Country Archives - Page 2 sur 4 - Le Canal Auditif

Lucinda Williams – The Ghost Of Highway 20

Lucinda WilliamsChez Lucinda Williams, les racines de la musique dite « americana » sont profondes et savent s’abreuver à même les courants souterrains qui ne font désormais que rarement surface dans les chartes musicales contemporaines et populaires. On parle ici du blues, du country et du R&B.

Depuis les débuts de sa carrière, quelque part à la fin des années 1970, la Louisianaise a plongé la plume de son encrier dans ces torrents pour en extirper des histoires et musicalités chaudes, tristes, rocailleuses et, surtout, criantes d’un amour des gens et du pays.

Touchant la perfection du style americana avec Car Wheels On A Gravel Road sorti en 1998, voilà que, 18 ans plus tard, Mme Williams (63 ans tout de même) nous offre The Ghosts Of Highway 20, un album aux similitudes certaines.

Réalisé dans la continuité de Where The Spirit Meets The Bone, son disque «blues» double sorti en 2014, The Ghosts Of Highway 20 se veut un opus conçu pour et par la route. Poussiéreux (ce grain de sable est toujours aussi présent dans la voix de Mme Williams) et sinueux, il ne décrit en rien les paysages, mais fait plutôt référence aux gens croisés sur le chemin de la vie, à ceux qui sont encore présents, de même qu’aux fantômes du passé, ceux qui font ressurgir les souvenirs, les douloureux comme les chaleureux.

Des sentiments se succèdent ainsi à l’écoute des mémoires de Lucinda Williams. Quelques-uns parmi la multitude:

L’amertume (“Why won’t you let me be, You made my cry, why won’t you die, Go away bitter memory” – Bitter Memory);

La douleur (“When you go, you let me know if there’s a heaven out there, When you leave me here to grieve in pain and despair” – If There’s A Heaven);

Le réconfort (“You’ll always have somewhere to call home, No matter the circumstances, Wherever you are, you’re never alone” – Place In My Heart);

La résilience (“I know we fight and we can raise some hell, But I’m gonna be with you for the rest of my life” – Can’t Close The Door On Love).

Lucinda Williams souffle le chaud et le froid tout du long de ce The Ghosts Of Highway 20. Et l’accompagnent deux excellents guitaristes, à savoir Bill Frisell avec qui elle avait œuvré sur son album West (2007), de même que Greg Leisz, connu entre autres pour son travail avec Bon Iver. Un échange électrisant et un amalgame plus que réussi des cordes grattées en résultent. Accents blues, jazz, roots… La complicité – et l’exécution – entre les deux protagonistes frise ici la perfection.

Les fantômes rencontrés sur cet album ne sont pas uniquement ceux de Lucinda Williams – elle y adapte un passage du livre House Of Earth écrit par feu Woody Guthrie, icône du folk américain et se permet également une reprise de la chanson Factory de Bruce Springsteen.

Non. Ils sont aussi ceux de tout un chacun, ceux que l’on veut oublier comme ceux que l’on souhaiterait voir ressusciter.

Ma note: 8/10

Lucinda Williams
The Ghosts of Highway 20
Highway 20 Records
87 minutes

http://lucindawilliams.com

Rayland Baxter – Imaginary Man

Rayland BaxterCommençons par les présentations.

Rayland Baxter, jeune trentenaire américain, adepte de la guitare et fils de Bucky Baxter, qui a notamment joué de la guitare glissante (slide guitar) aux côtés de Bob Dylan (sur les albums Unplugged et Time Out Of Mind), R.E.M. (Green) et, plus récemment, Ryan Adams (Gold, Demolition et The Suicide Handbook).

De ce paternel, Rayland a gardé l’efficacité des arrangements simples et entrelacés, puis y a ajouté un amour évident pour les histoires, les siennes, qui nous arrivent ces jours-ci numérisées sur son deuxième album solo, Imaginary Man.

Aux premières écoutes de ce disque aux accents americana et country alternatif, et à l’image de la pochette, où l’on voit le chanteur fraîchement rasé (il a porté durant quelques années la moustache et la coupe Longueuil!), on constate le travail (trop) propre et (trop) poli de Rayland Baxter, où les écarts de conduite sont peu nombreux.

En ouverture de ce onze pièces, trois compositions à la Paul Simon – on pense aussi à Peter Gabriel -, où la propulsion ne vient non pas de la guitare – bien exploitée cependant au deuxième rang -, mais bien de l’amalgame basse, batterie et clavier. Les refrains, simples, s’assimilent facilement.

Par contre, ce type musical a déjà été entendu (mille fois!) et ne permet pas à Rayland d’exploiter adéquatement son instrument de prédilection, à savoir la guitare. Cette dernière souffle finalement le chaud et le froid sur la quatrième composition du disque (Yellow Eyes), une pièce qui marque par le fait même la véritable entrée dans la tête – et dans les textes – du protagoniste.

