Critiques Archives - Page 442 sur 484 - Le Canal Auditif

Flying Lotus – Until The Quiet Comes

Steven Ellison, alias Flying Lotus, a remué le sol même du hip hop contemporain avec la parution de son deuxième album, Los Angeles, en 2008. On peut parler depuis de l’avant et de l’après Flying Lotus dans le paysage du beat nord-américain. Le terme hip hop est cependant trop réducteur pour le décrire. Ses projets connexes – et son arbre généalogique – alimentent ses racines jazz, et sa présence sur le label britannique Warp en ferait un candidat de choix pour le trône de l’IDM, plus ou moins laissé vacant par Aphex Twin depuis le déjà lointain Drukqs.

Après l’album Cosmogramma, dense et foisonnant, le mini-album Pattern+Grid World rappelant un dessin animé disjoncté, et des projets plus proches du jazz avec son acolyte Thundercat et avec Miguel Atwood-Ferguson, FlyLo aurait pu aller dans tous les sens avec cet album. Il choisit de se replier et de présenter son album le plus calme. Cosmogramma était d’une ambition de taille cosmique, alimentée par la grande douleur ressentie après la mort de sa mère. Il aurait été impossible de garder le même niveau d’intensité. Ellison se rabat donc sur des ambiances hermétiques et feutrées, poussant sa musique dans des espaces hypnagogiques à la fois confortables et angoissants. La pochette de l’album décrit d’ailleurs très bien son contenu: une personne dans l’eau, peut-être en train de se noyer, enveloppée dans des rubans soyeux de couleurs vives. On est loin de l’éclipse monochrome de Cosmogramma et de la forme organique, sombre et menaçante de Los Angeles.

L’avantage de cette approche plus hésitante est que Flying Lotus ne s’enchevêtre pas dans des passages jazz masturbatoires ni dans des séances de glitch étouffantes qui testeraient la patience de l’auditeur. Le désavantage, c’est qu’en faisant preuve de détachement, Ellison dégage une espèce de manque de conviction.

Les collaborateurs de Cosmogramma sont de retour (Thom Yorke, Laura Darlington, Niki Randa, Thundercat) et Erykah Badu et Jonny Greenwood sont aussi de la partie, mais en aucun cas l’artiste invité n’impose sa personnalité sur la musique; pas même Badu, dont la voix est rendue diffuse et filtrée, ni Thom Yorke, qui sonne comme un spectre de lui-même. Chaque complice est manipulé par Ellison pour être assimilé à la vision d’ensemble: détachée, morose, comme une voix d’outre-tombe.

Reste que la technique de Flying Lotus et la beauté de ses trouvailles sonores sont indiscutables. C’est ce qu’on remarque aux premières écoutes, et ce qui m’a fait croire à prime abord que c’est peut-être son meilleur album à ce jour. À la longue cependant, on remarque qu’il manque la résonnance émotionnelle qui avait rendu les deux albums précédents si renversants. Flying Lotus demeure une référence en matière d’innovation, sa technique est parfaite, tout ce qu’il crée est superbe. Mais on le sent distant, ou un brin trop satisfait du travail déjà accompli.

Ma note : 7,5/10

Flying Lotus
Until the Quiet Comes
Warp Records
47 minutes

//flying-lotus.com/until-the-quiet-comes/

David Byrne And St.Vincent – Love This Giant

Le 10 septembre dernier paraissait Love This Giant, un album mettant en vedette deux importantes pointures du rock indépendant américain en la personne du vétéran David Byrne (Talking Heads) et de la jeune prodige Annie Clark (St.Vincent). Une étroite et véritable collaboration qui a débuté en 2009 et qui a mené à la naissance de ce Love This Giant. Les deux artistes faisaient partie de la programmation du festival Pop Montréal et en ont profité pour donner un concert prisé par les mélomanes. Avec Byrne et Clark aux commandes d’un projet musical, je devais m’attendre à une création unique en son genre!

Et bien, sur Love This Giant, pas de doute l’originalité et l’inventivité sont présentes, mais curieusement, cette œuvre est accessible, ludique, frivole, bondissante et amusante; comme si ces cérébraux de la musique américaine avait décidé de nous partager le plaisir qu’ils ont eu à mettre au monde ce disque. Le principal fil conducteur de cet album réside sans aucun doute chez la section de cuivres qui enfièvre habilement les rythmes déconstruits, parfois funky qui pullulent tout au long de l’album. Une charmante surprise à mes oreilles puisqu’à l’accoutumée, l’univers de Byrne me laisse de marbre… mais je respecte le créateur au plus haut point!

Un minuscule bémol m’a quelque peu agacé lors de l’écoute de ce Love This Giant, c’est l’absence quasi totale des guitares délinquantes gracieuseté d’Annie Clark. Donc, un peu moins rock, un peu plus funk, un peu moins St. Vincent, un peu plus David Byrne. Malgré ce léger mouvement de recul, l’enregistrement renferme quelques perles divertissantes. Je pense au rythme à contretemps dans Who, la pop cuivrée titrée Dinner For Two, Ice Age et The Forest Awakes avec Clark aux vocalises, la jouissive I Should Watch TV et la très eighties nommée Lazarus. S’ajoutent à ce beau petit bouquet de chansons les touchantes Optimist et Outside Space And Time, la très St.Vincent Lightning et la funky au groove imparable titrée The One Who Broke Your Heart.

