain de lumière et d’entrain se perpétue pendant quelques chansons pour nous mener à Iddun qui fait un peu le pont entre les compositions lascives et les pièces plus dansantes de Superficial. C’est un des traits plaisants du travail d’Ouri. La jeune femme nous fait vivre un voyage à travers ses compositions qui nous plongent tour à tour dans différents univers et inspire différents sentiments. Il y a de petits défauts, parfois des momentums qui se perdent par le changement de direction d’une pièce, mais ça reste quelques petits moments qu’on oublie rapidement.

Tout ça pour dire que Superficial d’Ouri est très bien réussi. La jeune compositrice démontre son savoir-faire pour la première fois et ça se tient bien d’un bout à l’autre de la galette. On est bien content d’avoir enfin un premier album complet de celle-ci à se mettre sous la dent. Les amateurs de musique électronique sensuelle et d’IDM trouveront chez Ouri une nouvelle voix rafraîchissante.

Ma note: 7,5/10

Ouri
Superficial
Make It Rain Records
36 minutes

https://www.facebook.com/ourimusic/

Critique : Blanck Mass – World Eater

Blanck Mass est le projet solo du compositeur britannique Benjamin John Power, connu également comme étant membre, avec Andrew Hung, de l’excellent projet Fuck Buttons. Son album homonyme, sorti en 2011, conservait une part de développement lent, typique de la musique drone et du post-rock, mais cette fois-ci, avec de longs accords de claviers réverbérés. C’est à partir de Dumb Flesh (2015) qu’il se passe quelque chose d’ésotérique, comme une entité qui vient hanter les oreilles et les charmer pendant toute la durée de l’album. Difficile à ne pas écouter au complet, l’album proposait une sorte de techno industriel maximaliste dont les rythmes se développaient à travers une palette de contretemps, ponctuant merveilleusement bien les lignes mélodiques. Power nous est revenu en mars dernier avec World Eater, un troisième album mixé pour les amplificateurs qui se rendent jusqu’à 11, et les clubs marginaux qui auront survécu à l’effondrement de la société occidentale.

John Doe’s Carnival of Error ouvre sur un échantillon joué en boucle, comme un début de pièce hip-hop, mais ce sont plutôt les sonorités électroniques qui se développent jusqu’à l’arrivée du rythme; l’anticipation monte d’un cran et la main droite, hypnotisée, monte le volume de l’ampli. La base techno industrielle de Rhesus Negative donne suite violemment, la guitare distorsionnée transperce la masse très dense le temps d’une longue réverbération et laisse la place à un passage rythmique percussif. Le carillon vient ajouter une touche de cauchemar éveillé, et la voix trafiquée criant « wake up! » complète l’intention de façon colérique. Please marque une pause, aux sonorités synth-wave et aux séquences manipulées en boucle. La progression nous mène à une atmosphère lounge durant laquelle le montage des échantillons de voix forme une jolie ligne mélodique aux intonations orientales.

The Rat repart sur une rythmique percussive, façon rock de stade. Elle fait étrangement penser à du futurepop fin 90s, comme une pièce instrumentale de VNV Nation qui plafonne. On passe. Silent Treatment commence et j’ai justement Joy qui me passe par la tête. Power se démarque par la suite de ma référence douteuse avec une masse sonore dense, qui donne rapidement la place à une combinaison de house et de IDM. Minnesota/ Eas Fors / Naked se développe lentement comme une longue trame noise aux variations subtiles, sans surprises, jusqu’à la finale qui propose un extrait de balade hard rock des années 80; étrange. Hive Mind conclut sur une rythmique hip-hop, en support aux échantillons de voix manipulés mélodiquement par la suite.

Le début de World Eater saute comme une bombe et donne des frissons tellement la densité et l’intensité sont bien ajustées. Par contre, ça se dégonfle un peu à mi-chemin, on perd de vue ce qui était parti pour être la ligne directrice de l’album; une espèce de dans-ta-face sonore. Heureusement, l’album gagne en contrastes stylistiques, passant du techno industriel agressif au synth-wave délicat, et cette qualité mérite certainement plusieurs écoutes.

Ma note: 7,5/10

Blanck Mass
World Eater
Sacred Bones
49 minutes

http://blanckmass.co.uk