Car voilà où l’intérêt réside vraiment sur ce Imaginary Man: dans les histoires entendues, celle marquée par le dérapage de l’amour, celui que l’on voit fuir sans pouvoir le retenir, celui qui rend fou.

«Je peux t’entendre de loin, je te vois, là-bas. Je peux bien sûr être ton ami, mais c’est seulement dans ma tête. Je ne veux pas me réveiller, mes yeux continuent de rêver» peut-on librement traduire des paroles cette chanson entendue à mi-parcours (All In My Head).

Cette spirale émotive, cette perte de contrôle associée à un amour qui se meurt ou non réciproque, Baxter en tire l’essentiel nécessaire au reste de son opus et, associés aux sonorités moins cadrées des chansons Young Man et Freaking Me Out, les textes trouvent (enfin!) un partenaire de jeu intéressant sur la deuxième portion du disque, alors que la guitare crie (quelque peu) et fait vibrer (à l’occasion) le cadre établi.

On aurait espéré plus de chansons de cet acabit, ce qui aurait permis une lecture différente et possiblement plus intéressante des histoires de fuite proposées par un Baxter bien en verve.

Ma note: 6,5/10

Rayland Baxter
Imaginary Man
ATO Records
41 minutes

http://www.raylandbaxter.com/imaginary-man/

https://soundcloud.com/ato_records/rayland-baxter-yellow-eyes

Eleni Mandell – Dark Lights Up

Eleni MandellLe dernier disque qu’on a épluché de la part de l’auteur-compositrice-interprète états-unienne Eleni Mandell était Country For True Lovers paru… en 2003! À l’époque, la dame se voulait une émule de PJ Harvey/Tom Waits en format folk country. Aux dires de plusieurs médias spécialisés, la musicienne s’est activée à brouiller les pistes évitant de proposer le même disque à ses admirateurs au cours des dernières années. Fin juillet, elle faisait paraître un onzième album studio intitulé Dark Lights Up qui fait suite Let’s Fly A Kite révélé l’année dernière.

Cette fois-ci, on retrouve Eleni Mandell dans un enrobage folk/country/adulte feutré suggérant des chansons qui se pointent le bout du nez discrètement et qui font subtilement leur chemin dans le cortex cérébral. On doit avouer qu’aux premières écoutes, on s’est sérieusement ennuyé tant les arrangements de même que l’interprétation toute en retenue de Mandell ne stimule en rien l’attention… mais puisque que la réputation de la songwriter est irréprochable, on a donné une véritable chance à ce Dark Lights Up.

Le résultat? Bien sûr, on préfère Mandell en mode spleenétique, mais pour une création dite «divertissement mature», il se fait bien pire. Réalisée par la charmante demoiselle, elle s’est inspirée du travail du mythique chanteur country Roger Miller. La réalisation est donc cristalline et limpide, comme les disques du bon vieux Miller. Même si l’atmosphère rétro/cotonneuse détient un je-ne-sais-quoi de déjà entendu (She & Him peut-être?), on apprécie les subtilités mélodiques de la chanteuse. Une performance vocale parfaite pour une atmosphère résolument gériatrique!

Naturellement, c’est pour vous faire rigoler, mais honnêtement, ceux qui affectionnaient Mandell en format plus cru pourraient déchanter à l’écoute de ce Dark Lights Up. Après tant d’années et de disques au compteur, l’artiste peut bien se faire plaisir avec une création assez élémentaire… du moins en ce qui a trait à l’implication émotive. On accepte cet état de fait. Et il faut admettre que ce disque pourrait servir d’excellent fond sonore à un souper d’amoureux ou encore d’un premier rendez-vous galant.

Objectivement, dans le genre, c’est bien fait, bien réalisé et magnifiquement chanté. Néanmoins, on la préfère nettement plus morose. Quelques pièces se sont quand même faufilées dans notre petit cerveau. On pense aux Someone To Love You, Old Lady, «l’energique» If You Wanna Get Kissed ainsi que Butter Blonde And Chocolate Brown.

Si vous avez envie d’offrir un cadeau-surprise à pépé, mémé ou encore au mélomane d’occasion, ce disque est une excellente porte d’entrée vers un univers adulte contemporain de qualité. Qui sait? Éventuellement, la personne qui recevra ce doux présent pourra explorer par elle-même de nouveaux horizons musicaux. Au pire, ce Dark Lights Up servira simplement à animer les soirées ouateuses de ce même individu. C’est quand même mieux qu’un album de Diana Krall!

Ma note: 6/10

Eleni Mandell
Dark Lights Up
Yep Roc
40 minutes

http://elenimandell.com

Daughn Gibson – Carnation

Daughn GibsonDaughn Gibson est l’un des artistes de country les plus intéressants des dernières années. Un peu comme Phosphorescent, celui-ci s’amuse à attaquer le genre de biais avec une sensibilité alternative. Il faut dire que sa voix unique aide aussi. On est plus près du chanteur de Type O Negative que Willie Nelson, mettons.