D’entendre le vénérable Byrne s’éclater de la sorte avec la trentenaire Clark m’a réjouit au plus haut point. Ici, pas de conflit de génération; juste deux musiciens aux mondes musicaux inimitables qui s’unissent pour le simple plaisir de concevoir de la bonne musique. Une œuvre qui demeure exigeante et qui demande plusieurs écoutes avant d’en saisir toute la substance. Dominé par les idées de Byrne, j’aurais apprécié une présence accrue de la jeune dame; mais qu’à cela ne tienne la rencontre de ces deux intellectuels de la musique américaine est une réussite. Foisonnant et agréablement intelligible!

Ma note : 7/10

David Byrne & St. Vincent
Love This Giant
4AD
44 minutes

//lovethisgiant.com/

The Vaccines – Come Of Age

Au début du mois de septembre, la jeune formation britannique The Vaccines lançait son deuxième album intitulé Come Of Age, création qui fait suite à l’acclamé (du moins, par la presse musicale anglaise) What Did You Expect From The Vaccines?. The Vaccines puise son inspiration au sein de groupes tels que les Ramones et les Strokes; une mixture de punk juvénile, de rock alternatif, d’influences sonores issues des fifties et de surf rock. Si le premier effort des jeunots avait reçu un accueil dithyrambique (exagéré pour ma part) de la part des médias européenns en manque de sensation rock, qu’en est-il de ce Come Of Age?

Bof! Un peu de oui et un peu plus de non. Sur cette deuxième offrande, The Vaccines a mis quelque peu les brides sur les guitares, épurant ainsi le son abrasif et touffu qui prévalait sur What Did You Expect?. Les mélodies punk accrocheuses et adolescentes sont toujours à l’avant-plan, la performance vocale du chanteur Justin Young est beaucoup plus nuancée et assurée, l’exécution est précise, la réalisation est élémentaire et sert bien ces ritournelles bondissantes, sauf qu’un je-ne-sais-quoi impalpable m’empêche d’embarquer de plein pied dans l’univers créatif offert par The Vaccines.

Est-ce que ce sont ces inflexions vocales infantiles qui me crispent? Est-ce que ce sont ces structures chansonnières et ces refrains prévisibles qui m’exaspèrent? Est-ce que c’est le buzz médiatique amplifié qui vient brouiller mon jugement? Une chose est sûre, c’est que je dénote un manque de maturité flagrant chez ce quatuor. Pas que ces jeunes musiciens manquent de talent, bien au contraire, mais je crois sincèrement que The Vaccines a encore beaucoup de croûtes à manger avant qu’ils soient proclamés les sauveurs du rock anglais!

Qu’à cela ne tienne, quelques pièces comestibles ont retenu mon attention. Il s’agit de la très décapante inspirée des Strokes nommée No Hope, de l’imparable refrain contenu dans Teenage Icon, la punkisante et vitaminée Bad Mood, la pop-punk Change Of Heart Pt. 2 et I Wish I Was A Girl que n’aurait pas renier les vétérans The Only Ones. Par contre, je me serais bien passer de la très fifties I Always Knew, de la pop All In Vain, de la surf rock Ghost Town et de la bien pépère Lonely World; piste qui conclut de façon soporifique ce Come Of Age.

Toute réflexion faite, ce disque n’est pas le brûlot congratulé sans ménagement par les journalistes musicaux britanniques, mais c’est un disque agréable à écouter, qui mérite qu’on s’y attarde deux ou trois fois… mais ça ne fera assurément pas l’histoire comme certains le prétendent. Bien franchement, il faut être désespéré pour consacrer The Vaccines comme étant l’espoir numéro un du rock britannique… Soit les Brits sont cruellement en manque d’une cure de jouvence rock’n’roll, soit les oreilles des mélomanes anglo-saxons ont besoin d’un dessuintage immédiat!

Ma note : 5/10

The Vaccines
Come Of Age
Columbia Records
39 minutes

www.thevaccines.co.uk/ca/home/

Jason Collett – Reckon

L’auteur-compositeur-interprète, résident permanent de Toronto, Jason Collett mettait au monde son quatrième album solo intitulé Reckon, qui fait suite à Rat A Tat Tat paru en 2010. Ce membre actif du collectif canadien Broken Social Scene crée un folk-rock alternatif orfévré, intelligible, animé par de somptueux arrangements et par des mélodies opérantes à souhait; et sur Reckon, le musicien poursuit dans la même veine.