Bref, le garçon à la grosse voix nous avait déjà graciés de Me Moan en 2013 et All Hell en 2012, deux albums plaisants pour les oreilles. Alors que dire de Carnation? Est-ce qu’il continue dans ses bonnes habitudes? Totalement. On est même une coche au-dessus de Me Moan. Sur le nouvel opus, Gibson attrape les années 80 avec son lasso et les mate pour en tirer les éléments qui peuvent servir sa sensibilité musicale sans jamais se trahir ou succomber à l’attrait du kitsch.

Shatter You Through, le premier simple paru, est celui qui s’aventure le plus loin dans les années du fluo et des cheveux crêpés pour aller cruiser sur des airs de Michael Jackson. Son petit piano mélodieux qui donne le ton, sa boîte à rythmes ultra bien calibrée/variée et sa petite guitare avec des effets de délais auraient pu facilement sombrer dans l’imbuvable. Mais non! Gibson triomphe comme Conan et abat le kitsch d’une main et chante ses airs de chanteur de charme dans le micro qu’il tient de l’autre.

La mélancolique Daddy I Cut My Hair est tout à fait sublime alors que Bled To Death est une chanson douce et progressive pour nous inviter dans Carnation. La mélodie country qu’il déploie sur cette dernière, associée aux échantillons judicieusement choisis, nous donne dès le début le goût de nous aventurer sur le chemin musical qu’il creuse.

Daughn Gibson est un artiste à la démarche artistique fascinante. Si vous avez aimé les deux premiers, vous serez ravi par ce troisième opus de l’Américain. Si vous n’avez pas encore tendu l’oreille à sa voix particulière, c’est pas mal un bon moment pour commencer. Je vous le recommande vivement.

Ma note: 8/10

Daughn Gibson
Carnation
Sub Pop
39 minutes

https://daughngibson.bandcamp.com/

Whitehorse – Leave No Bridge Unburned

Whitehorse - Leave No Bridge UnburnedLe duo folk/rock/pop/country, formé de l’époux Luke Doucet et de la conjointe Melissa McClelland, nommé Whitehorse, revient à la surface cette semaine avec Leave No Bridge Unburned. Un couple depuis 2006, Doucet et McClelland sont deux songwriters reconnus dans l’univers musical canadien. Whitehorse a même fait paraître l’an dernier un maxi dans la langue de Molière (textes traduits par le réalisateur Pierre Marchand) titré Éphémère sans repère. Cette fois-ci, la réalisation a été confiée à Gus Van Go et Werner F.

Whitehorse offre un alliage sonore grandement bonifié sur ce disque. On y entend des relents de Calexico et de Fleetwood Mac, du rock classique états-unien, un petit penchant soul (Sweet Disaster) combiné à l’habituel folk country présenté, tout en demeurant intelligible. Ainsi, la paire pousse son art vers son pinacle. L’arrivée à la réalisation des deux pointures mentionnées précédemment amène les compositions de Doucet/McClelland à un niveau inégalé; probablement, le meilleur album de Whitehorse.

L’instrumentation ajoutée au mix, l’impulsion rock, l’alternance nuancée des voix, l’interprétation sans faille, tout y est! Ce disque a tout pour plaire au dénominateur commun, et ce, sans perdre une seule once de crédibilité. Sur ce plan, c’est un exploit! Bien entendu, votre gratte-papier préféré aime ce genre musical en format plus vigoureux et salopé, mais force est d’admettre que les chansons sont au rendez-vous. Ce Leave No Bridge Unburned devrait permettre à Whitehorse de sortir d’un certain anonymat et puisque ces deux artistes roulent leur bosse depuis un bail (tout en conservant jalousement leur intégrité), on peut affirmer que le succès à venir sera amplement mérité.

Une autre caractéristique est sans contredit le «pacing» de ce disque. Habituellement, les artistes (et l’équipe qui les entoure) ont la fâcheuse tendance à aligner les meilleures ritournelles en début de parcours. Pour cette fois, Whitehorse exhibe ses meilleures pièces à la fin du périple. On pense à la superbe Evangelina, au blues aux allures de chant de travail titré The One I Hurt, à la touchante Dear Irony de même qu’à l’amalgame soft-rock/country rock (à la Fleetwood Mac) évoqué sur Fake Your Death (And I’ll Fake Mine). Ça se termine avec la très Wilco (époque Being There) intitulée Oh Dolores ainsi qu’avec la labyrinthique The Walls Have Drunken Ears.

Avec ce Leave No Bridge Unburned, Luke Doucet et Melissa McClelland sauront séduire autant un public mature friand de country folk rock millésimé qu’un auditoire avide de pop «adulte contemporain»… et ce n’est pas péjoratif. C’est très bien fait et les amateurs de ces deux univers pourraient être sérieusement enjôlés par ce disque. Du très bon travail.

Ma note: 7/10

Whitehorse
Leave No Bridge Unburned
Six Shooter Records
41 minutes

http://whitehorsemusic.ca