Sauf que notre homme s’est trempé avec zèle dans l’actualité, puisqu’il s’est inspiré directement des évènements provoqués par le mouvement de contestation Occupy Toronto et des revendications justifiées qui en découlent. Donc, un album où les textes prennent un grande importance. Si le parti pris de Collett pour les sans voix est explicite, il ne tombe nullement dans la colère malsaine. Un peu comme le ferait un Springsteen ou encore un Dylan, le troubadour se met dans la peau des hommes et des femmes qu’il a côtoyé; comme un témoin vigilant et empathique à la cause des 99%.

Musicalement, Collett demeure dans un registre folk assez classique et traditionnel, mais compte tenu que le monsieur en connaît pas mal sur l’art d’écrire et composer des morceaux de qualité, ce Reckon touche encore une fois la cible. En ajoutant de somptueuses orchestrations de cordes, l’utilisation d’orgues Hammond et B3, des structures chansonnières parfois inventives et une interprétation juste et sentie de la part de Collett, vous avez devant vous une création folk de luxe.

Ce disque regorge de ritournelles bouleversantes et désarmantes. Rien à redire concernant les luxueuses cordes dans Pacific Blue et le changement de rythme inattendu dans Jasper John’s Flag. Rien à ajouter à cette tournure littéraire dans Ask No QuestionsCollett fait dire à un homme infidèle: «Ask no questions/And I tell you no lie». Que dire de plus s’appliquant à la ballade pianistique aux effluves de country-rock titrée Miss Canada, le folk dépouillé dans Talk Radio, l’atmosphérique et prenante Were Things Go Wrong, l’hommage paternel de My Daddy Was A Rock’N’Roller et la magistrale Don’t Let The Truth Get To You qui fait référence à ces financiers floueurs, qui, lorsqu’ils se retrouvent seuls aux prises avec des questionnements moraux, ont de la difficulté à trouver le sommeil… Du moins, j’ose espérer…

Décidément, voilà une offrande colorée par une rébellion mesurée qui se veut à la portée de tous et toutes et qui fait réfléchir sérieusement. Un message qui passe très bien au travers de ces simples et courtes chroniques exécutées par un compositeur de grand talent. Jason Collett est un songwriter qui mériterait qu’une plus forte proportion de mélomanes fasse sa connaissance. Les adeptes de Nick Drake, de Ryan Adams en format acoustique, de Dylan et Springsteen devraient prêter l’oreille attentivement à Jason Collett car ils pourraient tomber pernicieusement en amour avec lui!

Ma note : 7,5/10

Jason Collett
Reckon
Arts And Crafts
42 minutes

www.jasoncollettmusic.com/

Mumford And Sons – Babel

Originaire de Londres, Mumford And Sons est un quartet de folk rock formé de Marcus Mumford (voix, guitare et batterie), Winston Marshall (voix, banjo et dobro), Ben Lovett (voix, piano et accordéon) et Ted Dwane (voix et contrebasse). Le groupe fit une percée avec son premier album Sigh No More en 2009, avec un son beaucoup plus organique que ce que la scène musicale anglaise nous offre en général; faisant un retour aux instruments du passé tout en possédant une approche plutôt alterno au niveau des mélodies. Ils nous arrivent avec leur deuxième opus: Babel.

Dès les premières notes de la première chanson de l’album, on comprend que Mumford And Sons a pris un tournant vers le «stadium rock». Tout est magnifié, expulsé à grand coup de chœurs, de sons majestueux et dynamiques. On entend pratiquement une foule crier les paroles derrière la voix puissante de Mumford. Tout cela est visible dans le clip de la chanson: I Will Wait. Par contre, cela implique aussi que les mélodies sont un peu plus élémentaires que sur le premier opus. La deuxième pièce, Whispers In The Dark confirme l’intuition procuré par Babel. La formation, ayant maintenant connu le succès à grande échelle, est bien déterminée à habiter les arénas et stades de tous genres au cours des deux prochaines années.

On retrouve aussi un nouveau côté beaucoup plus religieux à la bande. Peut-être est-ce l’effet de la tournée et des voyages à travers le monde? J’en veux pour exemple I’m A Cad, But I’m Not A Fraud, I’ve Set Out To Serve The Lord. Les petites références bibliques sont parsemées ici et là. Peu surprenant cependant pour un groupe qui s’inspire de bluegrass, folk et country. Il faut dire aussi que Mumford vient de parents évangélistes qui ont toujours fricoté avec la musique. Souvent, ces références viennent colorer des pièces comme Lover’s Eyes; pièce qui parle de rupture. D’ailleurs, ce dernier thème est très présent, on le retrouve aussi dans Holland Road et Broken Crown.

Bref, quoi dire de Babel? C’est bien, sans plus. On s’ennuie un peu du son plus intimiste. Tout est magnifié comme si Mumford se cherchait une aura mystique à la Arcade Fire. Il faut dire aussi qu’à la longue on perçoit les limites des musiciens qui sont corrects sans plus. On est loin de la dextérité d’un Old Crow Medicine Show pour le folk et le bluegrass. Ceci étant dit, la troupe doit donner tout un spectacle. Un bon album qui plaira certainement aux fans.

Ma note : 6/10

Mumford and Sons
Babel
Glass Note
60 minutes

www.mumfordandsons.com/